Les Malheurs d’un amant heureux/53

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 254-259).


LIII


Le soleil éclairait déjà les rues de Vérone, et, assis sur la porte de notre auberge, je commençais à m’inquiéter de ne pas voir revenir mon maître ; mais j’entends marcher précipitamment, c’est lui. Je le regarde avec curiosité ; il détourne les yeux, et dit :

— Partons ; je n’ai pas un instant à perdre pour arriver à Peschiera à l’heure de la revue.

Et il s’empresse d’aller vers les gens de la maison, bien moins pour leur donner des ordres que pour me cacher la joie qui brille sur son visage. Pendant qu’on selle nos chevaux, nous déjeunons ; Gustave paie tout ce qu’on lui demande, donne pour boire aux garçons de l’auberge, aux lazzaroni de la place. Enfin, nous partons, et bientôt je le vois saluer d’un regard reconnaissant les remparts de Vérone.

Obligés de laisser souffler nos chevaux à moitié chemin, nous nous arrêtâmes près d’un pavillon dépendant d’une de ces maisons de Plaisance, que les Italiens appellent villa. Le son d’une voix accompagnée par la guitare nous avait attirés vers cet endroit, où l’ombrage de quelques vieux arbres et la fraîcheur d’une source limpide engageaient à se reposer. Après avoir mis pied à terre, et fait boire nos chevaux, nous nous étendîmes sur l’herbe ; et, bercés par les doux accents qui sortaient du pavillon, nous étions prêts à nous endormir, lorsque, après avoir terminé l’étude d’un rondo brillant, cette voix commença à chanter le délicieux nocturne de Crescentini : Non v’è più barbaro, di che non sento. À peine les premières mesures de cet air eurent-elles retenti aux oreilles de Gustave, que, se levant tout à coup comme frappé d’une apparition, il s’écrie :

— Stephania ! Stephania ! ne l’as-tu pas entendue ?

En disant ces mots, il se précipite vers moi, et me montre d’un air égaré la fenêtre du pavillon. Le croyant poursuivi par un songe effrayant :

— Réveillez-vous, lui dis-je, et jouissez du plaisir d’entendre une musique ravissante.

— Mais les cris de Gustave avaient fait taire la voix. Alors, revenant à lui :

— Fuyons, dit-il en portant la main sur son cœur. Ces accents, ce nocturne trop bien connu, m’ont rendu à toutes mes douleurs… Elle tient sa promesse… Oui, me disait-elle : « Cette romance qui vous émeut tant, si vous m’abandonnez, je reviendrai vous la chanter du fond de mon tombeau. » Ah ! Victor, quel jour son ombre a choisi pour accomplir sa fatale promesse !

Cette circonstance, fort ordinaire en elle-même, eut cependant la puissance d’empoisonner les plus doux moments de la vie de Gustave. Quel contraste m’offrit son humeur pendant ces deux heures de route ! Dans la première, livré à d’enivrants souvenirs, à de célestes espérances, il souriait sans cesse ; dans l’autre, assailli par le remords, par de tristes pressentiments, il respirait à peine. Ah ! si l’on savait par combien de tourments s’achète un bonheur défendu, les plaisirs purs seraient moins dédaignés.

À peine arrivé, Gustave se rendit chez son général. Il partait pour la revue.

— Je regrette, lui dit-il, de vous avoir fait faire inutilement le voyage de Peschiera ; ma femme est à Vérone, et je viens de recevoir l’ordre d’y rejoindre aujourd’hui même la division de Masséna. Ainsi, nous souperons ce soir chez madame de Verseuil.

— Vraiment, dit Gustave en s’efforçant de ne montrer que sa surprise.

— Oui, répliqua le général ; elle s’ennuyait à Milan ; j’ai pensé que le séjour de Vérone lui plairait davantage ; et comme le siége de Mantoue nous tiendra encore longtemps dans ces environs, nous aurons quelquefois l’occasion de nous voir. Le major est ici, ajouta-t-il ; c’est lui qui est venu me prévenir de l’arrivée de ma famille.

C’était bien le moment de demander des nouvelles de la santé de madame de Verseuil ; mais Gustave ne put obtenir de sa probité cette politesse d’usage. Il répondit franchement à son général qu’il serait charmé de l’accompagner à Vérone ; et il vint ensuite tout disposer pour se mettre en marche à la tête de son bataillon, et reprendre la même route par laquelle nous venions de passer.

La certitude de revoir bientôt Athénaïs dissipa une partie des idées sombres qui s’étaient emparées de l’esprit de Gustave. Que de plaisir il se promettait à observer le trouble que sa vue lui causerait, à l’augmenter même, en plaçant dans des phrases communes un de ces mots, de ces noms échappés dans le tête-à-tête, et qui transportent, comme par un pouvoir magique, au moment où ils furent prononcés ! Que de charme dans cette contrainte ! Que de soins pour ne pas trahir le secret mutuel, pour ne montrer sa joie qu’à l’objet qui l’inspire ! Tout occupé de ce bonheur prochain, Gustave pensa révéler celui qu’il savourait encore. Nous étions parvenus à un endroit où le chemin se partageant, mène d’un côté à Vérone et de l’autre à Chiusa. M. de Verseuil ayant choisi ce dernier, Gustave lui cria très-imprudemment :

— Vous vous trompez, général ; ne prenez pas par là. Voici le vrai chemin.

— Non, répondit le général ; celui-ci me parait bien plus dans la direction de Vérone.

Et Gustave s’entêtait à prouver que c’était une erreur, sans penser au tort que pouvait lui faire son expérience.

— Mais, répliqua le général avec humeur, comment pouvez-vous savoir mieux que moi si cette route est la bonne ? vous l’avez donc déjà faite ?

Cette question déconcerta Gustave ; il n’osa y répondre ; et le général, prenant ce silence pour l’aveu de l’ignorance de mon maître à cet égard, se mit à suivre le mauvais chemin.

Cependant Gustave ne pouvait se résigner à se voir ainsi égarer à plaisir, et surtout à ne point arriver le soir même à Vérone ; aussi vint-il près de moi pour me dire :

— Conçois-tu l’entêtement de ce général qui s’obstine à nous conduire tout de travers ?

— Ma foi, monsieur, cela ressemble à de l’inspiration, répondis-je en riant ; mais comme il n’est pas nécessaire de seconder celle-là, envoyez Bernard vers ces gens qui travaillent là bas ; qu’il les questionne, et revienne ensuite répéter au général ce qu’ils auront dit.

Ce conseil fut suivi ; et, comme je l’avais prévu, M. de Verseuil nous dit bientôt après qu’il fallait retourner sur nos pas.

— Vous aviez bien deviné, ajouta-t-il en s’adressant à mon maître, et j’aurais dû vous en croire.

Jamais on ne vit quelqu’un plus confus d’avoir raison que ne le parut alors Gustave ; mais pendant qu’il se félicitait d’avoir échappé au malheur de trahir le secret de son voyage, d’autres piéges l’attendaient. Ce même aide de camp de Masséna, dont nous avions eu tant de peine à nous débarrasser la veille, avait été choisi par son chef pour aller au-devant du général de Verseuil. On peut juger ce qu’éprouva Gustave en apercevant ce maudit officier au milieu des grenadiers dont il s’était fait accompagner. Certain qu’il allait en être reconnu ; que l’aide de camp ne manquerait pas de lui demander pourquoi, s’étant fait annoncer la veille chez Masséna, il ne s’y était pas présenté ; et qu’il s’empresserait d’ajouter à cet obligeant reproche le récit de tout ce qui s’était passé à la porte de Vérone, Gustave aurait bien voulu se soustraire à ses regards ; mais la chose était impossible ; et d’ailleurs son absence n’aurait que mieux engagé l’officier à se vanter du service qu’il lui avait rendu. Tout bien considéré, il fallait que cet homme fût délateur ou complice ; et, de ces deux rôles, Gustave n’hésita pas à lui choisir le plus noble. En conséquence, il mit son cheval au grand galop, s’arrêta près de l’officier, lui prit cordialement la main, et dit :

— Une affaire d’honneur m’a conduit hier secrètement ici : je serais perdu, si mon général venait à l’apprendre ; donnez-moi votre parole, camarade, de lui laisser ignorer que vous m’ayez vu.

— Je vous la donne, répond l’officier d’un air important. Je connais ces sortes d’affaires. Les chefs n’en doivent rien savoir, et vous verrez si je suis discret.

En effet, Gustave ne le vit que trop, et malheureusement toute la division aussi. Car il prenait un ton si mystérieux en parlant au général Verseuil, et mettait tant d’affectation à lui répéter qu’il était ravi de faire connaissance avec son premier aide de camp, que le moins fin des hommes aurait deviné que ce bavardage cachait quelque mystère.

Sans se rendre compte de toutes ces choses étranges, le général les remarquait ; ce qui le frappa surtout fut l’obstination de mon maître à ne pas vouloir l’accompagner jusque chez madame de Verseuil. Il imagina les prétextes les moins vraisemblables pour lui épargner la surprise qu’elle ne pourrait s’empêcher de témoigner en le voyant sitôt de retour.

— Vous viendrez du moins souper avec nous, dit le général ; je ne veux pas que vous viviez solitaire comme vous le faites depuis que nous avons quitté Milan. On ne vous voit plus que les jours de bataille. C’est trop accorder à d’amoureux regrets ; maintenant vos amis vous réclament ; rendez-leur vos soins et votre gaieté.

Ces mots, dits avec l’accent d’une franche amitié, troublèrent la conscience de Gustave ; il y répondit avec embarras ; car rien ne déconcerte autant que les preuves d’affection de l’homme qu’on offense.

Après nous être installés dans un hôtel près de la maison de madame de Verseuil, Gustave se rendit chez elle avec une émotion facile à concevoir. Le cœur lui battait si vivement, qu’il fut obligé de rester quelques minutes dans l’antichambre avant de se faire annoncer ; mais, à son nom prononcé hautement, Athénaïs ne retourna seulement pas la tête. Engagée dans une conversation avec Masséna et deux autres personnes, elle ne parut faire aucune attention à celui qui arrivait. Loin d’en être étonné, Gustave pensa que cette marque d’indifférence n’avait pour but que de détourner les soupçons ; et il aurait cherché à l’imiter peut-être, si la politesse ne lui avait fait un devoir d’aller, en entrant, saluer la maîtresse de la maison.

— Eh ! bonjour, monsieur, lui dit-elle avec ce ton poli que l’on a pour tout le monde ; j’ai appris que vous aviez été blessé à la bataille de Castiglione, et je suis charmée de voir qu’il ne vous reste plus de cette blessure que la gloire de l’avoir reçue.

Puis, reprenant sa conversation précédente, Athénaïs ne laisse point à Gustave le temps de lui répondre. C’est pousser la discrétion un peu loin, pensa-t-il ; mais un regard va me dédommager de tout ce que la prudence me fait perdre. Ce regard tant désiré, il ne l’obtint point ; et cependant les yeux d’Athénaïs s’arrêtèrent sur lui toutes les fois qu’elle était amenée naturellement à lui adresser la parole. Pendant le souper, sans fuir, ni chercher les occasions de causer avec lui, elle parla des événements de l’armée, des plaisirs de Milan, des nouvelles de Paris, et traita ces différents sujets avec tant de grâce et de gaieté, que tout attestait la liberté de son esprit. Enfin, en la voyant si peu préoccupée, si sémillante, si facilement polie envers lui, Gustave se demanda s’il était bien vrai que la veille…

— Mais non, pensait-il ; tant de bonheur ne saurait s’oublier ; et c’est en vain que madame de Verseuil dédaigneuse et brillante prétend me cacher la tendre Athénaïs ; un mot va me la rendre ; et, s’approchant d’une fenêtre, il s’écria d’un accent qui devait être connu : « Oh ! ciel ! voici déjà le jour ! »

Mais cette exclamation parvint aux oreilles d’Athénais sans retentir à son cœur. Alors, n’ayant plus la force de dissimuler son mécontentement, Gustave fut s’asseoir au fond de cette galerie qui lui avait paru plus belle dans l’obscurité. Il espérait encore qu’un signe le rappellerait auprès d’Athénais ; mais, après l’avoir attendu vainement, il se décida à sortir le premier de cette maison où tout lui paraissait si changé ; et je le vis revenir de chez madame de Verseuil avec autant de tristesse que le matin même il en avait rapporté de joie.