Michel Lévy frères, éditeurs (p. 239-243).


L


Essayer de peindre les beautés de l’Italie après l’auteur de Corinne, et raconter les batailles après les bulletins de Bonaparte, serait une double témérité dont je ne me rendrai pas coupable. Assez d’écrivains se chargent de répéter, ou plutôt de traduire en style commun les traits d’une sublime éloquence ; c’est, dit-on, mettre le génie à la portée des sots ; et, sous ce rapport, l’entreprise est très-philanthropique : mais, sans nier l’importance du service, je me contente d’en profiter.

Ainsi donc, je passerai sous silence les différents combats qui nous amenèrent à celui de Lonado, où mon maître eut le bonheur de se trouver auprès du général en chef, lorsque, s’occupant des dispositions de la bataille générale qu’il se proposait de livrer le lendemain, on lui annonça qu’un parlementaire venait sommer la division de se rendre. Il apprend dans le même moment que des avant-gardes ennemies s’approchent de la ville, et que la route de Brescia est interceptée. Le parlementaire, introduit auprès de Bonaparte, lui dit que, Lonado étant cerné de tous côtés, il ne restait d’autre parti à prendre pour les Français que de mettre bas les armes, et de se rendre à discrétion. Le général en chef n’avait avec lui à Lonado que mille à douze cents hommes. La situation était éminemment critique et les officiers qui l’entouraient, livrés à la plus vive anxiété, attendaient immobiles la réponse qu’il allait faire. À son regard inquiet, à la manière précipitée dont il marchait à grands pas dans la chambre, on devinait facilement les craintes qui l’agitaient ; mais tout à coup son génie lui révèle que la troupe qui se présente ainsi par la route de Brescia ne peut être qu’un débris de celle qui avait été battue la veille près du lac de Garda ; et que cette colonne égarée essayait de regagner l’armée du général Wurmser en passant par Lonado. Éclairé par ces réflexions, Bonaparte s’adresse au parlementaire, et lui demande avec un mélange de colère et de dignité par quel motif il ose venir ainsi sommer un général en chef vainqueur au milieu de son quartier-général, et entouré de son armée.

— Allez, ajouta-t-il, allez dire au général qui vous a envoyé que, s’il a prétendu faire une insulte à l’armée française, je suis ici pour la venger ; qu’il est lui-même mon prisonnier, ainsi que ses soldats : je sais que sa troupe n’est qu’une des colonnes coupées par les divisions de mon armée qui occupent Salo et la route de Brescia à Trente. Dites-lui que si, dans huit minutes, il n’a pas mis bas les armes, et si une seule amorce est brûlée, je le fais fusiller lui et ses gens.

Puis, s’adressant aux officiers qui avaient amené le parlementaire :

— Qu’on enlève le bandeau qui couvre les yeux de monsieur.

Et, continuant de parler à ce dernier :

— Voyez le général Bonaparte au milieu de son état-major et de l’armée républicaine, et rapportez à votre général qu’il peut faire une bonne prise.

En reconduisant le parlementaire, Berthier reçut l’ordre de réunir, de faire passer et même repasser devant lui les grenadiers, les guides ; enfin, la petite troupe qui gardait le quartier-général. L’officier autrichien, trompé par la bonne contenance de nos soldats et de leurs généraux, et encore ébloui par la vue de Bonaparte, rend compte à son chef de l’accueil qu’il vient de recevoir. Celui-ci, surpris d’apprendre que Bonaparte et son état-major se trouvaient à Lonado, demande à capituler.

— Non, répondit avec fierté le général en chef ; je ne puis capituler avec des hommes qui sont mes prisonniers.

L’autrichien insistait. Alors Bonaparte ordonne une démonstration d’attaque, et le commandant ennemi se rend sans condition. Trois drapeaux, quatre pièces de canon, quatre mille hommes sont livrés au général, qui, peu de moments avant, pouvait devenir leur prisonnier. Après un tel fait, comment s’étonner de voir la destinée des empires soumise au génie d’un seul homme !

À peine sorti par miracle de ce pas dangereux, Bonaparte vit ses succès couronnés par la défaite complète des Autrichiens à Castiglione. C’est à cette fameuse journée, où le brave Augereau s’acquit tant de gloire, que mon maître eut le bonheur d’attraper un coup de sabre, tout au travers de la joue droite. Quand je le vis revenir ainsi balafré, je m’écriai d’un ton lamentable :

— Oh ! ciel, le voilà défiguré pour toute sa vie !

Et Bernard me dit en levant les épaules :

— Vraiment, je te conseille de le plaindre ; ne sais-tu donc pas que ce sont des coups de fortune que de pareilles blessures ? Va, si l’on pouvait en acheter, ton maître aurait bien de l’argent de celle-là ; tu verras quelle bonne mine il aura demain à la revue avec sa mentonnière. Morbleu ! il ne lui manquait qu’une balafre comme celle-ci pour être le plus joli garçon de l’armée.

Et Gustave, qui écoutait ce discours en faisant panser sa plaie, supportait avec une sorte de joie la souffrance qu’elle lui faisait éprouver. Il se flattait que Bernard pouvait avoir raison en disant qu’une noble cicatrice ne gâte jamais le visage d’un officier ; et quand le lendemain il parut devant Bonaparte, il se sentit fier de pouvoir lui montrer qu’il avait eu sa part des honneurs de la bataille.

La nouvelle de ces journées glorieuses, appelées la Campagne des cinq jours, fut envoyée sur-le-champ au Directoire, et aux commissaires du gouvernement près L’armée d’Italie. L’aide de camp J… quoique blessé de plusieurs coups de sabre, fut dépêché vers Salicetti et Garrau, qui étaient alors à Milan. Il rapporta bientôt les félicitations de ces messieurs à Bonaparte ; et comme le général Verseuil l’avait chargé d’une lettre pour sa femme, on présume bien que Gustave s’empressa d’aller voir J… dès qu’il apprit son retour au quartier général. Il le trouva déjeunant gaiement avec plusieurs de ses camarades, qu’il faisait rire aux éclats en leur racontant en mots assez grossiers les aventures les plus scandaleuses.

— Ah ! parbleu, dit-il en apercevant Gustave, tu arrives fort à propos ; nous en étions justement sur le compte de la femme de ton général ; mille bombes ! elle est fort jolie, et je ne plains pas son mari. Cependant, si j’avais répondu vrai à toutes les questions qu’il m’a faites hier à propos d’elle, j’aurais bien pu troubler un peu son bonheur conjugal.

— Serait-elle malade ? demanda Gustave en montrant une vive inquiétude.

— Malade, s’écrièrent en pouffant de rire tous les convives à la fois.

— Ah ! oui, malade, reprit J…, elle a bien autre chose à faire que d’être malade. Ce n’est pas qu’elle manque à Milan de gens pour la soigner ; d’abord Salicetti la quitte le moins qu’il peut, et puis il y a près d’elle un petit lieutenant qui la quitte encore moins. Ah ! vraiment, tu dois bien le connaître ; c’est, dit-on, le favori de ton général ; il y a même des malins qui prétendent que c’est son fils à la mode de Bretagne, enfin son bâtard pour parler clairement. Eh bien, ce bel enfant de l’amour suit de son mieux les traces de son père ; et si celui-là le laisse faire, sois tranquille, il en aura bientôt des héritiers.

À chaque saillie de ce genre, les convives redoublaient de gaieté, et Gustave grimaçait le plus faux sourire. J… en fit la remarque, et dit :

— Dieu me pardonne, Révanne a de l’humeur ; eh ! que ne parlais-tu ? Si tu m’avais dit franchement : Je suis amoureux de cette femme-là, je ne veux pas qu’elle me trompe, eh bien, je t’aurais traité comme son mari, et tu la croirais encore une vestale : mais tu n’as pas de confiance envers tes camarades ; aussi l’on ne te cache rien.

Alors les plaisanteries redoublèrent sur madame de Verseuil et mon maître. S’en fâcher eût été convenir du sentiment dont on se moquait, et Gustave prit le parti de se contraindre assez pour rire avec les autres de ce qui les divertissait tant ; mais comme cette conversation lui était au fond très-désagréable, il la détourna en plaisantant à son tour J…[1] sur ses amours ; et quitta cette réunion bruyante dès qu’elle voulut bien ne plus s’occuper de lui. Quand je le vis revenir de ce déjeuner joyeux, il avait un air si mécontent, que je lui demandai s’il avait reçu quelque mauvaise nouvelle.

— Aucune, me répondit-il avec impatience ; mais il fait une chaleur insupportable. Je suis accablé de fatigue, et je vais me reposer. Si le général me demande, tu viendras m’avertir.

C’était me congédier en m’imposant silence. Je devais obéir ; mais, emporté par mon zèle, et craignant que Gustave ne souffrit davantage de sa blessure, j’insistai pour lui offrir mes soins. Alors il me répondit avec tant d’humeur, et m’ordonna si durement de le laisser tranquille, que je m’éloignai en déplorant, sans le connaître, le motif qui pouvait altérer ainsi la bonté de son caractère.


  1. Lors de la construction d’une batterie que Napoléon ordonna à son arrivée à Toulon, il demanda sur le terrain un sergent ou un caporal qui sût écrire ; quelqu’un sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée sur l’épaulement même. La lettre à peine finie, un boulet la couvre de terre. « Bien ! dit l’écrivain, je n’aurai pas besoin de sable. » Cette plaisanterie, le calme avec lequel elle fut dite, fixèrent l’attention de Napoléon, et firent la fortune du sergent. C’était J… (Mémorial de Sainte-Hélène.)