Michel Lévy frères, éditeurs (p. 235-239).


XLIX


Deux jours après cet entretien, nous étions sur la route de Brescia. Bernard, retenu jusque alors à Milan, reçut l’ordre de rejoindre l’armée en même temps que nous : ce qui nous valut l’avantage de trouver tout ce dont nous avions besoin préparé aux auberges où nous devions nous arrêter. Ce brave garçon s’était pris d’une véritable passion pour mon maître depuis qu’il l’avait vu malheureux et malade ; et, comme il croyait que le bon vin et la bonne chère étaient les seuls remèdes à tous les maux, nous trouvions à chaque relai d’excellents repas commandés par ses soins. Gustave n’en profitait guère : les adieux qu’il venait de faire à Milan, ses souffrances, et le fond de tristesse qu’il portait avec lui, tout contribuait à lui ôter l’appétit et la santé. Cependant on allait se battre, et il fallait prendre des forces : c’est ce que lui représenta Bernard dans son langage burlesque.

— Morbleu ! mon capitaine, lui disait-il, buvez et mangez mieux que cela, sinon, tout brave que vous êtes, je ne réponds pas de vous ; car il n’y a pas de bon soldat l’estomac vide. Notre métier a cela d’agréable, qu’il ne permet pas d’être triste ou malade : il faut toujours être en train. C’est quelquefois difficile. Tenez, par exemple, le jour où nous avons si bien frotté les Autrichiens à Millesimo, j’avais appris le matin même la mort de ma pauvre sœur, de cette pauvre Marie, qui m’aimait tant. Cette nouvelle-là m’a mis un boulet de vingt-quatre sur la poitrine, et je restais sous le coup, quand le bruit du canon est venu me réveiller en sursaut. Allons, allons, me suis-je dit, la patrie ne s’embarrasse pas de ça : faisons notre devoir, et puis nous pleurerons après. Là-dessus, j’ai avalé un verre de rhum, et j’ai marché à la fête. Mon capitaine, faites-en autant, et ne vous laissez pas entamer par la tristesse. Ah bien ! si le général en chef vous voyait avec cet air abattu, il ne vous chargerait pas seulement de défendre le plus petit poste ; car, je vous l’ai déjà dit, il regarde le malheur comme la peste, et prétend qu’il se gagne de même. Ainsi, vive la joie ! au diable les souvenirs !

En parlant ainsi, Bernard forçait mon maître à trinquer avec lui ; et Gustave s’efforçait de suivre un conseil qui, dans le fond, lui paraissait assez sage.

À peine arrivé à Brescia, il reçut l’ordre de rejoindre son général qui marchait avec Masséna sur Borghetto. C’est là que, sous le feu de l’ennemi, s’effectua le passage du Mincio ; c’est là que cinquante grenadiers, impatientés de ne pas voir raccommoder le pont assez vite, se jettent à l’eau, tenant leurs fusils sur leur tête, et vont s’emparer les premiers de Valeggio, où se trouvait le quartier général de Beaulieu. Bientôt après, nous prenons Peschiera, et Vérone nous ouvre ses portes.

C’est dans cette journée de Borghetto, où Bonaparte trompa et battit l’ennemi avec tant de talent, qu’un chasseur, s’approchant de lui pendant qu’il voyait défiler une demi-brigade, lui dit :

— Général, il faut faire cela.

— Malheureux ! veux-tu bien te taire ! s’écria le général.

Et le chasseur disparut à l’instant. On l’a vainement fait chercher depuis. L’avis qu’il venait de donner était justement ce que Bonaparte avait ordonné qu’on fît.

C’est à Vérone qu’il établit son quartier général. C’est dans cette ville, toute dévouée le jour d’avant aux intérêts d’un illustre fugitif, que le vainqueur de l’Italie reçut l’accueil le plus pompeux. On alla jusqu’à lui faire hommage de l’épée dont Henri IV avait fait présent à la république de Venise ; de cette même épée, que les nobles Vénitiens avaient si libéralement offert de rendre au petit-fils de Henri pour la modique somme de douze millions. Il y aurait ici de belles réflexions à faire sur l’inconstance des peuples et la lâcheté des gouvernements ; mais, comme les peuples et les gouvernements n’en resteraient pas moins les mêmes, je m’épargne les frais d’une morale inutile.

L’affaire de Borghetto avait fourni à Gustave de nouveaux moyens de se distinguer ; et, ce que plusieurs mois n’auraient pu sur son chagrin, le plaisir d’exposer sa vie venait de l’obtenir. L’aspect du danger avait tout à coup ranimé ses forces. Inquiet sur le sort d’une armée entière, le sien pouvait-il l’occuper encore ? Non. Tout au souvenir de sa patrie, à l’espérance du succès, son âme avait trouvé l’oubli de ses propres douleurs dans l’ivresse de la gloire.

Encouragé par la victoire, Bonaparte commença l’investissement de Mantoue ; mais, après une affaire d’avant-postes, dans laquelle l’ennemi perdit une centaine d’hommes, et quelques autres tentatives assez glorieuses, le général, jugeant que cette place importante exigeait un siége en forme, et qu’il avait peu de moyens pour l’entreprendre, fit retirer ses troupes, et se contenta de bloquer Mantoue, en attendant que de nouvelles conquêtes lui donnassent les moyens de l’attaquer et de s’en rendre maître.

À force d’entendre le bruit du canon, j’avais fini par m’y apprivoiser au point de suivre les assiégeants dans la plupart de leurs expéditions. Bernard, qui était toujours des plus aventurés, m’y associait quelquefois. Un jour que je l’avais suivi à San Giorgio, où plusieurs de nos soldats avaient pris poste dans un couvent abandonné et fort exposé à la mitraille des deux armées, nous nous amusions à visiter cette demeure, et à deviner, à l’arrangement de chaque cellule, l’âge et le caractère de la nonne qui l’avait désertée, quand tout à coup des cris de désespoir vinrent frapper nos oreilles. Ne doutant pas qu’une de ces pauvres femmes, restée peut-être pour la garde de cette maison, ne fut tombée entre les mains de nos soldats, nous volons pour la secourir ; mais, en arrivant dans la basse-cour, nous trouvons tout le poste occupé à enfoncer la porte d’une espèce de cave d’où partaient ces cris, et nous voyons une jeune personne assise sur une mauvaise chaise, les mains garrottées par des chaînes de fer. L’infortunée demandait la vie : on la délivre, on la rassure, et l’on apprend qu’elle est depuis quatre ans dans cet état, pour avoir voulu s’échapper et se soustraire à des vœux qu’un sentiment d’amour avait rendus sacriléges. C’était un spectacle curieux que de voir une femme à peine âgée de vingt-deux ans, belle, mais flétrie par la douleur, ses vêtements en désordre, son sein inondé de larmes, ses bras meurtris par le poids de ses chaînes ; de voir cette femme si jeune entourée de soldats qui, tous émus de pitié, contemplaient avec respect la victime que la plus horrible tyrannie mettait en leur puissance. Ils étaient jeunes, guerriers, Français et vainqueurs, et aucun d’eux n’eut la coupable pensée d’outrager cette belle victime par un seul mot flatteur. Tous jurèrent de la protéger contre le malheur, et, s’il le fallait, contre eux-mêmes. Ensuite un des grenadiers, se retirant dans un coin de la chambre basse, ôte son bonnet, appelle par son nom chacun de ses camarades ; et le bruit des pièces d’argent qui tombent dans le vieux casque nous apprend que la charité est aussi la vertu des enfants de la gloire. Bientôt ce tronc est déposé entre les mains de Bernard : c’est lui qui est chargé de trouver un asile à cette jeune femme, et de pourvoir à ses besoins. Mais elle, qui frémit à chaque instant de voir revenir ses tyran, demande en grâce à respirer l’air pur. On lui fait observer que la mitraille pleut autour de la maison :

— Ah ! dit-elle, mourir, c’est rester ici.

Cependant le feu s’apaise, et nous profitons de ce moment pour la transporter dans un lieu sûr. Après l’avoir confiée aux soins d’une brave fermière, Bernard, se rend avec moi chez mon maître, et lui raconte notre capture ; Gustave, fier de la conduite des soldats de sa compagnie, court aussitôt chez le général en chef pour lui faire part d’un trait si honorable. Bonaparte en est vivement ému, et promet de le consigner dans son prochain rapport ; mais, non moins généreux que les grenadiers, il remet à Gustave la somme qui doit servir à leur payer les frais d’un bon festin. Cet exemple est imité par tout l’état-major : et mon maître revient bientôt chargé d’une dot pour la pauvre fille, et d’une riche récompense pour ses libérateurs.