Michel Lévy frères, éditeurs (p. 230-235).


XLVIII


Après avoir éprouvé tant de chagrins pendant le peu de semaines qu’il avait passé à Milan, Gustave n’en pouvait plus supporter le séjour ; et il résolut de partir sur-le-champ pour rejoindre son général ; mais le chirurgien qui l’avait soigné, étant venu le voir au moment où il disposait tout pour son départ, lui déclara que s’il se mettait en route avec la fièvre qui le tenait encore, il n’irait pas à deux lieues de Milan, sans être forcé de s’arrêter dans quelque mauvaise auberge, où il serait privé de tous secours, et par cela même dans l’impossibilité de rejoindre l’armée de très-longtemps. Cette dernière considération engagea Gustave à céder aux avis du chirurgien, et il fut décidé qu’il resterait encore deux jours avant de monter à cheval.

Ces deux jours de repos accordés à la maladie, la tristesse allait s’en emparer ; et c’est alors que je formai le dessein de soustraire Gustave aux sombres idées qui viendraient l’assaillir pendant ces moments de réflexion et de souffrance ! D’abord j’éloignai de ses yeux la boîte trouvée sur le tombeau de Stephania ; puis les cheveux, le portrait, la chaîne qu’elle contenait ; enfin tout ce qui pouvait lui rendre son souvenir présent. Ensuite, je lui parlai de l’arrivée de madame d’Olbiac ; je lui dis qu’elle s’était informée avec bienveillance de ses nouvelles. C’était lui rappeler que madame de Verseuil ne lui avait témoigné aucun intérêt dans cette circonstance, et l’obliger à en faire la remarque. C’est ce que j’attendais pour lui raconter la visite nocturne qu’elle m’avait faite le soir même du jour où il s’était trouvé en danger. Malgré tous ses soins à le dissimuler, je vis la secrète joie que lui causait cette démarche ; je pressentis que la cause de sa douleur présente en pourrait seule devenir la consolation ; et je n’eus plus d’autre idée que de hâter ce moment heureux par tous les moyens possibles.

J’avais promis à madame de Verseuil de l’informer de l’état de mon maître ; en conséquence, je me rendis chez elle à l’heure de sa toilette. Julie, qui avait repris son service, m’introduisit chez sa maîtresse. Dès qu’elle m’aperçut, elle me dit d’un ton piqué :

— Votre maître va sans doute beaucoup mieux, puisqu’il est sorti ce matin ?

Alors je lui expliquai le motif qui avait conduit Gustave au sépulcre del Foppone, et j’exagérai un peu la fièvre qu’il en avait rapportée ; j’allai jusqu’à témoigner de vives inquiétudes sur les suites d’une tristesse si profonde, et lui laissai entendre qu’il y aurait quelque gloire à en triompher. Tout en m’écoutant, madame de Verseuil semblait méditer un projet dont l’exécution était difficile ; elle y rêvait encore lorsque je cessai de parler, et elle me dit :

— Si j’étais certaine que mon amitié fût de quelque secours à votre maître, je n’hésiterais pas à lui offrir… tous… les soins…

— Ah ! madame, interrompis-je en voyant la peine qu’elle avait à exprimer sa pensée, si vous daigniez le voir un instant, si vous lui reprochiez de s’abandonner à un repentir funeste, il céderait, je n’en doute pas, aux conseils de votre amitié ; il voudrait vivre pour la conserver, et vous sauveriez peut-être un grand malheur à madame de Révanne.

— S’il est vrai, reprit-elle vivement, pourquoi de misérables considérations m’empêcheraient-elles de remplir un si noble devoir ? Mais, mon cher Victor, votre zèle vous abuse peut-être ; vous me supposez plus d’empire que je n’en ai sur M. de Révanne ; et si mon intérêt pour lui, pour sa mère, me porte à braver de certaines convenances, je crains qu’il n’en résulte plus d’inconvénients pour moi que d’avantages pour lui.

— Il ne m’appartient pas de rassurer madame sur une crainte semblable : tout ce que je puis affirmer, c’est que mon maître est fort à plaindre, et que, livré au chagrin qui l’accable, sans avoir même la ressource d’en parler à personne, j’ai peur qu’il n’y succombe.

En disant ces mots, je feignis de vouloir me retirer.

— Attendez, me dit madame de Verseuil. Je ne sais en vérité quel parti prendre ?… Je suis tellement entourée… on est si prompt à mal interpréter la moindre démarche extraordinaire.

— Quand on la sait ; mais il est bien facile de la cacher. Qui que ce soit ne se doute de la preuve d’intérêt que madame a bien voulu nous donner l’autre soir.

— J’espère que vous l’avez laissé ignorer à Gustave.

— Non, madame ; je comptais trop sur l’heureux effet de cette indiscrétion pour ne pas la commettre, et je vous en demande pardon.

— Comment vous lui avez dit que j’étais venue au milieu de la nuit ?…

— Oui, madame ; et c’est parce que j’ai vu à quel point il était touché de cet acte de pitié, que j’ose en réclamer un autre de votre part.

— Mais alors il était fort malade.

— Il ne l’est pas moins aujourd’hui, madame ; sans cela, il aurait déjà quitté Milan.

— Sans nous revoir ?

— Il n’est pas en état de voir des indifférents, et comme il ne pourrait faire ses adieux à madame que devant témoins… il partira, je pense, sans prendre congé d’elle.

Ces derniers mots triomphèrent des scrupules de madame de Verseuil. L’idée de laisser partir Gustave après un événement qui devait rompre tous leurs liens, et sans savoir ce qu’elle était encore pour lui, la détermina à tout braver pour avoir avec lui un dernier entretien. Je ne cachai point à madame Verseuil que cet entretien devait être imprévu pour mon maître ; car, ajoutai-je, plus il en attendrait de consolation, plus sa conscience lui ordonnerait de s’y refuser. Alors nous convînmes que le soir même madame de Verseuil demanderait à sa belle-sœur et au major de la dispenser de les accompagner à la promenade, en prétextant des lettres importantes à écrire au général ; et que, dès qu’ils seraient éloignés, elle se rendrait dans le salon qui touchait à l’appartement de mon maître. Je devais y conduire Gustave, si ses forces lui permettaient de venir respirer l’air sur un grand balcon donnant sur le jardin. En convenant de cet arrangement qui mettait sur le compte du hasard une rencontre si bien méditée, je n’avais pas prévu toutes les raisons que m’opposerait Gustave pour ne pas sortir de sa chambre. Il était accablé de la fatigue qui suit un accès de fièvre. Je l’avais tourmenté tout le jour pour qu’il se mît au lit ; et lorsque, la nuit venant, il allait enfin se reposer, je le tourmentais de nouveau pour qu’il s’habillât, et sortît de son appartement. Rien n’était plus inconséquent. Je le suppliais de passer un seul instant dans ce grand salon pour me donner le temps d’arranger sa chambre. Je lui jurais qu’il n’y avait personne dans cette pièce ; et tout en lui affirmant cela, je brossais son habit, je lui donnais une cravate et un mouchoir blancs, comme s’il allait faire une visite. À toutes ces bévues j’ajoutais des phrases qui se contredisaient d’une manière étrange. Gustave me regardait avec étonnement, et cherchait à deviner le mystère qui me rendait si déraisonnable. Enfin, n’y comprenant rien, il se décida à m’obéir, moitié pour ne pas me désobliger, et moitié pour savoir quel intérêt me faisait tant insister sur ce qu’il se rendît dans le grand salon de l’hôtel.

Il n’y fut pas longtemps sans que l’arrivée d’Athénaïs vînt lui expliquer mes bizarreries ; et je ne répondrais pas que cette apparition lui ait causé toute la surprise qu’il en témoigna. Cependant il se levait pour saluer madame de Verseuil et se retirer, lorsqu’elle lui dit d’une voix émue :

— Ne me fuyez pas, Gustave, ou je croirai que je vous suis odieuse, et vous aurez un malheur de plus à vous reprocher.

Alors Gustave retomba sur son siége, sans pouvoir proférer un seul mot. Athénaïs s’assit près de lui, et continua :

— Ma présence vous est insupportable ; je l’avais prévu : après m’avoir trompée la première, vous deviez me rendre complice de vos torts envers une autre, et m’accuser de tout ce que vous souffrez aujourd’hui. L’infidélité rend injuste ; mais si j’ai désiré vous parler encore, ce n’est point pour vous accabler de vains reproches, ni ajouter à vos peines en vous parlant des miennes ; c’est encore moins pour vous rappeler le moment de faiblesse qui nous a plongés tous deux dans une situation si pénible. Non, ce coupable sentiment doit être pour jamais abjuré entre nous. Mais, si les malheurs et le repentir qu’il traîne à sa suite suffisent pour nous en garantir, pourquoi la froideur, l’éloignement, nous rendraient-ils étrangers l’un à l’autre ? pourquoi me refuseriez-vous la douceur de partager vos chagrins, de pleurer avec vous sur cette mort qui ne m’afflige pas moins que vous ? Songez que je suis la seule personne au monde à qui vous puissiez parler de Stephania ; la seule qui puisse comprendre le désespoir qui l’a tuée, et les regrets qui vous accablent. Cher Gustave, ne repoussez pas les consolations de ma tendre amitié ; que cette pure affection sanctifie l’intimité qui va nous unir. Acceptez-moi pour sœur ; je vous le demande au nom de votre mère.

— Ma mère !… répéta Gustave, comme frappé d’un souvenir qui l’accusait encore.

— Oui, c’est au nom de cette mère, pour qui vous êtes tout, que je vous supplie de vivre, et de surmonter la douleur que vous vous plaisez à entretenir. Je conçois qu’après tant d’agitations, le bonheur vous soit difficile ; mais celui des êtres qui vous chérissent ne peut vous sembler indifférent, et vous devez bien quelques sacrifices aux sentiments que vous inspirez.

Ces derniers mots furent prononcés à voix basse, et avec la timidité d’une personne qui n’ose faire valoir ses titres. Tant de délicatesse ne pouvait manquer son effet sur le cœur de Gustave. Comment aurait-il dédaigné une fraternité si douce ; comment se serait-il méfié d’une amitié fondée sur de si imposants regrets ; jamais madame de Verseuil ne s’était montrée plus franche et moins coquette. Son ton était celui de la cordialité ; ses manières, celles d’une ancienne amie. Rien en elle ne rappelait la femme séduisante qui l’avait emporté, par ses moindres préférences, sur le dévouement de Stephania ; et, sans outrager cette ombre irritée, Gustave crut pouvoir se livrer au charme d’une affection si pure. Cependant, avant d’accepter les soins de cette amitié, il voulut l’éprouver par l’aveu de toute l’horreur que lui inspirait maintenant la seule idée d’une liaison amoureuse. Madame de Verseuil, loin de paraître étonnée d’un semblable déclaration, s’empressa de l’approuver, et alla même jusqu’à en faire la condition de la confiance qui allait les unir. Pour mieux affermir la sécurité de Gustave, elle lui prit la main, la serra cordialement, et lui dit adieu.

Cette espèce de familiarité était si contraire aux habitudes d’Athénaïs, que, dans tout autre moment, Gustave s’en serait offensé comme d’une preuve d’indifférence ; mais alors il se félicita de n’avoir plus à combattre l’amour qu’il inspirait, et se crut pour jamais guéri du sien, en pensant que la main d’Athénaïs avait pu serrer la sienne sans que son cœur en ait battu plus vite. C’est ainsi, qu’après de vives souffrances, on prend l’accablement pour le repos.