Michel Lévy frères, éditeurs (p. 216-222).


XLVI


Dès que la nuit fut venue, je me rendis chez madame Rughesi, et, présumant bien que la consigne du docteur n’était point levée, je demandai à parler à un vieux serviteur, qui m’avait fort bien traité pendant notre séjour dans la maison. Ce brave homme, appelé Gherardi, avait vu naître sa jeune maîtresse, et lui portait une affection presque paternelle. C’est à lui que je m’adressai :

— Comment se trouve-t-elle ? lui dis-je.

À cette question, le vieillard leva les yeux, mit le doigt sur sa bouche, et me conduisit en silence dans une salle basse, où, après s’être assuré que nous étions seuls, il me dit :

— La pauvre femme est sans cloute bien mal, car le docteur et monsieur viennent de me défendre à moi-même de pénétrer chez elle.

— Quoi ! M. Rughesi est de retour ?

— Oui, depuis une heure. Au bruit de sa voiture, le docteur Corona est venu au-devant de lui jusque sur l’escalier, et puis il a forcé monsieur à entrer d’abord dans son appartement. Un quart d’heure après, ils sont sortis pour passer chez madame ; ils avaient tous deux l’air bien affligé. Je les ai suivis, espérant qu’on aurait besoin de quelques services, et que je pourrais apercevoir un instant ma chère maîtresse ; mais monsieur, se retournant tout à coup, m’a ordonné brusquement de descendre pour recommander de nouveau à ses gens de ne laisser entrer personne. Il m’a bien fallu obéir. Mais, en passant près de la porte qui donne dans le cabinet de madame, j’ai prêté l’oreille, et j’ai entendu des sanglots qui m’ont déchiré l’âme. C’était sans doute Léonore qui pleurait ; j’ai cru reconnaître sa voix. Alors la camérière est sortie du cabinet pour aller chercher un flacon d’éther.

« — Ah ! mon Dieu ! lui ai-je dit, elle se trouve mal !…

» — Non, m’a-t-elle répondu, c’est monsieur ; cours vite chercher Francisco pour nous aider à le transporter sur la terrasse.

» J’étais si tremblant que je n’ai pu faire la commission très-vite, et monsieur était déjà revenu à lui lorsque Francesco arriva. Je le guettai dans l’antichambre pour le questionner à son passage, mais il n’avait rien vu : les rideaux du lit de madame étaient fermés ; Léonore priait Dieu, et notre maître, assis près de la croisée, avait sa main dans celles du docteur. Voilà tout ce qu’il avait remarqué dans la chambre. Depuis ce moment, il règne un profond silence dans la maison, et j’ose à peine parler de peur de l’interrompre. »

Le récit de ce bon vieillard m’inspira autant d’effroi qu’il en avait lui-même. J’étais venu dans l’intention de le supplier de me procurer le moyen de parler un seul instant à la signora Léonore, et maintenant je frémissais de la rencontrer. Je craignais de perdre la précieuse incertitude qui devait m’aider à tromper Gustave, et pourtant je ne pouvais me décider à quitter ce brave serviteur sans répondre à sa confiance par quelque marque d’intérêt pour sa maîtresse. Il s’obstinait à me demander s’il était vrai que mon maître fût venu le matin même pour assassiner Stephania. C’était le bruit que sa camérière avait répandu dans la maison, et que le docteur Corona avait confirmé, en donnant l’ordre exprès de renvoyer M. de Révanne, s’il osait se présenter chez madame Rughesi. J’avais beau justifier Gustave le mieux possible ; ma conscience se faisait jour à travers mon empressement à le défendre. Enfin ce pénible entretien fut interrompu par une voix de femme, qui appelait à grands cris Gherardi ; alors une terreur soudaine s’empara de moi, et je m’enfuis de la maison en frémissant d’apprendre la cause de ces cris.

Lorsque je fus dans la rue, je délibérai sur la réponse que j’allais rapporter à Gustave, et, après bien des hésitations, je m’en tins à lui dire simplement que M. Rughesi étant de retour, je n’avais pas insisté pour voir Léonore ; et puis, réfléchissant sur la nécessité de calmer son esprit par un charitable mensonge, je lui protestai que Stephania souffrait beaucoup moins ; et je me félicitai bien de cette supercherie en apprenant de lui toutes les extravagances qu’il se promettait de faire, s’il l’avait sue en danger. Il avait passé le temps où j’étais chez elle à lui écrire une grande lettre, remplie des expressions de son repentir, et il m’ordonna de la porter au docteur Corona, en le suppliant de la remettre lui-même à sa malade. Le docteur n’était pas chez lui ; je gardai la lettre, et je pris encore sur moi de dire que je la lui avais remise.

Le mensonge est comme ces poisons dont la prudente application peut quelquefois sauver la vie aux malades. C’est à celui que je me permis en cette circonstance que mon maître dut la force d’accomplir son devoir. Raffermi par l’idée de laisser Stephania mieux portante, et par l’espoir d’obtenir d’elle un généreux pardon, Gustave se trouva en état d’accompagner son général, et nous arrivâmes bientôt aux portes de Pavie.

Avant d’y parvenir, il nous fallut passer à travers un nuage de fumée, sur les cendres de Binasco, dont quelques maisons brûlaient encore. Ému de cet affreux spectacle, et voulant épargner le même sort à la ville de Pavie, Bonaparte fit répandre la proclamation suivante :

« Une multitude égarée, sans moyens réels de résistance, se porte aux derniers excès dans plusieurs communes, méconnaît la République, et brave l’armée triomphante de plusieurs rois ; ce délire inconcevable est digne de pitié : l’on égare ce peuple pour le conduire à sa perte. Le général en chef, fidèle aux principes qu’a adoptés la nation française, qui ne fait point la guerre aux peuples, veut bien laisser une porte ouverte au repentir ; mais ceux qui, sous vingt-quatre heures, n’auront pas posé les armes, et n’auront pas prêté de nouveau serment d’obéissance à la République, seront traités comme rebelles ; leurs villages seront brûlés. Que l’exemple terrible de Binasco leur fasse ouvrir les yeux ! Son sort sera celui de toutes les villes et villages qui s’obstineront à la révolte. »

Cette proclamation menaçante fut en vain présentée par l’archevêque de Milan aux autorités de Pavie. Les révoltés persistèrent, et Bonaparte se vit contraint à commencer l’attaque. Voici comme il rend compte lui-même de cette affaire :

« Je me portai à la pointe du jour sur Pavie ; les avant-postes des rebelles furent culbutés. La ville paraissait garnie de beaucoup de monde, et en état de défense. Le château avait été pris, et nos troupes faites prisonnières. Je fis avancer l’artillerie, et, après quelques coups de canon, je sommai ces misérables de mettre bas les armes, et d’avoir recours à la générosité française. Ils répondirent que, tant que Pavie aurait des murailles, ils ne se rendraient pas. Le général Dammartin fit placer de suite le sixième bataillon de grenadiers, en colonne serrée, la hache à la main, avec deux pièces de huit en tête. Les portes furent enfoncées ; cette foule immense se dispersa, se réfugia dans les caves et sur les toits, essayant en vain, en jetant des tuiles, de nous disputer l’entrée des rues. Trois fois l’ordre de mettre le feu à Pavie expira sur mes lèvres. Lorsque je vis arriver la garnison du château, qui avait brisé ses fers, et venait avec des cris d’allégresse embrasser ses libérateurs. Je fis faire l’appel ; il se trouva qu’il n’en manquait aucun. Si le sang d’un seul Français eût été versé, je voulais élever des ruines de Pavie une colonne sur laquelle j’aurais fait écrire : Ici était la ville de Pavie. J’ai fait fusiller la municipalité, arrêter deux cents ôtages que j’ai fait passer en France. Tout est aujourd’hui parfaitement tranquille, et je ne doute pas que cette leçon ne serve de règle aux peuples d’Italie. »

Ce n’était pas trop préjuger de leur prudence ; car, à dater de ce jour, aucune insurrection ne vint retarder le cours de nos victoires. Les Lombards, de nouveau soumis, invitèrent le général en chef à introduire dans leur pays le régime de la république française. Cette détermination populaire, adoptée avec empressement par Bonaparte, devait avoir les suites les plus funestes pour la maison d’Autriche, et bientôt le gouvernement républicain fut proclamé depuis les montagnes de Chiavonne jusqu’au confluent du Pô et de l’Oglio.

Deux jours après l’expédition de Pavie, Gustave fut dépêché par Bonaparte au général Despinois pour lui ordonner de prendre des mesures d’autant plus nécessaires, que le château de Milan ne s’était pas encore rendu, et conservait une garnison qui aurait pu donner la main aux mécontents et aux partisans de l’Autriche. Gustave regarda cette mission comme une faveur du ciel, et s’occupa à composer pendant toute la route la réponse qu’il espérait obtenir de Stephania.

— Es-tu bien sûr qu’elle ait reçu ma lettre ? me demandait-il sans cesse.

Et cette question, me causant toujours un embarras visible, il la recommençait pour m’éprouver encore ; plusieurs fois l’envie de le préparer au coup que je redoutais pour lui m’avait poussé à lui tout avouer ; mais, retenu par la crainte d’alarmer inutilement son cœur, je me décidai à porter seul le poids de mes pressentiments. Plus nous approchions de Milan, plus j’en étais accablé, et, malgré mes efforts pour cacher mon trouble, je sentais bien qu’il ne pouvait échapper à l’observation de mon maître. Cependant il n’osait m’en demander la cause, et j’aurais pu croire qu’il n’avait point remarqué ma sombre tristesse, si je n’en avais vu le reflet dans ses yeux.

Pour nous rendre chez le commandant de la place, il fallait suivre la rue qui conduit à la cathédrale, et là, nous fûmes arrêtés dans notre marche par une foule immense qui se portait du côté de l’église. En voyant ainsi courir le peuple, nous pensâmes qu’il s’agissait du supplice de quelques rebelles dont cette même populace avait sans doute encouragé la révolte ; mais la vue d’une croix et d’une bannière sainte, qui, dominant la foule, s’avançait lentement, nous frappa tout à coup d’une idée sinistre.

— Accourez donc, criait-on près de nous ; on dit que cela est magnifique ; il y a deux cents pauvres, et plus de mille cierges !

Ces discours redoublant ma terreur, je proposai à mon maître de tourner bride pour prendre une autre rue, qui, moins embarrassée, nous mènerait plutôt à notre destination ; mais, loin de m’écouter, il pressa le pas de son cheval au risque d’écraser quelqu’un, et ne s’arrêta que lorsque la voix d’un garde, posté près de l’église, lui cria : On ne passe pas. Alors, se soumettant à la consigne, il vit défiler un grand nombre d’enfants de chœur qui psalmodiaient tout bas l’office des morts. Venait ensuite le cortége des pleureurs, qui, tous revêtus d’un manteau de serge noire, portaient à la main une torche funèbre ; éclairés par cette triste lumière, s’avançaient à pas lents tous les prêtres de la cathédrale. Les vieillards et les dix vieilles religieuses, appelés autrefois l’école de Saint-Ambroise, habillés de noir, et suivant l’ancien costume, portaient les livres saints et les attributs sacrés confiés à leur garde. Ils précédaient l’image de la vierge, qui s’élevait au-dessus d’un groupe de femmes voilées. Toutes portaient des branches d’orangers. À la vue de ces rameaux fleuris, au parfum qu’ils répandent, Gustave frisonne ; mais les chants redoublent, le lit funèbre approche, une femme parée y repose ; et ce riche vêtement qui la couvre, cette guirlande de myrte qui retient ses cheveux, là chaîne d’or qui brille sur son sein, tout est reconnu. Gustave s’écrie : C’est elle ! et il s’élance au milieu du cortége ; les femmes, épouvantées, s’enfuient en jetant des cris perçants : son cheval en est effrayé ; il se cabre, le renverse, et Gustave va tomber mourant sur le parvis de la cathédrale.

Je vole à son secours ; un officier fend la foule pour arriver jusqu’à nous. C’était le major de Saint-Edme ; il m’aide à relever mon maître, à le transporter dans une maison voisine ; là, nous étanchons le sang qui sortait de sa plaie ; car, en tombant, sa tête avait porté sur l’angle d’une pierre ; et la violence du coup, jointe à l’horrible spectacle qui venait de frapper ses yeux, lui avait ravi l’usage de ses sens. Bientôt le bruit se répandit qu’un militaire français venait de se blesser mortellement en tombant de cheval ; alors presque tous les officiers de la place vinrent s’informer de ses nouvelles. Le chirurgien, appelé pour le soigner, ordonna, avant tout, de le transporter à l’hôtel de Rome. Bernard et moi fûmes chargés de ce soin ; et c’est par le même chemin où la belle Stephania venait de passer pour la dernière fois, que nous ramenâmes sur un lit de douleur, et presque aussi inanimé qu’elle, l’infortuné Gustave.