Michel Lévy frères, éditeurs (p. 181-186).


XL


L’heure de se rendre sur la terrasse de Stephania était déjà sonnée, et mon maître ne pensait pas à quitter la chambre de M. de Verseuil ; mais on défendait au général de veiller : Athénais avait aussi besoin de repos, et Gustave fut contraint de se retirer avec le major. Après avoir installé celui-ci dans son appartement, il prit tristement l’allée qui conduisait à la terrasse, et probablement les réflexions qui le tourmentaient alors se peignirent sur son visage ; car il fut accueilli par ces mots :

— Ah ! mon Dieu, qu’avez-vous donc ? vous est-il arrivé un malheur ?

— Non, vraiment. Quelle idée ! répondit Gustave en s’efforçant de sourire.

— Je devine, répliqua vivement Stephania ; vous allez partir ?

— Je ne le crois pas ; nous n’avons encore reçu aucun ordre.

— Alors pourquoi cet air si triste ?

— Je ne savais pas l’avoir, et j’espère que vous l’imaginez.

— Non, Gustave, je n’imagine pas ; mais je ressens tout ce que vous éprouvez, et mon cœur ne se trompera jamais sur les agitations du vôtre. Vous avez depuis ce soir quelque ennui secret.

— Eh bien, si cela est, laissez à votre présence le soin d’en triompher, et chantez-nous de ces délicieux nocturnes qui plongent l’âme dans une si douce rêverie. Votre voix me fera du bien.

Docile à cet ordre, Stephania prit sa guitare, et chanta les regrets d’une amante abandonnée avec un accent si plaintif et si pénétrant, que tous les cœurs en furent attendris. En écoutant ce nocturne enchanteur, Gustave avait plus d’une fois retenu ses larmes, et Stephania, qui s’était aperçue de l’effort qu’il faisait pour cacher son émotion, s’était levée pour venir lui dire tout bas :

— Puisque cette romance vous émeut si tendrement, si vous m’abandonnez jamais, je reviendrai vous la répéter du fond de mon tombeau.

Cette menace, faite en fiant, fit tressaillir Gustave. Il voulut y répondre par des plaisanteries, et laissa entendre que si quelque événement venait à rompre sa chaîne, elle serait bientôt ressaisie par un esclave plus digne de la porter, et mille gentillesses de ce genre qui brisent les cœurs passionnés. Celui de Stephania s’affligea d’une supposition que son empressement à satisfaire les désirs de Gustave pouvait autoriser, et ses yeux se remplirent de larmes. À l’aspect d’une impression si douloureuse, Gustave sentit son âme frappée d’un sinistre pressentiment. Pour la première fois, l’idée des maux qu’il pouvait causer à cette belle personne effraya son imagination, et, déjà tourmenté d’un remords inutile, il tenta de rassurer Stephania par la promesse d’un dévouement sans bornes. Comme il était de bonne foi dans le dessein de lui épargner tous les chagrins qui dépendraient de lui, elle crut à ses assurances, et reprit assez de calme pour s’occuper un peu des gens de sa société. Mais la première atteinte était reçue, et, dès ce moment, Stephania, poursuivie par un vague soupçon, ne retrouva plus cette douce confiance qui naît du bonheur de ce qu’on aime. Gustave avait éprouvé un sentiment dont elle ignorait la cause. Elle savait seulement que cette impression lui était étrangère ; c’en fut assez pour l’alarmer. En amour, nous avons le droit d’être jaloux de tout ce qui n’est pas notre ouvrage.

Dans la situation où se trouvait mon maître, je crus nécessaire de l’engager à surmonter des scrupules qui lui donnaient un air coupable.

— Pourquoi tant s’inquiéter ? lui dis-je ; nous n’avons sûrement pas longtemps à rester ici. Le général en chef n’est pas homme à se reposer sur ses lauriers, et le jour où il faudra tout quitter pour le suivre ne vous tirera que trop tôt d’embarras. D’ici là, faites bonne contenance, et ne prenez pas l’attitude d’un criminel entre deux juges. Qu’avez-vous à redouter de leur injustice ? Vous avez accepté de l’une ce que l’autre ne vous donnait pas, et vous ne pouvez abandonner en entier à madame Rughesi un cœur déjà soumis à madame de Verseuil. Ainsi, de quoi se plaindraient-elles, si vous restez également fidèle à ce que vous leur devez ?

— Sans doute, répondit Gustave, satisfait des mauvaises raisons que je lui fournissais ; c’est un enfantillage de s’alarmer ainsi, et l’on se moquerait de moi, si l’on me surprenait un instant dans cette crainte ridicule d’être trop adoré. Tu as mille fois raison, il faut traiter tout cela gaiement, et ne pas laisser supposer que j’y attache tant d’importance. Tu dis que madame de Verseuil se disposait à rendre ce matin une visite à madame Rughesi ? Eh bien, je veux être témoin de cette entrevue ; je suis certain qu’elle dissipera toutes ces craintes chimériques. Cependant, il ne serait pas mal à toi de voir mademoiselle Julie, et de l’empêcher de bavarder avec les femmes de chambre de Stephania.

— Ah ! monsieur, vous en demandez beaucoup, et mon crédit ne saurait aller jusque-là ; d’ailleurs, la recommandation serait déjà une confidence. Tout ce que je puis faire pour vous, c’est d’occuper Julie de manière à ne pas lui laisser l’envie de chercher d’autre société que la mienne.

— Va, je t’en saurai bon gré, et pense qu’elle n’en aura pas moins de reconnaissance.

Cet entretien avait ranimé l’esprit de Gustave ; il entra avec assurance dans le salon où se trouvaient réunies Athénaïs et Stephania. Lorsqu’on l’annonça, elles causaient ensemble ; et son arrivée, sans interrompre madame de Verseuil, rendit Stephania muette. Après les avoir saluées toutes deux sans affectation, Gustave alla se mêler au groupe d’hommes qui, ramassés dans un coin de la chambre, disposaient à leur gré des destins de l’Europe. Cependant, malgré l’attention qu’il paraissait prêter à leurs discussions politiques, il jetait des regards furtifs sur les deux causeuses, et s’affligeait en voyant de quel air sombre madame Rughesi examinait les traits charmants d’Athénaïs. Il y avait aussi un peu de dépit dans le sourire affecté de celle-ci, mais rien de menaçant. D’après ces observations, Gustave sentit que l’important était d’épargner à madame de Verseuil les malheurs qui pouvaient résulter d’un caractère aussi jaloux que celui de Stephania. En conséquence, il s’efforça de n’adresser qu’à cette dernière tous ses hommages. Cette résolution fort sage aurait tout concilié, si Athénaïs lui avait permis de la tenir ; mais dès qu’elle se fut aperçue de la joie qui brillait dans les yeux de Stephania aux moindres intentions de Gustave, son amour-propre s’en révolta, et, oubliant l’ordre qu’elle lui avait donné de paraître devant ses argus toujours plus occupé d’une autre que d’elle, un intérêt plus vif la détermina à braver toutes les considérations pour constater son empire. Elle avait formé le projet de visiter, avant le dîner, les principaux édifices de Milan : Gustave fut sommé par elle de l’accompagner ; elle eut le plaisir de l’enlever ainsi d’autorité à la société de madame Rughesi, et de voir son triomphe assuré dans la pâleur qui couvrit tout à coup les traits de Stephania.

— Vous êtes aussi par trop obéissant, dit Athénaïs à Gustave au moment où, devançant leur compagnie, ils entraient dans la cathédrale de Milan.

— Aurais-je trop vite cédé au plaisir de vous suivre ? répondit-il.

— Pourquoi feindre de prendre le change ? vous m’avez clairement entendue.

— Cela est vrai.

— Eh bien, seriez-vous embarrassé de me répondre ?

— On l’est toujours en pareil cas ; comment se justifier d’une accusation de ce genre ?

— Ah ! vous trouvez plus simple de la mériter ?

— Je ne dis point cela.

— Mais vous le laissez croire, ce qui revient au même ; au reste, on ne saurait vous blâmer dans le choix de l’idole. Couleur à part, elle est fort belle.

— Oui, fort belle, et je regrette parfois de ne pouvoir l’aimer, dit Gustave d’un ton pénétré.

— Tranquillisez-vous ; si j’en crois sa complaisance à recevoir vos soins, elle ne tardera pas à les récompenser, et nul regret alors ne troublera votre bonheur.

— Hélas ! mon bonheur ne dépend pas d’elle ! vous le savez.

— Vraiment, je n’en sais plus rien ; un mois d’absence peut opérer tant de changements dans un cœur !

— Le mien n’a pas changé ; mais que dois-je penser du vôtre ?

— Ah ! si vous m’aviez adressé hier cette question, la réponse eût été bien douce et bien facile : aujourd’hui je ne saurais la faire sans crainte de nous tromper tous deux.

— N’importe, essayez ?

— Non ; vous en seriez mécontent.

— C’est m’en dire assez… et je n’insiste plus.

À ces mots, la fierté de Gustave l’emporte sur son ressentiment ; il ne veut plus rien entendre, et, pour mettre fin à cet entretien pénible il ramène Athénaïs vers l’endroit où le sacristain de l’église montrait des reliques au major et aux officiers qui les avaient accompagnés.

Je m’étais glissé avec les gens de ces messieurs, et nous profitions tous de l’éloquence démonstrative du sacristain, qui ne manquait jamais à dire :

— Ici étaient le superbe Christ et les candélabres d’argent qui ont été fondus pour payer aux Français les contributions de notre ville ; là se trouvait la fameuse Madonna della Scodella du Corrége, qui vient d’être livrée au général Bonaparte.

Et le pauvre homme déplorait d’un ton si douloureux l’absence des trésors et des chefs-d’œuvre qui venaient d’être ravis à sa patrie, que j’en étais ému de compassion : et pourtant je ne me doutais guère qu’en payant ce tribut à ses regrets patriotiques, je mériterais un jour la même pitié.

En sortant de ce beau monument gothique, M. Rughesi, qui était venu y rejoindre madame de Verseuil, lui dit tristement que si elle voulait voir ce que Milan renfermait de plus précieux, il fallait aller au palais archiducal, où tous ces objets venaient d’être réunis par les soins de nos artistes français, pour être envoyés au Musée de Paris. Athénaïs, qui désirait rentrer dans la maison de Stephania le plus tard possible, accepta avec empressement la proposition de M. Rughesi. On remonta en voiture pour se rendre au palais. Le général en chef y logeait encore, et ce fut lui-même qui fit à madame de Verseuil les honneurs de tous les chefs-d’œuvre qu’il venait d’acquérir à la France. Un pareil hommage était bien fait pour enivrer Athénaïs, et l’on pouvait s’en rapporter à sa coquetterie pour en tirer tout le parti possible. Le général, content de s’entendre louer avec tant de délicatesse par une personne charmante, et qui semblait craindre de montrer son esprit, l’encourageait par des mots flatteurs à causer avec lui. Soit calcul de la part de madame de Verseuil, soit l’effet d’un sentiment fort naturel en présence d’un homme si extraordinaire, elle avait en répondant à Bonaparte une sorte de timidité qui tenait de l’émotion et lui donnait un charme inexprimable. Gustave en fit tristement la remarque ; il reconnaissait dans ces yeux à demi-baissés, dans cette voix émue, les regards et les douces inflexions qui avaient souvent pénétré son cœur d’amour et de reconnaissance ; et le souvenir de sa propre infidélité se joignant aux inquiétudes que ce moment pouvait lui faire concevoir, il éprouva au même instant tous les supplices de la jalousie. Bonaparte les accrut sans s’en douter ; car il lui disait en riant :

— La femme de votre général est bien embellie depuis cet hiver. Quand je l’ai vue chez votre mère, elle m’avait paru, moins jolie, et je vous fais mon compliment d’être aussi bien placé pour la voir tous les jours.

Gustave n’était pas en état de répondre à de telles félicitations, et fort à propos pour lui, M. Rughesi vint à son secours, en suppliant, le général de vouloir bien assister le lendemain à la fête qu’il donnait aux principaux officiers de l’armée et aux premières familles de Milan. Madame de Verseuil joignit ses instances à celles de M. Rughesi. Bonaparte accepta, et dit :

— Allons encore un jour donné au plaisir, et nous reprendrons ensuite le chemin de Mantoue.