Michel Lévy frères, éditeurs (p. 141-145).


XXXII


— Eh bien, m’as-tu trouvé des chevaux ? me dit le lendemain Gustave.

— Non, monsieur, ils sont requis par les charrois, et l’on ne peut en louer un seul.

— Tant mieux ; cela me dispensera d’aller à la rencontre de ces dames ce soir, et j’en serai plus libre jusqu’au moment où Germain arrivera. Va dire au général que mes chevaux n’étant point encore ici, je ne puis avoir l’honneur de l’accompagner.

La commission faite, je revins dire à mon maître que le général mettait à sa disposition toute son écurie, et qu’il espérait bien l’en voir user ce jour même dans la promenade qu’il comptait faire avec lui après leur dîner. Il n’y avait pas moyen de refuser ; j’engageai Gustave à prendre son parti gaiement, et, profitant du cheval de suite que l’on avait bridé pour moi, je me mêlai sans fierté au groupe de laquais équestres qui suivit la cavalcade.

Elle était composée de plusieurs officiers distingués, et d’un autre aide de camp du général qu’il présentait à chacun comme son fils adoptif. On se disait tout bas que ce titre lui était bien dû ; ce jeune homme, d’une figure douce et intéressante, était timide, silencieux, et rougissait toujours en voyant paraître madame de Verseuil ; mais sou air embarrassé n’avait rien de gauche, et laissait seulement supposer qu’il enviait un peu trop le bonheur de son père. À peine étions-nous à une lieue de Nice, que le général s’écria :

— Je les aperçois, je crois. Oui, c’est bien sa berline. Je reconnais La Pierre, c’est lui qui court à cheval près de la voiture. Décidément les voilà.

Gustave, qui les avait reconnus bien avant lui, ralentit son pas pour rester à quelque distance des officiers qui voulaient partager l’empressement de leur général. Comme chacun se mit au galop, je feignis de ne pouvoir retenir mon cheval, et, par ce moyen, je me trouvai près de la voiture en même temps que M. de Verseuil ; le major, qui descendit le premier, lui tendit la main, et, soutenant de l’autre Athénaïs, nous la vîmes se jeter dans les bras de son mari avec toute l’effusion d’une tendresse extrême. Le général ne mit pas moins de faste dans ses embrassements, et si chacun de nous ne revint pas intimement convaincu de l’amour qui unissait M. et madame de Verseuil, cène fut certes pas de leur faute.

Athénaïs subissait une nouvelle caresse de son vieil époux, lorsque mon maître nous rejoignit. Son apparition glaça tout à coup l’air animé d’Athénaïs ; elle s’arrêta au milieu d’une phrase qui peignait sa joie, pour saluer Gustave, et elle remonta aussitôt dans la voiture, où madame d’Olbiac murmurait tout bas sur le peu d’attention qu’on lui marquait.

Les flatteurs du général ne manquèrent pas d’employer le temps qu’il nous fallut mettre pour retourner à la ville, en félicitations de tout genre sur le bonheur d’être adoré d’une aussi jolie femme. Les uns se récriaient sur l’émotion divine qu’elle avait témoignée en revoyant son mari ; les autres sur le sentiment qui, lui faisant oublier la présence de tant d’importuns, lui avait inspiré tant de choses tendres ; et tous ces discours causaient à Gustave une humeur excessive. Pour y mettre le comble, le général le retint à souper avec tous les officiers présents, voulant, disait-il, que chacun d’eux prît part aux plaisirs d’un si beau jour, et bût avec lui à la santé de sa chère Athénaïs.

— Allons, me dit Gustave en descendant de cheval, achevons la corvée ; aussi bien je n’en recommencerai pas souvent de pareilles, car dussé-je aller me faire tuer en amateur à la première affaire, je ne serai pas longtemps sous les ordres de ce général amoureux.

Pendant le souper, l’ennui et le mécontentement qui se peignaient sur le visage de mon maître formaient un contraste frappant avec les figures enjouées des convives qu’avait réunis le général ; il en avait déjà fait la remarque ; et le ciel sait comment il aurait expliqué cet excès de maussaderie, si un message d’Athénaïs n’était venu changer subitement la disposition de Gustave. C’était mademoiselle Julie qui venait annoncer que sa maîtresse, très-fatiguée du voyage, et même agitée par un peu de fièvre, s’était vue forcée de se mettre au lit, et priait ces messieurs de l’excuser de ne pouvoir partager avec le général le plaisir de leur faire les honneurs du souper.

— Serait-elle sérieusement malade ? demanda d’un ton inquiet M. de Verseuil.

— Je ne le pense pas, monsieur, mais elle a beaucoup souffert pendant la route, ajouta mademoiselle Julie en regardant d’un certain air Gustave ; et après tant d’agitations et de mauvaises nuits, elle a grand besoin de repos.

— Sans doute, répliqua le général, veillez à ce qu’on ne fasse point de bruit près d’elle, dites-lui que nous allons célébrer le plus doucement possible son heureuse arrivée.

— Un moment, ne l’abusons pas, ajouta en riant un gros colonel, dites-lui bien, ma belle enfant, que nous allons noyer nos regrets dans le vin de son mari.

— Et que notre premier toast sera pour la plus charmante malade, dit Gustave.

— Je n’y manquerais pas…, fut le dernier mot de mademoiselle Julie, qui, ravie d’avoir à en rapporter un de M. de Révanne, s’enfuit sans vouloir en entendre davantage.

Ce message, qui enlevait à plusieurs personnes la douce espérance de passer la soirée avec une femme aimable, donnait aux autres la crainte de ne pouvoir rire et boire à leur aise ; car le général pourrait être inquiet de sa femme, et il n’est pas décent de s’amuser chez son chef quand il n’est pas en humeur de se divertir. Ces différentes réflexions menaçaient d’attrister le souper, si Gustave, inspiré par je ne sais quel heureux caprice, n’eût ranimé la gaieté en se livrant aux plus piquantes saillies. On lui sut bon gré de son enjouement, et surtout de son zèle à griser le général ; enfin lorsque, vers trois heures du matin, on pensa à se retirer, chacun se félicita d’avoir acquis un si joyeux camarade.

Le lendemain, l’indisposition d’Athénaïs durait encore ; cependant elle se leva pour passer la journée avec les amis qui allaient la quitter de nouveau. Un ordre de Bonaparte enjoignait au général Verseuil de se mettre en marche pour venir camper dans les environs de Mondovi. Les soldats reçurent la nouvelle de ce prochain départ avec enthousiasme : ils se flattaient qu’en se rapprochant du chef de l’armée, ils ne manqueraient plus de rien ; et d’ailleurs, ils marchaient à la victoire.

Cette ardeur belliqueuse, si commune alors, s’empara aussi de moi. Sans prétendre aux lauriers dont allaient se couvrir nos braves, je n’ambitionnai que l’honneur de les voir cueillir, et je conjurai mon maître de me laisser l’accompagner partout où l’on se battrait, au risque d’attraper pour ma part quelques balles, ou autres petits profits de la gloire.

— Eh bien, soit, me dit-il, puissent ton dévouement et ta curiosité n’être pas trop punis. Tu partageras, autant qu’on voudra bien le permettre, ma bonne ou mauvaise destinée ; et, pour te mettre plus à portée de me suivre, je te donne la jument baie que Germain a montée pendant son voyage ; si mon cheval est tué sons moi, tu me la prêteras, n’est-ce pas ?

— Ah ! mon cher maître ! fut tout ce que je pus lui répondre.