Les Malheurs d’un amant heureux/23

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 106-109).


XXIII


— Eh bien, me dit Gustave en rentrant, es-tu content de ta soirée ?

— Mais, répondis-je, j’ai vu des choses fort amusantes.

— Ah ! tu vas au concert pour voir, toi ?

— Quand cela serait, je ferais comme bien des gens.

— Il faut être juste, il s’en trouve peu de cette espèce les jours où Garat chante ; rien ne distrait du plaisir de l’entendre.

— Non ; mais on y peut joindre celui de contempler de jolies femmes, n’est-ce pas 9

— Et s’en est-il trouvé beaucoup du goût de M. Victor ?

— Ah ! je suis assez difficile ; cependant j’en ai remarqué deux ou trois qui m’ont paru dignes de mon suffrage.

— Je leur en fais mon compliment ; madame M*** est sans doute du nombre ?

— Non, je n’aime pas la beauté imbécile.

— Ah ! tu veux aussi de l’esprit.

— Pourquoi pas ? Les visages spirituels ne sont point rares en France, et il faut avoir bien du malheur pour en rencontrer un si stupide ; mais vous avez sans doute été frappé autant que tout le monde de celui d’une jeune femme dont chacun parlait à côté de moi.

— Eh ! qu’en disait-on ? demanda vivement Gustave.

— Mais ce qu’on dit de toutes les jolies femmes, du mal et du bien.

— Du mal ? et que lui reprochait-on ?

— Son vieux mari.

— C’est un malheur cela, mais ce n’est point un crime.

— Ah ! monsieur, ce malheur-là mène à tout.

— Eh bien, qu’est-ce que cela te fait ?

— Comment voulez-vous que je prévoie sans frémir, dis-je avec emphase, les combats que va livrer l’amour à cette tendre victime de l’avarice ; car c’est toujours la tyrannie des parents qui forme de semblables unions. Que de séductions à fuir, de menaces à braver, de sentiments à contraindre ! Encore si la victoire récompensait tant de peines !

— Quel accès de morale ! Est-ce à l’orchestre du théâtre Feydeau que tu as puisé tout cela ?

— Il s’y disait vraiment des choses tout aussi sages. Par exemple, on trouvait que madame de Verseuil, malgré son air modeste, regardait un peu trop tendrement un jeune homme placé dans une loge en face de la sienne.

— Allons, tu plaisantes.

— Non, je vous le jure ; on allait même jusqu’à prétendre que de tels regards étaient trop encourageants pour n’être pas compris ; et de bonnes âmes s’apitoyaient déjà sur le sort de cet honnête mari.

— Garde-toi bien de répéter ces folies ; elles pourraient me devenir funestes ; car tu sauras que le général B***, qui vient d’être nommé commandant en chef de l’armée d’Italie, m’a recommandé particulièrement au général Verseuil, et que je vais lui être attaché ; devine à quel titre ?

— Ah ! je ne le devine que trop. Le pauvre homme !

— Trêve de mauvaises plaisanteries ; j’ai été porté ce matin même sur la liste de ses aides de camp ; et c’est en cette qualité que je ferai demain ma première visite à sa femme. On la dit fort aimable.

— Et gardée avec toutes les précautions de la jalousie.

— Cependant je l’ai vue l’autre soir au bal de Richelieu ; Alméric en paraissait fort occupé ; je sais qu’elle lui a demandé mon nom, et qu’après le lui avoir dit, il lui a confié avec mystère que j’étais passionnément amoureux de madame T*** : je ne comprends pas trop le motif de ce mensonge.

— C’est une malice qui tournera contre lui, j’en suis certain ; comment ne sait-il pas que le plus grand plaisir des femmes est de rendre un amant infidèle !

— Ah ! je ne veux pas croire à ce mauvais sentiment, reprit Gustave ; et si madame de Verseuil en pouvait être capable… Mais, non, j’aurais honte de le supposer… Au reste, ajouta-t-il après un moment de réflexion, peu m’importe de savoir les secrets de son cœur, je n’y ai point de droits… je n’y en aurai probablement jamais… Ainsi n’en parlons plus.

Ces derniers mots furent prononcés du ton que l’on mettrait à s’ordonner un sacrifice et Gustave, entama le récit de ce dernier bal en affectant de vanter les charmes des femmes qui s’y trouvaient, comme pour essayer de se prouver à lui-même que toutes avaient autant de part à son souvenir que madame de Verseuil.

Cependant la visite du lendemain l’occupa jusqu’au moment où il se rendit chez madame d’Olbiac, cette vieille sœur du général Verseuil, commise par lui à la garde de sa femme. Gustave en fut accueilli très-poliment ; mais elle lui dit que sa belle-sœur, retenue dans son appartement par une légère indisposition, n’était pas visible ; ensuite, parlant de son prochain départ pour Nice, elle fit valoir l’amitié qui l’engageait à braver les fatigues d’un long voyage, pour conduire sa chère Athénaïs à son mari. Gustave, bien loin de lui dissimuler les dangers d’une telle entreprise, lui raconta l’aventure de plusieurs voyageurs dévalisés sur cette route, et finit par lui offrir de lui servir d’escorte. La vieille le remercia d’un air embarrassé, et répondit qu’un colonel des amis de son frère ayant promis de les accompagner, elles seraient en sûreté.

D’ailleurs, mon frère peut encore changer d’avis quand il recevra les ordres du nouveau général en chef ; les ordres, répéta-t-elle avec un sourire dédaigneux. Convenez qu’il est un peu dur d’obéir à ceux d’un jeune homme de vingt-six ans, quand on en a presque autant de service, que l’on commande soi-même, et que l’on contient depuis si longtemps une armée qui manque de tout ; car ne vous attendez pas à y trouver la moindre ressource en aucun genre ; mais nous verrons comment ce petit caporal conduira cette troupe de soldats à moitié nus et souvent révoltés. À son âge, on ne doute de rien ; je gage qu’il se croit déjà le vainqueur de l’Italie, comme s’il n’avait qu’à se montrer pour soumettre ce pays, si justement appelé le tombeau des Français.

Gustave attendit la fin de cette tirade, où l’envie se cachait sous l’amour fraternel, pour prendre congé de madame d’Olbiac. Il la pria de témoigner tous ses regrets à madame de Verseuil ; mais lorsqu’il descendit, il fut bien étonné de l’apercevoir elle-même à travers les fenêtres d’un appartement très-éclairé qui donnait sur la cour. Elle paraissait causer debout et très-vivement avec plusieurs personnes qu’une partie des rideaux empêchait de distinguer. Elle riait ; ses gestes étaient fort animés, et toute son attitude démentait la prétendue maladie dont sa belle-sœur l’avait si gratuitement accablée. Gustave, arrêté sur les dernières marches du perron, et les yeux attachés sur ces fenêtres, oubliait que sa voiture était avancée, et n’entendait pas un mot de toutes les invectives que Germain adressait à son cheval, qu’on ne pouvait retenir. Enfin l’animal fougueux est prêt à tout renverser ; Germain s’en effraye, et ses cris réveillent son maître, qui l’accuse avec humeur de ne l’avoir pas prévenu qu’il était là. En vain le pauvre garçon se justifie ; Gustave veut qu’il ait tort ; il est dans cette disposition d’esprit où c’est une bonne fortune que d’avoir un valet à gronder et un cheval à réduire.