Les Machabées de la Nouvelle-France/Chapitre huitième

Imprimerie de Léger Brousseau (p. 142-176).


CHAPITRE HUITIÈME


Mort de MM. LeMoyne, de Longueuil et de Maricourt. — Les découvreurs du Mississipi, Jolliet et Marquette. — Expédition de LaSalle ; malheurs qui la terminent — D’Ibervile reprend le projet de coloniser la Louisiane. — Il découvre l’embouchure du Mississipi, et fonde l’établissement de Biloxi. — Mort de M. LeMoyne d’Assigny. — Mobile et l’Ile Dauphine. — D’Iberville administrateur. — Il est attaqué de la fièvre jaune, et retourne malade en France, où il est forcé de rester quelques années. — Missionnaires envoyés à la Louisiane. — D’Iberville rétabli reprend le cours de ses conquêtes. — Il s’empare de l’île de Nevis, et se prépare à attaquer les flottes anglaises de la Virginie et de Terreneuve, lorsqu’il est atteint de nouveau des fièvres jaunes, et meurt à la Havane. — MM. LeMoyne, de Sérigny et de Chateauguay. — M. de Bienville et la Louisiane. — Entreprises de Crozat et de Law. — Prise de Pensecola. — Malheurs qui fondent sur la Louisiane. — Conspiration des Natchez. — La colonie se relève grâce au dévouement de M. de Bienville. — Mort de Bienville à Paris. — Conclusion.

Avant de suivre d’Iberville à la Louisiane, nous allons, afin de n’avoir point à revenir sur nos pas, esquisser en peu de mots la fin de la carrière de deux de ses frères, M. de Longueuil et de Maricourt.

M. de Longueuil avait épousé, en 1682, mademoiselle Claude Elizabeth Souard, sœur de M. le chevalier Dominique Souard d’Adoucourt, brigadier des armées du Roi. Les nombreux services rendus par M. de Longueuil, comme militaire, comme interprête et comme ambassadeur chez les Iroquois, avec lesquels il conclut plusieurs fois la paix, grâce à son habileté consommée et à sa connaissance parfaite du caractère de ces sauvages, lui valurent les bonnes grâces de Louis XIV, qui le créa baron en 1700, et érigea sa seigneurie de Longueuil en baronnie, faveur qui ne fut accordée qu’à très peu de particuliers. « À ces causes, » est-il dit dans l’édit royal, « avons créé, érigé, élevé et décoré, créons, érigeons, élevons et décorons la dite terre et seigneurie de Longueuil, en titre nom et dignité de Baronnie ; voulons qu’il se puisse dire, nommer et qualifier Baron : qu’il jouisse des droits d’armes, blasons, honneurs, prérogatives, rang et prééminence, en fait de guerre et assemblées de noblesse, ainsi que les autres barons de notre Royaume. »

Trois ans plus tard, 1703, il fut fait chevalier de l’ordre de Saint-Louis, major de Montréal en 1706, et lieutenant du Roi en 1710. En 1720, il devint gouverneur des Trois-Rivières, et enfin gouverneur de Montréal en 1724. En 1727 il épousa en secondes noces madame Le Gardeur de Tilly, veuve de M. Pierre de Saint-Ours.

Enfin cet homme de bien, que ses contemporains honorèrent de la glorieuse appellation de Machabée de Montréal, s’éteignit le sept juin 1729, à Ville-Marie, où on lui fit de splendides obsèques. Il laissait de son mariage avec mademoiselle Souart d’Adoucourt plusieurs enfants : Marie-Elizabeth, Gabrielle-Charlotte, Charles-Gabriel-François, nés à Ville-Marie ; Charles et Paul-Joseph, nés à la maison seigneuriale de Longueuil.

M. de Maricourt fournit une carrière bien plus courte que son frère aîné. Après s’être distingué dans maints combats où nous l’avons vu, seul ou en compagnie de ses frères, faire comme eux honneur au nom de LeMoyne, le capitaine de Maricourt mourut à Montréal en 1704, dans la quarantième année de son âge, d’une maladie contractée dans les nombreuses expéditions qu’il avait faites aux pays des Iroquois pour le service du roi. Il ne laissait pas de postérité.[1]

Avant de nous occuper de l’expédition de d’Iberville à la Louisiane, il importe de dire d’abord ce qu’était alors ce pays, d’en nommer les découvreurs et d’exposer succinctement les premières tentatives faites pour coloniser cette contrée.

L’étendue de la Louisiane était encore inconnue. On avait ainsi nommé tout le pays situé entre le Canada, les colonies anglaises et les possessions espagnoles sur l’Atlantique et le Pacifique. Dès 1678, le Père Marquette et un canadien, Louis Jolliet, avaient eu l’honneur de découvrir le Mississipi. Après avoir remonté le Saint-Laurent et les grands lacs, les deux voyageurs avaient gagné la baie Verte et la rivière des Outagamis, et étaient passés dans celle de Ouisconsin, par laquelle ils étaient arrivés au Mississipi, qu’ils avaient descendu jusqu’à la rivière des Arkansas. Ayant constaté que le grand fleuve se jetait dans le-golfe du Mexique, Jolliet était revenu sur ses pas, après avoir laissé au nord de la rivière des Illinois le Père Marquette, qui devait mourir deux ans plus tard sur les bords du Michigan.

La découverte du plus riche pays de l’Amérique en était restée là, quand M. de La Salle, venu au Canada avec l’intention de trouver ce fameux passage au Japon ou à la Chine par l’ouest, qui préoccupa tant les esprits au XVIIe siècle, conçut le dessein de visiter et de coloniser la Louisiane, dont on disait tant de merveilles. Parti en canot le 4 janvier 1682 des bords de la rivière de Chicago, il la remonta, descendit ensuite la rivière des Illinois jusqu’au Mississipi, dont il suivit le courant jusqu’à son embouchure où, il arriva enfin le 9 d’avril. Le Père Membré qui accompagnait La Salle entonna le Te Deum, et le chef d’expédition prit, au nom du roi de France, possession de Mississipi, de toutes les rivières qui s’y déchargent et de toutes les terres que ces rivières arrosent.

Passé en France en 1683, La Salle proposa à Louis XIV de réunir au Canada l’immense vallée qu’arrose le Mississipi et d’assurer cette belle contrée à la France. Le roi accueillit parfaitement ce projet, et La Salle fut chargé de coloniser le nouveau pays. Quatre vaisseaux furent mis à sa disposition. Mais on dirait que la fatalité qui s’était acharnée jusque-là sur La Salle, dans ses entreprises particulières sur les grands lacs du Canada, prenait plaisir a lui faire escorte jusqu’au golfe du Mexique, D’abord l’escadre ayant été mise sous le commandement de M. de Beaujeu, homme opiniâtre et jaloux, la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre La Salle et lui. On dépassa l’embouchure du Mississipi, et M. de Beaujeu refusa de se rendre aux représentations de La Salle, qui voulait le faire virer de bord, et continua de voguer, à l’aventure vers l’ouest. On arriva à la baie Matagorda, dans le Texas, à cent vingt lieues au delà du fleuve que l’on cherchait. Ne voyant aucune trace du Mississipi, La Salle prit la résolution désespérée de débarquer son monde à cet endroit qu’il nomma Saint-Louis et ou M. de Beaujeu le laissa avec cent quatre-vingts hommes, après avoir perdu le vaisseau, qui contenait presque tout l’approvisionnement et les outils destinés aux Colons. Ceux-ci se mirent néanmoins à l’œuvre avec courage, mais les grains semés furent brûlés par le soleil, tandis que les bêtes sauvages, les indigènes et la maladie faisaient leurs ravages parmi les gens de La Salle. Enfin, l’épidémie, la disette et plusieurs expéditions qu’il fit à la recherche du Mississipi, et dans lesquelles il perdit bon nombre de ses gens, déterminèrent La Salle à demander des secours en France par la voie du Canada. Mais parti pour le pays des Illinois en janvier 1687, il fut bientôt massacré par ses hommes, qui finirent par s’entretuer les uns les autres et par disparaître dans ces vastes solitudes. Quant aux vingt personnes laissées à la petite colonie de Saint-Louis, elles furent en partie massacrées par les sauvages, qui emmenèrent le reste en captivité.

Dès qu’il fut de retour en France après son dernier voyage dans la Baie d’Hudson, d’Iberville, à qui la paix de Riswick, que l’on venait de conclure, ne laissait plus rien à faire côté du Canada, proposa au gouvernement français de reprendre le projet de découverte, par mer, de l’embouchure du Mississipi. Ses propositions furent agréées, et, au mois d’octobre 1698, il partait de Brest avec la Badine, qu’il commandait lui-même, et le Marin sous les ordres de M. Chevalier de Surgères. M. de Bienville, deuxième du nom, accompagnait son frère sur le premier vaisseau en qualité de garde-marine.[2]

Le vingt-sept janvier 1699, d’Iberville mouillait en vue de la terre de Floride et en face de la baie de Pensacola ou trois cents espagnols étaient venus s’établir depuis peu. Le 31 janvier on jetait l’ancre au sud-est de la pointe orientale de la Mobile, rivière parallèle au Mississipi, et, le 2 février, le commandant descendait dans l’île Dauphine bien proche du grand fleuve qu’il cherchait. De là, d’Iberville gagna la terre ferme et ayant atteint la rivière des Pascagoulas, il s’embarqua, avec son frère Bienville, M. de Sauval, [3] lieutenant du Marin, le père Anastase, récollet, et le pilote Eateau, sur deux barques longues qu’on nommait biscayennes et qui tiraient peu d’eau. Les explorateurs qui comptaient en tout cinquante-un hommes, parmi lesquels bon nombre de canadiens, se mirent à examiner les terres basses de la côte où se cachait l’embouchure du Mississipi.

« Le 2 mars, dit le journal du voyage, la terre étant tout inondée nous aperçûmes une passe entre deux buttes de terre qui paraissaient comme de petites isles ; nous vismes changer l’eau que nous goutasmes et trouvasmes douce… Peu de temps après, nous aperçûmes l’eau fort épaisse et toute chargée ; à mesure que nous approchions nous découvrions les passes de la rivière qui sont au nombre de trois… Sur les quatre heures du soir, nous mismes à terre, à une lieue et demie dans la rivière parmi les roseaux dont la côte est bordée des deux bords, si épais qu’on a de la peine à y avoir… Le mardi, 2, sur les 7 heures du matin, on dit la messe et on chanta le Te Deum en reçonnaissance du fleuve du Mississipi… Les deux bords de la rivière courent depuis l’ouest nord-ouest jusqu’au nord-ouest, à 5 lieues de son embouchure, elle n’a que la portée d’un boucanier de large… Nous vismes le long de la côte quantité de gibiers canards, outardes, sarcelles et autres ; nous aperçûmes aussi un loup-cervier qui courait le long de la côte, et un rat qui est un animal qui cache ses petits dans une bourse qu’il a sous le ventre… Le mercredi, jour des cendres, on donna les cendres à tout le monde, et ensuite on dit la messe ; après avoir planté une croix et déjeûné sur les sept heures, nous nous embarquasmes. »

On continua de remonter le Mississipi pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’on parvînt aux Oumas. En cet endroit un chef indien remit une lettre à Bienville. Elle était datée du mois d’avril 1685, et portait cette inscription : « À Monsieur de La Salle, gouverneur de La Louisiane, de la part du chevalier de Tonti. » C’est en venant à la recherche de La Salle, et après avoir perdu l’espoir de le rencontrer, que M. de Tonti avait déposé cette lettre dans le creux d’un arbre, avant de quitter le pays. Bien certain maintenant d’être sur le Mississipi, d’Iberville revint en arrière et s’arrêta dans la baie de Biloxi, située entre le Mississipi et la Mobile, et y construisit un fort. Il en donna le commandement à M. de Sauval, à qui il laissa Bienville comme lieutenant.

D’Iberville repartit aussitôt après pour la France, où il ne séjourna pas longtemps, puisqu’il était de retour à Biloxi le 8 janvier 1700. Il apprit à son retour qu’une corvette anglaise était entrée dans le Mississipi, qu’elle ne s’était retirée qu’après des menaces réitérées de Bienville, et que ceux qui la montaient avaient promis de revenir. Cela détermina d’Iberville à élever sur les bords du fleuve un fort armé de quatre canons, et dont il donna le commandement à Bienville. Ensuite il remonta jusqu’aux pays des Natcbez, où il eut un instant l’idée de fonder une ville. Mais le manque de moyens le força de retourner à Biloxi, dont il fit le quartier-général de la colonie. En repartant pour la France, il laissa le commandement du fort situé à l’embouchure du fleuve à Bienville et au sieur Juchereau de Saint-Denis, qui, parlant plusieurs langues sauvages, pouvait rendre comme interprète des services importants à la la nouvelle colonie.

D’Iberville établit un autre poste sur la rivière Mobile en 1701, où Bienville, devenu par la mort de Sauval commandant de la colonie, transporta l’établissement de Biloxi. Un des plus jeunes frères LeMoyne M. d’Assigny, qui accompagnait d’Iberville, mourut cette année-là, 1701, des fièvres jaunes, à Saint-Domingue. En 1702, d’Iberville vint pour la quatrième fois à la Louisiane avec trois bâtiments, la Renommée qu’il commandait en personne, le Palmier commandé par son frère. M. de Sérigny, lieutenant de vaisseau, et l’Enflammé sous les ordres de M. LaRonde Denis. D’Iberville fit élever des casernes et des magasins sur l’île Dauphine qui finit par devenir le quartier-général de la colonie. Il fit encore établir, sous la surveillance de son frère Bienville, un fort à quatre bastions dans la Mobile, à seize lieues de l’île Dauphine.

Dans un mémoire qu’il adressa cette année-là au Roi, on voit que d’Iberville n’était pas moins bon administrateur que vaillant homme de guerre et habile marin.

Il énumère toutes les ressources de la nouvelle colonie, qu’il vient de visiter minutieusement. Au premier rang des richesses du pays, il place le commerce des pelleteries qu’il évalue à deux millions cinq cent mille livres par an pour les débuts ; viennent ensuite les mines de cuivre et d’argent dont il indique les gisements du côté des Pains, près du Nouveau-Mexique : [4] enfin il insiste surtout sur les ressources qu’on peut tirer de l’agriculture et du bois de la contrée pour la construction des vaisseaux. « Il serait nécessaire, dit-il, d’envoyer en Louisiane surtout des laboureurs, afin qu’on ne soit plus obligé d’y faire passer des vivres. On y pourra construire des vaisseaux de telle grandeur que l’on voudra sur l’île du Massacre (l’île Dauphine). Ayant les vivres là à bon compte, on y pourra construire à beaucoup meilleur marché qu’en France, en faisant marché avec les constructeurs… »

Pendant ce voyage, d’Iberville fut atteint de la fièvre jaune et revint malade en France, où il fut nommé capitaine de vaisseau du Roi. Il était à la veille d’exécuter un plan d’attaque contre les flottes ennemies de la France, sur les côtes d’Amérique, lorsqu’une grave et longue maladie, suite de celle qu’il avait contractée durant son dernier voyage, vint suspendre pour quelques années ses travaux.

Petit à petit cependant, la Louisiane se peuplait, grâce aux efforts des frères LeMoyne, ses fondateurs. On a remarqué, sans doute, qu’un grand nombre des premiers colons de la Louisiane étaient des canadiens ; or ce pays étant regardé comme faisant partie de la Nouvelle-France, on le considéra comme appartenant au diocèse de Québec, et M. de Montigny fut envoyé de Québec, avec quelques prêtres du séminaire des missions étrangères, tant pour s’occuper de la conversion des sauvages que pour veiller au salut des canadiens et des français qui s’étaient établis sur les bords du Mississipi.

Vers ce temps éclata la guerre de la succession d’Espagne. Le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, étant devenu roi d’Espagne par la mort de Charles II, l’Angleterre, l’empire d’Allemagne et la Hollande, qui ne voulaient point reconnaître le nouveau souverain, s’empressèrent de déclarer la guerre a la France. d’Iberville qui s’était rétabli tant bien que mal de sa dernière maladie, reprit le projet qu’il avait conçu en 1703 d’aller guerroyer, sur les côtes de l’Amérique contre les ennemis de la France. Le roi mit à sa disposition seize bâtiments de l’État.

Au commencement de l’année 1706, le comte de Chavagnac, capitaine de vaisseau et qui servait sous d’Iberville, prit les devants sur son commandant avec une division de quatre bâtiments de guerre et une flûte. Passant par la Martinique, Chavagnac y prit un détachement de troupes, des milices et cinq à six cents flibustiers qui étaient alors la terreur des mers du sud, et, sans attendre d’Iberville, il alla faire une descente à Saint-Christophe, colonie anglaise, qu’il mit au pillage pendant huit jours. Il avait entassé pour plus de trois millions de butin sur sa flotille quand il rejoignit d’Iberville, qui venait d’arriver à la Martinique avec six vaisseaux de guerre. Les deux commandants embarquèrent avec eux onze cents flibustiers, et se disposèrent à aller attaquer la Barbade. Mais d’Iberville apprit que son projet avait été éventé, et il dut se rabattre sur l’île de Nevis, où il fit toute la population prisonnière, depuis le dernier soldat jusqu’au gouverneur. Pour se racheter, ceux-ci durent livrer aux vainqueurs toutes les richesses de la colonie, numéraire et marchandises, sept mille nègres et trente navires de guerre et de commerce. Ces deux expéditions qui ne coûtèrent aux vainqueurs qu’une cinquantaine d’hommes tués et blessés, firent un tort incalculable à l’Angleterre.

D’Iberville revint à la Martinique, où les dépouilles de l’ennemi répandirent des richesses fabuleuses. Poussé par ce besoin d’activité qui le distinguait surtout, il fit aussitôt voile pour la Havane, afin de fondre de là sur la flotte de la Virginie et de Terre-neuve. Malheureusement, atteint d’une seconde attaque de fièvre jaune, le grand capitaine, dont la santé était affaiblie par plus de trente années de fatigues incroyables et de combats continuels sur terre et sur mer, ne put résister au fléau. Il avait à peine quarante-cinq ans. On l’enterra avec pompe, le 19 juillet 1706, dans l’église de la Havane. C’était, dit Léon Guérin dans son Histoire Maritime de la France, un héros dans toute l’étendue de l’expression. Si ses campagnes, prodigieuses par leurs résultats, obtenus avec les plus faibles moyens matériels, avaient eu l’Europe pour témoin et non les mers sans retentissement des voisinages du pôle, il eût obtenu de son vivant et après sa mort, un nom aussi célèbre que ceux des Jean-Bart, des Duguay-Trouin et des Tourville, et fût sans aucun doute parvenu aux plus hauts grades et aux plus grands commandements dans la marine. »

Pour faire une biographie complète de MM. de Sérigny, de Bienville et de Chateauguay, les seuls trois survivants des frères LeMoyne, il nous faudrait suivre chacune des phases de l’histoire de la Louisiane et des colonies françaises des Antilles, à laquelle leur nom est intimement lié, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Mais le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de donner un tel développement à notre récit. Nous nous contenterons d’énumérer, en peu de mots, les services rendus à la France par les trois derniers survivants des fils de M. Charles LeMoyne, et d’esquisser en quelques traits l’histoire des premiers temps de la Louisiane.

Après avoir attaqué et chassé de la Floride, de concert avec son frère Bienville, les Espagnols qui s’étaient établis dans la baie de Pensecola, M. de Sérigny se rendit en Louisiane et y fortifia le pays. Il fit aussi construire une rade spacieuse à l’île Dauphine, après en avoir chassé les Espagnols qui s’en étaient emparés. Il y commanda deux ans avec ses frères Bienville et Chateauguay, et passa en France en 1720, époque où il fut promu au grade de capitaine de vaisseau. Devenu gouverneur de Rochefort, où il s’était fixé, en 1723, il y mourut en 1734, âgé de soixante-six ans, laissant une fille, ainsi que deux fils qui surent se distinguer au service du roi.

Quant au sieur LeMoyne de Châteauguay, déjà enseigne en 1703, il fut fait capitaine, et devint commandant des troupes du roi à la Louisiane en 1717. Nommé Lieutenant du roi en 1718, il fut décoré de la croix de Saint-Louis quelque temps après. Appelé au gouvernement de la Martinique en 1727, il devint dix ans plus tard, gouverneur de Cayenne, et occupa cette position jusqu’en 1744, époque à laquelle il repassa en France. Choisi enfin comme gouverneur de l’Ile Royale en 1745, il vint mourir à Rochefort en 1747.

La dernière partie de ce travail revient de droit à M. de Bienville, fondateur de la Nouvelle-Orléans, qui est aujourd’hui l’une des plus riches métropoles de l’Amérique du Nord.

La mort de d’Iberville fut une perte des plus déplorables pour la colonie naissante de la Louisiane. Par l’influence qu’il avait à la cour et par les fréquents voyages qu’il faisait en France, lui seul était alors à même d’obtenir les secours d’hommes et de provisions nécessaires à la subsistance et au développement de la jeune colonie. Aussi la voyons-nous languir, dans les premières années qui suivent la mort de son illustre fondateur, malgré tous les efforts de M. de Bienville qui, du reste, ne se trouvant encore que commandant en second, ne pouvait prendre l’initiative qui eût sans doute changé la face des choses, comme la sagesse de son administration le prouva par la suite. Tout cessa donc de progresser en Louisiane après la mort de d’Iberville, défrichement, commerce, population, et, par surcroît de malheur, les corsaires, ayant fait une descente sur l’île Dauphine en 1711, causèrent, tant au gouvernement qu’aux particuliers, des dommages qui se montèrent à quatre vingt mille francs.

L’année suivante, un riche négociant de Paris, Crozat, homme entreprenant et hardi, obtint de la cour, pour seize ans, le privilège du commerce et de l’exploitation des mines de la Louisiane. Pendant quelque temps, on put croire à un nouvel élan pour coloniser et favoriser le développement agricole et commercial du pays ; mais Crozat ayant fait défendre aux habitants d’aller vendre leurs denrées à Pensecola où les Espagnols donnaient en échange de ces produits le seul argent qui entrait dans la colonie, les affaires cessèrent bientôt complètement. C’est vers ce temps, 1716, que M. de Bienville, alors lieutenant du roi, fut chargé d’aller châtier les Natchez, indigènes de la Louisiane, qui venaient de massacrer quelques français. L’attitude ferme de Bienville, qui était accompagné de cent hommes, imposa tellement aux chefs Natchez, qu’ils se décidèrent à remettre les meurtriers entre les mains du commandant français, qui leur fit casser la tête. Bienville força ensuite les Natchez à élever à leurs frais, dans leur grand village, un fort avec des magasins et les logements nécessaires pour la garnison. Quand il fut terminé, au bout de six semaines, Bienville en prit possession avec ses soldats, et lui donna le nom de Rosalie en l’honneur de madame de Pontchartrain, femme du ministre des colonies.

Les espérances que Crozat avait fondées sur la Louisiane s’étant évanouies par la faute même de celui qui les avaient conçues, le trop célèbre banquier Law reprit l’entreprise en sous-main, vers 1717. Mais le malheur semblait s’attacher sur la colonie avec une persistance étrange ; cette année-là même, pendant qu’on travaillait à fortifier l’ile Dauphine, où étaient les magasins de la colonie, un terrible ouragan vint, en fermant l’entrée du port par un grand amas de sable, rendre ces dépenses inutiles. C’est alors que Bienville jeta sur les bords du Mississipi, à trente lieues de l’océan, les fondations de la Nouvelle-Orléans.

La guerre ayant éclaté de nouveau sur ces entrefaites entre la France et l’Espagne, MM. de Sérigny et de Châteauguay furent chargés par leur gouvernement de s’emparer de Pensecola, ce poste voisin de la Louisiane que les Français convoitaient depuis longtemps. Le chef d’escadre Desnots de Champmeslin, avec cinq vaisseaux sous ses ordres, se joignit à M. de Sérigny, et vint assaillir la flotte espagnole, qui, commandée par l’amiral Carascora, bloquait la rade de Pensecola. M. Bienville devait attaquer la place du côté de terre. Le 17 septembre 1719, Champmeslin et Sérigny, après un combat très vif qui dura deux heures et demie, forcèrent le blocus en faisant baisser pavillon à la flotte ennemie, tandis que Bienville contraignait la ville à lui ouvrir ses portes. On fit quinze cents prisonniers, et les fortifications de Pensecola furent en grande partie démantelées. À la suite de cette glorieuse compagne dont le succès était encore dû aux frères LeMoyne, Louis XV nomma M. de Sérigny capitaine de vaisseau, et Châteauguay commandant de Saint-Louis de la Mobile. Quant à Bienville, il fut peu de temps après nommé commandant général de la Louisiane et chevalier de l’ordre de Saint-Louis. L’année 1720 devait voir la ruine personnelle de Law devenu ministre, et l’écroulement de ses projets gigantesques sur la Louisiane. Quelques centaines de colons qu’il dirigeait sur cette colonie, au moment de sa chute partirent de France et arrivèrent sans ressources sur la plage de Biloxi. La disette la plus affreuse se mit bientôt parmi ces infortunés, dont plus de cinq cents moururent de faim. Ce désastre fit abandonner définitivement Biloxi, et la Nouvelle-Orléans devint la capitale de la Louisiane en 1723.

Malgré tous les malheurs qui avaient marqué ses premières années d’existences la Louisiane s’établissait peu à peu et commençait à prospérer sous le commandement général de Bienville, lorsque celui-ci fut rappelé en France en 1726. C’est sous le gouvernement de son successeur M. Périer, qu’éclata la trop célèbre conspiration des Natchez, le 28 mai 1729. À un moment donné, ces sauvages se soulevèrent contre les Français, et massacrèrent plus de deux cents personnes, avec un raffinement d’outrages et de cruautés inouïs.

Ce fut alors qu’on regretta, en Louisiane, le départ de Bienville, que certaines jalousies avaient fait rappeler en France, et que la cour comprit de quelle importance il était de laisser à la tête de la colonie cet homme dont l’énergie et l’expérience étaient seules capables de maintenir les Natchez dans les bornes du devoir. Aussi fut-il envoyé en 1732 à la Louisiane, avec le titre de Gouverneur-Général. Pendant les longues années qu’il occupa ce poste, son administration intelligente produisit les plus beaux résultats, et quand il quitta la Louisiane, il laissa cette colonie dans un état très prospère.

Déjà promu au grade de capitaine de vaisseau en 1748, M. de Bienville reçut du roi, à son retour en France, une pension de 4800 livres. Enfin, après une longue carrière si noblement remplie, il mourut à Paris, en 1768, à l’âge avancé de quatre-vingt-huit ans. Il n’avait pas d’héritier pour perpétuer son nom ; mais il laissait à la France la colonie de la Louisiane sûrement établie, et la Nouvelle-Orléans fondée, œuvres impérissables qui devaient conserver sa mémoire jusque dans la postérité la plus éloignée.

Ainsi réunis en palmes glorieuses, les exploits des frères LeMoyne, remontant à une époque de nos annales où l’on ne compte que des victoires, forme le plus beau faisceau de nos gloires nationales. Que l’on nous montre, dans l’histoire des peuples tant vantés de l’antiquité, toute une familles d’hommes plus dévoués à leur pays que ces LeMoyne, qui promenèrent leurs armes victorieuses sur la moitié d’un monde. Pendant un siècle, depuis les glaces du pôle jusqu’à la zone torride, l’Amérique du Nord les vit à l’œuvre, ces hardis pionniers canadiens, portant haut et ferme le drapeau de la France, contents malgré les privations, prodigues de leur sang, et ravis de mourir au service de la patrie.



Fin.
  1. Sa résidence, connue sous le nom de Près-de-Ville, était située dans le faubourg Saint-Laurent, à Montréal, à l’endroit qu’occupe aujourd’hui la maison des Frères. « Un ancien plan de la ville, dit M. Jacques Viger, la retrace et l’inscrit : « Maison Maricourt. » Nous l’avons vue dans son premier état de construction, alors qu’elle n’était qu’un solide corps de logis à un étage, orné de deux petites ailes, faisant face à la ville. Elle était couverte en ardoise et à toiture fort à pic. Originairement appelée « Hôtel Maricourt, » à cause de ses ailes, cette maison avait été élevée au milieu d’un vaste champ qui aurait abouti à la rue Craig, et qui bornait la petite rivière encaissée depuis dans un canal souterrain et sur laquelle on allait admirer un pont de pierre conduisant à Près-de-Ville. »
  2. M. l’abbé Daniel prétend que d’Iberville avait deux de ses frères avec lui. Dans le journal de l’expédition, que j’ai sous les yeux, il n’est fait mention que de M. de Bienville. MM. d’Assigny et LeMoyne de Chateaugay IIe étaient vers le même temps garde-marine à Rochefort. Quant à M. de Sérigny, il revenait alors de la Baie d’Hudson.
  3. Guérin, hauteur de l’Histoire maritime de France, écrit Sauvole.
  4. On reconnut malheureusement par la suite que ces mines n’étaient pas aussi riches qu’on l’avait d’abord supposé.