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Les Grenouilles (trad. Eugène Talbot)

Traduction par Eugène Talbot .
Théâtre complet d'AristophaneAlphonse LemerreVolume 2 (pp. 255-348).



LES GRENOUILLES


(L’AN 406 AVANT J.-C.)



Cette pièce, dirigée comme la précédente contre Euripide, le prend surtout par le côté littéraire. La mort d’Eschyle et de Sophocle ayant laissé un grand vide sur la scène, Aristophane suppose que Dionysos, le dieu du théâtre, descend aux Enfers pour en ramener un tragique. Euripide y dispute le prix de la tragédie à Eschyle. Chacun des deux rivaux vante ses qualités et attaque les défauts de son adversaire. Enfin on apporte une balance où Dionysos pèse les vers des deux poètes. Eschyle l’emporte. C’est lui que Dionysos ramènera sur la terre, et pendant son absence le sceptre tragique restera aux mains de Sophocle. Le titre de la pièce vient des grenouilles qui peuplent les marais des Enfers.


PERSONNAGES
Xanthias.
Dionysos.
Hèraklès.
Un Mort.
Kharôn.
Chœur accessoire de Grenouilles.
Chœur de Mystes.
Æakos.
Servante de Perséphonè.
Une Cabaretière.
Plathanè.
Euripidès.
Æskhylos.
Ploutôn.
Ditylas.
Skeblyas.
Pardokas.
Personnages muets.


Le lieu de la scène est d’abord sur le chemin des Enfers, et ensuite dans les Enfers mêmes.



LES GRENOUILLES




Dionysos est vêtu d’une peau de lion, armé d’une massue comme Hèraklès, et chaussé de kothurnes. Xanthias, monté sur un âne, porte sur son dos le bagage de son maître.



XANTHIAS.

Dirai-je, mon maître, quelqu’un de ces bons mots qui ont le privilège de faire toujours rire les spectateurs ?


DIONYSOS.

De par Zeus ! tout ce que tu voudras, sauf le mot : « Je suis éreinté. » Garde-toi de le dire ; il m’échauffe la bile.


XANTHIAS.

Pas non plus quelque autre facétie ?


DIONYSOS.

Si, excepté : « Je suis exténué. »


XANTHIAS.

Pourquoi ? Ne puis-je dire quelque chose de bien risible ?


DIONYSOS.

De par Zeus ! dis-le sans crainte. J’en excepte seulement une chose.


XANTHIAS.

Laquelle ?


DIONYSOS.

De dire, en changeant ton paquet d’épaule, que tu as envie de chier.


XANTHIAS.

Et que, portant moi-même un si lourd fardeau, si personne ne me soulage, je vais péter.


DIONYSOS.

Rien de tout cela, je t’en supplie, sinon quand je devrai vomir.


XANTHIAS.

À quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu’a l’habitude de faire Phrynikhos ? Lykis également et Amipsias introduisent toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie.


DIONYSOS.

N’en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d’inventions, j’en sors plus vieux d’un an.


XANTHIAS.

Ô trois fois malheureuse cette épaule ! Elle est rompue, et ne dit pas un mot pour rire.


DIONYSOS.

N’est-ce pas une honte et le comble de la mollesse, que moi Dionysos, fils de Stamnios, j’aille à pied et me fatigue, tandis que je donne à celui-ci une monture, pour qu’il ne souffre pas et qu’il n’ait pas de fardeau à porter ?


XANTHIAS.

Moi, je ne porte rien ?


DIONYSOS.

Comment porterais-tu, puisqu’on te porte ?


XANTHIAS.

Oui, mais j’ai ceci à porter.


DIONYSOS.

Comment ?


XANTHIAS.

Et c’est très lourd.


DIONYSOS.

Mais ce fardeau que tu portes, n’est-ce pas l’âne qui le porte ?


XANTHIAS.

Non pas certes ce que j’ai et que je porte, de par Zeus ! non.


DIONYSOS.

Comment portes-tu, toi qui es porté par un autre ?


XANTHIAS.

Je ne sais, mais cette épaule est brisée.


DIONYSOS.

Si tu prétends que l’âne ne te sert de rien, à ton tour, prends l’âne et porte-le.


XANTHIAS.

Malheureux que je suis ! Pourquoi n’étais-je pas au dernier combat naval ? Je te ferais longuement gémir.


DIONYSOS.

Descends, maraud ; je vais m’approcher de cette porte, où je dois aller d’abord. Enfant, enfant, holà ! enfant !





HÈRAKLÈS.

Qui a frappé à la porte ? Qui que ce soit, il frappe en vrai centaure. Dis-moi, qu’y a-t-il ?


DIONYSOS.

Xanthias !


XANTHIAS.

Qu’est-ce ?


DIONYSOS.

As-tu remarqué ?


XANTHIAS.

Quoi ?


DIONYSOS.

Comme il a eu peur de moi.


XANTHIAS.

De par Zeus ! tu deviens fou.


HÈRAKLÈS.

Par Dèmètèr ! je ne puis m’empêcher de rire. J’ai beau me mordre les lèvres, il faut que je rie.


DIONYSOS.

Mon garçon, avance : j’ai besoin de toi.


HÈRAKLÈS.

Oh ! je ne suis pas capable d’étouffer mon rire, quand je vois cette peau de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée ! Un kothurne, une massue ! Quel amalgame ! En quel pays as-tu voyagé ?


DIONYSOS.

J’ai monté Klisthénès.


HÈRAKLÈS.

Et tu as combattu sur mer ?


DIONYSOS.

Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis.


HÈRAKLÈS.

Vous ?


DIONYSOS.

Oui, par Apollôn !


XANTHIAS.

Et ensuite je m’éveillai.


DIONYSOS.

J’étais sur le vaisseau à lire l’Andromédè, quand un désir soudain vient frapper mon cœur, tout ce qu’il a de plus violent.


HÈRAKLÈS.

Un désir ? De quelle espèce ?


DIONYSOS.

Petit comme Molôn.


HÈRAKLÈS.

D’une femme ?


DIONYSOS.

Non.


HÈRAKLÈS.

D’un garçon ?


DIONYSOS.

Nullement.


HÈRAKLÈS.

D’un homme ?


DIONYSOS.

Taratata !


HÈRAKLÈS.

Tu étais avec Klisthénès !


DIONYSOS.

Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent désir me met au supplice.


HÈRAKLÈS.

Mais lequel, frère chéri ?


DIONYSOS.

Je ne puis le dire. Toutefois je te l’expliquerai par allusion. As-tu quelquefois eu une envie soudaine de purée ?


HÈRAKLÈS.

De la purée ? Babæax ! Dix mille fois dans ma vie.


DIONYSOS.

Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre ?


HÈRAKLÈS.

Inutile pour la purée : je comprends parfaitement.


DIONYSOS.

Hé bien, c’est le désir qui me consume pour Euripidès.


HÈRAKLÈS.

Quoi ! pour un homme mort ?


DIONYSOS.

Et pas un mortel ne me détournerait d’aller le trouver.


HÈRAKLÈS.

Chez Hadès, en bas ?


DIONYSOS.

Oui, de par Zeus ! et plus bas encore.


HÈRAKLÈS.

Que veux-tu ?


DIONYSOS.

J’ai besoin d’un bon poète. Il n’y en a plus : ceux qui vivent sont mauvais.


HÈRAKLÈS.

Quoi donc ? Iophôn ne vit-il plus ?


DIONYSOS.

Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l’est ; car je ne sais pas au juste ce qu’il en est réellement.


HÈRAKLÈS.

Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter, s’il faut que tu retires quelqu’un d’ici ?


DIONYSOS.

Non, pas avant d’avoir pris Iophôn à part et de m’être assuré de ce qu’il fait sans Sophoklès. D’ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera tous ses efforts pour s’échapper et revenir avec moi, tandis que l’autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas.


HÈRAKLÈS.

Agathôn, où est-il ?


DIONYSOS.

Il m’a quitté ; il est parti : bon poète et regretté de ses amis.


HÈRAKLÈS.

Où est-il, l’infortuné ?


DIONYSOS.

Au banquet des Bienheureux.


HÈRAKLÈS.

Et Xénoklès ?


DIONYSOS.

Qu’il crève, de par Zeus !


HÈRAKLÈS.

Et Pythangélos !


XANTHIAS.

Et de moi pas un mot ; et mon épaule est brisée épouvantablement !


HÈRAKLÈS.

N’y a-t-il donc pas ici d’autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies, plus que par dix mille, et plus bavards qu’Euripidès de plus de la longueur d’un stade ?


DIONYSOS.

Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d’hirondelles, gâte-métier, promptement épuisés, dès qu’ils ont obtenu un chœur et pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n’en trouveras pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents.


HÈRAKLÈS.

Que veut dire ce génie ?


DIONYSOS.

Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies, telles que « l’Æther, palais de Zeus », « le pied du Temps », « un cœur qui ne veut pas jurer par un serment sacré », « une langue qui jure sans la participation du cœur ».


HÈRAKLÈS.

Cela te plaît ?


DIONYSOS.

Peu s’en faut que je n’en raffole.


HÈRAKLÈS.

Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même.


DIONYSOS.

« N’habite pas mon esprit, tu as une maison. »


HÈRAKLÈS.

En vérité je trouve cela tout à fait détestable.


DIONYSOS.

Enseigne-moi l’art des bons repas.


XANTHIAS.

Et de moi pas un mot !


DIONYSOS.

Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j’ai entrepris ce voyage, c’est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros ; dis-moi les ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les cabarets où il y a le moins de punaises.


XANTHIAS.

Et de moi pas un mot !


HÈRAKLÈS.

Malheureux ! tu oseras faire ce voyage ?


DIONYSOS.

Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour descendre chez Hadès, en bas. Qu’elle ne soit ni trop chaude, ni trop froide.


HÈRAKLÈS.

Voyons, laquelle t’indiquerai-je d’abord ? Laquelle ? Il y en a une : qui serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre.


DIONYSOS.

Assez ! c’est une route étouffante, que tu me proposes…


HÈRAKLÈS.

Il y a encore un chemin raccourci et bien battu : celui du mortier.


DIONYSOS.

Tu veux dire la ciguë ?


HÈRAKLÈS.

Oui.


DIONYSOS.

Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes.


HÈRAKLÈS.

Veux-tu que je t’en indique un en pente et rapide ?


DIONYSOS.

Oui, de par Zeus ! d’autant que je ne suis pas marcheur.


HÈRAKLÈS.

Rends-toi de ce pas au Kéramique.


DIONYSOS.

Et puis ?


HÈRAKLÈS.

Monte au haut de la tour.


DIONYSOS.

Qu’y faire ?


HÈRAKLÈS.

Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les spectateurs crieront : « Lancez !… » lance-toi toi-même.


DIONYSOS.

Où ?


HÈRAKLÈS.

En bas !


DIONYSOS.

Mais je me briserais les deux membranes du cerveau : je ne veux pas prendre cette route.


HÈRAKLÈS.

Laquelle, alors ?


DIONYSOS.

Celle que tu as jadis suivie.


HÈRAKLÈS.

Mais le trajet est long. Tu arriveras d’abord à un marais immense et très profond.


DIONYSOS.

Comment le traverserai-je ?


HÈRAKLÈS.

Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un péage de deux oboles.


DIONYSOS.

Oh ! quel pouvoir ont partout les deux oboles ! Comment sont-elles descendues là ?


HÈRAKLÈS.

C’est Thésée qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de serpents et des monstres effroyables.


DIONYSOS.

N’essaie pas de me frapper de terreur : tu ne me feras pas changer de résolution.


HÈRAKLÈS.

Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l’enfant dont il abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux serment, ou transcrit des vers de Morsimos.


DIONYSOS.

Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique de Kinésias.


HÈRAKLÈS.

Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes ; tu verras une brillante lumière, comme ici ; des buissons, des myrtes, d’heureux thiases d’hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.


DIONYSOS.

Et qui sont ceux-là ?


HÈRAKLÈS.

Les initiés.


XANTHIAS.

Et moi, de par Zeus ! je suis l’âne qui porte les mystères. Non, je ne supporterai pas cela pendant plus longtemps.


HÈRAKLÈS.

Ils te diront tout au long ce qu’il te faudra, car ils demeurent tout auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités, frère.


DIONYSOS.

Et à toi, de par Zeus ! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.


XANTHIAS.

Avant de l’avoir déposé ?


DIONYSOS.

Et au plus vite !


XANTHIAS.

Non, vraiment, je t’en conjure, loue plutôt un des morts qu’on transporte, et qui se rend ici.


DIONYSOS.

Et si je n’en trouve pas ?


XANTHIAS.

Alors emmène-moi.


DIONYSOS.

Bien dit. Or, voilà justement un mort qu’on emporte. Hé ! le mort ! c’est à toi que je parle, à toi, le mort ! Dis, l’homme, veux-tu porter un petit paquet chez Hadès ?


LE MORT.

Comment est-il ?


DIONYSOS.

Le voici.


LE MORT.

Tu paieras deux drakhmes de commission.


DIONYSOS.

De par Zeus ! pas tant que cela.


LE MORT.

Continuez votre route, vous autres.


DIONYSOS.

Attends un peu, l’ami, que je m’arrange avec toi.


LE MORT.

Si tu n’allonges pas deux drakhmes, pas un mot.


DIONYSOS.

Voici neuf oboles.


LE MORT.

J’aimerais mieux revivre là-haut.


XANTHIAS.

Fait-il le fier, ce coquin-là ! Ne lui en cuira-t-il pas ? J’irai moi-même.


DIONYSOS.

Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque !


KHARÔN.

Oh ! op ! aborde !





XANTHIAS.

Qu’est-ce que cela ?


DIONYSOS.

Cela ? De par Zeus ! c’est le marais qu’on nous a dit, et je vois la barque.


XANTHIAS.

Par Poséidôn ! et celui-ci, c’est Kharôn lui-même.


DIONYSOS.

Salut, Kharôn ! Salut, Kharôn ! Salut, Kharôn !


KHARÔN.

Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l’asile du Lèthè, ou vers la toison de l’âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les corbeaux, ou vers le Ténaros ?


DIONYSOS.

Moi.


KHARÔN.

Embarque vite !


DIONYSOS.

Où te proposes-tu d’aborder ? Est-ce réellement chez les corbeaux ?


KHARÔN.

Oui, de par Zeus ! pour t’obliger. Embarque.


DIONYSOS.

Esclave, ici !


KHARÔN.

Je ne passe pas d’esclave, à moins qu’il n’ait combattu sur mer pour sa peau.


XANTHIAS.

De par Zeus ! impossible : j’avais mal aux yeux.


KHARÔN.

Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.


XANTHIAS.

Où m’arrêterai-je ?


KHARÔN.

Auprès de la pierre d’Avænos, près des hôtelleries.


DIONYSOS.

Comprends-tu ?


XANTHIAS.

Je comprends bien. Malheureux que je suis ! Quelle rencontre ai-je faite en sortant ?





KHARÔN.

Assieds-toi à la rame. — S’il y en a encore à embarquer, qu’on se hâte ! — Eh bien, que fais-tu là ?


DIONYSOS.

Ce que je fais ? Pas autre chose que d’être assis à la rame, comme tu m’en as donné l’ordre, toi.


KHARÔN.

Assieds-toi donc ici, gros ventru.


DIONYSOS.

Voici.


KHARÔN.

Avance les bras, étends-les.


DIONYSOS.

Voici.


KHARÔN.

Pas de plaisanterie ! Rame ferme et du cœur à l’ouvrage !


DIONYSOS.

Mais comment pourrai-je, n’étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me mettre à ramer ?


KHARÔN.

Très simplement : tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois que tu t’y seras mis !


DIONYSOS.

Lesquels ?


KHARÔN.

Des grenouilles à la voix de cygne : c’est ravissant.


DIONYSOS.

Commande, alors ?


KHARÔN.

Oh ! op, op ! Oh ! op, op !


LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l’honneur de Dionysos Nyséïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh ! coax coax ! Mais vous n’en avez sans doute nul souci.


LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Foin de vous avec votre coax ! Vous n’avez pas autre chose que coax ?


LES GRENOUILLES.

Et c’est tout naturel, faiseur d’embarras ! car je suis aimée des Muses à la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la lyre. Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Et moi, j’ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et bientôt, à force de remuer, il va dire « Brekekekex coax coax ! » Aussi, race musicienne, cessez.


LES GRENOUILLES.

Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses des airs nombreux qu’on chante en nageant ; ou si, fuyant la pluie de Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos chœurs variés au bruissement des bulles, répétons : Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Je vous l’interdis.


LES GRENOUILLES.

Nous en souffrirons cruellement.


DIONYSOS.

Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.


LES GRENOUILLES.

Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

La peste soit de vous !


LES GRENOUILLES.

Peu m’importe ! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour nous crierons : Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Vous ne l’emporterez pas sur moi.


LES GRENOUILLES.

Ni toi sur nous.


DIONYSOS.

Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée : « Brekekekex coax coax, » jusqu’à ce que je domine votre coax.


LES GRENOUILLES et DIONYSOS.

Brekekekex coax coax !


DIONYSOS.

Je devais finir par faire cesser votre coax.


KHARÔN.

Assez, assez ! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.


DIONYSOS.

Prends ces deux oboles. — Xanthias ! Où est Xanthias ? Hé ! Xanthias !




XANTHIAS.

Iau !


DIONYSOS.

Viens ici.


XANTHIAS.

Salut, maître.


DIONYSOS.

Qu’y a-t-il par là-bas ?


XANTHIAS.

Ténèbres et fange.


DIONYSOS.

As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous parlait ?


XANTHIAS.

Et toi ?


DIONYSOS.

Par Poséidôn ! j’en vois à présent. Allons, que ferons-nous ?


XANTHIAS.

Le meilleur est d’aller plus loin ; car c’est ici le lieu, disait-il, où sont les monstres horribles.


DIONYSOS.

Comme il gémira ! Il faisait le fendant, pour m’effrayer, me sachant brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès. Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon voyage.


XANTHIAS.

De par Zeus ! j’entends je ne sais quel bruit.


DIONYSOS.

Par où, par où est-ce ?


XANTHIAS.

Par derrière.


DIONYSOS.

Marche derrière.


XANTHIAS.

Non, c’est par devant.


DIONYSOS.

Marche devant.


XANTHIAS.

Hé ! de par Zeus ! je vois un monstre énorme.


DIONYSOS.

Comment est-il ?


XANTHIAS.

Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt bœuf, tantôt mulet, puis femme charmante.


DIONYSOS.

Où est-elle ? Que j’aille de son côté.


XANTHIAS.

Mais ce n’est plus une femme ; c’est un chien.


DIONYSOS.

C’est donc Empousa !


XANTHIAS.

Tout son visage alors est en feu.


DIONYSOS.

A-t-elle une jambe d’airain ?


XANTHIAS.

Oui, de par Zeus ! et l’autre est une jambe d’âne, sois-en certain.


DIONYSOS.

Où me sauverai-je ?


XANTHIAS.

Et moi ?


DIONYSOS.

Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.


XANTHIAS.

C’est fait de nous, souverain Hèraklès.


DIONYSOS.

Hé ! l’homme ! Ne me nomme pas, je t’en conjure, ne prononce pas mon nom.


XANTHIAS.

Dionysos, alors.


DIONYSOS.

Encore moins ce nom que l’autre.


XANTHIAS.

Va droit devant toi. — Ici, ici, maître !


DIONYSOS.

Qu’y a-t-il ?


XANTHIAS.

Rassure-toi : nous avons réussi : il nous est permis de dire comme Hégélokhos : « Au sortir des flots je vois le chat. » Empousa a disparu.


DIONYSOS.

Jure-le !


XANTHIAS.

Oui, de par Zeus !


DIONYSOS.

Jure encore !


XANTHIAS.

De par Zeus !


DIONYSOS.

Jure !


XANTHIAS.

De par Zeus !


DIONYSOS.

Malheureux ! Comme j’ai pâli en la voyant !


XANTHIAS.

Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.


DIONYSOS.

Hélas ! D’où tant de maux ont-ils fondu sur moi ? Quels dieux dois-je accuser de vouloir ma perte ? « L’Æther palais de Zeus » ou « le pied du Temps » ?


XANTHIAS.

Hé ! hé !


DIONYSOS.

Qu’y a-t-il ?


XANTHIAS.

Tu n’as pas entendu ?


DIONYSOS.

Quoi ?


XANTHIAS.

Le son des flûtes.


DIONYSOS.

Je l’ai entendu ; et l’odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons jusqu’à nous. Retirons-nous à l’écart, pour écouter.





LE CHŒUR DES MYSTES.

Iakkhos, ô Iakkhos ! Iakkhos, ô Iakkhos !


XANTHIAS.

C’est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.


DIONYSOS.

C’est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer tranquilles, pour bien voir ce qu’il en est.


LE CHŒUR.

Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos ! viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés, agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute frémissante. D’un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses, pleines de grâce, religieuses : la danse sainte des Mystes sacrés.


XANTHIAS.

Ô respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu’elle est suave pour moi l’odeur de la chair des porcs !


DIONYSOS.

Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.


LE CHŒUR.

Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô Iakkhos ! astre lumineux de l’initiation nocturne ! La prairie brille de feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les chagrins de l’âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la solennité. Et toi, qui brilles d’une vive lumière, viens et guide sur cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos !

Qu’il garde un religieux silence et qu’il s’éloigne de nos chœurs, celui qui, étranger à ces chants, n’a point une âme pure ; ou qui n’a vu ni les orgies, ni les danses des Muses ; ou qui n’a pas été initié au langage bachique de Kratinos le taurophage ; ou qui se plaît aux propos bouffons et déplacés ; ou qui, loin d’apaiser une sédition ennemie et d’être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en vue de son propre intérêt ; ou qui, placé à la tête d’une cité en proie aux orages, est corrompu par les présents ; ou qui livre soit une forteresse, soit des vaisseaux ; ou qui d’Ægina, comme Thorykiôn, ce misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées prohibées : des cuirs, du lin, de la poix ; ou qui conseille de prêter de l’argent aux ennemis pour des constructions navales ; ou qui souille d’excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des chœurs ; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu’il a été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos : à tous ceux-là je dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de céder la place à nos chœurs mystiques ! Et vous, élevez la voix et chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête !

Que chacun maintenant s’avance hardiment dans les retraites fleuries de nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot plaisant, la satire. Assez de festins ! En avant ! Chante de tout cœur, exalte par ta voix Sotéira, qui promet d’assurer à jamais le salut de ce pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre genre d’hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr ; que vos hommages éclatent en merveilleuses mélodies !

Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège le chœur qui t’est consacré ; fais que je puisse toujours et sans trouble me livrer aux jeux et à la danse ; me répandre en mots plaisants et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en raillerie, être couronné de bandelettes !

Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l’aimable Dieu, qui prend toujours part à vos danses.

Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une longue route.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi : car c’est toi qui as déchiré, pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire impunément et de danser.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi : car, il n’y a qu’un instant, du coin de l’œil, j’ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.

Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.


DIONYSOS.

Moi, j’aime toujours à être l’un des vôtres, et je veux, en dansant, m’ébattre avec cette fillette.


XANTHIAS.

Et moi aussi.


LE CHŒUR.

Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d’Arkhédèmos qui, à sept ans, n’était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant, démagogue parmi les morts d’en haut, y tient le premier rang de la perversité ? J’apprends que Klisthénès sur les tombeaux s’épile le derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit, il appelle Sébinos, d’Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l’illustre fils de Hippobinos, s’est vêtu d’un pelage de lionne, pour aller combattre sur mer.


DIONYSOS.

Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn ? Nous sommes deux étrangers, arrivés récemment.


LE CHŒUR.

Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question ; mais sache que tu es arrivé devant la porte même.


DIONYSOS.

Esclave, reprends tes paquets.


XANTHIAS.

Toujours la même affaire ! C’est donc la Korinthos de Zeus que ces paquets !


LE CHŒUR.

Dansez une ronde, maintenant, en l’honneur de la Déesse, et jouez dans ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je me joins aux filles et aux femmes, à l’endroit où elles célèbrent la fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.

Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite pieuse à l’égard des étrangers et de nos concitoyens.





DIONYSOS.

Or çà, comment frapperai-je à cette porte ? De quelle manière frappent donc les gens de ce pays ?


XANTHIAS.

Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès, dont tu as l’accoutrement et le courage.


DIONYSOS.

Holà, esclave !


ÆAKOS.

Qui est là ?


DIONYSOS.

Hèraklès le vigoureux.


ÆAKOS.

Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat des êtres, c’est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui serrant le cou, et qui t’es dérobé par la fuite avec l’animal confié à ma garde. Mais aujourd’hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le rocher sanglant de l’Akhéôn t’enferment ; les chiens errants du Kokytos et l’Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles ; la murène tartésienne te dévorera les poumons ; les Gorgones tithrasiennes mettront en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours les chercher d’un pied rapide.





XANTHIAS.

Hé ! qu’as-tu fait ?


DIONYSOS.

J’ai tout lâché. Invoque le Dieu.


XANTHIAS.

Drôle de corps ! Lève-toi vite avant qu’un étranger te voie.


DIONYSOS.

Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le cœur.


XANTHIAS.

Voici, prends.


DIONYSOS.

Applique.


XANTHIAS.

Où est-il ? Dieux d’or, c’est là que tu as le cœur ?


DIONYSOS.

Il a eu peur, et il m’est descendu dans le bas-ventre.


XANTHIAS.

Ô le plus poltron des dieux et des hommes !


DIONYSOS.

Moi poltron, parce que je t’ai demandé une éponge ? Pas un autre homme ne l’eût fait.


XANTHIAS.

Qu’est-ce à dire ?


DIONYSOS.

Un lâche serait resté dans la matière odorante ; moi, je me suis levé et torché.


XANTHIAS.

Exploit viril, par Poséidôn !


DIONYSOS.

Je le crois, de par Zeus ! Mais toi, n’as-tu pas eu peur du fracas de ses paroles et de ses menaces ?


XANTHIAS.

Non, de par Zeus ! je ne m’en suis point inquiété.


DIONYSOS.

Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette massue et cette peau de lion, puisque tu as du cœur au ventre. Moi, je serai ton skeuophore, à mon tour.


XANTHIAS.

Soit ! Fais vite : il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias ; vois si je suis un lâche, et si j’ai une âme comme la tienne.


DIONYSOS.

De par Zeus ! tu as vraiment l’air du gibier à fouet de Mélité. Voyons, maintenant, je vais prendre ce bagage.





LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.

Sois le bienvenu, ami Hèraklès : entre ici. Dés que la Déesse a su ton arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un bœuf entier, griller des gâteaux et des kottabes. Mais entre.


XANTHIAS.

C’est au mieux : approuvé.


LA SERVANTE.

Par Apollôn ! je ne te laisserai pas aller : elle a fait bouillir de la volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre avec moi.


XANTHIAS.

Parfaitement bien.


LA SERVANTE.

Tu te moques ; je ne te lâcherai pas : tu auras là dedans une joueuse de flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.


XANTHIAS.

Comment dis-tu ? Des danseuses ?


LA SERVANTE.

Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre ; car le cuisinier allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.


XANTHIAS.

Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais entrer. — Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.





DIONYSOS.

Holà, arrête un peu ! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma plaisanterie de te déguiser en Hèraklès ? Pas de niaiseries, Xanthias, reprends vite et porte de nouveau les bagages.


XANTHIAS.

Qu’est-ce à dire ? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu m’as donné toi-même ?


DIONYSOS.

Non pas bientôt, mais c’est tout de suite que je le fais. Quitte cette peau.


XANTHIAS.

Moi, j’en atteste les dieux, et c’est à eux que je me confie.


DIONYSOS.

Quels dieux ? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête, toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d’Alkmènè.


XANTHIAS.

Cela suffit, c’est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi, si un dieu le veut.


LE CHŒUR.

Il est d’un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir, comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté le plus avantageux est le fait d’un habile homme, à la façon de Thèraménès.


DIONYSOS.

Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s’étalant sur des tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre, tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et que lui, mauvais comme il est, m’assénant un coup de poing sur la mâchoire, me briserait les dents de devant ?





UNE CABARETIÈRE.

Plathanè, Plathanè, viens ici ; voici le gredin qui, entré l’autre jour dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.


PLATHANÈ.

De par Zeus ! c’est lui-même.


XANTHIAS.

Cela va mal pour quelqu’un.


LA CABARETIÈRE.

Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d’une demi-obole chacune.


XANTHIAS.

Quelqu’un en portera la peine.


LA CABARETIÈRE.

Et avec cela beaucoup d’ail.


DIONYSOS.

Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.


LA CABARETIÈRE.

Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te reconnaîtrais pas ? Mais quoi ? Je n’ai encore rien dit de tant de salaison.


PLATHANÈ.

Ni moi, de par Zeus ! voyez le malheur ! de ce fromage jaune qu’il a avalé avec les claies d’osier.


LA CABARETIÈRE.

Et, comme je lui demandais l’argent, il me regarda de travers et se mit à mugir.


XANTHIAS.

C’est tout à fait de lui ; il se conduit de même partout.


LA CABARETIÈRE.

Et il a tiré son épée d’un air furieux.


PLATHANÈ.

De par Zeus ! malheureux !


LA CABARETIÈRE.

Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier, tandis qu’il disparaît d’un bond, emportant les nattes qu’il a prises.


XANTHIAS.

C’est bien son fait ; mais il fallait agir.


LA CABARETIÈRE.

Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.


PLATHANÈ.

Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous l’écrasions.


LA CABARETIÈRE.

Ô gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les mâchoires à l’aide desquelles tu as mangé mes provisions !


PLATHANÈ.

Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron !


LA CABARETIÈRE.

Moi, je te couperais, armée d’une faux, le gosier par où tu as englouti les tripes.


PLATHANÈ.

Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd’hui débrouillera tes méfaits, en t’appelant en justice.





DIONYSOS.

Que je meure de malemort, si je n’aime pas Xanthias !


XANTHIAS.

Je sais, je sais ta pensée : finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus être Hèraklès.


DIONYSOS.

Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.


XANTHIAS.

Et comment serais-je le fils d’Alkmènè, moi tout ensemble esclave et mortel ?


DIONYSOS.

Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l’être. Même tu me battrais que je ne t’en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi, ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos !


XANTHIAS.

Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j’accepte.


LE CHŒUR.

À toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l’on te prend à niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de toute nécessité, reprendre encore les paquets.


XANTHIAS.

Votre conseil n’est pas mauvais, braves gens ; mais il se trouve que je viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n’en montrerai pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l’origan. Il va le falloir, car j’entends le bruit d’une porte.





ÆAKOS, à ses esclaves.

Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu’on le punisse ! Dépêchez !


DIONYSOS.

Cela va mal pour quelqu’un.


XANTHIAS.

Allez aux corbeaux ! N’approchez pas !


ÆAKOS.

Hé ! hé ! Tu veux te battre ? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici, marchez contre cet homme !


DIONYSOS.

N’est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l’habitude de les voler ?


XANTHIAS.

Cela dépasse toutes les bornes !


DIONYSOS.

Oui, c’est une indignité, une monstruosité.


XANTHIAS.

J’en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou si je t’ai volé la valeur d’un cheveu. Et je t’en donnerai une preuve tout à fait éclatante. Mets à la question l’esclave que voici, et, si tu me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.


ÆAKOS.

Et quel genre de question ?


XANTHIAS.

N’importe laquelle : garrottage à l’échelle, pendaison, étrivières à pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines, entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux et de l’ail nouveau.


ÆAKOS.

Bien dit ; et si j’estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de l’argent.


XANTHIAS.

À moi, pas du tout : mets-le à la question, emmène-le.


ÆAKOS.

Ici même, pour qu’il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de suite ; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.


DIONYSOS.

Je dis qu’on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel : autrement, ne t’en prends qu’à toi-même.


ÆAKOS.

Que dis-tu ?


DIONYSOS.

Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici l’esclave.


ÆAKOS.

Tu l’entends ?


XANTHIAS.

Oui, j’entends. Et c’est pour cela qu’il faut fouetter beaucoup plus fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.


DIONYSOS.

Quoi donc ? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les mêmes coups que moi ?


XANTHIAS.

C’est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n’est pas dieu.


ÆAKOS.

Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce qui est juste. Allons, déshabillez-vous !


XANTHIAS.

Comment donc nous appliqueras-tu la question d’une façon équitable ?


ÆAKOS.

Aisément : coup par coup à chacun.


XANTHIAS.

Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.


ÆAKOS.

Voilà, je t’ai frappé.


XANTHIAS.

Non, de par Zeus !


ÆAKOS.

En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.


DIONYSOS.

Quand donc ?


ÆAKOS.

Mais j’ai frappé.


DIONYSOS.

Comment se fait-il que je n’aie pas éternué !


ÆAKOS.

Je ne sais. Je vais recommencer sur l’autre.


XANTHIAS.

Finis-en. Iattatai !


ÆAKOS.

Que signifie ce « Iattatai » ? As-tu souffert ?


XANTHIAS.

Non, de par Zeus ! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à Dioméia.


ÆAKOS.

Homme pieux ! Passons maintenant à l’autre.


DIONYSOS.

Iou ! Iou !


ÆAKOS.

Qu’est-ce donc ?


DIONYSOS.

J’aperçois des cavaliers.


ÆAKOS.

Pourquoi pleures-tu ?


DIONYSOS.

Je sens l’odeur de l’oignon.


ÆAKOS.

Dis si tu as souci de quelque chose.


DIONYSOS.

Je n’ai souci de rien.


ÆAKOS.

Il faut revenir à celui-ci.


XANTHIAS.

Holà !


ÆAKOS.

Qu’est-ce donc ?


XANTHIAS.

Ôte-moi cette épine.


ÆAKOS.

Que signifie cela ? Il faut retourner à l’autre.


DIONYSOS.

Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho !


XANTHIAS.

Il a souffert : n’as-tu pas entendu ?


DIONYSOS.

Moi ? Pas du tout : je me rappelais un iambe de Hipponax.


XANTHIAS.

Tu ne fais rien comme cela : secoue les intestins !


ÆAKOS.

Allons, de par Zeus ! présente le ventre.


DIONYSOS.

Poséidôn !…


XANTHIAS.

On a souffert.


DIONYSOS.

Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d’azur, au fond des abîmes.


ÆAKOS.

Par Dèmètèr ! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.


DIONYSOS.

Bien dit. Mais j’aurais voulu que tu t’en fusses avisé avant de m’appliquer des coups.





PARABASE ou CHŒUR.

Muse, assiste à nos chœurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes chants, en voyant cette foule nombreuse d’hommes assis, dont les dix mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l’hirondelle de Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du rossignol, jusqu’à ce qu’il périsse, eût-il les suffrages égaux.

Il est juste que le Chœur sacré conseille et enseigne ce qui est utile à l’État. Et d’abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et exempts de crainte. Si quelqu’un a commis la faute d’être dupe des artifices de Phrynikhos, je dis qu’il faut que ces délinquants d’alors puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés. J’ajoute que personne d’indigne ne doit faire partie de la cité. Car il est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale soient tout de suite des Platæens, et d’esclaves deviennent maîtres. Ce n’est pas que je dise que la mesure n’a pas été bonne ; je l’approuve : c’est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le pardon, réclamé par eux, d’une faute unique. Relâchez-vous de votre colère, hommes d’une nature très sage ; faisons de bon gré nos parents et nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au moment où la ville est à la merci des flots, dans l’avenir nous ne semblerons pas avoir gardé notre bon sens.

Si j’ai l’esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux qui auront bientôt à gémir, c’est le tour de ce singe, qui trouble maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs, qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie de Kimolos : il n’attendra pas longtemps. Voyant cela, il n’a rien de pacifique ; car de peur d’être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche jamais sans bâton.

Souvent la ville nous a paru en user à l’égard des citoyens beaux et bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne sont pas falsifiées : ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à ce qu’il semble, les seules frappées au bon coin et d’un son légal ; et cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous n’en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et bons, nourris dans les palestres, dans les chœurs, dans la musique, nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze, étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons pour tout : derniers venus dont jadis la ville n’eût pas facilement voulu pour victimes expiatoires. Du moins aujourd’hui, insensés, changez de conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles : si vous réussissez, on vous donnera raison ; et, si vous tombez, ce sera d’une branche respectable ; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux sages avoir honorablement souffert.





ÆAKOS.

Par Zeus Sauveur ! c’est un brave homme que ton maître.


XANTHIAS.

Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et faire l’amour ?


ÆAKOS.

Pourquoi ne t’a-t-il pas battu, lorsqu’il t’a pris en flagrant délit de dire, toi esclave, que tu étais le maître ?


XANTHIAS.

Il aurait eu à en gémir.


ÆAKOS.

Tu t’es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire moi-même.


XANTHIAS.

Tu te plais à cela ? Comment, je t’en prie ?


ÆAKOS.

Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.


XANTHIAS.

Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t’en vas vers la porte ?


ÆAKOS.

Je suis également ravi.


XANTHIAS.

Et quand tu te mêles de mille affaires ?


ÆAKOS.

De par Zeus ! je ne sache rien au-dessus.


XANTHIAS.

Ô Zeus, Dieu de la fraternité ! Et lorsque tu écoutes ce que disent les maîtres.


ÆAKOS.

C’est plus que du délire.


XANTHIAS.

Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte ?


ÆAKOS.

Moi ? De par Zeus ! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.


XANTHIAS.

Par Phœbos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers, et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.


ÆAKOS.

C’est entre Æskhylos et Euripidès.


XANTHIAS.

Ah !


ÆAKOS.

C’est une affaire, une grosse affaire en mouvement ; grande émotion chez les morts ; débat grave tout à fait.


XANTHIAS.

À propos de quoi ?


ÆAKOS.

Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux, tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et siégera auprès de Ploutôn…


XANTHIAS.

Je comprends.


ÆAKOS.

Jusqu’au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui ; alors il faut qu’il lui cède la place.


XANTHIAS.

Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos ?


ÆAKOS.

Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.


XANTHIAS.

Et qui est-ce qui l’occupe maintenant ?


ÆAKOS.

Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs d’habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs, qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre, ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le plus habile : lui, dans sa présomption, s’empara du trône où siégeait Æskhylos.


XANTHIAS.

Et on ne l’a pas lapidé !


ÆAKOS.

Non, de par Zeus ! La foule criait qu’il fallait un jugement pour décider lequel des deux est le plus habile dans son art.


XANTHIAS.

Les gredins !


ÆAKOS.

De par Zeus ! leurs cris allaient jusqu’au ciel.


XANTHIAS.

À côté d’Æskhylos, n’y en a-t-il pas d’autres qui soient ses partisans ?


ÆAKOS.

Les gens de bien sont rares, comme ici (montrant les spectateurs).


XANTHIAS.

Et qu’est-ce que Ploutôn compte faire ?


ÆAKOS.

Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.


XANTHIAS.

Et comment Sophoklès n’a-t-il pas aussi réclamé le trône ?


ÆAKOS.

Loin de là, de par Zeus ! Quand il est descendu ici, il a embrassé Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône ; mais maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d’éphèdre : si Æskhylos est vainqueur, il lui cède la place ; sinon, il dit qu’il disputera à Euripidès la supériorité dans leur art.


XANTHIAS.

La chose va-t-elle se faire ?


ÆAKOS.

De par Zeus ! avant peu. Ici même, la grande lutte va s’agiter, et le talent dramatique sera pesé dans une balance.


XANTHIAS.

Eh quoi ? Ils vont peser la tragédie ?


ÆAKOS.

Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules compacts…


XANTHIAS.

Ils vont mouler de la brique ?


ÆAKOS.

Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu’il soupèsera les tragédies vers par vers.


XANTHIAS.

Je pense qu’Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.


ÆAKOS.

Il a des regards de taureau, il baisse la tête.


XANTHIAS.

Mais qui jugera l’affaire ?


ÆAKOS.

Ce n’était pas chose facile ; car il y avait disette de gens sensés. Les Athéniens n’agréaient pas à Æskhylos.


XANTHIAS.

Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.


ÆAKOS.

Et d’ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie des poètes. Ils ont fini par s’en remettre à ton maître, expert en fait d’art. Mais entrons : quand les maîtres s’intéressent à une chose, pour nous gare les coups !





LE CHŒUR.

Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère, quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents ; alors, pris d’une folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l’épieu, de copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots bondissants d’un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant, arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d’un géant. L’autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée, déliée, rongeant le frein de l’envie, épiloguera sur des mots disséqués, travail d’un robuste poumon.





EURIPIDÈS, à Dionysos.

Je ne quitterai pas le trône ; cesse de me le conseiller ; je prétends être supérieur à celui-ci dans notre art.


DIONYSOS.

Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence ? Tu entends ce qu’il dit.


EURIPIDÈS.

Il va d’abord prendre un ton solennel, comme il le fait d’ordinaire dans ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.


DIONYSOS.

Homme important, pas de paroles si arrogantes !


EURIPIDÈS.

Je le connais, et j’ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur d’hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein, sans règle, sans mesure, emportée, pleine d’entassements emphatiques.


ÆSKHYLOS.

Vraiment, c’est toi, le fils d’une déité agreste, qui me parles ainsi, toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un rapetasseur de haillons ; mais il t’en cuira de tenir ces propos.


DIONYSOS.

Finis, Æskhylos ; que la colère ne t’échauffe pas la bile.


ÆSKHYLOS.

Non, certes, pas avant que j’aie montré clairement si ce faiseur de boiteux a sujet de faire le fier.


DIONYSOS.

Une brebis, une brebis noire ! Esclaves, amenez-la ; un orage menace d’éclater.


ÆSKHYLOS.

Ô assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l’art d’hyménées incestueux !


DIONYSOS.

Modère-toi, vénérable Æskhylos ; et toi, pour éviter la grêle, misérable Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère, il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir « Tèléphos » ! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux ; mais, en critiquant, critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s’injurient comme des boulangères ; et toi, tu cries tout de suite comme de l’yeuse enflammée.


EURIPIDÈS.

Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur le nerf de la tragédie, et, j’en atteste Zeus ! sur Pèleus, sur Æolos, sur Méléagros, et même sur Tèléphos.


DIONYSOS.

Et toi, que résous-tu de faire ? Parle, Æskhylos.


ÆSKHYLOS.

Moi, j’aurais désiré ne pas combattre ici ; car la partie n’est pas égale.


DIONYSOS.

Pourquoi ?


ÆSKHYLOS.

C’est que ma poésie n’est pas morte avec moi, tandis que la sienne est morte avec lui, si bien qu’il aura matière à parole. Toutefois, puisque c’est ton désir, il faut agir ainsi.


DIONYSOS.

Voyons, maintenant, qu’on apporte ici l’encens et le feu pour prier le ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.


LE CHŒUR.

Ô neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu’ils entrent en dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles et le prisme des vers. C’est aujourd’hui le grand combat du génie : la lutte est près de s’engager.


DIONYSOS.

Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.


ÆSKHYLOS.

Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes Mystères !


DIONYSOS.

Toi aussi, prends et brûle de l’encens.


EURIPIDÈS.

C’est juste ; car j’ai aussi d’autres dieux que j’invoque.


DIONYSOS.

Des dieux à toi, de fabrique nouvelle ?


EURIPIDÈS.

Assurément.


DIONYSOS.

Eh bien ! adresse-toi à ces dieux particuliers.


EURIPIDÈS.

Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de l’esprit, subtilité de l’odorat, donnez la force persuasive aux réfutations que je vais prononcer.


LE CHŒUR.

Certes, nous brûlons d’entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée ; ni l’un ni l’autre n’a le cœur dépourvu d’audace ; leur âme est intrépide. Il faut donc s’attendre à ce que l’un ne dise rien que d’élégant et de limé, et que l’autre, s’armant de paroles tout d’une pièce, fonde sur son adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.


DIONYSOS.

Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n’usez que de termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu’un autre pourrait dire.


EURIPIDÈS.

De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu’en dernier lieu, mais je veux d’abord le convaincre d’être un hâbleur, un charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l’école de Phrynikhos. Et d’abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.


DIONYSOS.

De par Zeus ! c’est tout à fait cela.


EURIPIDÈS.

Le chœur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu’à quatre de suite, et sans discontinuer ; mais eux se taisaient toujours.


DIONYSOS.

Moi, j’aimais ce silence ; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage d’aujourd’hui.


EURIPIDÈS.

C’est que tu étais un imbécile, sache-le bien !


DIONYSOS.

Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi ?


EURIPIDÈS.

Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l’attente du moment où Niobè parlerait ; en attendant, le drame allait son train.


DIONYSOS.

Le vaurien ! Que de fois j’ai été dupé par lui ! mais pourquoi ces regards furieux, cette impatience ?


EURIPIDÈS.

C’est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus aux spectateurs.


ÆSKHYLOS.

Malheur à moi !


DIONYSOS.

Silence !


EURIPIDÈS.

Il ne disait rien d’intelligible : pas un mot.


DIONYSOS.

Ne grince pas des dents.


EURIPIDÈS.

Ce n’étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés sur l’airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à saisir.


DIONYSOS.

De par les dieux ! il m’est arrivé, à moi, de veiller une grande partie de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c’était !


ÆSKHYLOS.

Ignorant, c’était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.


DIONYSOS.

Moi, je croyais que c’était le fils de Philoxénos, Éryxis.


EURIPIDÈS.

Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies ?


ÆSKHYLOS.

Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.


EURIPIDÈS.

Chez moi, j’en atteste Zeus ! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J’avais reçu de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos pesants ; je l’ai tout d’abord allégée, et j’ai diminué ce poids, à l’aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de suc de sornettes extrait des livres anciens ; ensuite je l’ai nourrie de monodies, dosées de kèphisophôn ; puis je ne radotais pas au hasard, et je ne brouillais pas tout à l’aventure ; mais le premier qui sortait exposait tout de suite l’origine du drame.


DIONYSOS.

Cela valait mieux, de par Zeus ! que de rappeler la tienne.


EURIPIDÈS.

Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif ; mais tout le monde parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.


ÆSKHYLOS.

Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace ?


EURIPIDÈS.

Non, par Apollôn ! Je faisais une œuvre démocratique.


DIONYSOS.

Laissons cela de côté, mon cher ; car la discussion sur ce point ne serait pas pour toi une très belle affaire.


EURIPIDÈS.

De plus j’ai appris à ces gens-ci à parler.


ÆSKHYLOS.

J’en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n’as-tu craqué par le milieu !


EURIPIDÈS.

Et puis la mise en œuvre des règles subtiles, les coins et recoins des mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner le mal, songer à tout.


ÆSKHYLOS.

J’en conviens.


EURIPIDÈS.

Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de manière à provoquer la critique : car chacun s’y connaissant pouvait critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de troubler la raison, je ne les frappais point d’étonnement avec des Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. À lui Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et de barbes, dont les sarcasmes plient les pins ; à moi Klitophôn et le gracieux Thèraménès.


DIONYSOS.

Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque méchante affaire, et voyant l’imminence, se tire de peine, en disant qu’il n’est pas de Khios, mais de Kéos ?


EURIPIDÈS.

Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant dans mon art le raisonnement et la réflexion ; de sorte que maintenant ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison qu’autrefois, en se disant : « Où en est cette affaire ? Qu’est devenu ceci ? Qui a pris cela ? »


DIONYSOS.

Oui ! de par les dieux ! Aujourd’hui tout Athénien rentrant chez lui crie à ses serviteurs et s’informe : « Où est la marmite ? Qui a mangé la tête de l’anchois ? Le plat que j’ai acheté l’an dernier n’existe plus. Où est l’ail d’hier ? Qui a mangé les olives ? » Auparavant, c’étaient des sots, bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.


LE CHŒUR.

« Tu vois cela, brillant Akhilleus ! » Et toi, voyons, que vas-tu répondre ? Seulement, que la passion ne t’emporte pas au delà des oliviers : car son attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère ; cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité ; puis avance doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie, déchaîne sans peur le torrent.


ÆSKHYLOS.

Je suis irrité de cette rencontre ; mes entrailles s’indignent d’avoir à contredire cet homme ; mais qu’il ne prétende point m’avoir jeté dans l’embarras. Réponds-moi, qu’est-ce qui rend un poète digne d’admiration ?


EURIPIDÈS.

L’adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes meilleurs dans les cités.


ÆSKHYLOS.

Si donc tu ne l’as point fait, mais si de bons et généreux tu les as rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible ?


DIONYSOS.

De la mort : ne le demande pas.


ÆSKHYLOS.

Vois donc quels hommes il a, tout d’abord, reçus de mes mains : généreux, hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni flâneurs, ni bouffons, comme aujourd’hui, ni toujours prêts au mal, mais respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers à sept cuirs de bœuf.


EURIPIDÈS.

Voilà qui va mal : il m’assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu pour leur enseigner la bravoure ?


DIONYSOS.

Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l’essor à ta jactance farouche.


ÆSKHYLOS.

En faisant un drame rempli d’Arès.


DIONYSOS.

Lequel ?


ÆSKHYLOS.

Les Sept devant Thèbæ. Tous les spectateurs souhaitaient d’être hommes de guerre.


DIONYSOS.

En cela tu as mal fait : tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat. Aussi mérites-tu d’être frappé.


ÆSKHYLOS.

Il ne tenait qu’à vous de vous exercer ; mais vous ne vous êtes point tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter les Perses, je vous ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis ; et j’ai produit un chef-d’œuvre admirable.


DIONYSOS.

Moi, j’éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios, lorsque le chœur, battant des mains, s’écria : « Iau ! Iau ! »


ÆSKHYLOS.

Voilà les sujets où les poètes doivent s’exercer. Remarquez, en effet, dès l’origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a enseigné les mystères et l’horreur du meurtre ; Musæos, les remèdes des maladies et les oracles ; Hèsiodos, l’agriculture, la saison des fruits, les labours ; et le divin Homèros, d’où lui est venu tant d’honneur et de gloire, si ce n’est d’avoir enseigné, mieux que personne, la tactique, les vertus et les armures des guerriers ?


DIONYSOS.

Il n’a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès : en effet, tout récemment, faisant partie d’une pompe, il avait attaché son casque à sa tête, oubliant d’y adapter l’aigrette.


ÆSKHYLOS.

Mais il a formé un grand nombre d’autres héros, parmi lesquels est le vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus héroïques des Patroklès, des Teukros au cœur de lion, afin d’entraîner chaque citoyen à s’égaler à eux, dès qu’il entend la trompette. Mais, de par Zeus ! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des Sthénébœas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d’une femme amoureuse.


EURIPIDÈS.

Non, de par Zeus ! car Aphroditè n’était rien pour toi.


ÆSKHYLOS.

Et qu’il en soit toujours ainsi ! Mais qu’elle règne sans cesse attachée à toi et aux tiens ! Car elle a fini par te perdre toi-même.


DIONYSOS.

De par Zeus ! c’est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.


EURIPIDÈS.

Eh ! malheureux ! Quel tort mes Sthénébœas font-elles à l’État ?


ÆSKHYLOS.

Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d’honnêtes citoyens, à boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.


EURIPIDÈS.

Est-ce que j’ai mis en œuvre une fausse légende relative à Phædra ?


ÆSKHYLOS.

Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu’est le maître pour l’éducation de l’enfance, le poète l’est pour l’âge viril. Nous ne devons rien dire que d’absolument bien.


EURIPIDÈS.

Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos, est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d’un langage humain ?


ÆSKHYLOS.

Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes pensées, créer des expressions à la hauteur. D’ailleurs, il est naturel que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j’avais ennobli, tu l’as ravalé, toi.


EURIPIDÈS.

De quelle manière ?


ÆSKHYLOS.

D’abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de compassion aux yeux des hommes.


EURIPIDÈS.

Quel mal ai-je fait en cela ?


ÆSKHYLOS.

Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s’enveloppe de haillons, pleure et dit qu’il est pauvre.


DIONYSOS.

Par Dèmètèr ! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.


ÆSKHYLOS.

C’est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties, fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier : « Hé ! la galette ! » ou bien : « Rhyppapæ ! »


DIONYSOS.

Oui, par Apollôn ! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche. Maintenant ils disputent, et ils voguent à l’aventure, soit par ici, soit par là.


ÆSKHYLOS.

De quels crimes n’est-il pas l’auteur ? N’a-t-il pas mis en scène des entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des sœurs incestueuses, et d’autres qui disent que vivre c’est ne pas vivre ? Voilà comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes populaires, qui trompent le peuple sans cesse : si bien que personne n’est plus en état aujourd’hui de porter le flambeau, faute d’exercice.


DIONYSOS.

Personne, de par Zeus ! Aussi, aux Panathènæa, j’ai failli mourir de rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses ; en réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s’enfuit.


LE CHŒUR.

Sérieuse est l’affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement sera difficile à rendre ; car, si l’un attaque avec vigueur, l’autre sait se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur le même terrain. Vous avez mille moyens, et d’autres encore, de lancer vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les ; allez de l’avant ; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n’hésitez point à dire quelque chose de subtil et d’ingénieux. Si vous craignez que l’ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de langage, n’ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu’il en soit ainsi. Ils ont été à la guerre : chacun a son livre, où il apprend la sagesse. Ce sont, d’ailleurs, des créatures d’élite et aujourd’hui plus aiguisées que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent ; vous êtes devant des spectateurs éclairés.


EURIPIDÈS.

Eh bien, je m’attaquerai d’abord à tes prologues. C’est la première partie de la tragédie, c’est donc le premier point que j’examinerai dans cet habile poète. II n’était pas clair dans l’énoncé des faits.


DIONYSOS.

Et quel est celui de ses prologues que tu critiques ?


EURIPIDÈS.

Une foule. Récite-moi d’abord celui de l’Orestéia.


DIONYSOS.

Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos.


ÆSKHYLOS.

« Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon sauveur et mon aide, je t’en supplie : car je viens dans cette contrée et j’y rentre. » As-tu là quelque mot à reprendre ?


EURIPIDÈS.

Plus de douze.


ÆSKHYLOS.

Mais il n’y a en tout ici que trois vers.


EURIPIDÈS.

Chacun d’eux a au moins vingt fautes.


ÆSKHYLOS.

Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie ?


EURIPIDÈS.

C’est le dernier de mes soucis.


DIONYSOS.

Æskhylos, je te conseille de te taire ; sinon, outre ces trois iambes, tu seras responsable de plusieurs encore.


ÆSKHYLOS.

Moi, me taire devant lui ?


DIONYSOS.

Si tu m’en crois.


EURIPIDÈS.

Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel.


ÆSKHYLOS.

Où dis-tu que j’ai commis une faute ?


EURIPIDÈS.

Répète ce que tu as dit tout d’abord.


ÆSKHYLOS.

« Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel. »


EURIPIDÈS.

Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort ?


ÆSKHYLOS.

Je ne dis pas autre chose.


EURIPIDÈS.

Veut-il dire que Hermès, quand le père d’Orestès mourait sous les coups d’une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel ?


ÆSKHYLOS.

Ce n’est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu’il invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu’il tient ces fonctions de son père.


EURIPIDÈS.

Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s’il tient de son père ces fonctions souveraines.


DIONYSOS.

Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur.


ÆSKHYLOS.

Dionysos, tu bois un vin dépourvu de bouquet.


DIONYSOS.

Passe à l’autre vers ; et toi, observe les fautes.


ÆSKHYLOS.

« Sois mon sauveur et mon aide, je t’en supplie : car je viens dans cette contrée, et j’y rentre. »


EURIPIDÈS.

C’est deux fois la même chose que nous dit l’habile Æskhylos.


DIONYSOS.

Comment deux fois ?


EURIPIDÈS.

Vois bien la phrase ; je vais te la dire : « Je viens dans cette contrée, et j’y rentre. »


DIONYSOS.

De par Zeus ! c’est comme si quelqu’un disait à son voisin : « Prête-moi ta huche, ou, si tu veux, ton pétrin. »


ÆSKHYLOS.

Ce n’est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est excellente.


DIONYSOS.

Comment cela ? Indique-moi de quelle manière tu l’entends.


ÆSKHYLOS.

Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger : car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune ; mais un exilé « y vient et y rentre ».


DIONYSOS.

Bien, par Apollôn ! Que dis-tu, Euripidès ?


EURIPIDÈS.

Je dis qu’Orestès n’est pas rentré dans sa patrie : il est venu en secret, sans l’aveu des maîtres du pays.


DIONYSOS.

Bien, par Hermès ! Mais je ne te comprends pas.


EURIPIDÈS.

Passe à un autre.


DIONYSOS.

Allons, achève, Æskhylos, et vivement. Toi, aie l’œil sur le mauvais.


ÆSKHYLOS.

« Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m’écouter, de m’entendre. »


EURIPIDÈS.

Cette redite des mots « écouter, entendre », est une tautologie toute pure.


ÆSKHYLOS.

Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes prologues ?


EURIPIDÈS.

Je vais le dire ; et, si j’emploie deux fois la même expression, ou si tu vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi.


DIONYSOS.

Allons, dis ; je n’ai rien à faire qu’à t’écouter et à constater l’allure droite du vers de tes prologues.


EURIPIDÈS.

« Œdipe était d’abord un heureux homme. »


ÆSKHYLOS.

De par Zeus ! non pas ; mais de sa nature destiné au malheur, puisque, avant même sa naissance, Apollôn prédit qu’il tuerait son père. Ainsi comment était-il tout d’abord un heureux homme ?


EURIPIDÈS.

« Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels. »


ÆSKHYLOS.

De par Zeus ! non pas ; car il ne cessa jamais de l’être. En effet, à peine est-il né qu’on l’expose, en plein hiver, dans un vase de terre, de peur que, si on l’élevait, il ne devînt le meurtrier de son père ; il se rend ensuite chez Polybos, avec ses pieds enflés ; puis, jeune encore, il épouse une vieille femme, et, pour comble d’étrangeté, sa propre mère ; enfin, il se crève les yeux.


DIONYSOS.

Certes, il aurait été heureux, s’il avait été stratège avec Érasinidès.


EURIPIDÈS.

Tu radotes ; je suis un excellent faiseur de prologues.


ÆSKHYLOS.

Assurément, de par Zeus ! je n’éplucherai pas chacune de tes paroles ; mais avec l’aide des dieux, d’un seul petit lékythe je mettrai à néant tes prologues.


EURIPIDÈS.

Toi, mes prologues, d’un seul petit lékythe !


ÆSKHYLOS.

D’un seul. Tu fais de façon qu’on peut adapter quoi que ce soit, « petite toison, petit lékythe, petit sac », à tes iambes : je le montrerai tout de suite.


EURIPIDÈS.

Voyons ; toi, le montrer ?


ÆSKHYLOS.

Je l’affirme.


DIONYSOS.

Il faut le prouver : parle.


EURIPIDÈS.

« Ægyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils, faisant voile vers Argos… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


EURIPIDÈS.

Qu’est-ce que c’est que ce lékythe ? Ne va-t-on pas le faire crier ?


DIONYSOS.

Récite-lui un autre prologue, afin qu’il voie encore.


EURIPIDÈS.

« Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur le Parnasos, à la lueur des torches… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


DIONYSOS.

Hélas ! nous voilà de nouveau frappés par le petit lékythe.


EURIPIDÈS.

Mais cela n’arrivera plus : il ne pourra pas à ce prologue ajuster son petit lékythe. « Il n’est pas d’homme heureux en tout point : l’un, issu d’une illustre origine, n’a pas de quoi vivre ; l’autre, d’une basse naissance… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


DIONYSOS.

Euripidès !


EURIPIDÈS.

Qu’y a-t-il ?


DIONYSOS.

Je crois qu’il te faut carguer la voile : ce petit lékythe va souffler violemment.


EURIPIDÈS.

Par Dèmètèr ! je ne m’en ferai pas de souci : à l’instant même il va être brisé.


DIONYSOS.

Allons, dis-en un autre ; mais gare le petit lékythe.


EURIPIDÈS.

« Kadmos, fils d’Agènor, ayant un jour quitté la ville de Sidôn… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


DIONYSOS.

Ah ! mon pauvre ami, achète ce petit lékythe, pour qu’il ne gâte pas nos prologues.


EURIPIDÈS.

Eh quoi ! moi, j’achèterais quelque chose de lui ?


DIONYSOS.

Oui, si tu m’en crois.


EURIPIDÈS.

Jamais ; j’ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne ne trouvera pas moyen d’adapter son petit lékythe. « Pélops, fils de Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


DIONYSOS.

Tu vois, il a encore ajusté son petit lékythe. Allons, mon bon, cède-le maintenant, à quelque prix que ce soit ; pour une obole, tu en auras un tout à fait bel et bon.


EURIPIDÈS.

Non, non, de par Zeus ! J’ai encore bien des prologues. « Œneus dans les champs… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


EURIPIDÈS.

Laisse-moi d’abord dire le vers tout entier. « Œneus, dans les champs, ayant fait une abondante récolte et offert les prémices… »


ÆSKHYLOS.

A perdu son petit lékythe.


DIONYSOS.

Pendant le sacrifice ? Et qui donc le lui a enlevé ?


EURIPIDÈS.

Laisse-le, mon cher : qu’il essaie avec celui-ci. « Zeus, comme on l’a dit en toute vérité… »


DIONYSOS.

Tu es perdu ; il va dire : « A perdu son petit lékythe. » Ce lékythe, en effet, est à tes prologues comme un pic qui s’attache aux yeux. Mais, au nom des dieux, passons à la partie lyrique.


EURIPIDÈS.

Ah ! je puis démontrer qu’il est un mauvais compositeur de chœurs, faisant toujours des tautologies.


LE CHŒUR.

Comment l’affaire va-t-elle aller ? Je suis inquiet de voir quel reproche il peut adresser à un poète qui a composé un si grand nombre de très beaux vers supérieurs à ceux d’aujourd’hui. Je m’étonne qu’il reprenne rien à ce roi des fêtes bachiques, et je crains pour lui.


EURIPIDÈS.

Oui, d’admirables chants lyriques : on le verra bientôt. Je vais réunir tous les chœurs en un seul.


DIONYSOS.

Et moi j’en compterai les fragments avec ces cailloux.


EURIPIDÈS.

« Héros de la Phthia, Akhilleus, pourquoi, à la nouvelle du carnage, hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? Habitants des marais, nous honorons Hermès, Dieu de cette race ; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? »


DIONYSOS.

Cela fait, Æskhylos, deux travaux pour toi.


EURIPIDÈS.

« Ô le plus illustre des Akhæens, fils d’Atreus, qui règnes sur un peuple nombreux, dis-moi ; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ?… »


DIONYSOS.

Æskhylos, c’est pour toi le troisième travail.


EURIPIDÈS.

« Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d’Artémis ; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? Je puis rappeler l’heureux et favorable départ de nos guerriers ; hé ! ne cours-tu pas soulager les travaux ? »


DIONYSOS.

Zeus Souverain, quelle infinité de travaux ! Je veux aller aux bains : ces travaux m’ont donné des douleurs néphrétiques.


EURIPIDÈS.

Attends ; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de kithare.


DIONYSOS.

Allons, fais vite ; mais n’ajoute pas de travaux.


EURIPIDÈS.

Comment ce couple de rois Akhæens, qui règne sur la jeunesse hellénique… Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de la lance et d’un bras vigoureux. L’oiseau guerrier, Phlattothratto phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs, Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aïas, Phlattothratto phlattothrat.


DIONYSOS.

Qu’est-ce que ce phlattothrat ? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu recueilli les chansons d’un tireur d’eau ?


ÆSKHYLOS.

Moi, j’ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela sera bientôt mis en évidence. Qu’on m’apporte une lyre ! Mais à quoi bon une lyre pour lui ? Où est la joueuse de coquilles ? Viens ici, Muse d’Euripidès ; à toi revient la tâche de moduler ces vers.


DIONYSOS.

Jamais cette Muse n’a imité les Lesbiennes, jamais.


ÆSKHYLOS.

« Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps parfumé de gouttes de rosée ; et vous, araignées, qui, dans les coins, ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d’une toile déliée, chef-d’œuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades, pampre, délice de la vigne ; enlacements qui soutiennent le raisin. Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant ! » Vois-tu quel rhythme ?


DIONYSOS.

Je le vois.


ÆSKHYLOS.

Quoi, vraiment ! Tu le vois ?


DIONYSOS.

Je le vois.


ÆSKHYLOS.

Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens, prends modèle sur les douze postures de Kyrènè. Voilà tes vers lyriques ; mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. « Ô noire obscurité de la Nuit, quel songe funeste m’envoies-tu du fond des ténèbres, ministre de Hadès, doué d’une âme inanimée, fils de la sombre Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d’un noir linceul, aux regards farouches, farouches, muni d’ongles allongés ?

« Femmes, allumez-moi la lampe ; de vos urnes puisez la rosée des fleuves ; chauffez l’eau, pour que je me purifie de ce songe divin. Ô Dieu des mers, c’est cela même. Ô mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyka m’a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Mania, arrêtez-la. Et moi, infortunée, j’étais alors tout entière à mon œuvre, ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant un peloton, pour le porter de grand matin à l’Agora et pour le vendre. Pour lui, il s’envolait, il s’envolait dans l’air, sur les pointes rapides de ses ailes. Et à moi il ne m’a laissé que les douleurs, les douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux. Infortunée ! Allons, Krètois, fils de l’Ida, prenez vos flèches, venez à mon aide, donnez l’essor à vos pieds, investissez la maison. Toi, Diktynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hékatè, prends deux torches dans tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyka, afin que j’y découvre son larcin. »


DIONYSOS.

Laissez là les chants.


ÆSKHYLOS.

J’en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et déterminera le poids de nos expressions.


DIONYSOS.

Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en marchand de fromage.


LE CHŒUR.

Les habiles sont inventifs ; car voici une merveille singulière, neuve, pleine d’étrangeté, et quel autre l’eût imaginée ? Réellement, moi, si l’on m’eût dit quelque chose de ce qui arrive, je ne l’aurais pas cru, mais j’aurais pensé que c’était une plaisanterie.


DIONYSOS.

Voyons, maintenant, mettez-vous près des balances.


ÆSKHYLOS et EURIPIDÈS.

Voici.


DIONYSOS.

Que chacun de vous, en les tenant, récite un vers, et ne lâchez pas avant que j’aie crié : « Coucou ! »


ÆSKHYLOS et EURIPIDÈS.

Nous y sommes.


DIONYSOS.

À présent récitez un vers, la main sur la balance.


EURIPIDÈS.

« Plût aux dieux que le navire Argo n’eût jamais volé sur les flots ! »


ÆSKHYLOS.

« Fleuve Sperkhios, gras pâturages des génisses. »


DIONYSOS.

Coucou ! lâchez ! Ce dernier vers descend bien plus bas que celui de l’autre.


EURIPIDÈS.

Quelle en est la cause ?


DIONYSOS.

Parce qu’il a mis un fleuve dans le plateau et qu’il a rendu son vers humide selon le procédé des vendeurs de laine. Toi, tu as mis dans le plateau un vers ailé.


EURIPIDÈS.

Eh bien, qu’il en dise un autre et qu’il le fasse peser.


DIONYSOS.

Prenez encore la balance.


ÆSKHYLOS et EURIPIDÈS.

Voici.


DIONYSOS.

Parle.


EURIPIDÈS.

« La Persuasion n’a pas d’autre temple que l’éloquence. »


ÆSKHYLOS.

« Seule parmi les divinités, la Mort est insensible aux présents. »


DIONYSOS.

Lâchez, lâchez ! C’est celui-ci qui l’emporte encore sur l’autre : il a mis au plateau la Mort, le plus lourd des maux.


EURIPIDÈS.

Et moi la Persuasion ; mon vers est excellent.


DIONYSOS.

Mais la Persuasion est légère et elle n’a pas de sens. Cherche un autre vers, qui emporte la balance du côté favorable pour toi, un vers vigoureux, grand.


EURIPIDÈS.

Voyons, où en ai-je un de cette espèce ? Où ?


DIONYSOS.

Je te le dirai : « Akhilleus a amené au jeu de dés deux et quatre. » Parlez ; ceci est pour vous la dernière épreuve.


EURIPIDÈS.

« Sa main saisit une massue lourde comme le fer. »


ÆSKHYLOS.

« Char sur char, mort sur mort. »


DIONYSOS.

Tu as encore le dessous cette fois.


EURIPIDÈS.

Comment cela ?


DIONYSOS.

Il a mis au plateau deux chars et deux morts : c’est un poids que ne soulèveraient pas cent Ægyptiens.


ÆSKHYLOS.

Qu’il ne m’oppose plus un vers, mais qu’il mette dans la balance lui-même, ses enfants, sa femme, Kèphisophôn ; qu’il s’y tienne après, lui et ses livres ; à moi dire deux de mes vers, cela me suffira.


DIONYSOS.

Ce sont des amis, je ne les jugerai point ; car je ne veux être pour aucun d’eux un objet de haine ; je regarde l’un comme sage, et l’autre me plaît.





PLOUTÔN.

Ainsi tu n’auras point fait ce pour quoi tu étais venu ?


DIONYSOS.

Et si je prononce ?


PLOUTÔN.

Pars, et emmène celui des deux que tu auras préféré, afin de n’être pas venu pour rien.


DIONYSOS.

À la bonne heure ! Eh bien, sachez de moi ceci. Je suis descendu ici chercher un poète.


EURIPIDÈS.

Dans quelle intention ?


DIONYSOS.

Afin que la ville sauvée organise des chœurs. Celui de vous deux qui donnera à la République un bon avis, j’ai résolu de l’emmener. Et d’abord quel est à l’un et à l’autre votre sentiment sur Alkibiadès ; car l’État est en travail d’enfant.


EURIPIDÈS.

Et que pense-t-on de lui ? Et quel sentiment a-t-on à son égard ?


DIONYSOS.

Quel sentiment ? On le regrette, on le hait, et on veut l’avoir. Mais ce que vous deux vous pensez de lui, dites-le !


EURIPIDÈS.

Je hais un citoyen lent à servir sa patrie, prompt à lui causer les plus grands torts, habile pour lui-même, et inutile pour l’État.


DIONYSOS.

Bien, par Poséidôn ! Et toi, quel est ton sentiment ?


ÆSKHYLOS.

II ne faut pas nourrir un lionceau dans une ville ; et, si l’on en nourrit un, il faut obéir à ses caprices.


DIONYSOS.

Par Zeus Sauveur ! j’ai de la peine à décider : l’un a parlé sagement ; l’autre, clairement. Mais dites-moi encore l’un et l’autre votre sentiment sur le moyen de sauver l’État.


EURIPIDÈS.

Ce serait de donner Kléokritos pour ailes à Kinésias, afin que le souffle des vents les emporte par delà le rivage de la mer.


DIONYSOS.

Plaisant spectacle, mais quel en est le sens ?


EURIPIDÈS.

En cas de combat naval, ils auraient des fioles pleines de vinaigre, dont ils arroseraient les yeux des ennemis. Mais j’ai une idée et je veux vous la dire.


DIONYSOS.

Parle.


EURIPIDÈS.

Ce qui n’est pas, en ce moment, digne de confiance, ayons-y confiance ; et ce qui est digne de confiance, n’y ayons pas confiance.


DIONYSOS.

Comment ? Je ne comprends pas. Parle moins savamment et plus clairement.


EURIPIDÈS.

Si ceux des citoyens qui ont maintenant notre confiance, nous nous en défions, et si ceux dont nous n’usons pas, nous en faisons usage, nous sommes sauvés. Car si, en ce moment, il y en a qui font notre malheur, comment, en opérant le contraire, ne serions-nous pas sauvés ?


DIONYSOS.

Très bien, ô Palamèdès, ô très sage nature ! As-tu trouvé cela tout seul, ou est-ce Kèphisophôn ?


EURIPIDÈS.

Moi seul. Les fioles sont de Kèphisophôn.


DIONYSOS.

Et toi, que dis-tu ?


ÆSKHYLOS.

Dis-moi d’abord de quels hommes la République fait usage en ce moment. Est-ce des honnêtes gens ?


DIONYSOS.

Le moyen ! Elle les déteste profondément ; mais les méchants, elle les aime.


ÆSKHYLOS.

Non pas, mais elle s’en sert malgré elle. Comment donc sauver un État à qui ne convient ni drap fin, ni bure ?


DIONYSOS.

Trouve un moyen, de par Zeus ! de le sauver encore du naufrage.


ÆSKHYLOS.

Je le dirai là-haut ; ici je ne veux pas.


DIONYSOS.

Non certes ; mais envoie-lui d’ici même le bonheur.


ÆSKHYLOS.

Ce serait regarder la terre des ennemis comme nôtre, et la nôtre comme celle des ennemis ; nos vaisseaux comme nos revenus, et nos revenus comme une ruine.


DIONYSOS.

Bien ; mais le juge mange cela, à lui tout seul.


PLOUTÔN.

Décides-tu ?


DIONYSOS.

À vous de décider ; je choisirai celui que mon cœur préfère.


EURIPIDÈS.

Souviens-toi maintenant des dieux par lesquels tu as juré de m’emmener avec toi, et choisis tes amis.


DIONYSOS.

« La langue a juré » ; mais je choisis Æskhylos.


EURIPIDÈS.

Qu’as-tu fait, ô le plus odieux des hommes ?


DIONYSOS.

Moi ? J’ai donné la victoire à Æskhylos. Pourquoi non ?


EURIPIDÈS.

Après avoir fait l’action la plus honteuse, oses-tu me regarder ?


DIONYSOS.

Qu’y a-t-il de honteux, si les spectateurs n’en jugent pas ainsi ?


EURIPIDÈS.

Méchant, me laisseras-tu donc parmi les morts ?


DIONYSOS.

Qui sait si la vie n’est pas une mort, le souffle un dîner, le sommeil une toison ?


PLOUTÔN.

Entrez donc, Dionysos, à l’intérieur.


DIONYSOS.

Pourquoi ?


PLOUTÔN.

Pour que je vous traite en hôtes, avant votre départ.


DIONYSOS.

Bien dit, j’en prends Zeus à témoin. Je ne suis pas fâché de l’affaire.





LE CHŒUR.

Heureux l’homme d’une sagesse accomplie ! Beaucoup de preuves l’attestent. Celui-ci, pour s’être montré sage, reverra sa maison, au grand avantage de ses concitoyens, au grand avantage de ses parents et de ses amis, parce qu’il a été intelligent. Il est donc bon de ne pas demeurer assis auprès de Sokratès, pour bavarder, dédaignant la musique et méprisant les sublimités de l’art tragique. Tenir des discours emphatiques, débiter des subtilités niaises, et passer à cela une vie oisive, c’est le fait d’un homme qui a perdu la raison.





PLOUTÔN.

Pars avec joie, Æskhylos ; sauve notre patrie par de sages leçons et instruis les fous : ils sont nombreux. Emporte et donne ceci à Kléophôn, cela aux receveurs publics Myrmex et Nikomakhos, et ceci à Arkhénomos. Dis-leur de venir vite ici vers moi, et de ne point tarder. S’ils ne se hâtent pas, je jure par Apollôn de les marquer au front, de leur lier les pieds, et de les jeter vite sous terre avec Adimantos, fils de Leukolophos.


ÆSKHYLOS.

Ainsi ferai-je. Et toi, donne ma place à Sophoklès pour qu’il la garde et me la conserve, si jamais je reviens ici. Car je le regarde comme le second dans l’art dramatique. Mais n’oublie pas que cet intrigant, ce menteur, ce fourbe, ne doit jamais s’asseoir sur mon siège, même de force.


PLOUTÔN.

Vous, éclairez-le de vos torches sacrées, et, en lui faisant cortège, chantez à sa gloire ses hymnes et ses chœurs.


LE CHŒUR.

Et d’abord accordez un heureux voyage au poète qui remonte à la lumière, ô vous, divinités souterraines ; puis inspirez à la République les bonnes idées qui font les grandes prospérités ; par là, en effet, vous mettrez fin pour toujours à de grands malheurs et au tumulte affreux des armes. Quant à Kléophôn et à tous ceux qui le veulent, qu’ils aillent combattre dans les champs de leur patrie !