Les Grandes Espérances/II/26

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 307-317).


CHAPITRE XXVI.


On le conduisit au Bureau de Police, et il aurait été immédiatement renvoyé devant la cour criminelle pour être jugé, s’il n’avait été nécessaire de rechercher auparavant un vieil officier du ponton duquel il s’était évadé autrefois, pour constater son identité. Personne n’en doutait, mais Compeyson qui avait eu l’intention d’en témoigner était mort emporté par le courant, et il se trouva qu’il n’y avait pas à cette époque dans Londres un seul employé des prisons qui pût donner la preuve réclamée. Dès mon arrivée, je m’étais rendu directement chez M. Jaggers, à sa maison particulière, pour assurer son assistance à Magwitch ; mais M. Jaggers ne voulut rien admettre en faveur de l’accusé. Il me dit que l’affaire serait terminée en cinq minutes, quand le témoin serait arrivé, et qu’aucun pouvoir sur terre ne pourrait l’empêcher d’être contre nous.

Je fis part à M. Jaggers de mon dessein de laisser ignorer à Magwitch le sort de sa fortune. M. Jaggers se fâcha contre moi, et me reprocha d’avoir laissé glisser cette fortune entre mes doigts. Il dit qu’il nous faudrait bien présenter une pétition, et essayer dans tous les cas d’en tirer quelque chose ; mais il ne me cacha pas que, bien qu’il pût y avoir un certain nombre de cas où la confiscation ne serait pas prononcée, il n’y avait dans celui-ci aucune circonstance qui permît qu’il en fût ainsi. Je compris très-bien cela. Je n’étais pas parent du condamné, ni son allié par des liens reconnus ; il n’avait rien écrit, rien prévu en ma faveur, avant son arrestation, et le faire maintenant serait tout à fait inutile. Je n’avais donc aucun droit, et je résolus d’abord, et je persistai par la suite dans la résolution que mon cœur ne s’abaisserait jamais à la tâche vaine d’essayer d’en établir un.

Il paraît qu’on avait des raisons pour supposer que le dénonciateur noyé avait espéré une récompense prélevée sur cette confiscation, et avait une connaissance approfondie des affaires de Magwitch. Quand on retrouva son corps, bien loin de l’endroit où il était tombé, il était si horriblement défiguré qu’on ne put le reconnaître qu’au contenu de ses poches, dans lesquelles il y avait des notes encore lisibles, pliées dans un portefeuille qu’il portait. Parmi ces notes se trouvaient les noms d’une certaine maison de banque de la Nouvelle Galles du Sud, où une grosse somme était placée, et la désignation de certaines terres d’une valeur considérable. Ces deux chefs d’information se trouvaient sur une liste des biens dont il supposait que j’hériterais, et que Magwitch avait donnée à M. Jaggers depuis qu’il était en prison. Son ignorance, le pauvre homme, le servait enfin : il ne douta jamais que mon héritage ne fût parfaitement en sûreté avec l’assistance de M. Jaggers.

Après un délai de trois jours, pendant lequel la poursuite avait attendu qu’on produisît le témoin du ponton, ce témoin arriva et compléta l’instruction. Magwitch fut renvoyé pour être jugé à la prochaine session des assises, qui devait commencer dans un mois.

C’est à cette sombre époque de ma vie qu’Herbert rentra un soir très-abattu et dit :

« Mon cher Haendel, je crains d’être bientôt obligé de vous quitter. »

Son associé m’ayant préparé à cette communication, je fus moins surpris qu’il ne l’avait pensé.

« Nous perdrons une belle occasion si je refuse d’aller au Caire, et je crains fort d’être forcé d’y aller, Haendel, au moment où vous aurez le plus besoin de moi.

— Herbert, j’aurai toujours besoin de vous, parce que je vous aimerai toujours ; mais ce besoin n’est pas plus grand aujourd’hui qu’à aucune autre époque.

— Vous allez être si isolé !

— Je n’ai pas le loisir de penser à cela, dis-je ; vous savez que je suis toujours avec lui, tout le temps qu’on me le permet, et que je serais avec lui toute la journée, si je le pouvais ; et quand je m’éloigne de lui, vous le savez, mes pensées sont avec lui. »

La terrible situation où se trouvait Magwitch était si effrayante pour tous deux que nous ne pouvions en parler plus clairement.

« Mon cher ami, dit Herbert, que la perspective de notre séparation, car elle est très-proche, soit mon excuse pour vous tourmenter sur vous-même. Avez-vous pensé à votre avenir ?

— Non, car j’ai eu peur de penser à n’importe quel avenir.

— Mais il ne faut pas négliger le vôtre. En vérité, mon cher Haendel, il ne faut pas le négliger. Je désirerais vous voir y songer dès à présent, faites-le, je vous en prie… si vous avez un peu d’amitié pour moi.

— Je le ferai, dis-je.

— Dans cette nouvelle succursale de notre maison, Haendel, il nous faut un… »

Je vis que sa délicatesse lui faisait éviter le mot propre : aussi je lui dis :

« Un commis ?

— Un commis, et j’espère qu’il n’est pas impossible qu’il devienne un jour (comme l’est devenu un commis de votre connaissance), un associé. Allons ! Haendel, en un mot, mon cher ami, voulez-vous venir avec moi ? »

Il y avait quelque chose de délicieusement cordial et d’engageant dans la manière avec laquelle, après avoir dit : « Allons ! Haendel, » comme si c’était le grave commencement d’un exorde de mauvaise augure, il avait abandonné ce ton, étendu son honnête main, et parlé comme un écolier.

« Clara et moi nous avons parlé et reparlé de tout cela, continua Herbert, et la chère petite créature m’a encore prié ce soir, avec des larmes dans les yeux, de vous dire que si vous vouliez venir avec nous, quand nous partirons ensemble, elle ferait son possible pour vous rendre heureux et pour convaincre l’ami de son mari qu’il est aussi son ami. Nous serions si contents, Haendel !… »

Je la remerciai de tout mon cœur, et lui aussi ; mais je dis que je n’étais pas encore certain de pouvoir me joindre à eux, comme il me l’offrait si généreusement. D’abord, mon esprit était trop occupé pour pouvoir bien examiner ce projet. En second lieu, oui, en second lieu, il y avait quelque chose d’hésitant dans ma pensée, et qu’on verra à la fin de ce récit.

« Mais si vous pensez pouvoir, Herbert, sans préjudice pour vos affaires, laisser la question pendante encore quelque temps…

— Tout le temps que vous voudrez, s’écria Herbert, six mois… un an !

— Pas aussi longtemps que cela, dis-je, deux ou trois mois au plus. »

Herbert fut très-enchanté quand nous échangeâmes une poignée de mains sur cet arrangement ; il dit qu’il avait maintenant le courage de m’apprendre qu’il croyait être obligé de partir à la fin de la semaine.

« Et Clara ? dis-je.

— La chère petite créature, répondit Herbert, restera religieusement près de son père tant qu’il vivra ; mais il ne vivra pas longtemps ; Mrs Wimple m’a confié que certainement il est en train de s’en aller.

— Sans vouloir dire une chose dure, dis-je, il ne peut mieux faire que de s’en aller.

— Je suis obligé d’en convenir, dit Herbert. Alors, je reviendrai chercher la chère petite créature, et, la chère petite créature et moi, nous nous rendrons tranquillement à l’église la plus proche. Rappelez-vous que la chère petite ne vient d’aucune famille, mon cher Haendel ; qu’elle n’a jamais regardé dans le livre rouge, et n’a aucune notion de ce qu’était son grand-père. Quelle chance pour le fils de ma mère ! »

Le samedi de cette même semaine, je dis adieu à Herbert. Il était rempli de brillantes espérances, mais triste et chagrin de me quitter, lorsqu’il prit place dans une des voitures du service des ports. J’entrai dans une taverne pour écrire un petit mot à Clara, lui disant qu’il était parti en lui envoyant son amour et toutes ses tendresses, et je me rendis ensuite à mon logis solitaire, si je puis parler ainsi, car ce n’était pas un chez moi, et je n’avais de chez moi nulle part.

Sur l’escalier, je rencontrai Wemmick, qui redescendait après avoir cogné inutilement avec le dos de son index à ma porte. Je ne l’avais pas vu seul depuis notre désastreuse tentative de fuite, et il était venu dans sa capacité personnelle et privée, me donner quelques mots d’explication au sujet de cette absence prolongée.

« Feu Compeyson, dit Wemmick, avait petit à petit deviné plus de la moitié de la vérité de l’affaire, maintenant accomplie, et c’est d’après les bavardages de quelques-uns de ces gens dans l’embarras (il y a toujours quelques-uns de ces gens dans l’embarras) que j’ai appris ce que je sais. Je tenais mes oreilles ouvertes, tout en faisant semblant de les tenir fermées, jusqu’à ce que j’eusse entendu dire qu’il était absent, et je pensais que c’était le meilleur moment pour faire votre tentative. Je commence seulement à soupçonner maintenant que c’était une partie de sa politique, en homme très-adroit qu’il était, de tromper habituellement ses propres agents. Vous ne me blâmez pas, j’espère, monsieur Pip ; j’ai essayé de vous servir, et de tout mon cœur.

— Je suis aussi certain de cela, Wemmick, que vous pouvez l’être, et je vous remercie bien vivement de tout l’intérêt et de toute l’amitié que vous me portez.

— Je vous remercie, je vous remercie beaucoup. C’est une mauvaise besogne, dit Wemmick en se grattant la tête, et je vous assure que je n’avais pas été joué ainsi depuis longtemps. Ce que je regrette surtout, c’est le sacrifice de tant de valeurs portatives, mon Dieu !

— Eh moi, Wemmick, je pense au pauvre possesseur de ces valeurs.

— Oui, c’est sûr, dit Wemmick. Sans doute, rien ne peut vous empêcher de le regretter, et je mettrais un billet de cinq livres de ma poche pour le tirer de là. Mais ce que je vois, c’est ceci : feu Compeyson avait été prévenu d’avance de son retour, et il était si bien résolu à le livrer, que je ne pense pas qu’on eût pu le sauver. Cependant les valeurs portatives auraient certainement pu être sauvées. Voilà la différence entre les valeurs et leur possesseur, ne voyez-vous pas ? »

J’invitai Wemmick à monter et à prendre un verre de grog avant de partir pour Walworth. Il accepta l’invitation, et, en buvant le peu que contenait son verre, il me dit, sans aucun préambule, et après avoir paru quelque peu embarrassé :

« Que pensez-vous de mon intention de prendre un congé lundi, monsieur Pip ?

— Mais je suppose que vous n’avez rien fait de semblable durant les douze mois qui viennent de s’écouler.

— Les douze ans plutôt, dit Wemmick. Oui, je vais prendre un jour de congé ; plus que cela, je vais faire une promenade ; plus que cela, je vais vous demander de faire une promenade avec moi. »

J’allais m’excuser, comme n’étant qu’un bien pauvre compagnon, quand Wemmick me prévint.

« Je connais vos engagements, dit-il, et je sais que vous êtes rebattu de ces sortes de choses, monsieur Pip ; mais, si vous pouviez m’obliger, je le considèrerais comme une grande bonté de votre part. Ça n’est pas une longue promenade, et c’est une promenade matinale. Cela vous prendrait, par exemple (en comptant le déjeuner, après la promenade), de huit heures à midi. Ne pourriez-vous pas trouver moyen d’arranger cela ? »

Il avait tant fait pour moi à différentes reprises, que c’était en vérité bien peu de chose à faire en échange pour lui être agréable. Je lui dis que j’arrangerais cela, que j’irais ; et il fut si enchanté de mon consentement, que moi-même j’en fus satisfait. À sa demande, je convins d’aller le prendre à Walworth le lundi à huit heures et demie du matin, et nous nous séparâmes.

Exact au rendez-vous, je sonnai à la porte du château le lundi matin, et je fus reçu par Wemmick lui-même qui me sembla avoir l’air plus pincé que de coutume et avoir sur la tête un chapeau plus luisant. À l’intérieur, on avait préparé deux verres de lait au rhum et deux biscuits. Le père devait être sorti dès le matin, car en jetant un coup d’œil dans sa chambre, je remarquai qu’elle était vide.

Après nous être réconfortés avec le lait au rhum et les biscuits, et quand nous fûmes prêts à sortir pour nous promener, avec cette bienfaisante préparation dans l’estomac, je fus extrêmement surpris de voir Wemmick prendre une ligne à pécher et la mettre sur son épaule.

« Mais nous n’allons pas pécher ? dis-je.

— Non, répondit Wemmick ; mais j’aime à marcher avec une ligne. »

Je trouvai cela singulier ; cependant je ne dis rien et nous partîmes dans la direction de Camberwell Green ; et, quand nous y arrivâmes, Wemmick me dit tout à coup :

« Ah ! voici l’église. »

Il n’y avait rien de très-surprenant à cela ; mais cependant je fus quelque peu étonné quand il me dit, comme animé d’une idée lumineuse :

« Entrons ! »

Nous entrâmes, Wemmick laissa sa ligne sous le porche et regarda autour de lui. En même temps Wemmick plongeait dans les poches de son habit et en tira quelque chose de plié dans du papier.

« Ah ! dit-il, voici une couple de paires de gants, mettons-les ! »

Comme les gants étaient des gants de peau blancs, et comme la bouche de Wemmick avait atteint sa plus grande largeur, je commençai à avoir de forts soupçons. Ils se changèrent en certitude, quand je vis son père entrer par une porte de côté, escortant une dame.

« Ah ! dit Wemmick, voici miss Skiffins ! Si nous faisions une noce ? »

Cette discrète demoiselle était vêtue comme de coutume, excepté qu’elle était présentement occupée à substituer une paire de gants blancs à ses gants verts. Le vieux était également occupé à faire un semblable sacrifice devant l’autel de l’hyménée. Le vieux gentleman cependant éprouvait tant de difficultés à mettre ses gants, que Wemmick dut lui faire appuyer le dos contre un des piliers, puis passer lui-même derrière le pilier et les tirer pendant que, de mon côté, je tenais le vieux gentleman par la taille, afin qu’il présentât une résistance sûre et égale. Au moyen de ce plan ingénieux, ses gants furent mis dans la perfection.

Le bedeau et le prêtre parurent. On nous rangea en ordre devant la fatale balustrade. Fidèle à son idée de paraître faire tout cela sans préparatifs, j’entendis Wemmick se dire à lui-même, en prenant quelque chose dans la poche de son gilet, avant le commencement du service :

« Ah ! voici un anneau. »

J’assistais le fiancé en qualité de témoin ou de garçon d’honneur, tandis qu’une petite ouvreuse de bancs faisait semblant d’être l’amie de cœur de miss Skiffins. La responsabilité de conduire la demoiselle à l’autel était échue au vieux, ce qui amena le ministre officiant à être involontairement scandalisé. Voici ce qui arriva quand le ministre dit :

« Qui donne cette femme en mariage à cet homme ? »

Le vieux gentleman, ne sachant pas le moins du monde à quel point de la cérémonie nous étions arrivés, continua à répéter d’un air aimable et rayonnant les dix commandements, sur quoi le clergyman répéta :

« Qui donne cette femme en mariage à cet homme ? »

Le vieux gentleman n’ayant pas la moindre idée de ce qu’on lui demandait, le jeune marié s’écria de sa voix ordinaire :

« Allons, vieux père, vous savez… qui donne ? »

À quoi le vieux répliqua avec une grande volubilité, avant de répondre que c’était lui qui donnait :

« Très-bien ! John, très-bien ! mon garçon. »

Le ministre fit alors une pause de si mauvais augure, que je me demandai si nous serions complètement mariés ce jour-là.

Le mariage fut consommé cependant, et quand nous sortîmes de l’église, Wemmick ouvrit le couvercle des fonts baptismaux, y déposa ses gants blancs et le referma. Mrs Wemmick, plus prévoyante, mit ses gants blancs dans sa poche et remit ses verts.

« Maintenant, monsieur Pip, dit Wemmick en plaçant triomphalement sa ligne à pécher sur son épaule à la sortie de l’église, dites-moi si quelqu’un supposerait en nous voyant que c’est une noce. »

On avait commandé à déjeuner à une jolie petite taverne, à un mille ou deux sur le coteau, au-delà de la prairie, et il y avait une table de jeu dans la chambre, pour le cas où nous aurions voulu nous délasser l’esprit après la solennité. Il était amusant de voir que Mrs Wemmick ne repoussait plus le bras de Wemmick quand il entourait sa taille ; elle se tenait sur une chaise adossée contre la muraille, comme un violoncelle dans sa caisse, et se soumettait à se laisser embrasser comme aurait pu le faire ce mélodieux instrument.

Nous eûmes un excellent déjeuner, et toutes les fois que quelqu’un refusait quelque chose à table, Wemmick disait :

« C’est fourni par le contrat, vous savez, il ne faut pas vous effrayer. »

Je bus au nouveau couple, au vieux, au château ; je saluai la mariée, et je me rendis en un mot aussi agréable qu’il me fût possible.

Wemmick me conduisit jusqu’à la porte, et je lui serrai la main en lui souhaitant beaucoup de bonheur.

« Merci ! dit Wemmick en se frottant les mains. Elle sait si bien élever les poules ! vous n’en avez pas idée. Nous vous enverrons des œufs, et vous en jugerez par vous-même. Dites donc, monsieur Pip, dit-il en me rappelant et en me parlant à voix basse, ceci est tout à fait un de mes sentiments de Walworth, je vous prie de le croire.

« Je comprends, dis-je, il ne faut pas en parler dans la Petite Bretagne. »

Wemmick fit un signe de tête.

« Après ce que vous avez laissé échapper l’autre jour, j’aime autant que M. Jaggers ne le sache pas. Il pourrait croire que mon cerveau se dérange, ou quelque chose de la sorte. »


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