Les Garibaldiens/15

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 223-235).


XV

un roi qui s’en va


Rade de Naples, 13 août,

Me voici encore devant Naples à bord du Pausilippe ; mais, entre la date de cette lettre et celle de la précédente, j’ai été à Marseille, où je suis resté six jours.

J’avais compté d’abord y acheter des carabines de réforme du gouvernement ; mais, au moment où l’affaire allait se conclure, une intervention officielle l’a fait manquer. J’ai donc été obligé de m’adresser à mon ami Zaoué, et j’ai eu, pour quatre-vingt-onze mille francs, mille fusils rayés et cinq cent cinquante carabines.

De son côté, Rognetta est parti pour Liége avec sept mille francs.

J’ai souscrit à Zaoué une lettre de change de quarante mille francs, payable à Messine, et, comme le Pausilippe, qui partait le jeudi 9 et qui faisait la côte, ne voulait pas recevoir mon chargement d’armes, je me suis embarqué seul. Les armes doivent me suivre, peut-être me précéder à Messine, sur le bateau direct,

Hier, en rade de Civita-Vecchia, deux bâtiments des messageries présentaient un singulier spectacle.

Le Quirinal, c’est-à-dire le bateau qui venait de Naples, emportait Filangieri, le duc de Sangro, le prince Zurlo, Vicenzo Zurlo, grand ami du prince d’Aquila, le réactionnaire sicilien Sabona, le marquis Tommasi (ne pas confondre avec le docteur Tommasi), le prince de Centola Doria, le duc de San-Cesario, et enfin madame Tadolini.

Le Pausilippe, c’est-à-dire le bateau qui allait à Naples, apportait, en même temps que moi, Luigi Mezzacapo, général piémontais ; Francesco Materazzi, colonel piémontais ; le docteur Tommasi (ne pas confondre avec le marquis Tommasi), le chevalier Andrea Aquaviva, le chevalier Capecelatro, Giuseppe Rotoli, ex-ministre du gouvernement sicilien, et enfin l’historien et romancier La Cecilia.

Cette fuite et ce retour étaient occasionnés par le bruit qui s’était répandu du débarquement de Garibaldi en Calabre.

Parlons d’abord des fugitifs.

À Naples, on fuit par catégories.

Le 28 juin, les bas coquins, les sbires, les assassins ouvrent la marche. On en tue seize ou dix-sept et l’on interne les autres à Caprée.

Puis viennent les hauts coquins :

Aïossa, le ministre de la police, que le dégoût public a exilé de Paris, la ville des bons estomacs politiques cependant ; Merenda, l’embrigadeur des sanfédistes ; Maniscalco, le Torquemada de la Sicile ; enfin Campagna, le tortureur du Calabrais Agésilas Milano, à qui la question arrachait des cris qui étaient entendus de l’ambassade de Russie, mais ne pouvaient arracher un aveu.

Hier, c’était ce qu’en politique on appelle les honnêtes gens, mais ce que j’appellerai, moi, les gens fatals.

Nunziante, fils du général qui a fait fusiller Murat, est aujourd’hui forcé d’abandonner les mines de soufre de Vulcano et son beau palais tout neuf de Santa-Maria-di-Capella. Il est vrai qu’en partant il a, par une lettre dans laquelle il se pose en patriote persécuté, lancé sa flèche au ministre de la guerre : Filangieri, homme de premier ordre, quoi que l’on en pense ou quoi que l’on en dise, fils du fameux publiciste Gaetano Filangieri.

Après les massacres de 99, que nous avons déjà écrits pour la France et que nous récrirons pour Naples, Gaetano Filangieri et son frère vinrent à Paris et se présentèrent au premier consul Bonaparte, qui les fit entrer gratis au Prytanée. Gaetano était capitaine à Austerlitz, chef de bataillon dans l’armée de Murat en Espagne, blessé au Panaro, fait général et décoré par Murat.

En 1821, son étoile pâlit ; le nuage du doute passe sur elle. Les officiers de la garde alors sous ses ordres refusent de se battre contre les Autrichiens ; il ne fait pas fusiller les officiers. Disgracié jusqu’en 1830, il rentre alors en faveur, essaye de reconstituer un ministère libéral et de faire un roi patriote ; il échoue. C’était la première année du règne de Ferdinand II ; il est joué par le roi Bomba, ce tigre-renard, type de la finesse et de la férocité ; il se retire tout en conservant la direction du génie et de l’artillerie, passe à travers 1848 en louvoyant, se jette dans la réaction par jalousie contre Pepe, envoyé à sa place en Lombardie.

Après le 15 mai 1848, jour de la réaction à Paris, à Vienne et à Naples, il prend franchement parti pour la réaction, à laquelle il reste fidèle. Il commande le corps d’armée chargé de reprendre Messine, la bombarde avec cette même artillerie qu’il a organisée, mérite à son roi le surnom de Bomba, reconquiert l’année Suivante la Sicile, en devient vice-roi, et occupe ce poste jusqu’en 1855, où le prince de Castelcicala, dans l’appartement duquel j’ai écrit la conquête de Garibaldi, le remplace.

Rappelons en passant que le prince de Castelcicala, brave soldat qu’une blessure reçue à Waterloo force de porter une calotte d’argent sur le haut de la tête, est fils de l’inquisiteur de 1799.

Ministre sous François, Filangieri mécontente tous les partis et s’illustre, ministériellement parlant, par son fameux décret sur les immondices déposées devant le théâtre Saint-Charles. Enfin, il donne sa démission à propos, prétend-il, d’une constitution présentée au roi au commencement de l’année, qu’il porte sur lui comme un sauf-conduit, qu’il nous a montrée et qu’il dit être la même que le roi lui a jetée au nez en s’écriant :

— Plutôt mourir !

Le roi a depuis donné une constitution et il n’en est pas encore mort ; mais, à la vérité, il en est bien malade.

Bon voyage, messieurs ! nous vous félicitons sur votre prudence : Garibaldi a couché avant-hier à Reggio ; hier, vous avez quitté Naples.

Naples, au milieu de tout cela, est fort agité, comme vous le pensez bien.

Il y a quatre partis à Naples.

Le grand parti, celui de l’annexion par Garibaldi.

Un parti moindre, celui de l’annexion par Cavour.

Un parti moindre encore, le parti du prince Napoléon.

Enfin, un parti imperceptible que l’on ne voit qu’au microscope solaire, le parti de François II.

Celui-là cependant s’agite fort pour qu’on croie qu’il existe. Il fait aller et venir les soldats du cap Misène à Salerne ; il fait acheter des revolvers à Marseille par M. Miccio ; il fait parvenir au comte d’Aquila, sous couvert de parfumerie et de quincaillerie, des caisses d’armes ; il fait acheter des képis pareils à ceux de la garde civique, pour mêler, à un instant donné, ses sbires de Sicile à la milice nationale.

On le regarde faire et on rit.

Les yeux sont fixés sur Garibaldi, cet autre colosse de Rhodes qui a déjà un pied sur le Vésuve, d’autre sur le Pausilippe, et entre les jambes duquel passent tous les bâtiments, qu’ils viennent de Rome ou de Messine.

On dit les plus étranges choses sur lui. On le sait capable de tout. Naples est convaincu qu’il y a huit jours il était dans le port à bord de l’Adélaïde, qu’il a eu une entrevue avec Villamarina, et qu’il est resté six heures en conférence avec lui.

Je crois la nouvelle fausse. S’il était venu dans le port il y a huit jours, il fût descendu à terre, et, depuis huit jours, il n’y aurait plus de roi de Naples.

On l’attend pour faire évanouir ce dernier fantôme de la royauté bourbonnienne.

Voilà où j’en suis des nouvelles, à neuf heures et demie du matin ; mais j’attends des amis qui habitent Naples, et, sous leur dictée, j’achèverai cette lettre.


Garibaldi n’est nullement débarqué de sa personne, comme disent les faiseurs de bulletins ; mais il a envoyé son colonel des guides, Misori, pour éclairer la route. Vous savez, ce beau et brave Misori qui lui a sauvé la vie à Milazzo.

Misori s’est embarqué au Phare ; il a traversé le détroit et a débarqué entre Scylla et Villa-San-Giovanni, avec cent cinquante-trois hommes. Il s’est jeté aussitôt dans les montagnes.

La nouvelle du débarquement a été portée au roi par le ministre de la guerre Pianelli, auquel l’avait transmise le télégraphe de Reggio. Déjà François II en avait été instruit lui-même par une dépêche télégraphique directe.

Le jeune roi, bien qu’il n’eût point perdu son calme, se montrait fort étonné de la nouvelle. Il avait, disait-il, reçu de la France et du Piémont l’assurance que Garibaldi ne passerait pas le détroit, et c’est parce qu’il avait eu confiance en ces promesses, qu’il avait déjà consenti, ou à peu près, à l’abandon de la Sicile.

Il fit mander en toute hâte M. Brenier, lequel déclina la responsabilité des promesses faites au roi, promesses qui n’étaient pas, dit-il, à sa connaissance.

François II réfléchit un instant ; puis, s’adressant à M. Brenier :

— Donnez-moi un conseil, lui dit-il.

— Sire, répondit M. Brenier, puisque le roi me fait l’honneur de me demander mon avis, je lui dirai qu’à sa place, je me mettrais à la tête de mon armée, et que je marcherais contre Garibaldi, confiant la province de Salerne au général Pianelli et la ville de Naples à la garde nationale. La présence de Votre Majesté en Calabre empêcherait la défection de l’armée et l’encouragerait à se battre. En cas de défaite, la ville de Naples serait épargnée, et le roi partirait pour Trieste ou pour Vienne, abandonnant à la reconnaissance du peuple napolitain la dernière page de son histoire.

Le roi demeura un instant pensif.

— Après le premier succès, dit-il, je ferai ce que vous me conseillez ; mais il me faut un succès d’abord.

Quant aux ministres, excepté Pianelli, ils apprirent la nouvelle du débarquement, comme tout le monde, par la voix publique.

Ils étaient réunis en conseil. Liborio Romano prit le premier la parole et dit :

— Comme les circonstances sont graves, et ne peuvent que le devenir encore davantage, nous devons, en notre qualité de ministres responsables, demander au roi d’être consultés et entendus sur tout ce qui concerne la guerre.

Le président Spinelli fut chargé de transmettre immédiatement cette opinion au roi.

Il se rendit au palais, et exposa à François II l’objet de sa mission.

— Dites à MM. les ministres, répliqua le roi, que la constitution de 1848 me donne le droit de faire la paix et la guerre, et que je maintiendrai mon droit,

Sur cette réponse, Romano proposa de donner sa démission ; de Martino et Garofalo se réunirent à lui ; Spinelli, Lanzilli et Pianelli furent d’un avis contraire.

Alors Romano proposa de rédiger une adresse pour demander au roi de ne pas permettre que Naples et ses environs devinssent, en aucun cas, le théâtre de la guerre.

Romano fut autorisé à faire le projet d’adresse ; toutefois, ses collègues lui déclarèrent qu’ils ne pouvaient se prononcer qu’après en avoir pris lecture, la forme étant d’une grande importance dans les actes de ce genre.

— Si vous ne voulez pas signer l’adresse, reprit Romano, je la signerai seul, je la porterai seul au palais, et seul je la remettrai entre les mains du roi.

Tel est à peu près l’historique de ce qui se passa dans la journée du 12.

Le matin du même jour, on avait donné l’ordre de compléter l’envoi de trente mille hommes en Calabre.

Tous les négociants ont embarqué leurs effets et leur argent sur les bâtiments du port, en payant des primes d’assurance d’un et demi pour mille.


Le général de Benedictis, père du capitaine du génie qui a passé le premier à Garibaldi, a envoyé une dépêche de Giulia-Nova, disant qu’ayant été averti, par le télégraphe de Brindisi, qu’une flotte italienne côtoie le littoral des Pouilles et s’avance vers les Abruzzes, il a changé ses dispositions stratégiques en portant ses troupes à Pescara et en formant son quartier général à Giulia-Nova.

Une autre dépêche d’hier, datée de Palma et signée du général Melendez, annonce que la croisière napolitaine, commandée par Salazar, se tenant entre Villa-San-Giovanni et Reggio, a empêché cinquante barques chargées de troupes de sortir du Phare. Il ajoute que, si on lui garantissait deux nuits sans débarquement, il pourrait, avec ses forces, détruire les garibaldiens débarqués et les bandes calabraises qui augmentent dans cette proportion : hier, deux cents ; aujourd’hui, deux mille. « Dans la nuit dernière, ajoute-t-il, elles ont mangé quarante-trois moutons. »

Une troisième dépêche du commandant du bateau marchand le Vésuve, au service du gouvernement napolitain, remorqueur de deux gros navires chargés de charbon pour la citadelle de Messine, annonce qu’il a été obligé de tirer trois coups de canon sur une flottille débarquée, se dirigeant vers les côtes de Calabre, et de se frayer ainsi un passage.

J’oubliais de vous dire que le général Bartolo Marra, ayant publié un ordre du jour dans lequel il a exprimé son chagrin de commander ces mêmes soldats qu’il avait commandés à Palerme, et qui s’y étaient conduits en brigands plutôt qu’en soldats, a été arrêté par ordre du roi et conduit au fort Saint-Elme, où il est encore à cette heure.

Le général Bartolo Marra commandait une division en Calabre.

La batterie appartenant aux Bavarois, qui n’ont pas été dissous malgré l’article X de la Constitution, est casernée depuis hier aux portes de la ville, dans le quartier des Granili, ce qui augmente l’alarme.

Les cinq mille hommes composant la légion étrangère sont encore à Nocera.

Les élections devaient se faire dimanche 19, tempo permettendo ; mais il est probable que la révolution se fera d’ici à samedi et que Garibaldi amènera lui-même les électeurs.

En attendant, deux conseils électoraux sont formés, l’un au palais Calabritto, présidé par Pietro Leopardi, l’autre au Vico delle Campane à Toledo, présidé par le célèbre naturaliste Orionzo Costa.

Ces deux comités ont présenté des listes presque identiques de candidats unitaires. Celle de Costa est la plus avancée.

Les mêmes comités ont ouvert les correspondances les plus actives, ont envoyé des commissaires pour organiser des comités en province et font jouer le télégraphe.

Le gouvernement a abandonné la partie électorale et a annoncé, avant-hier, 11 août, aux intendants, qu’il n’avait pas de candidats à patronner.

Le roi est très-effrayé des deux comités, surtout de celui de Costa, qu’il traite de comité garibaldien. Hier, il est sorti, après vingt jours de reclusion, mais il n’a fait que traverser et retraverser Chiaïa au pas de course.

C’est probablement sa dernière promenade !

Nous partons ce soir pour Messine.