Les Garibaldiens/10

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 161-182).


X

santo-meli


Villafrati, 23 juin.

Comme le campieri du marquis de San-Marco achevait de nous raconter cette histoire, on apporta au comte Tasca le journal officiel de Sicile du 22 et du 23. Il garda le numéro le plus récent et me passa l’autre.

Je l’ouvris machinalement, — j’ai une médiocre attraction pour les journaux officiels, — et je le parcourais plus machinalement encore lorsque mes yeux s’arrêtèrent sur mon nom.

En France, à peu près sûr que j’allais lire une chose désagréable, j’eusse jeté loin de moi le journal.

En Sicile, je lus.

Voici le fait-Palerme qui me concernait :

« Nel nostro consiglio civico vien di esser fatta mozione al celebratissimo romanziero Alessandro Dumas. Tal voto d’un uomo che per le sue opere è certamente decoro della Francia, et il quale in oggi trovasi in Sicilia, dove raccoglio i particolari della nostra guerra contro i Borboni, anche della gran’causa dell’Italia, vien di esser accolto all’unanimiti del consiglio. »

La motion avait été faite et avait passé le lendemain de mon départ.

C’était une délicatesse ajoutée à une faveur.

J’écrivis à la municipalité de Palerme pour la remercier.

Après ce fait, qui m’est personnel, venaient les faits suivants :

« Notre préteur, le duc de la Verdura, en continuation des détails donnés par lui sur les cadavres retrouvés dans les ruines, fait connaître que, dans la journée du 18, deux, et, dans celle du 19, huit cadavres ont encore été déterrés. Tandis qu’on travaille opiniâtrement à rendre à la ville son ancienne splendeur, les horribles scènes qui se révèlent aux yeux du peuple enflamment de plus en plus la haine contre les Bourbons. »


« On nous mande de Messine, en date du 12 juin :

« Les garnisons royales de Trapani, de Termini, d’Agosta, de Girgenti, de Catane et une partie de celle de Palerme, sont arrivées à Messine, qui renferme, en outre, une grande quantité d’infirmes, de blessés, de sbires, d’agents de police et d’employés civils, Il y a aujourd’hui quinze mille hommes au moins, tant soldats qu’auxiliaires du gouvernement. »


« Au nom du peuple de Messine, cette proclamation à été distribuée aux troupes royales :

« Napolitains !

» Vous êtes les fils de l’Italie ; l’Italie, c’est la terre qui s’étend du mont Cenis aux eaux de la Sicile, aujourd’hui rouges de sang.

» Soulevez-vous donc au nom de l’Italie, au nom de la liberté.

» Les preux de Varèse et de Come sont avec vous, et vous combattez contre eux ! Dieu a dit à Caïn : Homme maudit ! qu’as-tu fait de ton frère ?

» L’Italie vous dit : Frères maudits ! qu’avez-vous fait de vos frères ?

» Toute goutte de sang répandue en Sicile est une malédiction sur votre tête, sur la tête de vos fils et sur celle des fils de vos fils !

» Napolitains ! l’Italie vous pardonne ; mais soulevez-vous avec le feu de vos volcans contre ceux qui ne veulent pas d’Italie. »


25 juin.

Ce matin, nous apprenons que la diligence a été arrêtée, à deux milles d’ici, par vingt hommes armés ; quatre voyageurs qu’elle renfermait ont été dévalisés.


25 juin, onze heures du soir.

Pour la première fois de ma vie, à cette heure de la nuit où l’on repasse dans son esprit les événements de la journée, j’éprouve quelque chose qui ressemble à un remords. Voici ce qui s’est passé ; l’histoire finira, selon toute probabilité, tragiquement :

Ce matin, j’étais près du lit de Turr ; la fenêtre était ouverte pour laisser entrer les rayons du soleil toujours si doux à l’œil d’un malade, en même temps que la porte était entre-bâillée pour établir un courant d’air. J’entendis le pas de plusieurs chevaux, je levai la tête.

Le bruit était causé par une troupe de sept hommes à cheval, armés de fusils et de pistolets ; les deux derniers cavaliers étaient montés sur le même cheval.

En tête de la troupe marchait un homme qui semblait en être le chef ; il portait sur la tête un kép napolitain à quatre galons, indication du grade de capitaine, et, à son côté, un sabre militaire à dragonne et à gland d’argent.

Rien de tout cela n’eût attiré mon attention ; mais ce qui me préoccupa, c’est une demi-douzaine de poules, se débattant à l’arçon de la selle de l’un des cavaliers.

— Pardieu ! dis-je à Turr, voilà un gaillard qui ne mourra pas de faim !

Turr se souleva, jeta un coup d’œil sur les derniers hommes de la troupe que l’inclinaison du terrain dérobait rapidement à nos yeux, et retomba sur son lit sans rien dire.

— Quels sont ces hommes ? lui demandai-je.

— Quelques guerrillas de La Masa, probablement, me répondit-il.

Puis, au bout d’un instant, s’adressant à moi :

— Regarde donc où ils vont, ajouta-t-il.

Je me levai et j’allai à la fenêtre.

— Ils ont l’air de vouloir sortir du village et de se diriger vers Palerme.

En ce moment, le major Spangaro entra.

— Major, dit Turr, voyez donc quels sont ces hommes qui viennent de passer.

— Oh ! dis-je, ils sont déjà loin ; on les aperçoit de l’autre côté des maisons du village.

— Général, dit un des jeunes officiers qui gardent Turr, voulez-vous que je monte à cheval et que je vous amène leur chef ?

— Prenez quatre hommes et amenez toute la troupe ; entendez-vous, Carbone ?

— Oh ! c’est inutile, dit le jeune officier ; à quoi bon déranger quatre hommes pour cela ? J’irai seul.

Il descendit, sauta sur un cheval, et, à poil nu, courut à la poursuite des sept hommes.

Turr se mit à causer avec le major.

J’allai au balcon et suivis des yeux le jeune officier.

En moins de dix minutes, il eut rejoint la petite troupe, qui cheminait au pas.

Plusieurs fois le chef avait tourné la tête ; mais, voyant venir un seul homme, il n’avait pas cru devoir s’inquiéter.

D’où j’étais, je pouvais suivre les moindres détails de la scène et, par la pantomime, deviner ce qui se passait, trop loin que j’étais pour entendre.

— Eh bien, me demanda Turr, les vois-tu d’ici !

— Parfaitement.

— Que se passe-t-il ?

— Rien encore ; ils paraissent causer assez amiablement… Ah ! le chef met pied à terre et porte la main à son fusil ; Carbone tire son revolver et le lui appuie sur la poitrine.

— Vite ! cria Turr, quatre hommes an secours de Carbone.

— Inutile ! le chef remonte à cheval et obéit ; les sept hommes marchent devant Carbone, qui tient toujours son revolver à la main.

— Les ramène-t-il ?

— Oui.

En effet, au bout de cinq minutes, la tête de la petite colonne apparaissait à l’entrée de la rue et s’acheminait vers la maison du général.

Dix minutes après, elle s’arrêtait à la porte.

— Dis à Carbone de monter seul, me dit Turr, mais qu’avant de monter, il recommande ces gaillards-là à ses camarades.

Je criai à Carbone de monter seul ; quant à recommander les sept hommes à cheval aux garibaldiens, c’était inutile : ceux-ci avaient déjà formé autour des prisonniers un cercle infranchissable.

— Eh bien, dit Turr au jeune officier qui se rendait à ses ordres, il paraît qu’il y a eu du tirage ?

— Oui, général ; mais, comme vous le voyez, tout a fini mieux que je ne m’y attendais.

— Comment cela s’est-il passé ? N’omettez aucun détail ; avant de voir leur chef, je veux savoir à quoi m’en tenir sur lui.

— Général, je les ai rejoints à quinze cents pas d’ici, à peu près, et, m’apercevant seulement alors que je m’étais chargé d’une besogne plus difficile que je ne l’avais cru, je m’adressai poliment au chef.

— Vous avez raison, dit Turr en riant, il faut toujours parler poliment, Carbone ; et que lui avez-vous dit avec politesse ?

— Je lui ai dit : « Seigneur capitaine, le général m’envoie vous demander où vous allez. — Je vais à Palerme, m’a-t-il répondu. Alors, cela tombe à merveille ; le général a des dépêches et une certaine somme d’argent à envoyer à Palerme, et il voudrait vous en charger. — Moi ? — Oui, vous ; il vous prie donc de le venir trouver, afin qu’il vous remette les lettres et l’argent. — J’en suis fâché, répondit le chef, mais je n’ai pas le temps. — En ce cas, c’est autre chose, il ne vous prie pas, il vous ordonne. — De quel droit ? — De son droit comme votre supérieur. Si vous êtes officier, ainsi que l’indiquent votre képi et votre sabre, vous devez obéir ; si vous n’êtes pas officier, comme vous n’avez le droit de porter ni ce képi ni ce sabre, je vous arrête. » Alors, continua Carbone, il fit un mouvement pour mettre pied à terre et armer son fusil ; je tirai mon revolver et le lui appliquai contre le front en lui disant : « Si vous ne me suivez pas, je vous tue ! » Il s’est décidé, et le voilà.

— C’est bien, dit Turr, faites le monter.

Je voulais sortir.

— Reste, me dit Turr ; c’est probablement quelque bandit ; il n’y a pas de mal à ce que tu voies ce qui va se passer : d’ailleurs, tu as le droit d’être là, c’est toi qui l’as fait arrêter.

— Oh ! un instant, pour cela, je m’en défends !

— Mais tu restes ?

— Oui.

La porte s’ouvrit ; un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, blond, à l’œil bleu, bien pris dans sa taille moyenne, entra avec un air remarquable l’assurance ; mais, en apercevant Turr couché sur un canapé, il s’arrêta court et pâlit visiblement.

Turr, de son côté, fixa sur lui son œil loyal et ferme ; mais il ne laissa échapper aucun signe d’étonnement ; ses moustaches seulement se hérissèrent.

— Ah ! dit Turr, c’est toi !

— Pardon, mon général, répondit le prisonnier, mais je ne vous connais pas !

— Eh bien, je te connais, moi ! Essaye donc de marcher sans boiter.

— Je ne saurais, général, je suis blessé à la jambe.

— Oui, d’une balle au-dessus du genou ; mais ce n’est pas en face de l’ennemi que lu as reçu cette blessure.

— Général…

— C’est en essayant de voler la caisse de Santa-Margarita. Allons, je te connais, tu es Santo-Meli. Je t’ai déjà eu entre les mains à Rena, et tu serais fusillé à cette heure, si nous n’avions pas été obligés de marcher sur Parco sans perdre une minute. Je t’ai consigné alors à Santa-Anna, qui t’a mal gardé ; mais, cette fois, je ne te consignerai à personne, et tu seras mieux gardé, je t’en réponds !

Puis, se retournant vers le major Spangaro :

— Major, demain vous réunirez un conseil de guerre dont vous serez président. — Désarmez cet homme-là, vous autres, et conduisez-le en prison.

Un officier s’avança, prit le sabre du prisonnier, tandis que deux soldats se plaçant, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, le faisaient sortir de la chambre et le conduisaient en prison.

— Diable ! mon cher, dis-je à Turr, tu y vas lestement.

— C’est comme cela qu’il faut procéder dans les temps où nous sommes, avec les voleurs, les assassins et les incendiaires.

— Es-tu sûr, au bout du compte, que cet homme soit tout ce que tu dis ?

— Oui, puisqu’il a volé la caisse de Santa-Margarita, assassiné un orfévre à Carleone, et brûlé le village de Calaminia ; d’ailleurs, tout cela ressortira du procès, et on ne le fusillera qu’à bon escient.

— Tu crois qu’il sera fusillé ?

— Mais j’y compte bien ! Nous causions tout à l’heure de l’arrestation de la diligence de cette nuit ; eh bien, que deux ou trois faits pareils se produisent encore, et l’on dira, dans nos journaux réactionnaires, que, de Catane à Trapani, de Girgenti au Phare, on n’ose plus faire un pas hors de chez soi en Sicile depuis que les Bourbons en sont chassés. Mon ami, Garibaldi a fait fusiller à Rome un de nos légionnaires qui avait pris trente sous à une vieille femme ; Garibaldi a pour toute fortune deux pantalons, deux chemises rouges, deux foulards, un sabre, un revolver et un vieux chapeau de feutre ; Garibaldi emprunte un carlin pour faire l’aumône à un pauvre, parce qu’il n’a jamais un carlin dans sa poche ; cela n’a point empêché que les journaux de Naples ne l’aient traité de flibustier, et les journaux de France de pirate. Dans les temps comme ceux où nous vivons, il faut être trois fois pur, trois fois brave, trois fois juste, pour n’être qu’un peu calomnié. En se conduisant ainsi, au bout de dix ou douze ans, on commence à être apprécié par ses ennemis, et il ne faut guère que le double de ce temps pour l’être par ceux auxquels on a rendu service. Sur ce, va déjeuner, il est l’heure, et envoie-moi un peu de bouillon que tu feras toi-même, et une cuillerée de confitures, si tu en trouves.

Je serrai la main de cet homme si bon, si juste, si pitoyable, dont le cœur est mi-partie d’ange, mi-partie de lion, qui rit aux balles et pleure à la misère ; je m’en allai tout pensif en songeant à la rude tâche entreprise par Garibaldi et par lui, Turr, qui est son second, non-seulement de délivrer, mais encore d’épurer un pays corrompu par quatre cents ans de domination espagnole et napolitaine.

Toute la journée, la pensée de l’arrestation de cet homme, dont j’étais la cause bien involontaire, me tourmenta ; je parlais de Santo-Meli à tous ces officiers insoucieux qui savaient à peine ce que je voulais dire, et qui, lorsque j’avais fixé leur pensée sur le prisonnier, disaient : « Ah ! oui, ce brigand que l’on fusille demain ? Oh ! nous ne le laisserons pas échapper comme Santa-Anna, nous ! »

Mon Dieu ! comment peut-on être juge, comment peut-on être procureur impérial ou royal, demander tous les jours la tête d’un homme, et garder un rayon d’azur dans les yeux et un sourire sur les lèvres ?

Je comprends le chasseur qui, dans l’ardeur de la chasse, tue depuis la caille jusqu’au sanglier, sans pitié pour la faiblesse de l’une, sans crainte pour la brutalité de l’autre ; mais je ne comprends pas le chasseur qui coupe le cou à un poulet ou qui égorge un cochon.

Le comte Tasca était, comme moi, assez pensif ; je présumai que c’était pour la même cause, et j’allai à lui. Je ne m’étais pas trompé.

Santo-Meli est du village de Ciminna, à quelques milles seulement de Villafrati. Il est fort craint et fort admiré dans le pays ; les natures énergiques, fussent-elles énergiques pour le mal, conquièrent toujours une popularité sur le vulgaire ; témoin, la popularité de Néron à Rome, celle de Mandrin chez nous, celle de Fra Diavolo en Sicile.

Nous résolûmes, le comte, un jeune poëte palermitain, di Maria, et moi, de faire, après le dîner, tomber la conversation sur Santo-Meli et d’influer autant que nous pourrions en faveur de l’accusé sur l’esprit du major Spangaro.

Mais nous trouvâmes en celui-ci ce qu’on trouve toujours ou, du moins, presque toujours dans les juges militaires qui ne sont influencés ni par un pouvoir supérieur ni par une haine de corps, c’est-à-dire un homme inflexible dans la ligne de la justice, et qu’il était aussi impossible de faire dévier vers la clémence que vers la rigidité.

Au premier mot, il nous interrompit.

— J’ai deux choses à défendre dans la position où je suis, nous dit-il : mon impartialité et mon cœur, qui pourrait m’empêcher d’être impartial. Ne vous adressez donc pas à mon cœur surtout ; car je suis homme, je pourrais faiblir, et alors je ne serais plus juge.

Puis, comme j’ajoutais un dernier mot, il se leva et sortit.

J’admire fort ce stoïcisme, mais sans m’en sentir capable. D’ailleurs, ces hommes accomplissent un devoir ; mais moi, ce n’était pas mon devoir de dire cette parole qui attira l’attention de Turr, qui amena l’arrestation et qui amènera peut-être la mort du prisonnier.

Moi, je passe au milieu de cette belle Sicile, qui se régénère au souffle de l’homme providentiel ; je passe pour plaindre les malheureux, pleurer les morts et sourire aux vivants ; de quel droit laisserais-je une goutte de sang sur ma trace ?

Peut-être la voix qui me parle est-elle, non pas celle de ma conscience, mais celle de ma faiblesse ; n’importe ! cette voix me dit que je dois faire tout ce que je pourrai pour sauver cet homme, fût-il assassin et incendiaire, et je le ferai.


26 juin.


Ce matin, à mon lever, on m’a dit qu’une femme vêtue de noir m’attendait dans l’antichambre.

C’était la mère de Santo-Meli, — une vieille paysanne aux cheveux grisonnants, au teint pâle, à l’œil bleu clair, à la physionomie intelligente.

Qui lui avait dit de me demander, moi, dont probablement, le matin même, elle n’avait jamais entendu prononcer le nom ? qui lui avait dit de me choisir au milieu de tous ses compatriotes, moi étranger ?

Le fait est qu’en me voyant venir à elle, elle me prit les mains et voulut, selon l’habitude sicilienne, les baiser.

Elle comptait, me dit-elle, sur mot pour lui faire voir le général Turr.

Je m’y refusai pour deux raisons :

La première, Turr croit Santo-Meli coupable et veut faire un exemple qu’il juge nécessaire à la Sicile.

La seconde, dans l’état de faiblesse où il est réduit par ses vomissements de sang, toute émotion peut lui être dangereuse ; or, il ne repousserait pas sans émotion la prière d’une mère.

Au reste, la pauvre femme ne mesure pas toute l’étendue du danger que court son fils ; je lui ai dit que ce qu’elle avait de mieux à faire, c’était de demander à voir son enfant ; et, comme le conseil de guerre sera constitué ce matin, de dire à Santo-Meli de choisir pour défenseur di Maria.

Après lui avoir donné sur un papier le nom de di Maria, je lui ai fait donner, par le major Spangaro, la permission de voir son fils.

Elle est partie aussitôt.

La prison est une maison carrée au milieu de la ville ; rien ne la distingue des autres, excepté les grilles de ses fenêtres.

J’ai suivi des yeux la pauvre femme jusqu’à là porte dont son fils avait passé la veille le seuil, seuil qu’il ne repassera probablement que pour marcher à la mort, et je l’y vis disparaître à son tour.

À dix heures du matin, le conseil s’est assemblé ; Santo-Meli, selon l’avis que je lui avais fait donner par sa mère, a choisi di Maria pour son avocat.

À cinq heures, le conseil avait terminé sa première séance ; l’accusé a répondu avec beaucoup de fermeté que, depuis le 4 avril, c’est-à-dire depuis l’insurrection proclamée à Palerme, il tient la campagne avec la bannière tricolore ; que, s’il a pillé les caisses, incendié les villages, c’est qu’il y était autorisé par les proclamations du comité révolutionnaire de Palerme ; que, s’il a mis des contributions sur les villages, c’est d’abord que les villages étaient royalistes, c’est qu’ensuite, pour que ses hommes ne l’abandonnassent point, il avait dû leur payer une solde et les nourrir ; or, la solde était de quatre taris par jour (un franc quatre-vingts centimes), la nourriture de deux taris (quatre-vingt-dix centimes). Il avait jusqu’à trois ou quatre cents hommes avec lui ; c’était donc une moyenne de mille à douze cents francs qu’il devait se procurer chaque jour par tous les moyens possibles.

Quant aux maisons brûlées, c’étaient des maisons d’où l’on avait tiré sur ses hommes, et l’incendie n’était qu’une représaille.

Il demande que l’on pèse les services qu’il a rendus à la cause de l’insurrection en restant armé, et le mal qu’il a fait pour se maintenir, lui et les siens, sous les armes, et qu’on le juge impartialement.

Ces raisons seraient médiocres dans un pays comme la France et chez un homme civilisé ; mais, en Sicile, lorsqu’il s’agit d’un paysan sans éducation, elles ont une valeur qui a frappé le conseil de guerre.

La soirée et la journée de demain se passeront à entendre les témoins. Le conseil regarde l’affaire comme grave, non-seulement à cause du résultat qu’elle peut avoir pour Santo-Meli, mais encore à cause de sa portée morale.

Les puritains disent :

— Plus cet homme a rendu de services à la révolution, plus nous devons être sévères vis-à-vis du patriote qui n’a pas su se conserver pur des excès que l’on reproche systématiquement aux révolutionnaires.

Les modérés répondent :

— Il y a en ce moment-ci, en Italie, deux peuples différents de civilisation, de patrie, nous dirons même de race : la race latine pure, qui traverse la mer pour affranchir la Sicile, et qui trouve en Sicile une race croisée de Latins, de Grecs, de Sarrasins et de Normands. Si l’on est trop sévère pour Santo-Meli, les Siciliens ne diront-ils pas qu’un des premiers actes d’un de leurs frères de l’Italie du Nord a été de fusiller un patriote sicilien ?

À onze heures du soir, c’est-à-dire au moment où j’écris ces lignes, le conseil, rentré en séance, siége encore.


27 juin au matin.

Hier, pendant que l’on entendait les témoins, la mère de Santo-Meli est venue me supplier, de la part de son fils, d’aller le voir en prison ; il voulait me remercier lui-même de l’intérêt que je prenais à son sort, et me prier de lui continuer cet intérêt.

Je me suis rendu à cette demande.

Le prisonnier est dans un cachot dont l’ouverture donne sur le pied de l’escalier par lequel on monte au conseil de guerre.

Il m’attendait avec une anxiété visible.

Ses yeux avaient une telle expression, que je n’eus pas besoin que sa bouche m’interrogeât ; il me saisit les mains à travers les barreaux et me les baisa malgré moi.

Sa mère se tenait debout près de l’ouverture grillée.

Je dis d’abord à Santo-Meli d’avoir confiance dans ses juges ; que le major Spangaro, président du conseil de guerre, était d’une grande impartialité ; que je lui conseillais, au reste, de tout avouer en rejetant tout sur la nécessité des temps.

Il me dit que c’était son intention,

Je restai près de dix minutes avec lui.

C’était un jeune garçon ; sa chemise ouverte laissait voir sa poitrine vigoureuse, velue et respirant largement. Il avait des pantalons larges, des bottes rabattues au-dessous du genou, comme les houseaux de nos anciens gentilshommes campagnards.

Son arrestation a produit une grande émotion dans le pays ; il est, je crois l’avoir déjà dit, de Ciminna, petit village qui n’est qu’à sept milles de Villafrati.

Turr est de plus en plus souffrant.

Ma lettre au général Garibaldi a produit son effet ; seulement, au lieu de l’ordre que j’avais demandé est arrivée une prière. Il est difficile d’exprimer l’affectueuse tendresse que Garibaldi a pour les hommes qu’il estime et qu’il aime ; un père ne serait pas plus tendre pour ses enfants.

Il a poussé la délicatesse jusqu’à donner la conduite de notre colonne à un ami de Turr, qui ne peut lui porter aucun ombrage, au colonel Eber, lequel, pour cet interim seulement, entre au service de l’Italie. Eber, colonel de la légion étrangère en Crimée, est correspondant du Times, qui lui donne trente mille francs par an pour aller où il se passe quelque chose d’intéressant et correspondre avec lui. Eber est Hongrois, et, en sa qualité de Hongrois, parle avec la même élégance le français, l’anglais, l’italien et le russe.

Il est arrivé hier au soir.

Garibaldi, ne me sachant pas presque aussi lié avec Eber que je le suis avec Turr, a craint que le laissez-passer donné par le major Cenni ne suffit pas, et m’en a envoyé un autre.

On verra dans les termes de ce laissez-passer une preuve de cette affectueuse tendresse dont je parlais tout à l’heure.

J’en donne le texte même.

comanda generale
delle esercito nazionale

No
Oggetto :

« Palermo, 25 giunio 1860.

» Si lasci liberalmente passare in Sicilia l’illustro uomo ed intimo amico mio Alessandro Dumas. Anzi saro ben riconoscente à qualunque gentilezza à lui compartira.

» Garibaldi. »

Turr est parti cette nuit à trois heures du matin pour Palerme.

Ce soir, à cinq heures, la colonne continue sa marche vers Girgenti.

Des lettres reçues hier de Gênes annonçaient que quarante mille fusils et un bateau à vapeur étaient achetés.

Quarante-cinq mille volontaires enrôlés ont déjà donné leur signature, et viennent en Sicile rejoindre l’armée de la liberté.

Aussitôt l’armée organisée, on chasse les Napolitains de Messine et l’on marche sur Naples par la Calabre, où fermente déjà l’insurrection.

Les dernières paroles du général, quand je l’ai quitté, à Palerme, ont été :

— Vous savez que, aussitôt arrivé à Naples, je vous fais préparer un appartement dans le palais du roi.

— Pendant que vous y serez, lui ai-je répondu, faites-moi préparer une maison de campagne à Pompéi.


Le conseil de guerre n’est rentré en séance qu’à deux heures du matin ; après trois jours de débats, il ne s’est pas trouvé suffisamment renseigné sur le compte de Santo-Meli.

Le prisonnier est renvoyé à Palerme, où une nouvelle enquête sera ouverte.

J’appuie sur ce fait pour bien montrer la différence qui existe, dans la manière de rendre la justice, entre les royalistes, ces hommes d’ordre, et les révolutionnaires, ces hommes de sang.

En quatre heures, le conseil de guerre tenu à Palerme par les royalistes le 5 avril, à la suite de l’affaire Riso, a condamné à mort quatorze personnes.

En trois jours, le conseil de guerre tenu à Villafrati par les révolutionnaires ne s’est pas trouvé suffisamment renseigné pour porter son jugement sur un homme qui avouait lui-même avoir brûlé la moitié d’un village, levé des impositions et pillé des caisses.

Santo-Meli et ses six guerrilleros passent en ce moment à cinq cents pas de ma fenêtre, sur la grande route qui conduit à Palerme.

Ils sont à pied, et marchent escortés d’une quinzaine d’hommes, avec avant-garde et arrière-garde.

Nous partons ce soir à cinq heures pour la Vicaria, nous dirigeant sur Girgenti.