Les Garibaldiens/08

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 118-142).


VIII

ce que nous voyons


Palerme, 18 juin.

Il y a une chose véritablement bien curieuse, c’est de voir vingt mille Napolitains, armés de quarante pièces de canon, relégués dans leurs forts, dans leurs casernes et dans leurs vaisseaux, et gardés par huit cents garibaldiens qui, deux fois par jour, leur portent à boire et à manger.

Tous les jours, des bâtiments à vapeur arrivent de Naples et en emportent deux ou trois mille qui s’embarquent avec des signes de joie manifestes.

Pendant les deux ou trois premiers jours de notre arrivée à Palerme, je me couchais chaque soir avec l’idée que nous serions réveillés par des coups de fusil ; il me semblait impossible que ces vingt mille hommes enfermés derrière une simple grille en bois, sachant enfin le nombre de leurs adversaires, n’eussent pas le désir de prendre une sanglante revanche.

Il n’en a rien été ; aujourd’hui, trois ou quatre mille Napolitains restent à peine, qui vont s’en aller de la même façon que leurs devanciers ; le dernier Napolitain parti, les prisonniers siciliens retenus au fort de Castelluccio seront remis en liberté.

Au fur et à mesure que les Napolitains s’embarquent, les barricades diminuent de hauteur et d’épaisseur ; elles ne sont plus gardées que par des enfants de douze à quinze ans, armés de lances.

On en organise un corps qui montera à deux mille.

Pendant la campagne de Rome, Garibaldi avait une compagnie appelée la compagnie des enfants ; le plus vieux soldat de cette compagnie avait quinze ans ; à Velletri, commandée par Daverio, elle fit des merveilles.

Les picciotti abondent ; à tout moment, on entend râler un tambour effondré ; c’est une compagnie de picciotti qui arrive du nord, du midi, de l’orient, de l’occident, et qui entre dans la ville avec son tambour, son drapeau et son moine, capucin ou franciscain, un fusil sur l’épaule.

On se croirait au temps de la Ligue.

À chaque instant, on entend la détonation d’armes à feu ; c’est un fusil qui part entre des mains inexpérimentées et dont la balle va casser quelques carreaux ou trouer quelque muraille déjà, cependant, suffisamment mutilée.

Le troisième jour après notre arrivée, Garibaldi a quitté le palais du Sénat pour venir prendre au palais royal l’appartement contigu au mien ; mais, arrivé là, il a trouvé l’appartement trop grand et s’est retiré dans un petit pavillon au bout d’une terrasse, nous laissant, à mes compagnons et à moi, tout le premier étage. Il en résulte que nous avons dix-huit chambres de plain-pied.

Depuis que Garibaldi est au palais royal, deux fois par jour la musique vient nous donner des sérénades. Comme il y a deux musiques, celle de la garde nationale et celle des légionnaires, la première arrivée va s’installer sous les fenêtres de Garibaldi, la retardataire sous les miennes.

Puis, quand celle de Garibaldi a joué tout son répertoire, elle vient sous mes fenêtres, et la musique qui est sous mes fenêtres va à son tour sous celles de Garibaldi.

Dès le point du jour, la place du Palais-Royal s’emplit de volontaires que l’on exerce ; impossible de dormir à côté du vacarme qu’ils font.

Les Siciliens sont, après ou même avant les Napolitains, le peuple le plus criard de la terre. Cette loquacité fait le désespoir d’un brave colonel anglais qui a pris du service dans l’armée de Garibaldi et qui s’est chargé de l’instruction de deux ou trois cents recrues.

Le pauvre instructeur prend les Siciliens au sérieux. Avant-hier, il voulait absolument faire fusiller un chef de poste qui, sans crier gare, était parti relevant et emmenant avec lui toutes les sentinelles placées devant les casernes et les forts napolitains.

Ce chef de poste, bien entendu, était un picciotto.

Turr avait beaucoup de peine à faire comprendre au colonel anglais qu’on ne pouvait pas avoir, avec ces soldats improvisés, les mêmes exigences qu’avec le véritable homme de guerre.

Comme les soldats de Garibaldi sont vêtus de blouses rouges, la couleur rouge est devenue à la mode, et toutes les étoffes rouges ont doublé de prix. Une simple chemise de cotonnade rouge coûte aujourd’hui quinze francs.

Il en résulte que les rues et les places de Palerme ont l’air d’un vaste champ de coquelicots.

Le soir, chaque fenêtre, à côté de son drapeau vert, rouge et blanc, arbore ses deux lanternes ; aussi, rien de plus curieux que la ville, vue de la place des Quatre-Nations, c’est-à-dire au centre de la croix que font les deux rues de Tolède et de Maqueda. On dirait quatre rivières de flamme sortant de la même source.

Garibaldi est servi, au palais, par les domestiques de l’ancien vice-roi, qui ont voulu ressusciter pour lui les traditions de la table princière ; mais il leur a signifié qu’il n’entendait pas avoir pour son dîner autre chose que le potage, un plat de viande et un plat de légumes. Ce n’est pas sans peine qu’il est parvenu à leur faire admettre ces règles de sobriété.

Une chose l’exaspère : c’est que les Siciliens, bon gré, mal gré, l’appellent Excellence et veulent à toute force lui baiser la main.

Tout est hors de prix ici ; on se croirait à San-Francisco aux beaux jours de la Californie ; un œuf se vend quatre sous ; la livre de pain, six sous ; la livre de viande, trente.

Notez bien qu’à Palerme la livre n’a que douze onces.

Hier, nous nous promenions dans les quartiers ruinés de la ville ; deux pauvres femmes nous montraient du pain qu’elles venaient d’acheter.

— Et quand on pense, disaient-elles, qu’en voilà pour un tari !

Tous les matins, il se fait une distribution de pain et d’argent à la porte du palais royal.

Ce sont les aides de camp de Garibaldi qui, à tour de rôle, sont chargés de ce soin.

La stupéfaction de cette population superstitieuse est grande ; elle était affamée par un vice-roi catholique, elle est nourrie par un général excommunié.

Il est vrai que frère Jean lui explique cela à Sa manière, en lui disant que Pie IX est l’Antechrist et Garibaldi le Messie.

Depuis hier, on assure que les Napolitains ont abandonné Catane ; si cela est vrai, ils n’ont plus que deux pieds en Sicile, l’un à Syracuse, l’autre à Messine.

Garibaldi prépare une expédition à l’intérieur ; elle sera commandée par le colonel Turr.

On attend de jour en jour Medici, avec les deux mille cinq cents volontaires annoncés. Ils garderont Palerme avec le général, tandis que Turr fera son expédition. S’ils tardent, Turr fera son expédition sans eux, et le général gardera Palerme avec trois ou quatre cents hommes.

Il pourrait la garder seul, son nom suffirait pour en écarter les Napolitains.

Au milieu de tout cela, les vengeances particulières suivent leur cours ; de temps en temps on entend crier : Sorice ! sorice ! (souris ! souris !) C’est le nom sous lequel les gens du peuple désignent les sbires.

Alors tout le monde court ; un cri de douleur retentit, un homme tombe ; c’est un sbire ou ce n’est pas un sbire ; en attendant, l’homme est mort.

Pendant les premiers jours de l’arrivée de Garibaldi à Palerme, on lui amenait les sbires, pour qu’il en fit justice ; mais, après le combat, comme tous les grands victorieux, Garibaldi est l’homme de la mansuétude : non-seulement il relâchait ces malheureux, mais encore il leur donnait une carte de sûreté ; ce que voyant les Palermitains, ils se firent justice eux-mêmes.

Mais, si l’on compare les six ou huit sbires assassinés aux mille ou douze cents Palermitains tués, brûlés, égorgés par les Napolitains, on trouvera que la vengeance du peuple se contient dans des bornes bien étroites.

Au reste, je vous rapporte à la fois le pour et le contre, afin que vous soyez au courant de l’exacte vérité. Il y a ici beaucoup d’intérêts différents ; chacun exagère les torts de son ennemi. Seul, avec des sympathies, mais sans haine, je puis raconter les choses telles qu’elles se passent sous mes yeux.

Je vous ai dit à peu près tout ce qu’il est possible de dire sur Palerme en ce moment. Dans mes prochaines lettres, je vous dirai ce qui se passe dans l’intérieur des terres et quel est le véritable esprit de la Sicile ; car nous avons résolu, mes compagnons et moi, d’accompagner le colonel Turr dans son expédition. La goëlette ira, par le détroit de Messine, nous attendre à Girgenti.

Quand j’ai traversé la Sicile en 1835, je l’ai traversée avec un chef de voleurs à qui j’avais donné dix piastres pour me protéger.

Je vais la traverser aujourd’hui avec une escorte de deux mille hommes, venus pour la délivrer de ses deux fléaux, les voleurs et les Bourbons.

Décidément, il y a progrès, et je tiens plus que jamais à mon système de la politique providentielle, qui, par bonheur, fait opposition à la diplomatie terrestre.


19 juin au matin.

Le colonel Turr entre chez moi et m’annonce deux nouvelles qui nous retiennent ici jusqu’à demain au soir.

La première est l’arrivée de Medici et de ses deux mille cinq cents hommes. Il est aujourd’hui à Partanico et sera demain à Palerme ; il apporte dix mille fusils. Garibaldi vient de monter en voiture pour aller au-devant de lui.

La seconde, c’est le départ pour demain des derniers Napolitains et la mise en liberté des six prisonniers : le prince Pignatelli, le baron Riso, le prince de Niscemi, le prince de Giardinelli, le père Ottavio Lanza, et le marquis de San-Giovanni, dont quelques-uns désirent nous accompagner dans notre expédition.

— Ces six hommes, nous disait hier Garibaldi, coûtent six millions à la Sicile. En effet, si les Napolitains ne les avaient pas eus entre les mains, on eût pu leur faire, pour la reddition des armes, des conditions plus dures que celles qu’on leur a faites.

Grâce à cette arrivée de Medici, notre corps expéditionnaire se composera de quatre mille, hommes au lieu de deux mille.


19 juin au soir.

Un grand bruit nous arrive à table, et nous fait nous courir au balcon, Une foule immense débouche par la rue de Tolède et s’avance vers le palais avec des vociférations, des huées et des sifflets. Il nous est d’abord impossible de distinguer autre chose que quatre garibaldiens s’agitant pour défendre un homme, et encore les distinguons-nous parce qu’ils sont vêtus de rouge. Enfin, au fur et à mesure qu’ils avancent, nous arrivons à reconnaître au milieu d’eux un homme que l’on tient enchaîné par le cou.

Comme on l’amène au palais, nous descendons et nous nous trouvons là juste au moment où on le fait entrer, en le soulevant, par la fenêtre d’une espèce de loge de portier.

C’est un sbire nommé Molino, le même qui, dans la soirée du 4 avril, a dénoncé Riso avec deux moines, frère Ignazio et frère Michele.

Le peuple l’a reconnu et allait le mettre en pièces, quand, par bonheur pour lui, quatre garibaldiens l’ont pris sous leur protection et l’ont, comme nous venons de le voir, conduit au palais.

Demain, Garibaldi revient et prononcera sur son sort.

Il sera bien difficile de ne pas le fusiller.

Les deux chefs des sbires étaient les nommés Sorrentino et Duche. Ils ont traversé la ville lors de la capitulation, déguisés en soldats napolitains ; ils sont au Castelluccio, et partent avec les Napolitains.

Ils espèrent bien que François II leur donnera une pension et les anoblira.

Un Français qui habite Palerme et que je n’ose nommer en cas de réaction, m’amène un malheureux auquel on a donné la torture.

Le moindre des supplices qu’on lui a fait subir a été de le lier en boule et de le faire rouler du haut en bas des escaliers du palais royal, en semant ces escaliers de clous placés sur la tête et de couteaux placés sur le dos ; — le moindre de ses supplices, entendez-vous ? les autres ne peuvent pas se raconter.

Lors de la retraite des Napolitains, sa sœur a été violée par les soldats, qui lui ont ensuite coupé la tête et ont laissé dans la rue le corps nu et la tête coupée. Le corps et la tête ont été trouvés et pieusement recueillis par les carabiniers génois.

Lorsque les royaux ont été envoyés contre les carabiniers génois, habiles tireurs qui tuaient leur homme à chaque coup, ils ont enfoncé les maisons, ont pris les femmes et les jeunes filles, et, la baïonnette dans les reins, les ont contraintes de marcher devant eux.

Sûrs de leurs coups, les carabiniers ont tiré dans les intervalles et au-dessus de la tête des femmes. Quelques-unes ont été blessées par les baïonnettes napolitaines, pas une par les balles génoises.

Malgré ce rempart vivant, les Napolitains furent mis en fuite.

La marquise de San-Martino me racontait hier une assez bonne histoire en ce qu’elle a un triple côté : côté triste, côté fanfaron et côté grotesque.

Le général Letizia — le même qui fit demander la première trêve à Garibaldi et qui avait donné sa parole d’honneur à un gentilhomme palermitain que Garibaldi n’entrerait pas à Palerme — arrive un jour chez la duchesse de Villa-Rosa, et, avec l’air grave d’un homme qui fait son testament, dépose à ses pieds une valise en lui disant :

— Duchesse, je pars pour une expédition des plus dangereuses ; si je reviens, vous me rendrez cette valise ; si je ne reviens pas, disposez de son contenu comme bon vous semblera.

Le général Letizia partait tout simplement pour piller la maison de campagne du marquis Pasquatino.

On s’étonnera peut-être de ce que je nomme en toutes lettres les héros de ces anecdotes au lieu de les désigner sous des initiales ; mais mon avis a toujours été qu’avec certains hommes, il ne suffit pas de soulever les masques, il faut les arracher.


19 juin, minuit.

Tandis que je travaille, retentit tout à coup une vive canonnade : les coups se succèdent irrégulièrement et comme ceux d’un feu à volonté.

Je quitte mon bureau et vais au balcon, où je trouve mes compagnons réunis. Ils ont sauté à bas du lit ; deux sont dans le costume de la Juive, trois autres dans celui de Britannicus, de Néron et de Narcisse ; avec mon pantalon à pieds, je suis le plus vêtu de tous.

On voit la lueur des coups et l’on entend le bruit.

Deux des nôtres prennent leur montre et calculent, par le temps qui s’écoule entre la lueur et la détonation, que le combat doit avoir lieu à quinze ou dix-huit milles en mer.

Toute la ville s’éveille et bruit ; on entend sur toute la ligne de ceinture le cri des sentinelles.

Ceux qui n’ont pas foi dans la parole des Napolitains — et le nombre en est grand — croient qu’ils profitent de la trêve et du renversement des barricades pour tenter un coup de main sur Palerme. D’autres pensent que quelque bateau sarde, porteur d’un secours d’hommes et de fusils, a été rencontré en mer par une frégate napolitaine en croisière, et prend chasse.

Tout le monde déplore que Garibaldi sait absent.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la trêve convenue devant l’amiral anglais, l’amiral américain et l’amiral français, ne saurait être rompue sans exposer les Napolitains à combattre les troupes de débarquement des trois nations.

Or, il n’est pas probable que des hommes qui, étant vingt-deux contre un, ont reculé devant Garibaldi, aillent se mettre trois grandes nations sur les bras pour tenter de reprendre une ville qu’ils ont si bénévolement abandonnée.

Je cours réveiller le major Cenni, qui se lève en disant :

— Que personne ne bouge !

Je trouve chez lui ou plutôt à sa porte le duc de la Verdura, préteur de la ville, qui accourt tout effaré. Tandis que Cenni se lève, j’emmène le préteur sur notre balcon, d’où l’on aperçoit la réverbération des coups.

Au milieu de toutes les opinions émises, un des l’assistants élève la voix :

— Messieurs, dit-il, je déjeunais ce matin chez l’amiral Jehenne, lorsqu’on est venu lui dire que la corvette anglaise levait l’ancre pour aller faire l’exercice à feu au large. Mon avis, à moi, est que c’est la corvette qui fait l’exercice à feu.

Tout le monde se met à rire à l’idée que, devant une ville qui vient d’être bombardée, qui a perdu mille ou quinze cents de ses habitants dans ce bombardement, qui est en tumulte tout le jour, en angoisse toute la nuit, une corvette anglaise aurait l’idée de faire l’exercice à feu à une heure du matin.

En attendant, on voit se mouvoir des détachements dans les ténèbres de la vaste place Royale, espace d’un kilomètre carré éclairé par huit réverbères à l’huile.

Je propose de monter sur l’observatoire qui est au plus haut du palais et d’où l’on découvre toute là mer ; mais, après une cinquantaine de coups, le feu s’est éteint.

Un cavalier traverse la place à toute bride et s’arrête à la porte du palais royal.

Tout le monde devine qu’il apporte des nouvelles, et on se précipite à sa rencontre.

L’amiral anglais invite les autorités de la ville à ne pas s’inquiéter : tout ce bruit est causé par sa corvette, qui fait l’exercice à feu !

— Eh bien ? dit, tout triomphant, celui de nous qui avait deviné juste.

— Que voulez-vous, mon cher ! répondis-je ; je savais les Anglais bien excentriques, mais je ne les savais pas si folâtres.

Tout le monde regagne son lit ; je me remets au travail.


20 juin.

À dix heures, Garibaldi est arrivé. La première chose qu’il a faite a été de mettre en liberté le sbire et de lui donner une carte de sûreté. Malheur au premier que l’on prendra !

À onze heures, La Porta, le héros du peuple, l’illustre chef de guerrillas qui, depuis le 4 avril, tient la campagne, qui le premier s’est réuni à Garibaldi et dont les hommes seuls ont tenu à Calatafimi, est venu me prendre pour assister à la mise en liberté des prisonniers.

Nous sommes montés en voiture et avons pris le chemin du môle,

Il n’y avait pas une fenêtre de la rue de Tolède qui n’eût son drapeau aux couleurs de l’indépendance, pas une porte où ne fût collée cette affiche, qui n’a pas besoin de traduction :


VOGLIAMO LA CONNESSIONE
AL GOVERNO NAZIONALE DEL RE
VITTORIO-EMMANUELE,


Les balcons étaient encombrés de femmes et d’enfants appartenant ai signori, comme on dit ici. Quant aux seuils des portes, aux perrons, aux portiques, ils appartenaient de droit au peuple.

Une haie de garibaldiens, de picciotti et de guerrilleros, armés de fusils de tous les échantillons, depuis le fusil de rempart avec sa fourche jusqu’au canon de pistolet monté sur une branche d’arbre et auquel on met le feu avec une mèche, s’étendait du palais royal au môle.

Le véritable chemin eût été la rue de Tolède ; mais, en face de la cathédrale, la rue est interceptée par les ruines du palais Carini, et, à deux autres endroits, de pareils obstacles obstruent le chemin.

Il fallait donc faire des détours.

À une centaine de pas du môle, nous entendîmes de grands cris ; puis, tout à coup, nous vîmes une immense foule de peuple qui roulait au-devant de nous en dansant, en agitant des mouchoirs et en criant :

— Vive l’Italie !

Nous arrêtâmes notre voiture.

Ce qu’il y a de remarquable dans ces sortes de fêtes populaires, c’est que cavaliers, chevaux, piétons, homme armés, hommes sans armes, femmes, enfants, vieillards s’entassent, se poussent, se croisent en dehors de toute précaution prise, sans gendarmes, sans police, sans sbires, et que pas un accident n’arrive.

Nous nous trouvâmes en un instant le centre de deux un trois mille personnes, qui n’étaient qu’une avant-garde.

La musique s’avançait en jouant l’air national de la Sicile. Devant elle, derrière elle, autour d’elle, hommes et femmes dansaient : en tête de tout, un prêtre, représentant le roi David devant l’arche ; puis venaient les cinq voitures contenant les prisonniers et leurs familles. Ils étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu’on leur jetait de tous côtés.

Derrière eux suivait une longue file de voitures.

Nous prîmes rang.

À peine les prisonniers furent-ils entrés dans la ville, que les cris, les applaudissements, les vivat éclatèrent. C’était un enthousiasme effrayant, comme toute chose arrivée à son paroxysme. On jetait des fleurs, on jetait des bouquets ; on finit par jeter les drapeaux des fenêtres.

Chaque voiture eut son drapeau et même ses drapeaux.

J’étendais le bras pour en prendre un lorsque La Porta me dit :

— Attendez, je vais vous donner le mien.

Et, appelant un de ses guerrilleros :

— Dis à mon porte-bannière de m’apporter mon drapeau.

Le porte-bannière accourut ; La Porta me mit dans les mains son drapeau, percé de trente-huit balles. Il en résulta que les honneurs de la journée furent à moi, à cause du drapeau.

À chaque groupe entassé sur un perron, j’étais obligé d’abaisser le drapeau, que les femmes saisissaient à pleines mains et baisaient avec cette ardeur que les Siciliennes mettent à tout ce qu’elles font.

Nous passâmes devant un couvent de religieuses. Les pauvres recluses, suspendues à leurs grilles, criaient avec frénésie : « Vive l’Italie ! » battaient des mains avec fureur, se tordaient les bras de joie.

La marche dura plus d’une heure avec un délire toujours croissant. Enfin, on arriva sur la place du Château, où toute cette multitude put s’étendre.

Garibaldi attendait sur la galerie de son pavillon, planant au-dessus de tout ce bruit, comme s’il avait déjà atteint les sphères sereines.

Les voitures se sont engouffrées sous la sombre voûte du palais.

J’ai laissé les prisonniers aller remercier leur libérateur, et je suis rentré chez moi.

Mais à peine ai-je paru sur le balcon, accompagné du porte-drapeau de La Porta, que les vivat ont éclaté. Ce peuple enthousiaste faisait la place du poëte dans cette solennité, où se réunissaient toutes les poésies.

O mes trente ans de luttes et de travaux, soyez bénis ! Si la France n’a pour ses poëtes que la couronne de la misère et le bâton de l’exil, l’étranger leur garde la couronne de lauriers et le char du triomphe !

Oh ! si vous eussiez été avec moi, ici, sur ce balcon, vous deux que j’ai dans mon cœur, cher Lamartine, cher Victor Hugo, c’est à vous qu’eût été le triomphe !

Prenez-en votre part, prenez-le tout entier ; que les plus douces brises de Palerme vous le portent avec le sourire de ses femmes, avec le parfum de de ses fleurs !

Vous êtes les deux héros de notre siècle, les deux géants de notre époque. Moi, je ne suis, comme ce pauvre guerrillero de La Porta, que le porte-bannière de la légion.

Mais, n’importe ! après avoir laissé, il y a deux ans, mon sillon dans le Nord, je le laisse aujourd’hui dans le Midi. C’est vous que l’on applaudit en moi du mont Elbrouz au mont Etna. — Sois ingrate, France, tu le peux ; le reste du monde est reconnaissant !

Il y a un jour comme celui auquel j’assiste, non pas dans un an, non pas dans un siècle, mais dans la vie d’un peuple !

Les prisonniers, en sortant de chez Garibaldi, sont venus me faire visite avec leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs. La femme de l’un d’eux, la baronne Riso, est la fille de mon vieil et loyal ami du Hallay, le juge de camp de toutes les affaires d’honneur.


20 juin au soir.

En vérité, il y a une justice céleste.

Un grand rassemblement débouche de la rue de Tolède. Une cinquantaine d’hommes, au milieu de ce rassemblement, sont armés de torches ; ils roulent, à coups de pied, un objet informe qu’ils huent, qu’ils insultent, qu’ils sifflent ; ils viennent sous mes fenêtres, et, là, dansent autour de cet objet que chaque danseur frappe du pied.

Paul Parfait, Édouard Lockroy et deux ou trois autres de mes compagnons descendent pour savoir quel est cet objet.

Je reste sur le balcon.

Savez-vous ce que c’était que cet objet que la populace de Palerme traînait, je ne dirai pas dans la boue, mais dans la poussière, qu’elle couvrait de crachats et d’immondices ? C’était la tête de la statue brisée de l’homme qui a empoisonné mon père ; c’était la tête du roi Ferdinand !

Sent-il quelque chose de cela dans sa tombe royale, l’homme qui a présidé aux massacres de 98, qui a vu pendre Carracciolo, Pagano, Cirillo, Eleonora Pimentele ; qui a vu trancher la tête à Hector Carafa, et qui a été obligé de donner des appointements fixes au bourreau, parce que les vingt-cinq ducats qu’on lui allouait par chaque exécution ruinaient le trésor royal ?…


Il n’y à plus un Napolitain à Palerme ; nous avons maintenant le chiffre exact de l’armée royale embarquée pendant les huit jours qui viennent de s’écouler.

Elle comptait vingt-sept mille hommes.

Comme on pourrait dire que nous avons exagéré les cruautés commises par les Napolitains, nous consignons ici une pièce officielle qui nous est fournie par le consul suisse, M. Hirzel.

Nous la reproduisons sans y changer un mot ; l’original est entre nos mains.

C’est un rapport au maréchal Lanza, la seconde autorité de Palerme, Il doit donc renfermer tous les ménagements que les représentants des nations ont l’habitude de conserver entre eux.

À Son Excellence le maréchal Lanza, muni de l’alter ego de Sa Majesté en Sicile.


« Palerme, 2 juin 1860.

» Excellence,

» Sur l’avis qui m’a été donné par diverses personnes qu’Alberto Tich Holzer, Suisse de nation, mari de donna Rosa Bevilacqua, domicilié piazzetta Grande, No 778, boutique No 22, dans la rue qui conduit de la place Ballero vers la porte de Castro, cantinier de son état, avait eu le malheur d’être pillé et incendié ; que sa boutique et son magasin avaient été saccagés ; que son-fils, âgé de douze ans, en voulant fuir l’incendie, avait été tué par les soldats d’un coup de fusil, et que nul ne pouvait dire ce qu’était devenu le reste de la famille ; j’ai cru qu’il était de mon devoir de prendre personnellement des renseignements, et je me suis adressé aux habitants, ses voisins ; mais nul n’a pu me dire autre chose sur le compte de cette famille, sinon qu’on la supposait arrêtée par les troupes royales ; seulement, aucun n’en savait davantage ; et tout ce que l’on pouvait supposer, c’est que cette nombreuse famille avait été conduite au couvent des Bénédictins blancs, renfermée dans le réfectoire et brûlée vive par le feu que les soldats avaient mis à ce couvent avant de se retirer vers le palais royal.

» Ne pouvant croire à la vérité d’un pareil rapport, je me rendis personnellement au couvent des Bénédictins susdits.

» Chemin faisant, au milieu d’un quartier entièrement ruiné, et parmi des maisons brûlées, des ruines desquelles sortait une odeur pestilentielle, j’ai demandé à tous ceux que je rencontrais d’où venaient de pareilles horreurs, et par chacun des quelques survivants de ce pauvre quartier, même réponse me fut faite, que ce que j’avais sous les yeux était le fait des troupes, qui, tandis qu’elles se retiraient vers le palais, repoussées de leur poste de défense de la porte Montalto, tuaient tout ce qu’elles rencontraient dans leur fuite.

» Arrivé au couvent des Bénédictins blancs, je fus conduit dans un vaste local que l’on me dit avoir été le réfectoire ; là, je trouvai des hommes occupés à transporter des cadavres brûlés qui étaient, m’assuraient-ils, ceux des habitants des maisons voisines que les troupes royales avaient arrêtés et enfermés dans ce local ; après quoi, ayant pillé et saccagé le couvent, elles s’étaient retirées en y mettant le feu.

» Je demandai aux fossoyeurs combien de cadavres ils avaient déjà emportés ; ils me répondirent quarante ; je leur demandai encore combien il en pouvait rester à emporter, et ils me dirent : « Une vingtaine. »

» Ainsi, c’étaient soixante personnes assommées ans ce seul couvent des Bénédictins blancs.

» Je me tourne donc avec la plus grande anxiété vers Votre Excellence pour en obtenir quelques renseignements sur le sort de mon national, s’il se trouve arrêté à cette heure avec le reste de sa famille, ou toute autre lumière sur le sort de ces malheureux, présentant ma demande à Votre Excellence au nom de l’humanité et de la justice, réclamant, dans ce cas, un ordre de Votre Excellence pour le faire mettre le plus promptement possible en liberté, faisant toute réserve pour les dommages-intérêts que mon national pourra prétendre en temps et lieu plus opportuns.

 » L’agent de la Confédération suisse,

 » G.-C. Hirzel. »

On accusera peut-être le rapport de l’agent de la Confédération suisse d’être peu poétique ; mais on n’osera pas l’accuser, je présume, d’être inexact.

Le premier bataillon des volontaires piémontais, division Medici, arrive musique en tête ; chacun d’eux est admirablement armé et équipé ; on dirait des hommes ayant dix ans de campagne.

Comme nous n’attendions qu’eux, nous partons probablement ce soir, sans faute demain.