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Les Enseignements de l’heure présente

Charles Welche
La Réforme sociale

Les Enseignements de l’heure présente[1]

Messieurs, le principe fondamental sur lequel Le Play a établi son école est le respect et l’observation de la loi de Dieu : les lois et les mœurs d’une nation doivent s’imprégner de ses prescriptions sous peine de déchoir.

Les études du maître, ses judicieuses observations ont démontré que, dans le passé, toutes les nations qui avaient méconnu cette obligation avaient pu devenir, pour un temps, riches et puissantes, mais que leur richesse même, les habitudes qu’elle entraîne, lorsqu’elles ne sont pas épurées par le sentiment religieux, avaient été la cause de leur décadence et de leur ruine et que, plus le développement de leur opulence avait été rapide, plus rapide aussi et plus profonde avait été leur chute.

Cet abaissement ne monte pas du fond à la surface ; il se manifeste par l’oubli des devoirs chez ceux qui forment les classes dirigeantes et qui impriment au corps social tout entier sa direction et ses allures.

Tous les régimes, fussent-ils égalitaires à l’excès, comportent et exigent une direction donnée par quelques-uns et qui modifie les mœurs aussi facilement qu’elle change les lois. Dans les États monarchiques, cette direction est donnée par le souverain, par les dignitaires qui l’entourent, par les fonctionnaires qu’il nomme et aussi par cette élite de la nation qui représente la vertu, le talent, la fortune ; dans les gouvernements démocratiques et anonymes le souverain et son entourage sont remplacés par les élus du pays et par les hommes auxquels ceux-ci confient une part du pouvoir.

Lors donc qu’un symptôme alarmant se manifeste chez un peuple, c’est vers les classes dirigeantes que l’observateur doit porter ses investigations pour reconnaître et signaler les causes du mal et pour essayer d’indiquer le remède, avant que le corps entier soit atteint.

Notre noble pays, ainsi que l’a qualifié une remarquable encyclique, traverse en ce moment une crise douloureuse ; des désordres graves déjà pressentis, trop longtemps dissimulés et couverts par ceux qui devaient les connaître et les arrêter, ont été brusquement et violemment mis au jour, dévoilant à tous les yeux de hideuses plaies morales. Sous le coup de l’honnêteté révoltée, l’esprit public s’est exalté jusqu’à l’affolement, si bien qu’il n’est que temps de révéler avec franchise l’étendue du mal pour éviter les catastrophes.

Cette indignation réclame des résolutions énergiques qui, pour être efficaces, doivent s’appliquer autant au moins à la réforme des mœurs qui ont amené ces désordres qu’au châtiment de ceux qui ont été coupables.

« La richesse, écrit Le Play, est l’un des plus périlleux écueils de la prospérité ; son accumulation rapide est un danger pour la société ; elle crée les mauvaises mœurs, les appétits sensuels, l’indifférence pour les maux du prochain ; elle exaspère l’antagonisme, fait naturel du contact entre les pauvres voués à la misère et les riches livrés à toutes les jouissances du luxe. Ces influences s’étendent de la vie privée à la vie publique ; peu à peu, les classes dirigeantes deviennent incapables de remplir leurs devoirs, elles perdent leur force morale et désorganisent la société en pervertissant les classes inférieures, et alors l’enchaînement de causes et d’effets fait sortir la décadence des progrès mêmes d’une nation et entraîne sa ruine. » Qui ne croirait ces lignes écrites d’hier et sous l’impression des événements qui se déroulent sous nos yeux attristés ? N’est-ce pas, en effet, le développement excessif des richesses et l’oubli de la loi de Dieu qui ont amené l’état morbide dans lequel nous nous débattons.

Quelle nation fut plus favorisée que la nôtre et profita davantage, grâce à ses habitudes de travail et d’épargne, du développement merveilleux par lequel ce siècle a vu s’épanouir toutes les branches de l’activité humaine ? Ni les secousses de la Révolution, ni les guerres de l’Empire n’avaient appauvri ce pays jusqu’à l’épuiser ; la Restauration avait rétabli par un sacrifice habile la stabilité de la propriété foncière et préparé ainsi son essor et sa richesse ; le régime de 1830, après quelques années de troubles, conséquences inévitables de tout bouleversement politique, devait bénéficier du plus prodigieux élan de la fortune commerciale et industrielle par la création des chemins de fer et le développement de la navigation à vapeur.

L’association des capitaux révéla sa puissance en complétant les sacrifices faits par le gouvernement pour ces utiles travaux, et les grandes sociétés de chemins de fer servirent de type et de modèles aux sociétés industrielles et financières qui, se formant pour l’exécution de toutes les entreprises importantes, accrurent dans une mesure si large le chiffre des fortunes privées et de la fortune publique. Ce mouvement, a peine arrêté par la tourmente de 1848, continua victorieusement sa marche ascendante sous le second Empire ; la terrible guerre de 1870, les ruines qu’elle amoncela, la rançon qu’elle coûta rendirent plus vif encore l’essor que reprirent les affaires moins de deux ans après ces désastres, et dix ans ne s’étaient pas écoulés que la prospérité du pays atteignait son apogée.

C’est alors qu’il eût fallu, par l’enseignement plus absolu et la pratique plus sévère des devoirs que Dieu commande, endiguer et diriger ce flot d’opulence, et se rendre digne de tant de faveurs par le scrupuleux accomplissement des obligations imposées à ceux qui détiennent le pouvoir et la richesse. Et c’est à ce moment précis qu’entrait en scène la phalange des hommes politiques nouveaux, sortis, pour quelques-uns, de ce que Gambetta appelait les nouvelles couches, et qui, avec une inexpérience naïve qui n’avait d’égale que leur superbe confiance en eux-mêmes, avec une audace qui était l’un des dogmes de leur programee révolutionnaire, se trouvèrent jetés dans ce tourbillon vertigineux de la politique et des affaires.

C’est aussi le moment où, sous l’impulsion de quelques sectaires plus osés que nombreux, une guerre acharnée fut déclarée au sentiment, j’allais dire, à l’instinct religieux du pays ! Le nom de Dieu fut biffé des livres d’enseignement, l’image du Christ fut arrachée des murs de l’école, des lambris du prétoire où des hommes jugent et condamnent d’autres hommes ; dans la patrie de saint Vincent de Paul, les sœurs de charité furent chassées du chevet des mourants ; sur la terre de saint Louis, le soldat sous les armes fut consigné à la porte de l’Église comme d’un mauvais lieu, et pendant que les écrits les plus odieux, les plus obscènes, étaient sans entraves vendus et distribués sur la voie publique, l’Évangile et le catéchisme étaient lacérés dans des établissements d’instruction primaire.

Et ces hommes nouveaux, aveuglés par l’ivresse d’un triomphe inespéré, étourdis par cette ronde de millions qui semblent passer de mains en mains au milieu des cris de la Bourse, enfiévrés par les chiffres fantastiques, invraisemblables, qui s’énoncent froidement dans le monde des affaires, crurent, pour quelques-uns, que la fortune facile s’ouvrait pour eux en même temps que la puissance, que des gains prodigieux offerts sans cause, obtenus sans labeur, étaient chose licite et normale, et l’oblitération du sens moral, l’affaissement de toute délicatesse devinrent si complets que, du haut de la tribune française, la corruption fut érigée en système de gouvernement et que l’emploi du bien d’autrui fait à l’insu du propriétaire dans un intérêt de parti parut un acte habile et justifiable.

Quel retour sur eux-mêmes doivent faire ceux qui professaient que la pauvre et fragile conscience humaine peut, sans soutien, se maintenir à travers les tentations dans la voie stricte du devoir ! La morale indépendante, qu’ils préconisaient, vient de faire ses preuves ; c’est son procès qui s’instruit en ce moment ; c’est sa condamnation en dernier ressort qui doit mettre fin à ce mauvais rêve.

Mais longtemps encore le souvenir en pèsera lourdement sur ceux dont les efforts constants tendent à rétablir la paix sociale et à calmer l’antagonisme des classes. À l’heure précise où les revendications de la masse ouvrière se formulent avec le plus d’âpreté, où retentit dans toutes les réunions populaires l’appel à la violence et à la propagande par l’action, combien les agitateurs ne seront-ils pas empressés à généraliser les faits et à fomenter les haines. En qui, désormais, ce monde du travail, abusé par les plus mensongères doctrines, pourra-t-il placer sa confiance et son espoir ? Où, comment trouvera-t-on les moyens de calmer ces colères ?

Ne désespérons pas, le salut nous est montré : par-dessus ce désarroi profond une voix s’est élevée, sereine, harmonieuse, impassible et a dominé le tumulte et les imprécations précurseurs des luttes fratricides pour tracer à chacun son devoir. Le Souverain Pontife, avec l’autorité qui est sienne, a, dans son Encyclique sur la condition des ouvriers, condamné courageusement les doctrines sociales qui cherchent un remède dans le renversement de la société actuelle et dans la suppression de la propriété : avec les accents émus du divin Maitre s’adressant aux déshérités, ses enfants de prédilection, le Saint-Père a rappelé aux travailleurs leurs devoirs envers leurs patrons et leur a recommandé la modération dans leurs revendications, réprouvant tout appel à la violence et à la force. À ceux qui possèdent l’usine, la terre ou la fortune, il a rappelé les devoirs sévères qui leur sont commandés par l’Évangile et en tête desquels sont inscrits : Justice et Charité. Et la charité chrétienne, qu’on le retienne bien, n’est pas seulement celle que Jésus-Christ a encouragée en promettant ses récompenses à celui qui en son nom donne un verre d’eau à l’un des siens, c’est-à-dire l’acte méritoire par lequel on partage avec l’indigent son nécessaire. La charité chrétienne comporte le devoir impérieux, l’obligation pour celui qui a le superflu d’y ménager la part du pauvre et de se regarder pour cette part comme l’intendant de celui qui lui a fait sur cette terre la tâche si facile et si douce. C’est une obligation étroite qui ne peut avoir de prescription ni de sanction dans aucune loi humaine, mais dont il sera demandé un compte sévère par la justice immuable, éternelle, et le riche égoïste oublieux de ce devoir verra avec confusion, nous dit l’Écriture, de son réduit obscur le misérable Lazare rayonnant des splendeurs de Dieu.

La tâche que son fondateur a donnée à l’école de Le Play est de commenter ces instructions et de rappeler sans relâche et sans découragement ces devoirs supérieurs à ceux qui peuvent travailler au relèvement du pays et à l’apaisement des révoltes soulevées par la loi mystérieuse de l’inégalité des conditions, loi dont l’apparente injustice ne nous sera expliquée qu’au tribunal suprême : jamais il n’a été plus nécessaire de proclamer bien haut la nécessité de faire rentrer Dieu dans les lois, et dans les mœurs les commandements de Dieu et la morale de l’Évangile.

Vous sentez tous, Messieurs, combien, dans ces circonstances décisives et délicates, vos travaux eussent gagné à rester sous la direction de l’homme éminent qui était votre président il y a quelques jours encore : la précieuse expérience de M. Gibon, éclairée par un bon sens inaltérable, une bonté parfaite, un véritable amour pour l’ouvrier avec lequel il a si longtemps vécu, le désignaient si vos statuts l’avaient permis, comme le guide le plus autorisé pour vos études et vos publications. Je suis certain d’être votre interprète en assurant que vous conserverez un souvenir reconnaissant des services qu’il a rendus à la Société d’économie sociale. Vous ne vous étonnerez pas que je me sente très troublé par le redoutable honneur que vous m’avez fait en m’appelant à lui succéder. Parmi les hommes distingués qui portent si haut votre drapeau vous auriez pu trouver un chef plus désigné ; pour vous montrer ma gratitude je vous apporterai du moins toute ma bonne volonté et je vous demande de m’en tenir grand compte.

Si la mission que vous me confiez me permet d’exercer une direction sur vos travaux, j’appellerai votre sollicitude et vos recherches sur un des points du problème social qui a fait l’objet de communications que je vous ai soumises dans ces dernières années.

Je veux parler de la situation des campagnes, et surtout de la tendance qui pousse les habitants des villages à quitter leurs demeures pour chercher dans les villes un travail que le plus souvent ils n’y rencontrent pas. Cette tendance est inspirée par les attraits d’une vie moins rude, l’appât de distractions faciles, l’espoir de salaires plus élevés ; elle est souvent aussi déterminée par l’abandon dans lequel on laisse l’ouvrier rural, par la diminution du travail manuel, l’emploi plus généralisé des machines, les nécessités de la culture actuelle qui entraînent le cultivateur à restreindre la main-d’œuvre pour augmenter, par l’emploi des procédés nouveaux, le rendement de son domaine.

Qui sait si, dans un avenir peu éloigné, l’obligation de produire beaucoup en diminuant les frais généraux n’amènera pas les propriétaires à s’associer pour une exploitation commune qui, se rapprochant de plus en plus de l’exploitation industrielle, réunira de grandes superficies où la machine et le mécanicien joueront le principal rôle et qui chasseront du hameau ses habitants privés de travail ? Pour conjurer ou, tout au moins, retarder ce péril, il faut que les agriculteurs s’attachent à trouver un développement aux petites cultures, à celles qui occupent pendant un temps toute une famille et qui la font vivre en lui permettant, pendant les chômages, de mettre en valeur un modeste patrimoine attenant à sa maison et dont la propriété lui serait garantie, comme cela se fait ailleurs, par une protection légale.

Il faut aussi et surtout chercher à procurer, dès à présent, au villageois indigent les avantages et l’assistance que l’ouvrier trouve dans les villes. Je ne veux pas abuser encore de votre bienveillance en vous développant un programme qui m’entraînerait trop loin, mais j’appelle sur ces études la plus sérieuse attention de nos confrères des Unions de la Paix sociale.

Je les prie de rechercher autour d’eux les moyens d’établir pour les habitants des campagnes et dans la forme que comporte leur dissémination, des sociétés de secours, d’assistance médicale, de mutualité.

Déjà j’ai indiqué ce programme aux syndicats agricoles si bien placés et si bien préparés pour créer et faire prospérer ces institutions.

C’est à vous, chers confrères des départements, que j’adresse ma requête ; je vous prie d’être les patrons et les initiateurs de ces œuvres, d’en faire l’objet de vos études, de vos communications aux groupes dont vous faites partie.

Veuillez répandre l’idée par des conférences spéciales, dussiez-vous parfois parler dans le désert ; l’écho reproduira et propagera vos paroles. Livrez le bon combat sans songer à une victoire prochaine, le temps vous donnera raison : travailleurs obstinés, jetez à pleines mains la bonne semence ; certes beaucoup de grains seront la proie des oiseaux moqueurs, beaucoup encore sécheront sur le rocher stérile, mais, Dieu aidant, il en germera un grand nombre et ceux qui plus tard recueilleront la moisson remercieront, dans un élan de reconnaissance, le semeur consciencieux et oublié qui leur aura ménagé cette fortune.

Ch. Welche.
  1. Allocution prononcée par M. Ch. Welche, le 9 janvier, en prenant la présidence de la Société d’économie sociale.