Les Eaux de Saint-Ronan/21

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 327-328).


CHAPITRE XXI.

PERPLEXITÉS.


Pour les jeux, les travestissements, les agréables passe-temps ; vive l’amour, qui jonche de fleurs son passage.
Shakspeare. Peines d’amour perdues.
Bonnes gens, en arrière ! la scène commence à se charger de nuages.
Id. ib.


Dans l’intervalle qui s’écoula entre le spectacle et le repas, une assez longue conversation eut lieu dans un endroit retiré du jardin entre le ministre Cargill et miss Mowbray. Le ministre déclara à la sœur du laird de Saint-Ronan, qu’il avait appris qu’elle était au moment de se marier, il ne pouvait expliquer une pareille résolution de sa part ; il était impossible que miss Mowbray eût perdu le souvenir des obstacles invincibles qui s’opposent à cette union : dans le cas pourtant où il en serait ainsi, le ministre déclara qu’il se verrait contraint à remplir ses devoirs de chrétien et d’homme d’honneur, et à faire usage du fatal secret dont il était dépositaire.

Miss Mowbray accorda peu d’attention à cette déclaration du ministre, et elle parut à peine comprendre le sens de ses paroles ; elle se retira en laissant M. Cargill étonné de son indifférence et de sa froideur, pendant une conversation aussi intéressante pour elle.

En quittant le bosquet où il venait de s’entretenir avec la jeune miss, le révérend ministre rencontra dans une allée étroite un beau cavalier, vêtu à l’espagnole, la guitare sur le dos, et engagé dans un entretien assez vif avec lady Binks… C’était le comte d’Étherington, qui avait quitté le costume sous lequel il avait paru dans les Tableaux dramatiques, pour l’habit de velours et de soie.

M. Cargill crut reconnaître dans le comte une personne de sa connaissance, M. Bulmer : malgré le sang-froid imperturbable et l’assurance presque impertinente du jeune lord, qui protestait que tel ne fut jamais son nom, malgré surtout le peu de confiance que le ministre avait dans sa propre mémoire, il ne se persuada qu’avec beaucoup de peine qu’il n’avait pas devant les yeux le véritable M. Bulmer, tant la voix, l’âge et les traits du comte lui paraissaient offrir de ressemblance avec ceux de cet individu.

Au moment où la société se réunissait dans le salon pour se rendre ensuite dans la salle à manger, lady Pénélope s’approcha de M. Cargill, et lui exprima, avec les compliments les plus flatteurs, le désir qu’elle éprouvait de l’avoir auprès d’elle pendant le dîner : l’éminente piété du révérend docteur, aussi bien que ses lumières profondes étaient l’objet de l’admiration et de l’estime de lady Pénélope. En poursuivant avec adresse ses cajoleries, lady Pénélope dirigea insensiblement la conversation sur le caractère, la personne et les affaires de miss Clara Mowbray. Mais le ministre, avec plus de pénétration qu’on n’en pouvait attendre d’un homme aussi distrait, devina sur-le-champ ses intentions ; il interrompit brusquement la conversation, et, après avoir salué milady avec froideur, il la laissa fort mécontente du peu de succès de sa tentative.