Les Eaux de Saint-Ronan/13

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 288-290).


CHAPITRE XIII.

LE MANQUE DE PAROLE.


Évans. Dites-moi, je vous prie, maintenant, bon serviteur de M. Slender, qui avez nom l’Ami Simple, de quel côté avez-vous cherché M. Caïus Slender ? — Mais, monsieur, dans la Cité, dans le Parc, partout, du côté du vieux Windsor et de tous les côtés.
Shaespkare. Les Joyeuses femmes de Windsor.


La personne que Mac Turc s’était proposé de donner pour second à Tyrrel était M. Winterblossom : mais celui-ci, quoique homme du monde et assez au fait de ces sortes d’affaires, ne se souciait pas trop de s’exposer au tracas et aux désagréments qui en résultent d’ordinaire. Il prétexta donc qu’il ne connaissait point Tyrrel, et n’avait pas même reçu de demande formelle de sa part. Mais le capitaine lui représenta avec chaleur que déjà plusieurs querelles qui avaient eu lieu le soir à l’hôtel des Eaux s’étaient arrangées le matin sans produire aucune des conséquences obligées en pareille circonstance (ce qui commençait à faire jaser sur leur société). Or la plus belle occasion se présentait de rendre l’honneur à leur établissement, et il était dur, il était cruel de voir M. Winterblossom, par un refus qui n’avait pas d’excuse, se soustraire à une démarche aussi simple. Quelque taciturne que fût le capitaine en d’autres occasions, il fut si éloquent et si pathétique en celle-ci, que M. Winterblossom fut obligé de céder à ses instances.

À l’heure terrible qui avait été convenue, et au lieu indiqué, arriva le capitaine Mac Turc, guidant au champ d’honneur le valeureux sir Bingo Binks. M. Winterblossom parut deux minutes après cet heureux couple, et leur docteur fut également ponctuel.

« Sur mon âme, dit le premier, voilà une affaire assez ridicule, et qui eût pu s’arranger avec moins de risques pour toutes les parties. — Monsieur Winterblossom, répliqua le capitaine, sir Bingo Binks s’est remis dans cette affaire entre mes mains ; c’est donc à moi de le diriger. D’ailleurs toute proposition d’accommodement dans cette affaire ne peut venir que de votre côté. — De notre côté ! répliqua Winterblossom. Quoique je sois venu ici à votre demande, capitaine Mac Turc, j’ai besoin d’y voir plus clair avant de me déclarer le second d’un homme que je n’ai vu qu’une fois. — Et que vous ne reverrez peut-être jamais, » dit le docteur, regardant sa montre ; « car il est dix minutes de plus que l’heure, et je ne vois pas de monsieur Tyrrel. — Que dites-vous là, docteur ? » s’écria le baronnet, ayant l’air de sortir de son apathie.

« Des choses qui n’ont pas le sens commun, docteur, » répliqua le capitaine en regardant un vieux chaudron de montre ; « il n’est pas plus d’une heure trois minutes, et je soutiendrais que M. Tyrrel est un homme de parole… Je n’ai jamais vu un homme prendre la chose avec plus de sang-froid. — Et sans doute il met le même sang-froid dans sa démarche en se rendant ici, ajouta le docteur. — Sur ma parole, dit Winterblossom, je crois que ce M. Tyrrel a le dessein de se moquer de nous. — Je ne l’attendrai pas plus d’une demi-heure, s’écria sir Bingo, fût-il feld-maréchal. — Vous vous laisserez diriger dans cette affaire par l’ami qui vous sert de second, sir Bingo, dit le capitaine. — Au diable si j’y consens, répliqua le baronnet. Ami ? un joli ami, qui me fait faire un tel pas de clerc ! Je ne vous aurais jamais cru assez borné pour venir m’apporter un rendez-vous de la part d’un misérable qui se sauve lâchement. — Si vous êtes fâché d’être venu ici pour rien, dit le capitaine, et si vous pensez que j’aie des torts envers vous, je ne ferai aucune difficulté de prendre la place de M. Tyrrel, et de vous rendre le service de me mesurer avec vous, mon garçon ! — Fi ! fi ! messieurs, » s’écria le pacifique Winterblossom. « Quoi ! l’une des parties et son second ! c’est ce dont on n’a jamais entendu parler. »

Cette observation fit rentrer en eux-mêmes les deux délinquants, et ils continuèrent tous à se promener de long en large. Enfin M. Winterblossom fit observer qu’il était une heure trois quarts ; que la personne qui prenait le nom de Tyrrel ne se présentait point ; qu’il convenait donc de rédiger par écrit le récit de cette affaire et des circonstances qui l’avaient accompagnée, de signer tous cette pièce, et de la rendre publique pour la satisfaction de la société.

En conséquence, procès-verbal fut dressé, portant en somme que, sur un cartel envoyé par sir Bingo Binks, baronnet, au sieur Francis Tyrrel, et accepté par ce dernier, les soussignés, s’étant rendus au Buckstane à une heure, y avaient attendu jusqu’à deux heures sans voir ledit Tyrrel ni entendre parler de lui, en foi de quoi, etc.

Le susdit procès-verbal fut affiché dans les dépendances de l’établissement avec une mesure législative votée par le comité d’administration, et portant qu’à l’avenir personne ne serait engagé aux dîners, aux bals ou autres plaisirs des Eaux, jusqu’à ce que le nom du néophyte eût été régulièrement inscrit sur le registre destiné à cet usage. Tout le monde se pressa pour lire ces importantes nouvelles, les actions de sir Bingo montèrent de vingt-cinq pour cent, même dans l’opinion de sa femme, ce qu’il y a de plus extraordinaire.