Les Eaux de Saint-Ronan/12

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 285-287).


CHAPITRE XII.

LE CARTEL.


J’ai sur moi un petit billet à vous remettre ; c’est un service que l’amitié requiert de moi, et qui ne peut vous offenser, car je ne désire que la justice des deux côtés.
Le Roi qui n’est pas roi.


Deux jours s’étaient passés depuis que Tyrrel était sorti de l’hôtel du Renard sur un pied un peu moins amical qu’il n’y était entré : et il n’avait nullement entendu parler de son affaire avec sir Bingo. En effet, quoique jamais vieille femme n’ait pris plus de peine à rassembler et à ranimer de son souffle les charbons de son feu à moitié éteint, le capitaine Mac-Turc se fatiguait en vain pour embraser les étincelles mourantes du courage du baronnet, et ces deux jours s’étaient écoulés tout entiers avant qu’il pût arriver au but de ses désirs. Enfin, sir Bingo lui donna plein pouvoir de porter un cartel à ce maudit artiste ambulant.

Le capitaine traversa rapidement l’espace qui séparait les Eaux et leur riant voisinage des ruines de la vieille ville, où régnait notre amie Meg Dods, seul témoin de son ancienne splendeur. Il se présenta à la porte de l’auberge comme un homme trop habitué au feu pour craindre une réception un peu rude, quoique au premier aspect de Meg, qui parut sur le seuil, son expérience militaire lui fît comprendre que l’entrée de la place serait très probablement disputée.

— M. Tyrrel est-il chez lui ? » fut la première question. Il y fut répondu par cette autre : « Qui pouvez-vous être, vous qui parlez. »

Le capitaine, sans mot dire, tira de sa poche la cinquième partie d’une carte à jouer, barbouillée de tabac, portant sur le côté jadis blanc son nom et sa qualité, et la présenta à Luckie Dods. « Gardez voire chiffon, dit l’hôtesse ; c’est une pauvre langue que celle qui ne peut décliner son nom. — Je suis le cabitaine Mac Turc, du quatrième régiment. — Mac Turc ? » répéta Meg avec une emphase qui porta le propriétaire de ce nom à répliquer : « Oui, prave femme… Mac Turc… Hector Mac Turc… est-ce que fous afez quelque chose à redire à mon nom, prave femme ? — Non, que je sache, répondit Meg ; c’est même un excellent nom pour un païen… Mais, capitaine Mac Turc, puisqu’il se fait que vous soyez capitaine, vous pouvez reprendre le chemin de votre logis sur l’air des tambours de Dunbarton, car vous courez grand risque de ne parler ni à M. Tyrrel ni à aucun de ceux qui logent chez moi. — Et pourquoi non ? demanda le vétéran ; est-ce là une fantaisie éclose dans fotre tête folle, prave femme, ou M. Tyrrel a-t-il laissé de semplaples ordres ? — Peut-être oui, peut-être non, » répondit Meg brusquement, « et je ne vous connais pas plus le droit de m’appeler brave femme que je n’ai celui de vous appeler brave homme, ce qui est aussi loin de ma pensée que de la vérité, sans doute. — Cette femme bert la tête, dit le capitaine Mac Turc ; mais, allons, on n’insulte bas ainsi un homme comme il faut, chargé d’une mission honorable ; ainsi, faites un bétit heu de blace sur le seuil de la borte, ou je saurai me faire bassache d’une manière qui fous sera tésagréaple. »

En parlant ainsi, il prit la posture d’un homme disposé à s’ouvrir un chemin ; mais Meg, sans daigner répondre davantage, fit voltiger autour de sa tête le balai qu’elle employait à un usage plus légitime lorsqu’elle avait été troublée dans les occupations de son ménage par le capitaine Mac Turc. « Je connais assez votre commission, capitaine… et je vous connais vous-même ; mais j’y mettrai bon ordre, et je maintiendrai la paix de Dieu et du roi dans ma maison. »

En parlant ainsi, et comme gage de ses intentions pacifiques, elle brandit de nouveau son balai.

Le vétéran se mit instinctivement en garde, et recula de deux pas, en s’écriant que cette femme était folle ou aussi ivre de whisky qu’elle pût l’être : cette alternative fut si peu du goût de Meg, qu’elle se précipita sur l’ennemi qui battait en retraite, et se mit à faire jouer son arme tout de bon.

« Moi ivre, garnement d’imposteur ! (un coup de balai interposé comme parenthèse) moi qui suis à jeun de tout, excepté de péché et de thé » (un autre atout).

Le capitaine, jurant et criant, parait les coups à mesure qu’ils tombaient, et montrait beaucoup de dextérité dans l’art du bâtonniste. Déjà le monde s’assemblait, et il n’est pas aisé de dire combien de temps la galanterie du militaire eût résisté à un désir de défense personnelle et de vengeance, lorsque l’arrivée de Tyrrel, qui venait de faire une courte promenade, mit un terme au combat.

Meg, pleine de respect pour son hôte, eut honte de sa violence, et rentra dans la maison, observant néanmoins qu’elle espérait avoir assez bien étrillé le vieux païen. La tranquillité qui s’établit après son départ permit à Tyrrel de demander au capitaine, qu’il reconnut enfin, ce que signifiait ce singulier tumulte, et si sa visite s’adressait à lui ; ce à quoi le vétéran répliqua d’un air tout décontenancé, qu’il l’aurait su long-temps auparavant, s’il avait des gens honnêtes pour ouvrir sa porte, et répondre à une question polie, au lieu d’une vieille folle pire qu’un aigle, qu’une chienne, qu’une ourse, ou toute autre bête de la création.

Soupçonnant en partie le but de sa visite, et désirant éviter la publicité, Tyrrel le conduisit dans ce qu’il appelait son salon. Là, après quelques excuses relativement à la grossièreté de son hôtesse, il le pria de passer de ce sujet à celui qui occasionait sa visite.

Le capitaine, tout en continuant à pester contre Meg, s’acquitta de sa mission avec tout le sang-froid et l’importance qu’il put y apporter. Il fut convenu que le rendez-vous aurait lieu au Buckstane, à une heure de l’après-midi, le même jour. Tyrrel n’ayant pas d’amis dans le pays, le capitaine se chargea de lui trouver un second, et d’amener aussi le docteur Quackleben, s’il pouvait, disait-il, l’arracher d’auprès des jupons de cette grosse Blower.