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La Strunga (première édition 1853)
Traduction par J.-E. Voïnesco.
Les DoïnasJoël CherbuliezLittérature roumane (p. 55-56).




XII

LA STRUNGA


Dans la forêt de Strunga, il est des brigands aux longs fusils, qui se jettent furieux sur la bourse des voyageurs.

Brigands terribles, enfants de mères folles, qui tirent sur la lune elle-même, et qui savent si bien faire chanter la feuille des arbres pendant la nuit[1].

Pauvre passant chrétien ! écarte-toi de cette route fatale, si tu veux terminer ton voyage sans malheur et sauver le reste de tes jours.

Là, dans un fourré que le soleil n’éclaire jamais, les mécréants te guettent pour te dépouiller et t’arracher la vie !

Vois-tu cette faible lueur dans la clairière voisine où l’on entend la chouette gémir lugubrement ?

Là se tiennent huit hommes intrépides, aux larges épaules, aux manches retroussées et aux carabines chargées.

Trois d’entre eux embrassent une sainte croix ; trois autres se livrent aux plaisirs de la lutte ; l’un boit, et le dernier chante ainsi :

« Ohé ! Ciokoï, chargé de richesses, que ne passes-tu dans ces lieux pour tes péchés… je te logerais si volontiers deux balles entre les épaules !

« Ohé ! la jolie fille ! que ne diriges-tu tes pas vers ce fourré mystérieux… j’ajouterais de si bon cœur un nouvel éclat à ta beauté !

« Car mon fusil est greffé d’une bonne dose de poudre, ma massue est tout hérissée de pointes aiguisées, et mon cœur est mordu par le désir.

« Ohé ! toi, le massacreur de vieilles femmes, qui es de garde en ce moment, que ne siffles-tu plus tôt pour nous donner le signal du combat ?

« Mon brave fusil prend de la rouille ; les pointes de ma massue s’émoussent, et mon coursier bai piaffe et hennit d’impatience.

« Dans la forêt de Strunga, à quoi servent les longs fusils si l’on manque de voyageurs à la bourse bien garnie ! »

  1. Les habitants de la Romanie ont un talent admirable pour faire chanter les feuilles de certains arbres ; ils les placent entre leurs lèvres et leur impriment des vibrations qui produisent des mélodies tout à fait étranges.