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Les Contes des nuits neigeuses : un million dans un poële

L’Éventail, écho des coulisses, n°192, 15 janvier 1854

Étienne Eggis


Les Contes des nuits neigeuse :
Un million dans un poële





LES CONTES DES NUITS NEIGEUSES.







Un million dans un poêle.



I.


Claude Sottar tira son dernier tiroir, il y en avait trois dans sa commode, — et fouilla dans un paquet de chemises impossibles. Rien ! Il savait depuis la veille qu’il n’avait plus le sou ; mais, n’ayant pas d’ordre, il espérait trouver, peut-être, quelque pièce de dix sous égarée dans ses hardes.

Ces chemises écartelées ne laissèrent tomber qu’un bouton de cuivre !


II.


Claude se promena de long en large pendant quelques minutes dans sa chambre d’hôtel garni rue Saint-Jacques, 56.

Il alla de la porte où bâillait la vieille commode, à la fenêtre où dormait un lit jaune.

—  Crustacé de portier ! s’écria-t-il. Puis il recommença sa promenade.

—  C’est qu’il n’y a pas à dire, exclama-t-il au bout d’un instant ; c’est une panne universelle : Charles n’a rien, Étienne est en voyage ; pas moyen d’emprunter ! Panne à l’orient, panne à l’occident, panne partout !

Et il recommença sa promenade.


III.


Claude Sottar était journaliste, — il le disait du moins. Il gagnait cinquante francs par mois à rédiger les faits divers dans un journal que ses abonnés appelaient sérieux. Puis Claude Sottar faisait des feuilletons qu’il ne signait pas, — mais qu’on lui payait, — et qu’un autre signait.

Et comme on lui payait ses feuilletons deux centimes et demi la ligne, il avait un vieux paletôt tout râpé.

Et comme il avait un paletot râpé, il n’avait pas d’amis.


IV


Un éclair passa dans ses yeux.

Mais j’y pense, s’écria-t-il, Émile m’a dit l’autre jour avoir trouvé vingt sous derrière le tiroir de sa table ; si je cherchais derrière mes tiroirs. Il passe tant de gens de tous les formats dans ces chambres d’hôtel garni ! — Cherchons.

Et Claude retira le premier tiroir de sa commode, mais l’onglée lui brûlait les doigts.

— Ah ! ma foi ! demain le déluge ! s’écria-t-il. Et il jeta sa dernière bûche dans le poêle où couvaient quelques cendres chaudes ; il recouvrit le tout de vieux papiers, et une flamme joyeuse chanta.

En tirant le dernier tiroir, Claude entendit grincer un morceau de papier ; il étendit le bras et amena une bande de parchemin noirci.


V.


Sur le parchemin étaient écrits quelques mots.

D’abord, il ne déchiffra que ceci : 100 de 10,000. Puis, un tremblement universel le saisit ; il devint horriblement pâle, chancela et s’affaissa sur le carreau de la chambre en serrant inclusivement le morceau de parchemin dans ses mains défaillantes.


VI.


Voici ce qu’il avait lu :

» Je suis arrêté ; je vais être reconduit à la frontière de Prusse, — Sous le poêle, un carreau ; dans le trou, 100 billets de 10,000 fr. Je le donne à qui les…. » Un mot illisible, puis la signature : « Lodeslu, prince de Sarwoski, 25 juin 1848. »


VII.


Puis, au revers du morceau de parchemin, ceci :

« On prépare la voiture ; si je ne puis m’échapper pour venir chercher cet argent, je le donne à celui qui le trouvera, à la charge d’assurer 20,000 fr. dedot à Mlle Léona S…., rue Papillon, 15. L. de S… »


VIII.


Claude Sottar avait été étudiant en Allemagne ; il avait eu cinq duels, dont deux au couteau, poitrine nue. Il avail couché dans les bois et sous les ponts de la Seine. ; il avait vécu huit jours avec deux sous de pain par jour et un an avec cent francs, sans faire de dettes. Le malheur l’avait rendu fort contre le bonheur. Il se leva, but un grand verre d’eau et s’apprêta à soulever son poêle puis, le poêle dérangé, il prit un couteau et en leva trois carreaux du sol.

IX.


Au même instant, on frappa à sa porte. Claude, l’œil hagard, la sueur aux tempes, resta immobile. On frappa de nouveau.

— Est-ce qu’il n’y est pas ? dit une voix en dehors.

— S’il ne répond pas ? c’est qu’il est sorti, répondit naïvement une voix de portière.

— Je reviendrai dans une heure, dit la voix.


X.


Claude s’essuya le front et, n’entendant plus rien, se remit a l’ouvrage.

Il n’y avait rien sous les trois carreaux enlevés. Il déterra un quatrième carreau sur lequel s’appuyait un pied du poêle qu’il poussa plus loin, et ne put retenir un horrible cris de triomphe et de saisissement. Une liasse de papiers tout couverts de terre tremblait dans ses mains.


XI.


Claude se leva d’un bon, les yeux sortant des orbites, le front bouillant, la joue pâle, hideux et pantelant.

Ses mains cherchèrent à ouvrir le paquet ; mais l’émotion avait été trop forte, ses doigts perdirent leur ressort, ses jambes faillirent sous lui, et il tomba évanoui sur le sol de la chambre.

Une flamme brillante et rapide illumina le poêle et les vieux meubles, et la cendre des papiers trouvés se confondit avec celle du vieux bois contenue dans le fourneau.


XII.


Claude Sattar sera un jour un grand homme.



Étienne Eggis.