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Les Contes de Perrault
Revue des Deux Mondes3e période, tome 102 (p. 659-674).

« Nous allons voir que toutes les opinions du
peuple sont très saines.
« PASCAL. »

Un Homère bourgeois s’est emparé, il y a deux cents ans, de héros aussi célèbres qu’Ulysse et Agamemnon, mais dont l’histoire était restée confiée à la mémoire des simples et des enfans. Il a dit leurs aventures dans une série de petites épopées populaires qui sont des œuvres de génie, si l’on veut bien admettre qu’il y a des génies de toutes les tailles et que celui de Perrault est le Petit-Poucet de la famille. Des histoires semblables à des rêves ont pris, sous sa plume, un air de réalité. Il a condensé des fantômes indécis en figures vivantes et inoubliables. Il a créé des types immortels comme don Juan ou comme Hamlet, moins grandioses, puisque ses héros s’appellent Cendrillon et Barbe-Bleue, ayant gardé toutefois de leur long séjour dans la légende un parfum de mystère et une exquise saveur poétique. Il a su respecter dans des contes de nourrice l’œuvre bien des fois séculaire de l’imagination des foules ; s’il a précisé la tradition orale, s’il y a ajouté des idées de lettré ou des détails pris à la vie du XVIIe siècle, il l’a si peu altérée, que la science moderne a cru surprendre dans ses récits un reflet de la pensée de l’humanité primitive et reconnaître des divinités aryennes dans Peau-d’Ane et la Belle au Bois dormant. Il a fait tout cela en se jouant, et presque en se cachant, n’étant pas bien sûr qu’il fût digne d’un académicien d’écrire sous la dictée de ma Mère l’Oye. C’est elle pourtant, la commère vénérable, qui a mené Perrault à la gloire. C’est à elle qu’il doit l’immortalité, ce n’est pas au poème de Saint Paulin, ni aux Hommes illustres, ni même au Parallèle des Anciens et des Modernes. Le jour où cette Académie française, à laquelle il craignait de manquer de respect en signant le Chat Botté, a voulu lui rendre un juste hommage, elle n’a pas demandé l’Éloge de Perrault, mais celui des Contes de Perrault.

Jamais homme, pourtant, ne paraissait moins destiné par la nature à redire avec ingéniosité des choses difficiles à croire. Ils étaient quatre frères, tous quatre pétris d’esprit, mais encore plus irrévérens, nés avec le don de la parodie, curieux d’idées nouvelles, possédés de la passion de tout comprendre, gais, actifs, au demeurant les plus honnêtes gens du monde. Dans leur jeunesse, trois d’entre eux s’étaient amusés avec de grands éclats de rire à travestir le sixième livre de l’Enéide. Nicolas, qui fut depuis théologien, docteur en Sorbonne et janséniste, faisait les vers avec Charles ; et Claude, à qui l’on doit la colonnade du Louvre, illustrait le manuscrit de dessins à l’encre de Chine.

Ce n’était qu’une espièglerie et Charles n’était alors qu’un écolier, mais il n’entra jamais plus avant dans l’intelligence des anciens. L’âme antique ne se révéla point à lui. Il n’eut jamais le sens de la poésie héroïque, parce qu’il n’eut jamais celui des temps héroïques. Il comprenait trop bien les beautés du palais de Versailles et il les plaçait trop haut dans son admiration, pour faire grand cas de la chambre nuptiale construite par Ulysse à grands coups de hache. Il avait une foi trop profonde aux mérites incomparables du siècle poli où il vivait, pour s’intéresser aux deux civilisations qui luttèrent sous les murs de Troie et qui lui paraissaient toutes deux d’effroyables barbaries. Le jeune auteur de l’Enéide burlesque devint sans secousse, en suivant sa pente naturelle, le coryphée des modernes dans leur fameuse querelle avec les partisans des anciens. Il était fidèle à lui-même lorsqu’il lisait à l’Académie, le 27 janvier 1687, le petit poème intitulé le siècle de Louis le Grand, où il déclarait qu’il avait manqué à Homère d’apprendre la mesure et la politesse à la cour de Versailles :

Cependant si le ciel, favorable à la France,
Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance,
Cent défauts, qu’on impute au siècle où tu naquis,
Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis. Dès l’année suivante, Perrault publiait le premier volume du Parallèle des Anciens et des Modernes. Le quatrième et dernier ne parut qu’en 1698, après les Contes.

Il semblait difficile d’être plus mal préparé à parler naïvement des ogres et des fées. Perrault avait d’ailleurs passé la soixantaine lorsqu’il s’avisa de devenir leur historien, et c’était trop loin de l’âge heureux où l’on croit y croire, pour qu’il pût rappeler efficacement ses souvenirs. Il était donc en grand danger d’écrire des Contes de fées raisonnables, s’il n’avait tant aimé les enfans. Sa tendresse pour eux fut son salut.

On a dit qu’il avait fait ses Contes en collaboration avec son petit garçon, Darmancour, sous le nom duquel ils parurent d’abord ; ainsi s’expliquerait ce mélange singulier et délicieux « de la sagesse du vieillard et de la candeur de l’enfant, » qui étonnait Paul de Saint-Victor et lui paraissait une énigme. L’anecdote est assurément vraie, à condition d’en élargir le cadre et d’y faire entrer les camarades du petit Darmancour, ces jeunes auditeurs au cou tendu, aux yeux brillans, sur qui Perrault observait les effets de ses histoires merveilleuses : « On les voit, disait-il, dans la tristesse et dans l’abattement tant que le héros ou l’héroïne du conte sont dans le malheur, et s’écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive. » Perrault a eu pour collaborateurs tous les petits qu’il a fait rire et pleurer avec les malices du Chat Botté et la fin tragique du petit Chaperon Rouge. C’est ainsi qu’un vieillard et un enfant parlent tour à tour dans les Contes ; chacun corrige l’autre et le complète.

La tendresse de Perrault pour l’enfance se mêlait d’un charmant respect, qui lui faisait deviner les secrets besoins de ces jeunes âmes. Il sentit ainsi obscurément que le goût des enfans pour le merveilleux est le germe précieux qui s’épanouit plus tard en fleur de poésie et de foi et, de peur de l’étouffer d’une main sacrilège, il se garda de trop faucher dans le surnaturel de la légende. Il se contenta d’épurer le fantastique des vieux contes populaires, il apprivoisa les monstres et les animaux auxquels le sauvage et le paysan attribuent volontiers des pouvoirs magiques et qui jouaient un si grand rôle dans les vieux récits de Ma Mère l’Oye. Il les métamorphosa en fées très grandes dames, qui portaient des robes de la bonne faiseuse, et que l’on servait à table avec l’étiquette réservée sous Louis XIV aux princesses du sang. Les filles de l’antique Fatum apprirent à son école à faire la révérence de cour, et l’on a d’abord quelque peine à reconnaître sous leur rouge les farouches Destinées aux pieds d’airain.

Ce sont bien elles pourtant, les déesses redoutables,

Tristes divinités du monde oriental, dont Alfred de Vigny, dans le plus désolé de ses poèmes, a chanté la chute et pleuré la victoire. Le christianisme les avait détrônées sans les anéantir. Le peuple les recueillit, par un de ces instincts profonds qu’il a parfois. Son imagination puissante et trouble l’avertissait vaguement que le monde ne saurait pas longtemps se passer de la fatalité. Il préserva les Mοιραι, les Fata, les Nornes, en les confondant avec les divinités secondaires des eaux et des bois, et en les changeant plus tard en fées, avec les Nymphes et les Naïades. Les froides déités régnèrent sans bruit dans des contrées reculées, attendant avec patience que notre génération les rétablît dans tous leurs honneurs en nous rendant responsables dans notre âme et dans notre corps des vices de nos pères, aux siècles des siècles. Quel triomphe pour les vieilles déesses ! Quelle joie ! Et pour nous, pauvre humanité, quel écrasement ! Nous tendons le cou sans regimber au joug dont le christianisme nous avait délivrés. Jamais esclavage aussi étroit, aussi humiliant n’avait pesé sur nous. Ce n’est plus un homme, ce n’est plus l’espace d’une vie qui dépendent d’un hasard, d’un accident : ce sont des races entières, des siècles entiers.

Au temps de Perrault, les fées avaient gardé conscience de leurs anciennes fonctions de ministres du vieux Fatum, C’était bien lui, le dieu aveugle, qui parlait par leur bouche, lorsqu’elles se réunissaient autour d’un nouveau-né pour prédire son sort et lui faire des dons. Favorables ou funestes, ces dons étaient autant d’arrêts du Destin, et il était difficile d’y échapper, même avec des secours surnaturels. La jeune fée de la Belle au Bois dormant ne peut sauver la princesse, mais seulement adoucir son malheur : « — Je n’ai pas assez de puissance, dit-elle, pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. » Perrault s’est montré ici, comme sur tous les points essentiels, gardien fidèle de la tradition. Il a conservé à la fable son sens vénérable.

Il a eu moins de scrupules pour les détails. C’est lui qui a choisi les dons, au baptême de la Belle au Bois dormant. Il y a peu de pages où l’on démêle aussi aisément et aussi sûrement ce qui est du peuple dans les Contes, et ce qui est de l’écrivain.

Le roi et la reine ont négligé d’inviter au dîner de baptême une vieille fée qu’on croyait « morte ou enchantée. » Elle entre à l’improviste, toute dépitée de ce « qu’on la méprisait. » Chez les anciens aussi, les divinités vieillissaient, et on les délaissait parfois pour de nouveaux-venus : — « Dieu jeune, disent les Euménides d’Eschyle à Apollon, tu as outragé de vieilles déesses… Ah ! divinités nouvelles, vous m’avez arraché des mains toute ma puissance ! »

Cependant, les fées « commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde, celle d’après qu’elle aurait de l’esprit comme un ange, la troisième qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait, la quatrième qu’elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu’elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu’elle jouerait de toutes sortes d’instrumens dans la dernière perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la teste, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait. » Il restait heureusement une jeune fée, qui eut assez de pouvoir pour changer la mort en un sommeil de cent ans.

Perrault nous montre dans ce passage comment les bourgeois de sa rue Saint-Jacques, vers la fin du XVIIe siècle, se figuraient une princesse accomplie. Les qualités et les talens dont il fait douer son héroïne par les premières fées sont ceux qui passaient dans son entourage pour être nécessaires à l’emploi. Avant tout, être belle ; et puis avoir de l’esprit, savoir l’art de plaire ; enfin, avoir reçu les leçons d’un bon maître à danser et d’un bon maître à chanter. Il n’en fallait pas davantage en ce temps-là. On était persuadé que le reste se devinait, par une grâce spéciale de la Providence, du moment qu’on était princesse, et il n’y avait pas longtemps que les princes eux-mêmes se contentaient des dons des fées. Louis XIV n’en avait pas appris beaucoup plus long, dans son enfance, que la Belle au Bois dormant, et le frère de Louis XIV, Monsieur, en avait certes appris beaucoup moins.

Voilà pour la part de Perrault dans le récit du baptême de la Belle au Bois dormant. Le peuple a fourni pour la sienne les deux dernières fées et leur lutte. La vieille se reconnaît au premier coup d’œil ; nous parlions justement d’elle tout à l’heure. Elle est l’éternel trouble-fête du festin terrestre de l’humanité. Qu’on la nomme prédestination, fatalité, hérédité, elle est celle qu’on n’avait pas invitée et qui vient, à qui l’on ne demandait rien et qui impose son don ; elle est la puissance mystérieuse par qui l’homme est orienté, avant même d’avoir vu la lumière, vers une fin qui lui cause souvent une indicible horreur. Beaucoup s’abandonnent à elle sans résistance, de notre temps surtout. D’autres engagent le combat, sachant bien que, même vaincus, ils seront plus dignes d’estime et de respect que les favoris des dieux, triomphateurs sans effort pour qui la vie est un jeu et une fête.

Quant à la jeune fée, elle représente le secours d’en haut, seul moyen qu’on ait encore trouvé de dissiper le cauchemar de l’inexorable.

Perrault a appliqué à tous les Contes le procédé dont on vient de voir un exemple. Il encadre partout l’aventure merveilleuse dans un petit tableau de mœurs, familier et sincère, qui la ramène sur la terre et la fixe dans le temps. Elle se passait avant lui au pays du bleu, n’importe quand. Depuis Perrault, elle se passe en France, l’année même où il l’a écrite, chez nos paysans ou chez nos gentilshommes, à la cour de Versailles ou dans une ferme de la Brie. Ses personnages ont le costume, les passions et les préjugés de leur nouveau milieu. Ils jouissent et souffrent comme nous dans leur corps et dans leur âme et de la même manière. Ils sont semblables à nous ; ils sont nous-mêmes. En échange de leurs vagues attributs de fantômes mythiques, Perrault leur a fait le don souverain : la vie, une vie intense et tenace, comme savaient la donner nos grands écrivains réalistes du XVIIe siècle. C’est son coin de génie. Il a mérité par là une place modeste derrière Molière et La Fontaine, chez qui hommes ou bêtes ont reçu le rayon sacré avec une prodigalité royale. Après deux siècles écoulés, Harpagon, maître Corbeau, Cendrillon, sont plus réels pour nous que tous ces êtres anonymes qui traversent chaque jour notre route et s’évanouissent aussitôt dans l’oubli. Pour estimer Perrault à sa valeur, il faut contempler les flots pressés des héros de contes populaires dont les exploits remplissent les recueils spéciaux formés de nos jours par le zèle des érudits. Il en vient de l’Orient et de l’Occident, du midi et du septentrion, et beaucoup d’entre eux ont fait des choses plus extraordinaires, plus difficiles, plus propres encore à frapper l’imagination que pas un des héros de Perrault. Cependant, ils ne sont pas célèbres. Tous ceux que Perrault a ignorés ou dédaignés sont demeurés des étrangers pour la foule. Personne ne connaît leur visage ni leur nom, en dehors du coin de province où la tradition s’est conservée. Le plus ignorant dit d’un jaloux : « C’est un Barbe-Bleue. » Le plus savant ne dira pas d’un Figaro rustique : « C’est un Fanch Scouarnec. « Il sait qu’il ne serait pas compris, à moins de s’adresser à un Bas-Breton.

Perrault a pris tout autour de lui les modèles de ses petits acteurs. C’est pourquoi l’on sait que ses personnages sont ressemblans. Il a fait poser ses amis, ses voisins, le gros financier d’en lace, les paysans qu’il a rencontrés à la campagne, les principicules qu’il a aperçus en visite à Versailles. Plusieurs d’entre eux sont encore vrais aujourd’hui. Barbe-Bleue est un de ces parvenus enrichis qui florissaient déjà sous Louis XIV, mais dont la race a si prodigieusement crû et multiplié dans notre siècle. Nous le coudoyons tous les jours dans les salons, cet homme doré sur tranches, dont il semble que chaque mouvement rende un son d’écus remués. Il a plus que jamais « de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. » Il fait plus que jamais admirer à ses invités éblouis « le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs » aux riches bordures « d’argent et de vermeil doré. » Tout luit et reluit dans sa maison, comme dans celle de Barbe-Bleue. Il a la même manière importante de dire : « Mes coffres-forts, où est mon or et mon argent. » Il épouse, comme lui, une fille « de qualité, » sans dot. Et, bien souvent, il le lui fait aussi regretter.

Pas plus, pourtant, dans la Barbe-Bleue que dans la Belle au Bois dormant, Perrault n’a fermé les échappées ouvertes dans la version populaire sur des pensées d’un sens profond, mais subtil et incertain. Le lecteur reste libre d’entrevoir, au fond du drame bourgeois de Barbe-Bleue, une idée effrayante, l’idée que toutes nos actions nous suivent dans la vie. On se rappelle peut-être combien George Eliot en avait été frappée. Bien des siècles avant que l’illustre romancière consacrât une partie de son œuvre à le démontrer, le peuple avait posé et tranché la question dans la scène du conte où la femme désobéissante s’efforce en vain de laver la clé enchantée. « Quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre. » La porte du cabinet défendu a été ouverte ; nulle puissance ne peut faire qu’elle ne l’ait pas été : toutes nos actions nous suivent dans la vie.

Toutes, et c’est une chose terrible. Bonnes ou mauvaises, réparables ou non, elles se lèvent derrière nous et marchent en longue file sans cesse grandissante, compagnes obstinées et souvent importunes, que nous essayons en vain de chasser. Nul effort, nul repentir, nulle angoisse n’a le pouvoir de supprimer une seule d’entre elles, de reprendre une seule des minutes vécues. Elles ont une vie à elles, en dehors de nous, indépendante de nous, et elles nous échappent pour l’éternité, enfantant des conséquences qui auront d’autres conséquences, et d’autres encore, et toujours d’autres, bien au-delà des temps que notre esprit peut concevoir. Leur enchaînement forme un filet qui nous enveloppe insensiblement, se resserre et enfin nous étreint. George Eliot laissait ses personnages dans le filet, ne croyant pas qu’il fût possible de le rompre. Le peuple s’est souvenu qu’il y avait quelque part de la miséricorde pour le pécheur, et il a sauvé la femme de Barbe-Bleue des suites de sa faute.

C’est encore lui qui est venu, dans Cendrillon, au secours du faible opprimé. Les humbles ont le cœur ouvert à la pitié pour les autres humbles, pour tous les êtres sans défense, endoloris comme eux et meurtris aux pierres du chemin. Ils ont eu grande compassion de l’enfant sans mère, maltraitée et humiliée, qui songe, en lavant la vaisselle, qu’elle voudrait bien aller au bal. Dans ses rêves juvéniles, le bal est l’endroit où les fils de rois deviennent amoureux des jolies filles pauvres. Tandis qu’assise dans les cendres, elle regarde le feu, des visions ignorées des siens passent devant ses yeux, des voix lui murmurent des choses qu’elle seule entend. Il suffirait d’aller à la fête de ce soir pour que tout cela fût vrai : elle en est sûre. C’est pourquoi elle sanglote après le départ de ses sœurs : « Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put ; lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit toute en pleurs, lui demanda ce qu’elle avait.

« — Je voudrais bien… Je voudrais bien…

« Elle pleurait si fort qu’elle ne put achever. »

La marraine, touchée de son chagrin, la console et lui promet une robe. Cendrillon ira au bal ! Elle peut raconter d’avance tous les détails de la soirée ; elle se les est répétés si souvent, qu’elle les sait par cœur : « Le fils du roi, qu’on alla avertir qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie : il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attend ! à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n’entendait qu’un bruit confus : « Ha ! qu’elle est belle ! » Le roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder et de dire tout bas à la reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait vu une si belle et si aimable personne… Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser : elle dansa avec tant de grâce, qu’on l’admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. »

Doucement grisée par son rêve, Cendrillon s’envole avec lui bien loin, bien loin, encore plus loin, jusque dans les régions enchantées où les bonnes fées fabriquent des hochets pour les déshérités à qui la Fortune marâtre a fait une jeunesse dénuée de tendresses et de joies. Un coup de baguette a métamorphosé ses pauvres vêtemens en habits de drap d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries. Les murs enfumés de sa cuisine se sont élargis en lambris dorés, où s’agite une foule joyeuse. Elle se voit passer, triomphante et adulée. Elle se voit épousée, et elle pense avec complaisance qu’elle sera généreuse, dans la victoire, pour les méchantes sœurs qui l’ont tant tourmentée : elle leur accordera sa protection et les mariera à deux seigneurs de la cour du roi son beau-père…

A cet endroit de son petit roman, Cendrillon sursaute : on a heurté à la porte,.. ce sont les sœurs qui rentrent du bal. Elle se lève pour leur ouvrir, et la vision radieuse s’évanouit. Plus de lambris dorés, de beaux habits, de galans cavaliers. Elle est toujours vêtue en souillon ; son balai l’attend, les paroles aigres l’attendent, et personne ne songe à l’épouser. Pourtant, l’enfant s’endort heureuse. Une fée puissante, l’imagination, l’a amusée de ses jouets, et qui sait ? le rêve d’aujourd’hui sera peut-être vrai demain. Demain, la grande bienfaitrice reviendra et bercera encore l’innocente victime avec ses mensonges bénis.

Le Chat Botté nous mène aussi chez un roi, un brave homme de roi, paternel et simple. On lui fait cadeau d’un lapereau. Un autre roi croirait devoir à son rang de dissimuler sa satisfaction. Lui, point. Il reçoit lui-même le porteur et lui adresse des paroles d’encouragement : « Dis à ton maître que je le remercie, et qu’il me fait plaisir. » Pour deux perdrix, il fait « donner pour boire » au commissionnaire. La morgue et l’étiquette sont inconnues à sa cour. A la promenade, il offre une place dans sa voiture aux passans. Il leur prête même au besoin ses habits. Son défaut est d’aimer un peu trop la bouteille. Quand il a « bu cinq ou six coups, » ses idées se brouillent et il offre légèrement sa fille au fils de son meunier, qui s’empresse d’accepter et épouse la princesse sur l’heure, avant que le roi soit dégrisé.

On aimerait à savoir où Perrault avait trouvé le modèle de cette étonnante ganache. On est tenté de croire qu’il avait dans l’esprit une de ces cours minuscules de la vieille Allemagne, à l’étiquette débonnaire, où régnaient la bonhomie et l’économie. Ils étaient là-bas beaucoup de princes, aux environs de l’année 1700, qui vivaient, comme le vieux margrave de Bayreuth, dans un palais rempli de toiles d’araignées, et s’arrêtaient en voyage à tous les bouchons de la route. Les officiers de l’armée du Rhin abondaient en anecdotes sur les mœurs rustiques des contrées où ils guerroyaient. La fantaisie de Perrault a fait le reste.

Il n’a pas eu si loin à aller pour trouver l’original du chat. La comédie italienne avait mis à la mode le valet fripon et ingénieux, providence de son maître, et l’on en rencontrait ailleurs que sur la scène. L’ami de Mme de Sévigné, le bon Gourville, dont les Mémoires ont tant de naturel, avait fait plus d’un trait sentant la corde, du temps où il portait la livrée rouge des La Rochefoucauld. Il est vrai que c’était sous la Fronde. Gourville n’éprouvait pas plus de scrupules à détrousser un voyageur au profit de a Messieurs les Princes, » que le Chat Botté à croquer l’ogre pour que son maître lui succède dans ses biens. Gourville et le Chat-Botté avaient les mêmes notions vagues sur le tien et le mien, le juste et l’injuste, et, en général, sur toutes les choses de la morale. L’un et l’autre finirent leurs jours dans la paix de la conscience et dans la prospérité due aux gens de bien. Le chat « devint grand seigneur et ne courut plus après les souris que pour se divertir. » Gourville fut admis à la partie de Louis XIV et vécut innocemment dans sa belle maison de Saint-Maur, recherché de la meilleure compagnie. Le peuple les eut tous deux en grande considération et ne fut point choqué de ce qu’ils auraient mérité d’être pendus. Le peuple sait qu’il est très difficile aux saints de faire leur chemin en ce monde, surtout aux saints en sabots ou souquenilles, et il fait volontiers un peu de crédit à leur conscience. Il admet qu’une conscience très grande dame est un luxe qui ne peut venir qu’à son heure, comme les autres luxes du parvenu.

Le Petit-Poucet est aussi un de ces parvenus qui montèrent à l’assaut des places sous Louis XIV, encouragés par le roi, et envahirent jusqu’aux charges de cour, à la grande indignation de Saint-Simon. A peine enrichi, il s’occupe de décrasser toute sa famille : — « Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et, par là, il les établit tous et fit parfaitement bien sa cour en même temps. » — L’histoire ne dit pas ce qu’il fit pour lui-même, mais il est à croire qu’il ne s’oublia point. Petit-Poucet a du finir dans la peau d’un fermier général, peut-être d’un intendant de province. Il a marié sa fille à quelque marquis ruiné, et ses petits-fils ont eu le cordon bleu.

Il avait passé par des momens cruels. Il était nain, souffreteux, ne disait mot, ce qui lui donnait l’air idiot, et alors chacun le maltraitait : il « était le souffre-douleurs de la maison. » Le Petit-Poucet du conte de Perrault est né en Occident, au temps où notre monde était très dur pour les êtres difformes, et infirmes de corps ou d’esprit. Le moyen âgé les tenait en suspicion, s’imaginant que le diable s’en était mêlé ; dans les provinces à sorciers, il n’y avait pas sûreté à être trop laid. Il a fallu beaucoup de siècles au christianisme pour l’emporter sur les suggestions de la nature, intéressée à ce que les créatures qu’elle a disgraciées ne soient pas protégées, mais disparaissent au plus vite. La compassion envers ces infortunés est un sentiment moderne, et, si la légende a pris le parti du Petit-Poucet, ce n’est ni par humanité, ni par justice ; c’est que les foules ont toujours trouvé le même plaisir que les enfans :

A voir d’affreux géans très bêtes
Vaincus par des nains pleins d’esprit. Le « géant très bête » était, d’ailleurs, désigné ici à l’hostilité populaire par ses origines. L’ogre du Petit-Poucet est de race noble. Il descend de conquérans très anciens, de cannibales qui mangeaient les prisonniers. D’autres sont venus, qui l’ont dépouillé de son pouvoir et de ses privilèges, et il subit le sort réservé aux aristocraties vaincues, pour lesquelles il n’y eut jamais équité ni indulgence dans un cœur plébéien. On trouve de bonne guerre d’abuser de son impuissance actuelle et de lui voler les restes de ses trésors par une basse escroquerie, comme le fait le Petit-Poucet.

Le vieux gentilhomme est pourtant assez déchu pour qu’on lui pardonne et la gloire et les crimes de ses pères. Il a conservé de ces temps lointains quelques ornemens démodés, témoins de l’antique splendeur de la race, et ses filles couchent avec des couronnes d’or ; mais il habite une maison de paysan, et sa femme fait la cuisine. La description de son intérieur est délicieuse. Quiconque est entré dans les vieilles chaumières du centre de la France, aux petites fenêtres obscures, où la lumière de la porte expire à quelques pas du seuil, où les meubles cirés luisent dans l’ombre et où les murailles mêmes ont reçu la patine harmonieuse du temps, — celui-là connaît la maison de l’ogre. Voici la grande pièce basse, au plafond de solives noircies, où la famille vit pendant le jour. Voici la haute cheminée où l’ogresse met à la broche un mouton tout entier et où il fait si bon se sécher après l’averse, et voici, le chevet au mur, le lit vénérable des parens, assez grand pour que sept petits garçons puissent se cacher dessous, entouré de rideaux de serge verte qui en font une petite chambre dans la grande. En face, ou dans la seconde pièce s’il y en a une, sont deux autres lits également vastes. On met dans l’un tous les enfans, dans l’autre tous les étrangers.

Le plus fabuleux des Contes de Perrault est aussi celui qui offre les parties les plus réalistes. La seconde moitié de Peau-d’Ane est pleine de croquis d’après nature, qui ne laissent rien à désirer pour la vérité et la précision du trait. D’abord, la grosse métairie aux bâtimens massifs, aux innombrables dépendances, où la princesse trouve un asile en fuyant son père. Dix basses-cours bien closes regorgent de poules, d’oies, de canards, de pintades, de râles, de cormorans,

Et mille autres oiseaux de bizarres manières,

destinés à la table des grands ou à l’ornement de leurs parcs et de leurs viviers. Une armée de valets et de servantes égaie la ferme de son mouvement bruyant. Tout respire l’activité et l’abondance. La largeur de la vie confine au luxe ; quand le fils du maître vient chasser de ce côté avec ses amis et qu’ils entrent se reposer, la fermière les fait « boire à la glace. »

Perrault n’inventait pas lorsqu’il écrivait cette jolie page. Rien n’égale l’impression de savoureux bien-être que donnaient certaines grandes exploitations agricoles du vieux temps, avant la révolution. On en trouve un témoignage non suspect dans les Mémoires d’un fils de paysan, le capitaine Coignet, qui avait appris à lire et à écrire au régiment et qui en profita pour raconter ses impressions de jeunesse. L’une des plus vives demeura toujours celle que lui avait causée une ferme de la Brie champenoise, où il avait été valet de charrue avant de conquérir l’Europe sous les drapeaux de Napoléon. Un demi-siècle après, il se souvenait encore avec délices de la chère plantureuse qu’on y faisait et de l’élégance de la table commune, « servie comme pour un grand repas, tout en argenterie, timbales d’argent, deux paniers de vin. »

La ferme décrite par Perrault égalait en richesse celle du vieux Coignet. Peau-d’Ane y avait été engagée pour être « souillon, » emploi qui n’avait rien de commun avec celui de « dindonnière. » Il est nécessaire d’en faire la remarque, afin de dissiper une erreur très répandue. Beaucoup de personnes croient que Peau-d’Ane a gardé les dindons. Rien n’est plus faux. C’est l’héroïne d’un autre conte de fées encore plus merveilleux, c’est Mme de Main tenon, qui a gardé les dindons chez sa tante de Neuillant, une gaule dans une main et les quatrains de Pibrac dans l’autre. Peau-d’Ane était chargée de laver les torchons et de nettoyer l’auge aux cochons. Perrault le dit expressément et nous montre sa princesse à l’ouvrage. La scène a la crudité des cabarets de Téniers.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine,
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler.
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos ;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

Nous rencontrons, quelques pages plus loin, un autre exemple de l’heureuse prédilection de Perrault pour le détail caractéristique qui fait voir le personnage. Toutes les filles du royaume défilent pour essayer la bague de Peau-d’Ane. Duchesses et bourgeoises sont passées ; leurs doigts

Étaient trop gros et n’entraient pas. A vous, modistes et couturières, fleuristes et brunisseuses ! Paraissez, et courez votre chance.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts
(Car il en est de très bien faites)
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.

Il a suffi de quatre vers pour fixer notre opinion sur les petites ouvrières parisiennes du temps de Louis XIV. La race était déjà à son point de perfection il y a deux siècles. Déjà elles trottaient menu de leurs petits pieds ; déjà elles avaient la main fine et la taille leste. Le bon Perrault semble tout fâché d’être enchaîné par la vérité historique et de ne pouvoir marier le fils du roi à une modiste de sa montagne Sainte-Geneviève. Les grisettes sont les seules, dans son récit, qui puissent presque mettre la bague, et il est clair que si l’anneau n’était pas enchanté, elles l’enfileraient dix fois pour une.

Le réalisme de Perrault rehausse singulièrement pour nous la valeur de ses Contes. Il les transforme en documens historiques tels qu’on en rencontre peu dans la littérature d’imagination de son temps, le théâtre mis à part. Il faut arriver jusqu’à Marianne et au Paysan parvenu, de Marivaux, pour trouver de pareils tableaux d’intérieur. Chaque page nous apporte un renseignement d’autant plus précieux, qu’il s’agit le plus souvent de classes de la société dont les écrivains du grand siècle ne s’occupaient guère. On aurait vite fait de nommer ceux d’entre eux qui osaient demander au lecteur de s’intéresser aux soucis et aux difficultés d’une famille de bûcherons ou de meuniers. Les petites gens comptaient alors très peu dans la littérature, et c’est une des grandes nouveautés de Perrault d’avoir introduit les sabots dans les salons à l’abri du manteau de brocart des fées. Les sabots en ont abusé depuis pour apporter du fumier sur les tapis. Il serait injuste d’en rendre Perrault responsable : il a ouvert la porte, mais il voulait qu’on essuyât ses sabots avant d’entrer, et lui-même ne s’est pas sali dans les chaumières ; il n’en a rapporté que beaucoup de pitié. Le souffle puissant d’humanité qui circule dans son livre, la part très large qu’il y a faite aux humbles, justifient les comparaisons glorieuses que nous avions osé faire en commençant et qu’on a pu trouver trop audacieuses. Perrault a vraiment mérité d’être appelé un Homère bourgeois, et ses Contes sont de véritables petites épopées populaires.

Il semblait qu’il n’y eût plus qu’à laisser ses héros jouir en paix de leur immortalité. Aucun honneur ne leur avait manqué. Des éditions en toutes langues leur avaient donné pour amis les enfans du monde entier. Les artistes avaient reproduit leurs traits à l’envie. Une nuée d’imitateurs s’étaient efforcés de leur dérober un rayon de leur gloire. Petit-Poucet et Barbe-Bleue étaient passés chefs d’école, et les exploits de leurs rivaux avaient rempli les quarante et un volumes in-8° du Cabinet des fées, si oubliés aujourd’hui. Qui donc se souvient encore de la redoutable Danamo ou du prince Désir ? Pour comble de bonheur, les philosophes du XVIIIe siècle, ennemis de tous les miracles, même des innocens prodiges qu’accomplit la baguette des fées, avaient témoigné à Perrault un mépris qui lui assurait une revanche dans notre siècle. L’école romantique lui fit une apothéose dont Théophile Gautier alluma les feux de Bengale ; il écrivit sans rire que Peau-d’Ane était le « chef-d’œuvre de l’esprit humain, quelque chose d’aussi grand dans son genre que l’Iliade et l’Enéide. » C’était beaucoup.

Notre génération réservait aux Contes un hommage plus périlleux encore que les exagérations romantiques. Ils ne pouvaient manquer d’attirer l’attention des savans qui ont porté si haut l’étude des traditions populaires. Les mythologues s’en emparèrent et ils y ont découvert tant de choses, qu’ils menacent d’accabler ces frêles récits sous l’amas des commentaires, notes, préfaces, variantes, scolies et exégèses.

Ils ont demandé aux héros de Perrault d’où ils venaient : de la patrie aryenne, de l’Inde ou d’ailleurs ? quel chemin ils avaient suivi pour arriver jusqu’à nous, et ce qu’ils avaient fait en route ? Ces petits innocens auraient pu répliquer qu’ils venaient de leur village et qu’ils avaient fait comme le petit Chaperon Rouge, qui « s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait. » Mais ils ne répondirent rien. Voyant qu’ils s’obstinaient à se taire, les mythologues parlèrent pour eux, et il y eut alors une grande confusion. Grimm, M. André Lefèvre et plusieurs Anglais tenaient pour la patrie aryenne ; Benfey et M. Cosquin pour la patrie indienne ; M. Hyacinthe Husson pour une patrie mixte, M. Andrew Lang, le saint Thomas de la mythologie populaire, résumait le débat en disant qu’on n’en savait rien.

On demanda ensuite aux voyageurs ce qu’ils faisaient dans ce berceau inconnu. Cette fois ils ne répondirent que trop. Le loup déclara à M. Hyacinthe Husson qu’en ces temps reculés il était « le soleil dévorateur » et qu’il s’occupait à manger l’Aurore, coiffée des rouges lueurs matinales. Il ajouta que la mère-grand était une vieille Aurore. Poulie, la petite chienne de la Belle au Bois dormant, dit à M. André Lefèvre qu’elle n’était autre que Saramâ, la chienne du Rig-Véda qui cherche l’Aurore. Petit-Poucet conta à M. Gaston Paris qu’il avait été le postillon de la Grande Ourse, où sa place est encore marquée par une toute petite étoile. L’âne de Peau-d’Ane révéla à M. Hyacinthe Husson qu’il était « la brume humide derrière laquelle l’Aurore se dérobe, échappant ainsi à la poursuite du Soleil. « Il n’y eut pas jusqu’à la pantoufle de Cendrillon qui ne voulût se donner des airs. Elle souilla un mot sanscrit à M. de Gubernatis, qui s’en servit pour lui fabriquer une généalogie grandiose.

Fasse le ciel que ces découvertes, si curieuses du reste, restent confinées dans les ouvrages spéciaux, et qu’on ne s’avise pas d’enseigner aux enfans, dans une louable intention et afin de rendre à la légende sa majesté primitive, que les filles de l’ogre sont les sept flammes d’Agni, et les frères de Mme Barbe-Bleue les Asvins, représentans des deux crépuscules. Ce serait chasser un rêve consolateur pour le remplacer par une leçon de philologie comparée. Laissez à l’enfant ses amis surnaturels, les doux redresseurs de torts, dont la pensée lui inspire une divine sécurité. Il aime à sentir le monde peuplé d’êtres puissans parmi lesquels il ne se rencontre pas seulement de méchans loups et de vieilles Carabosses, mais aussi de bonnes fées et des animaux à l’esprit subtil, qui jouent le rôle de justiciers. L’enfant s’aperçoit de bonne heure que la vie et les hommes sont injustes. Il se rassure en songeant avec confiance au coup de baguette qui va sauver l’innocence et confondre le méchant. A mesure que sa raison s’éveille, et sous l’obsession d’un persistant désir de justice, son penchant enfantin pour le merveilleux se développe en sentiment religieux. Il a cessé de croire aux baguettes magiques : il conserve l’habitude de regarder en haut.

On s’en est aperçu, et c’est une des raisons qui font aujourd’hui bannir les contes de fées de tant d’éducations. Aucun père n’a vraiment peur que son fils, devenu grand, croie aux fées et aux animaux qui parlent. Beaucoup craignent qu’il ne puisse prendre son parti de redescendre pour toujours dans la région des faits positifs, et leur prudence l’y retient dès le bas âge. D’autres s’imaginent de bonne foi sauver la rectitude de son jugement en substituant à Perrault un roman scientifique où l’on va en ballon dans la lune selon toutes les règles de la mécanique et de la physique, ce qui, apparemment, ne peut pas donner d’idées fausses aux enfans. D’autres encore appréhendent que les contes de fées ne déposent dans les jeunes âmes un levain de poésie qui puisse les gêner plus tard dans la lutte pour l’existence, si rude dans nos sociétés démocratiques. Pour ces diverses raisons, Perrault compte aujourd’hui parmi ses lecteurs beaucoup plus de têtes chauves qu’au siècle dernier, et peut-être moins de têtes bouclées. J’imagine que, s’il revenait sur terre, il en serait moins flatté qu’attristé. Il était le bon Perrault pour tout le monde, mais encore plus pour les petits garçons et les petites filles que pour ses confrères de l’Académie.

Notre époque est étrangement dure pour les humbles et les malheureux, dont le labeur est rude, les joies pauvres et rares, l’horizon étroit. Elle travaille avec une ténacité cruelle à rétrécir leur pensée. Elle leur répète à satiété qu’ils n’ont rien à attendre en dehors de l’amère réalité quotidienne, rien à espérer, personne à implorer, car les cieux sont vides, les bois et les eaux sont vides, l’univers est vide. L’humanité reste en face d’elle-même, en face de la vie. Personne n’entend plus son cri de détresse. Devant cet abandon, dans cette angoisse, le cœur de l’homme devient vide aussi, vide d’amour et de poésie, égoïste et sec : il est mûr pour la morale utilitaire.

Quiconque d’entre nous, dans les meilleures intentions, aide à étouffer l’imagination chez l’enfant, — celui-là aide à préparer un crime de lèse-humanité. On voulait tuer la superstition et le romanesque ; on tue du même coup la foi et l’idéal. Que ceux qui en doutent contemplent leur œuvre. Qu’ils comparent une jeune âme ayant sucé la poésie humaine dans Peau-d’Ane et la Belle au Bois dormant, la poésie divine dans la Genèse, à celle qui n’a connu d’autre nourriture que le roman scientifique et le traité de morale en forme de livre de classe ; et qu’ils disent, s’ils sont sincères, de quel côté est le germe d’humanité supérieure ?

C’est la gloire de Perrault qu’en faisant un semblable rapprochement, son nom vienne tout de suite à l’esprit et ne puisse être suppléé par aucun autre. Il est immortel au titre que lui-même aurait jugé le plus doux et le plus enviable : parce qu’il est l’un des grands bienfaiteurs de l’enfance.


ARVEDE BARINE.