Les Compagnons du trésor/Partie 2/Chapitre 29

Dentu (Tome IIp. 365-373).
Deuxième partie


XXIX

La descente


Tout servait Vincent. Sa fièvre lui rendait ses forces d’autrefois et s’étendait comme un voile au-devant des dangers de son entreprise. Il ne voyait que le but et se disait, répétant le refrain de sa manie :

— Du calme ! Je ferai mon ouvrage cette nuit. C’est là dernière heure et le suprême effort. Du calme !

La route, cependant, était loin d’être aussi aisée qu’il se l’était d’abord imaginé. Le plomb tremblait sous son poids, mal soutenu par les ferrures que la rouille rongeait, et plus d’une fois il crut que les attaches allaient céder.

Il calculait alors froidement les résultats probables de sa chute et pensait.

— Je suis dur au mal. Avec ce que j’ai souffert d’autres seraient morts dix fois. En tombant, je ne me tuerai pas tout à fait. Il y a des choses impossibles : je ne peux pas mourir quand j’ai en moi un pareil secret. Si je ne suis que blessé, qu’importe ? Je me traînerai, s’il le faut, sur les mains et sur les genoux. Mon pic est là en bas. Je sais où frapper pour éventrer la muraille d’un seul coup…

Il leva la tête brusquement, parce qu’une voix se faisait entendre au-dessus de lui à la fenêtre qu’il venait de quitter.

— Envolé ! disait Similor, qui se penchait sur l’appui, mais je parie que l’oiseau n’ira pas jusqu’en bas sans se casser la patte !

Vincent atteignait en ce moment l’angle du pavillon Gaillaud. À cet endroit le conduit perdant sa direction diagonale, descendait verticalement vers la terre, en suivant la ligne même de l’encoignure.

Le tuyau rencontrait, à la hauteur du premier étage, le mur de clôture de la propriété voisine, terrain aménagé en chantier, qui rejoignait d’un côté la rue des Partants, et de l’autre le chemin des Poiriers.

Ce fut là que Vincent disparut un instant aux yeux de ceux qui étaient à la fenêtre du bûcher. D’un seul temps, en effet, il s’était laissé glisser jusqu’au mur.

Quand il eut pris pied il regarda tout autour de lui, cherchant sa route dans ce pays qui lui était inconnu.

Comme il arrive si souvent vers la fin des nuits parisiennes à l’approche des chaudes matinées d’été, le ciel si clair, où naguère la lune voguait dans toute sa gloire, s’était couvert de nuages épais et lourds qui ne laissaient pas voir un seul petit coin du firmament.

À cette heure où l’aube va naître, l’obscurité redouble pour un instant.

La descente était plus facile du côté du chantier où de nombreuses pièces de bois, adossées au mur, pouvaient servir d’échelle, mais il y avait une raison majeure pour que Vincent ne prît pas ce chemin.

Il avait laissé son pic dans une touffe de fleurs, non loin de la porte d’entrée du pavillon. C’était pour lui une arme et un passe-partout. Il voulait son pic comme Richard III demandait un cheval.

Il se pencha donc vers le jardin. Ce fut alors que Piquepuce, qui avait remplacé Similor à la fenêtre, l’aperçut et promit vingt louis à qui tenterait de le suivre.

Vincent s’occupait assez peu de ce qui se passait au-dessus de lui. Son attention était excitée par une masse sombre et vaguement mouvante qui tenait l’angle du jardin, juste auprès du mur.

Au milieu de cette masse, il lui semblait qu’une rouge étincelle brillait et s’éteignait tour à tour.

Ces mots tombèrent de la fenêtre, prononcés par le jaloux Piquepuce :

— Roblot et ses hommes sont dans le jardin…

Ces mots arrêtèrent Vincent à l’instant où il mesurait déjà la hauteur du saut.

En même temps, ces autres paroles, prononcées avec une colère contenue, montèrent de l’angle où était la masse sombre :

— Éteins ta pipe, Malou, ou je t’écrase !

Vincent Carpentier se recula.

Un bruit assez fort releva ses yeux vers la fenêtre, d’où certes il ne se doutait pas qu’un pistolet venait de le tenir en joue.

Sur la façade noire du pavillon Gaillaud il vit un objet se mouvoir en suivant la ligne du plomb.

C’était du feu qui bouillait dans les veines de Vincent, son pouls battait la fièvre chaude, mais ses mouvements gardaient une remarquable précision, et, ce qui n’est pas rare, sa folie se comportait avec un sang froid imperturbable.

L’abstraction qu’on fait de tout danger peut donner l’allure du calme au transport lui même.

L’idée de danger n’existait pas pour Vincent. Il allait à son but sans hésiter ni se détourner, comme le sanglier qui perce au bois.

— Ça me fâche de tuer quelqu’un, dit-il, mais que me veut celui-là ? Il est sans doute armé, je ne le suis pas. À la guerre comme à la guerre !

Ses deux mains saisirent le plomb dont son premier effort descella deux ou trois attaches. L’objet mouvant s’arrêta, et une voix dit tout bas :

— Père, n’ayez pas crainte, c’est moi.

— Qui, toi ? demanda Vincent.

— Reynier.

Vincent lâcha le plomb, et se mit à rire tout doucement.

— Il vient à mon secours, grommela-t-il ; ces enfant-là sont bien gênants. Il faut pourtant s’arranger de manière à ne pas lui faire trop de mal.

Il regarda au-dessous de lui tour à tour à droite et à gauche du mur.

À gauche, du côté du chantier, il y avait un tas de paille entre les perches dressées contre le mur et le pignon du pavillon Gaillaud.

Vincent secoua la tête d’un air satisfait.

— Père, dit Reynier qui approchait, vous êtes entouré d’ennemis. Je n’ai pas voulu vous laisser seul dans ce grand danger.

— À la bonne heure ! fit Vincent. Voici un gentil garçon. Laisse-toi glisser d’un coup, le bas du plomb ne tient plus.

Reynier obéit et vint tomber dans ses bras.

— Là ! fit Vincent qui l’embrassa de bon cœur. Merci de ta bonne intention, mon cher enfant, mais je n’ai pas besoin de toi, bien au contraire, et tu vas me faire le plaisir d’aller voir chez le voisin si j’y suis.

Tout en parlant, il pesa sur les reins de son fils d’adoption et lui donna une secousse destinée à l’envoyer dans le chantier, sur le tas de paille.

Mais Reynier était vaguement sur ses gardes. Il connaissait l’état mental de Vincent et devinait la préoccupation qui le dominait tout entier. D’instinct il résista.

Une lutte s’ensuivit à laquelle assistaient, d’en haut Piquepuce, accoudé sur l’appui de la croisée du bûcher, d’en bas Roblot et ses hommes.

Les deux adversaires étaient en équilibre sur le faîte du mur. Comme vigueur, Reynier avait évidemment la supériorité sur son père adoptif ; mais cet avantage se trouvait plus que compensé par l’impossibilité où il était de frapper.

Au contraire, rien n’arrêtait Vincent.

— Il tape dur ! avait dit le capitaine Piquepuce en parlant de Carpentier.

C’était vrai. Aussitôt qu’il vit l’accomplissement de son dessein, menacé par la résistance de Reynier, Vincent Carpentier perdit toute mesure. Ses deux mains se nouèrent d’abord autour du cou de Reynier, comme s’il eût voulu l’étrangler ; mais voyant que le jeune peintre allait l’entraîner dans sa chute, il lâcha prise, et son poing fermé martela furieusement le crâne du fiancé de sa fille.

Reynier disait :

— Père ! oh ! père ! vous allez me tuer !

Le maniaque ne répondait pas. Il battait avec la régularité d’un marteau de forgeron, écrasant l’enclume.

Reynier fut bientôt étourdi. Son pied manqua. Ils trébuchèrent ensemble ; mais Vincent se retint au mur, tandis que le jeune homme était précipité dans le chantier.

Vincent se releva et ne regarda même pas ce qui advenait de son fils. Il dit :

— Tout le monde se met entre moi et mon ouvrage, mais j’arriverai malgré tout le monde.

Soit que sa cervelle ébranlée ne gardât point souvenir de l’embuscade que le hasard lui avait fait découvrir dans le jardin, soit que son idée fixe parvenue au paroxysme de sa puissance, étouffât en lui le sentiment du danger, il se prépara tranquillement à descendre. Il pensait :

— Dès que je vais avoir mon pic, gare à ceux qui me barreront le chemin !

Ils étaient beaucoup, pour lui barrer le chemin.

Il y avait d’abord Roblot et son escouade qui le tenaient en arrêt comme des chiens.

Il y avait ensuite la troupe du capitaine Piquepuce qui dégringolait quatre à quatre l’escalier du Pavillon-Gaillaud, et qui, certes, devait arriver avant lui à l’allée où était son pic.

Vincent ne s’inquiétait ni des uns, ni des autres. Il s’accrocha des deux mains au faîte de la muraille et se laissa choir sans accident sur la terre meuble d’une bordure.

Roblot bondit aussitôt de son coin.

Mais il trouva au-devant de lui une forme humaine, qui lui ferma le passage d’un geste impérieux.

C’était une femme vêtue de noir et voilée.

— Tiens, tiens ! fit l’ancien valet de chambre, vous étiez là, madame la comtesse ? Si vous m’empêchez d’empoigner le bonhomme, il va se donner de l’air, et vous savez s’il a la vie dure. Ce n’est pas de bon jeu. La prime est à moi.

Marguerite sortait d’un buisson de lilas. Cette nuit, tous les Compagnons du Trésor étaient en campagne.

— Vous aurez quatre fois la prime promise, dit-elle très-bas, vous l’aurez dix fois si vous agissez avec adresse. Il n’est plus question d’arrêter Vincent Carpentier, mais de le suivre. C’est lui qui doit nous mener à la cachette du colonel.

Vincent s’était retourné au bruit de ce chuchotement ; mais, sur l’ordre de la comtesse, Roblot et ses gens s’étaient reculés hors de vue. Un coude de l’allée les masquait.

La comtesse ajouta, parce qu’elle voyait briller dans l’ombre les prunelles allumées de l’ancien valet.

Il fait jour, vous êtes prévenus. Il y aura des yeux ouverts tout autour de vous. La cachette appartient à l’association. Le conseil payera. Peine de mort contre quiconque touchera au bien commun !