Les Commencemens d’une conquête/05

Les Commencemens d’une conquête
Revue des Deux Mondes3e période, tome 69 (p. 287-320).
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LES
COMMENCEMENS D'UNE CONQUÊTE

V.[1]
LE GOUVERNEMENT DU COMTE D’ERLON
SEPTEMBRE 1834 — AOUT 1835


I.

En instituant un gouvernement général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique, l’ordonnance royale du 22 juillet 1834 ouvre théoriquement une ère nouvelle dans l’histoire de l’Algérie ; en fait et dans la pratique, elle n’est qu’une étape entre les indécisions d’un passé de quatre ans et les indécisions d’un avenir qui doit durer six années encore, jusqu’au 22 février 1841, jusqu’au jour où le général Bugeaud, représentant d’une politique décidée, investi de grands pouvoirs et pourvu de moyens formidables, viendra substituer aux tentatives, aux à-coups, aux épisodes héroïques, mais décousus, la méthode, la suite, la continuité de la vraie guerre. De ces indécisions qui doit porter la responsabilité devant l’histoire? Un peu tout le monde, du plus au moins. Le gouvernement de la mère patrie en a sa part dans les choix médiocres qu’il a souvent faits pour le commandement, dans le vague et l’incohérence de ses instructions, surtout dans la parcimonie des ressources que sa main avarement serrée lâchait à grand’peine quand il aurait dû la tenir largement ouverte ; les agens du gouvernement en ont leur part : les chefs, dans les fausses directions, dans les impulsions contradictoires qu’ils ont données à la conduite des affaires, dans leur timidité presque toujours, dans leur témérité parfois; les subordonnés, dans leurs rivalités, dans leurs jalousies, dans leur indiscipline, dans la négligence de leur devoir, quelquefois dans leur défaillance ; mais, avant tout, c’est la chambre des députés qui est responsable, la chambre, dont les discussions passionnées, retentissant d’écho en écho jusque dans les montagnes de l’Atlas, allaient réveiller périodiquement chez les indigènes l’espoir de la délivrance et les encourager à la révolte ; la chambre, injuste pour l’armée d’Afrique, comme si elle avait gardé contre elle les rancunes de 1830, ne lui mesurant qu’en rechignant l’argent et les hommes, prêtant d’une main, retirant de l’autre, traitant l’Algérie, cette fille posthume de la restauration, en marâtre, toute prête à l’abandonner honteusement si le gouvernement l’avait souhaité, si l’opinion publique l’avait permis ; c’est la chambre des députés, hargneuse, tracassière, mesquine, cent fois plus avare que le gouvernement, qui doit surtout porter le poids de tous les griefs accumulés sur les uns ou sur les autres pendant la moitié au moins des dix premières années de la conquête.


II.

Complété par une ordonnance datée du 10 août et par un arrêté ministériel du 1er septembre, l’acte royal du 22 juillet 1834 concentrait entre les mains du gouverneur-général, sous les ordres et la direction du ministre de la guerre, tous les pouvoirs politiques, civils et militaires dans toute l’étendue des possessions françaises au nord de l’Afrique ; immédiatement au-dessous de lui siégeait un conseil d’administration composé d’un officier-général commandant les troupes, d’un intendant civil, d’un officier-général commandant la marine, d’un procureur-général, d’un intendant militaire et d’un directeur des finances. Le caractère de ce conseil était purement consultatif. L’intendant civil avait les attributions d’un préfet; le procureur-général dirigeait l’administration de la justice, dont l’organisation était modifiée.

Oran et Bône étaient pourvus, comme Alger, d’un tribunal de première instance ; Alger avait de plus un tribunal supérieur et un tribunal de commerce. Le tribunal supérieur connaissait en appel des causes portées devant lui en matière civile, correctionnelle et commerciale ; il jugeait directement es affaires criminelles. Des assesseurs musulmans étaient appelés à siéger, avec voix consultative, auprès des juges français, toutes les fois qu’un de leurs coreligionnaires se trouverait intéressé ou impliqué dans la cause. La juridiction des cadis et des rabbins était maintenue, mais dans des limites plus restreintes. Le soin d’organiser, de diriger et de surveiller les nouveaux établissemens judiciaires en Algérie était confié temporairement, avec le titre de procureur-général, à un député, ancien membre de la commission d’enquête et de la commission d’Afrique, tout à fait acquis à la cause de l’occupation, qu’il venait de défendre éloquemment devant la chambre, M. Laurence. Alger le revit avec plaisir ; il y arriva, le 27 septembre, en même temps que le comte d’Erlon, gouverneur-général, et l’intendant civil, M. Lepasquier, qui venait de quitter, pour succéder à M. Genty de Bussy, la préfecture du Finistère.

L’arrêté ministériel du 1er septembre prescrivait l’exécution de trois mesures destinées à donner confiance aux Européens et à bien montrer aux indigènes que le gouvernement était résolu à s’établir définitivement sur le terrain conquis. La municipalité d’Alger jusqu’alors n’avait eu qu’une existence provisoire et mal réglée; un conseil municipal de dix-neuf membres, dix Français, six musulmans, trois juifs, nommés annuellement par le gouverneur, fut institué, avec des attributions à peu de chose près semblables à celles qui étaient de règle en France. Le Fhas fut divisé en neuf, puis en quatorze communes rurales, administrées par un maire français et deux adjoints, dont un indigène. Enfin, un collège, analogue aux collèges communaux de la mère patrie, allait donner aux enfans de toute origine l’éducation française.

« Le roi des Français, votre seigneur et le mien, avait dit le comte d’Erlon dans une proclamation aux indigènes, m’a confié le gouvernement de vos contrées. Il vous considère comme ses enfans ; sa force est immense. Jamais les Français n’abandonneront le sol africain. Préférez l’ordre et la soumission à l’anarchie et à la guerre; accueillez les Européens dans vos tribus. Je serai doux avec les bons, terrible avec les méchans. Ma porte sera toujours ouverte au pauvre et à l’opprimé ; mon cœur ne repoussera aucune plainte juste. » Ce langage fit d’abord quelque effet ; Abd-el-Kader lui-même s’en inquiéta. Comme le général Desmichels allait partir d’Oran pour Alger afin de connaître les véritables intentions du gouverneur, l’émir prescrivit à Miloud-ben-Harach de l’accompagner et de remettre au comte d’Erlon une lettre obligeante, obséquieuse, au fond très hardie : « Je charge, disait-il, Miloud-ben-Harach de vous informer de tout ce qui vous regarde, de vous demander vos vues sur la manière d’établir la tranquillité dans tous les districts, soit maritimes, soit de l’intérieur, sur les plages d’Alger et d’Oran, dans les plaines et dans les montagnes depuis Tlemcen et Mascara jusqu’à Médéa et les environs d’Alger. » Ni Miloud, qui fut bien accueilli d’ailleurs, ni le général Desmichels ne purent obtenir ce qu’ils étaient venus chercher l’un et l’autre, une indication un peu nette de la direction que le gouverneur-général entendait donner, dans la province d’Oran, aux affaires. Le général Duzer, venu de Bône, ne fut pas beaucoup plus heureux ; il est vrai que tout allait si bien dans son commandement qu’il n’y avait presque rien à lui dire.

Toute l’attention du gouverneur paraissait concentrée sur la Métidja. C’était là qu’il voulait rétablir l’autorité française. Il lui déplaisait, par exemple, que le marché de Bou-Farik fût interdit aux Européens. Le lundi 13 octobre 1834, il y envoya le colonel de Schauenbourg, du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, avec une bonne escorte de cavalerie et d’infanterie. Surpris et inquiets d’abord, les Arabes ne firent aucune démonstration hostile ; les kaïds de Khachna, de Beni-Mouça, des Arib, de Beni-Khelil parurent satisfaits ; seuls les Hadjoutes se retirèrent. Depuis ce jour-là, quelques marchands d’Alger commencèrent à fréquenter Bou-Farik ; mais il était bien évident qu’ils n’y étaient que tolérés. Afin d’agir plus directement sur les indigènes, le gouverneur général rétablit la charge d’agha des Arabes et il en revêtit le lieutenant-colonel Marey, l’ancien commandant des chasseurs algériens, qui s’occupait alors d’organiser un corps de spahis réguliers. Le bureau arabe fut en même temps supprimé ; avec un agha il n’avait plus de raison d’être.

Les débuts du lieutenant-colonel ne furent pas heureux; il annonça aux tribus sa nomination par une lettre hautaine qui fit un mauvais effet. Les maraudeurs, les pillards, les coupeurs de route reparurent ; les vols de bestiaux recommencèrent. Poussé par l’agha, qui était furieux du mépris que lui témoignaient particulièrement les Hadjoutes, le gouverneur envoya contre eux une expédition dont il confia la direction au général Rapatel. L’affaire commença, le 5 janvier 1835, par l’arrestation de deux de leurs grands sur le marché de Bou-Farik ; avertis par ce premier coup de main, les autres se mirent en sûreté. Du 6 au 10, le général Rapatel, assisté du général Bro et suivi de 3,000 hommes avec du canon, parcourut la plaine jusqu’à 25 lieues d’Alger, — jamais à l’ouest on n’avait été aussi loin, — reconnut le lac Halloula, pénétra dans la montagne, brûla quelques gourbis, se mit sur les bras, outre les Mouzaïa, complices des Hadjoutes, les Soumata et les Beni-Menad, fut reconduit par eux, suivant l’habitude, jusqu’à Bou-Farik, et finit par rentrer au camp de Douera. Le bilan de cette campagne de cinq jours était médiocre ; au compte des pertes, cinq hommes tués et vingt-cinq blessés, dont un officier, qui était le lieutenant-colonel Marey ; au compte des profits, deux prisonniers et quarante bœufs. Huit jours après, les Hadjoutes en avaient repris soixante-quinze aux gens de Beni-Khelil.

Cependant il ne manquait pas dans Alger d’optimistes qui étaient d’avis que les affaires n’allaient pas mal et qu’elles ne tarderaient pas à prendre un train meilleur encore. On spéculait plus que jamais sur les constructions et sur les terrains. « Le fait est que, depuis un an, des capitaux considérables s’engagent ici, écrivait à Duvivier, commandant supérieur de Bougie, le général Trézel ; vous ne reconnaîtriez plus les rues de la Marine et Bab-el-Oued, non plus que la place ; des maisons à arcades et à trois étages règnent sur tout un côté de la première. On va établir un fort poste à Bou-Farik, ce qui nous achemine sur Blida, dont l’occupation prochaine est pour les spéculateurs chose si sûre qu’ils ont déjà acheté la plupart des maisons, des jardins et des terres de la ville. Lorsqu’on voudra y établir les troupes, ces gaillards-là viendront nous dire : « Cette maison est à moi, ce terrain m’appartient ; » et il faudra payer tout cela dix fois sa valeur. Croiriez-vous qu’un de ces coquins légaux, nommé Roux, demande aujourd’hui 130,000 francs du champ de manœuvre et de la petite maison dite la Manutention ? On n’aura conquis ce pays que pour ces gens-là qui crient sans cesse qu’on ne les protège pas assez et que l’armée leur est à charge, qu’ils ne doivent pas vivre sous le régime du sabre, qu’il leur faut un gouverneur civil, et autres sottises sans fin. Tout cela est cru à Paris, et ceux qui arrivent pensent ne trouver ici qu’oppression de la part des autorités militaires. »

Le poste qu’on allait établir à Bou-Farik n’était rien de moins qu’un camp retranché dont la construction commença au mois de février; il reçut le nom de camp d’Erlon. Un autre, moins important, fut improvisé à Maelma, entre Dely Ibrahim et Douera, par les zouaves du commandant de La Moricière. Quelque temps auparavant, cette partie du Saliel avait été tout à coup envahie et ravagée par une bande de trois ou quatre cents Hadjoutes, qu’un déserteur français animait au pillage ; d’autres avaient attaqué les travailleurs du camp de Bou-Farik. A la fin du mois de mars, le gouverneur voulut que l’opération manquée au commencement de janvier fût reprise ; celle-ci dura moins longtemps et pénétra moins avant dans la plaine ; ce fut toute la différence, car elle n’eut pas plus de résultats que la première. Le comte d’Erlon se décourageait; le peu d’ardeur que lui avaient laissée ses soixante-dix ans s’était amortie; des Maures intrigans avaient essayé de capter sa confiance ; il s’était débarrassé d’eux ; mais il ne savait plus à qui se fier; autour de lui tout était matière à discussion, à compétition, à désaccord. Un officier d’un grand mérite, le commandant de Maussion, un africain de la première heure, depuis le temps de M. de Bourmont jusqu’à celui du général Voirol, s’en allait être, après avoir passé deux années en France, chef d’état-major de la division d’Oran. « Vous ne sauriez vous imaginer, écrivait-il d’Alger à cette époque, combien on se chamaille ici, combien on s’y déteste, combien on s’y décrie. Moi qui connais tout le monde et toutes les affaires, et à qui chacun s’ouvre parce je ne fais que passer, j’ai ramassé depuis deux jours plus de propos, plus de plaintes, plus d’accusations de toute nature que je n’en entendrais en six mois dans toute autre circonstance. »

Les nouvelles de Paris n’étaient pas faites pour donner de l’élan au gouverneur tenu en bride, mis au pas par les ordres du ministre de la guerre, qui l’était lui-même par les contradictions de la chambre. A son arrivée en Algérie, le comte d’Erlon avait sous ses ordres, dans tous les postes occupés de la régence, 31,000 hommes que le budget prétendait réduire à 23,000. Huit mois après, nouvelle réduction réclamée par la commission, dont M. Passy était encore une fois le rapporteur. Ramener l’effectif à 21,000 hommes, supprimer les dépenses de colonisation, resserrer l’occupation en ne gardant qu’Alger, Oran et Bône, telles étaient les mesures recommandées, sinon prescrites encore au gouvernement comme un minimum.

La discussion dura huit jours, du 19 au 27 mai 1835. « Je le dis hautement et sans détour, s’écriait M. de Sade, mon vote sera pour l’abandon définitif. — La possession d’Alger, répétait M. Passy, est onéreuse et dommageable à la France. » Un député de ce temps-là, M. Desjobert, s’était fait une célébrité par sa passion antialgérienne. Sur le principe général de l’occupation, il y avait une majorité résignée plutôt que convaincue ; les partisans décidés de la conquête, surtout étendue et progressive, étaient rares. M. Charles Dupin était assez applaudi quand il disait : « Conserver à jamais la conquête d’Alger n’est pas seulement une question d’honneur, c’est une question vitale pour le gouvernement de juillet. La promesse en a été faite ; elle survit au ministère qui l’a prononcée. C’est le dieu Terme de l’honneur : il ne peut plus reculer. » On l’applaudissait parce qu’il ne parlait que d’Alger; mais on murmurait quand M. Mauguin, partisan de l’occupation étendue, s’écriait : « Vous êtes condamnés ou à tout abandonner, ou à tout posséder. » L’occupation restreinte, ce système bâtard que dément l’histoire coloniale de tous les temps et de tous les peuples, avait lu faveur de cette chambre, qui n’avait le courage ni de répudier absolument la conquête, comme le lui prêchaient les économistes, ni de faire tout d’un coup tous les sacrifices d’hommes et d’argent que son hésitation rendait de jour en jour plus considérables et plus nécessaires. Il y avait quelques hommes de sens et d’expérience qui voyaient et dénonçaient les inconvéniens extérieurs de ces débats stériles. D’après le général Valazé, les agens d’une puissance étrangère avaient tiré parti du rapport de la commission pour faire annoncer jusqu’à Médéa la prochaine évacuation de la régence. L’année précédente, selon M. Laurence, la discussion de la chambre, avant qu’on en connût le résultat, avait failli causer des malheurs ; déjà des fanatiques provoquaient les indigènes à la guerre sainte. « Il ne faut pas avoir tous les ans une discussion sur Alger, » reconnaissait M. Piscatory lui-même.

On attendait l’opinion du ministère. Avec l’autorité de son caractère et de son talent, le ministre de l’instruction publique, M. Guizot, la fit connaître : « La France a conquis la régence d’Alger, la France gardera sa conquête. Aucun engagement contraire ne gêne à cet égard la liberté du gouvernement français ; nous agissons dans une complète indépendance ; nous ne connaissons que l’intérêt national. L’abandon d’Alger serait un affaiblissement notable de la considération et de la puissance morale de la France. L’importance croissante de la Méditerranée commande à la France de faire de nouveaux efforts pour conserver son rang, de ne rien faire surtout qui puisse affaiblir sa puissance et sa considération sur mer. » Telle était en quelques mots la conclusion de l’illustre orateur : « Nécessité morale, nécessité politique de garder nos possessions d’Afrique; utilité d’une occupation militaire sûre et tranquille et des sacrifices nécessaires pour atteindre ce but ; utilité de bonnes relations constamment entretenues avec les naturels du pays. Quant à l’extension de l’agriculture et de la colonisation, sachons nous en remettre à l’avenir, ne rien presser, attendre les faits et n’y prêter que la portion d’aide et de secours qui conviendra aux intérêts nationaux de la mère patrie. » Un long mouvement d’approbation suivit ce discours mémorable. Jamais encore le gouvernement issu de la révolution de 1830 n’avait tenu un langage aussi favorable au développement de la conquête ; toute la politique décidée que l’orateur, devenu ministre prépondérant, devait faire prévaloir dans les conseils du gouvernement cinq ans plus tard, était déjà contenue dans ce discours de 1835.

La majorité qui y adhérait alors n’en comprenait assurément pas la portée extrême; si elle eût été capable de la comprendre, elle n’aurait pas mérité cette apostrophe, cruellement vraie, qu’un député obscur, M. Sémerie, lui jetait en pleine séance : « On vient encore attaquer Alger; on vient dire qu’il est impossible d’en rien faire! L’impossibilité! savez-vous où elle est? Elle est ici, dans cette chambre ; elle n’est pas en Afrique, mais à Paris. »


III.

Vers la fin de la discussion, un jeune député qui connaissait bien l’Algérie, car il y avait servi en 1830 comme officier d’état-major et depuis comme aide-de-camp du duc de Rovigo, M. Napoléon Duchâtel, frère du ministre du commerce, avait combattu vivement la réduction de l’effectif, et surtout l’évacuation précipitée des postes dont la commission du budget réclamait l’abandon. Celui de tous qui était le plus menacé. Bougie, l’était d’autant plus sérieusement, qu’à dire vrai, M. Napoléon Duchâtel et quelques autres fidèles à part, il avait contre lui presque tout le monde : le maréchal Clauzel, la plupart des généraux, à commencer par le lieutenant-général gouverneur, et jusqu’à l’officier de grande distinction qui commandait dans la place, Duvivier lui-même.

Depuis dix-huit mois qu’il en avait reçu la garde, il y avait dépensé, sans faire aucun progrès, rien que pour se défendre, une somme d’activité, d’intelligence et d’énergie prodigieuse. Simple chef de bataillon d’abord, promu lieutenant-colonel au mois d’avril 1834, le commandement qu’il exerçait était de fait celui d’un officier général. Dans ce champ clos, resserré entre les montagnes et la mer, il n’y avait d’égal à l’héroïque attitude du commandant de Bougie que l’héroïque persistance des Kabyles à revenir contre lui à la charge. C’était tantôt l’un, tantôt l’autre des nombreux ouvrages qu’il avait multipliés au dehors et en avant de la place, le camp retranché supérieur, le camp retranché inférieur, la redoute du Gouraïa, les blockhaus du contrefort Vert, le poste du Marché, le blockhaus de la plaine, souvent plusieurs à la fois, qui étaient assaillis par un ennemi nombreux et vaillant. Le récit de ces combats sans cesse renouvelés sur le même terrain, presque dans les mêmes circonstances, risquerait de paraître aujourd’hui monotone. Les contemporains s’y intéressaient naturellement davantage, d’autant plus que les journaux ne tarissaient pas sur les menus détails.

Il y aurait ici une remarque à faire à propos des choses d’Afrique telles que les reproduisait avec un grossissement de microscope la presse du temps. Déjà perçait le germe de ce qu’on a nommé plus tard la fantasia ; déjà commençaient à se grouper les coteries, les camaraderies, les sociétés d’admiration mutuelle. Duvivier a eu de nombreux amis, vrais, dévoués, d’un enthousiasme désintéressé autant que sincère ; mais il a eu aussi, accrochés à sa fortune, des courtisans et des flagorneurs. Ambitieux pour lui-même, et, il faut le reconnaître, pour ses compagnons de combat et de misère, de cette bicoque où les Kabyles le tenaient bloqué, il tenait à rappeler le commandant et la garnison de Bougie à l’attention du monde. Il faisait de longs bulletins, ses listes de propositions semblaient excessives; c’est qu’en chef qui veut être bien servi, il estimait que les bons services méritent récompense. Malheureusement, il y avait les amis terribles, les flatteurs compromettans à qui la vérité ne suffisait pas, qui ajoutaient, brodaient, amplifiaient, enchérissaient, inondaient de leur prose admirative et fastidieuse les journaux de Toulon et de Marseille. Ils ne s’en tenaient pas aux louanges hyperboliques; pour grandir d’autant leur héros, ils déprimaient systématiquement les autres. Si Duvivier ne s’est pas brouillé dix fois avec La Moricière, ce n’a pas été la faute de tel ou tel de ces correspondans. Quand La Moricière, avec toute sorte de ménagemens, priait Duvivier de lui renvoyer les quatre compagnies de zouaves qu’il retenait à Bougie, on l’accusait aussitôt de jalousie et d’ingratitude. Ce n’est pas que Duvivier, qui avait l’âme haute, fût la dupe de ces flagorneurs ; mais comme, dans la passe difficile où il se trouvait, son humeur était souvent chagrine, leur mauvaise influence avait quelquefois prise sur lui.

A la fin du mois d’octobre 1834, le comte d’Erlon vint visiter Bougie et conclut à l’abandon de la place. Duvivier proposait de ne conserver que les forts et de confier la défense de la ville aux habitans, aidés par une centaine de Turcs. Après le départ du gouverneur-général, il y eut encore deux ou trois combats bien soutenus, mais qui n’eurent pas son approbation parce qu’ils n’avaient, selon lui, d’autre résultat que de fatiguer les troupes. Au mois de janvier 1835, il fit revenir de Bougie et rentrer dans le bataillon de La Moricière trois de ses compagnies de zouaves. Découragé, attristé de l’inutilité de ses efforts, Duvivier, au mois de mars, en était arrivé à conclure, comme le comte d’Erlon, à l’évacuation totale de Bougie. Il ne se doutait pas, il ne pouvait pas se douter qu’un revirement absolu s’était fait dans les idées versatiles du gouverneur.

Le vieux général s’était laissé dire que, si les Kabyles paraissaient intraitables, c’était la faute du commandant supérieur, qui, n’aimant que la guerre, négligeait ou repoussait les occasions de négocier avec eux. Nous retrouvons d’abord ici les mêmes intrigues, et, sauf un, les mêmes intrigans qu’au début de l’expédition. Ils étaient trois, si l’on s’en souvient: Oulid-ou-Rebah, cheikh des Oulad-Abd-el-Djebar, le négociant Joly et le Maure Boucetta. Au lieu de celui-ci, tué à la prise de Bougie, mettez le Maure Medeni, le trio ne vaudra pas mieux. Les deux derniers se faisaient fort de traiter avec le premier, qu’ils voulaient faire passer, comme un autre Abd-el-Kader, pour le grand chef de toute la Kabylie. Le comte d’Erlon s’était d’abord refusé à leurs avances ; le 4 février, il écrivait encore à Duvivier qu’en fait d’intermédiaire avec les Kabyles, il ne connaissait et ne voulait que le commandant supérieur. C’est ici qu’entre en scène un quatrième personnage.

Au temps du général Voirol et de M. Genty de Bussy, tout à la fin de 1833, un commissaire du roi avait été envoyé à Bougie pour administrer la population civile, indigène et européenne ; mais comme il n’y avait presque plus de Bougiotes et presque pas d’Européens encore, au mois de janvier 1834, le commissaire du roi fut rappelé; un mois après cependant, il obtint d’être renvoyé, par ordre ministériel, à son poste. « Les mesures qui se rattachent à la haute police, était-il dit dans ses instructions, sont exclusivement dans les attributions du général en chef; elles le sont relativement dans celles du commandant militaire à Bougie ; ainsi vous n’avez ni à participer au choix de fonctionnaires indigènes capables d’exercer une influence quelconque, ni à vous mêler de correspondance avec les tribus. » M. Lowasy de Loinville, le commissaire du roi, était un protégé de Madame Adélaïde, sœur de Louis-Philippe. Jeune, avantageux, plein de confiance, il avait une activité bruyante, comme celle des machines qui tournent à vide. Sa pétulance affairée, mais inoccupée, faisait avec la gravité laborieuse du lieutenant-colonel Duvivier le plus singulier contraste. Son attitude vis-à-vis du commandant supérieur, sa correspondance privée avec lui, affectaient une familiarité qui, sans mauvaise intention apparemment, était tout au moins peu convenable. En deux mots, il manquait absolument de tact et de mesure. Au mois de décembre 1834, il eut un grand mécompte. Par suite de la nouvelle organisation donnée au gouvernement de l’Algérie, il avait cru trouver l’occasion d’émanciper ses attributions et de dégager son importance ; mais, sur les observations du commandant supérieur, et comme la population civile de Bougie, sans être aussi réduite qu’au mois de janvier précédent, n’était pas considérable encore, il retomba dans son inutilité.

A tout prix il en voulait sortir. Sa maison devint le centre d’une petite opposition contre l’autorité militaire; le Maure Medeni s’insinua dans sa confiance et lui persuada facilement qu’il ne tenait qu’à lui de pacifier les Kabyles. Aussitôt il écrivit à l’intendant civil, M. Lepasquier, ce que Medeni venait de lui dire. L’intendant civil en ayant référé au gouverneur général, envoya de sa part à M. Lowasy l’ordre de faire partir Medeni pour Alger; et cependant, ce même jour-là, le comte d’Erlon mandait au lieutenant-colonel Duvivier qu’il ne voulait pas avoir d’autre intermédiaire que lui avec les Kabyles ; sa lettre et la réponse de M. Lepasquier au commissaire du roi furent apportées à Bougie par le même bateau. Medeni s’embarqua pour Alger, le 17 février, vit le gouverneur-général et l’endoctrina si bien qu’il fut convenu qu’une négociation serait ouverte avec OuIid-ou-Rebah par M. Lowasy et par lui-même, à l’insu du commandant supérieur. Entre son départ et son retour, la rupture avait éclaté tout à fait entre Duvivier et le commissaire du roi. Le Maure revenu se mit tout de suite en relations avec Oulid-ou-Rebah, qui ne demanda pas mieux que de conférer avec M. Lowasy.

Le 27 mars, dans la matinée, Medeni, qui était particulièrement recommandé par le gouverneur-général au commandant supérieur, lui demanda l’autorisation de sortir en barque ; avec une apparente confiance, il lui dit qu’il allait voir, à l’embouchure de l’Oued Beni-Meçaoud, le cheikh Oulid-ou-Rebah pour une affaire de commerce. Le commandant lui donna l’autorisation qu’il souhaitait et le chargea de témoigner de sa part au cheikh le regret que les rapports entre Kabyles et Français ne fussent pas meilleurs. De la terrasse de la haute kasba, Duvivier pouvait suivre avec une longue-vue ce qui se passait à l’embouchure de la rivière. Il vit d’abord sur la plage un groupe nombreux de cavaliers armés, puis il aperçut, à sa grande surprise, non pas une barque, mais deux barques, l’une desquelles avait arboré le pavillon français à l’arrière, et de celle-ci il vit sortir des gens vêtus à l’européenne ; la distance ne lui permettait pas de les reconnaître. Aussitôt il fit requérir le commandant de la marine d’envoyer saisir les deux barques et conduire ceux qui les montaient à bord du stationnaire. En attendant l’exécution de sa requête, il allait de surprise en surprise ; les scènes les plus imprévues se succédaient sous ses yeux. Une troupe de cavaliers, débouchant tout à coup d’un ravin, venait assaillir le premier groupe, un combat s’engageait sur la grève ; les agresseurs étaient repoussés ; cependant, réfugiés dans leur barque, les Européens s’éloignaient à force de rames, tandis qu’à grands gestes les vainqueurs les rappelaient en agitant, pour les rassurer sans doute, les têtes sanglantes des vaincus ; à la fin le dénoûment arrivait avec les canots du stationnaire, qui saisissaient les deux barques et ramenaient à bord équipage et passagers.

Là on reçut l’explication du drame dont jusqu’alors on n’avait eu que la mimique. C’était bien Oulid-ou-Rebah qui, avec les cavaliers de sa tribu, était au bord de la mer; des deux barques, la première était celle de Medeni ; l’autre avait amené M. Lowasy, qui était entré aussitôt en pourparlers avec le cheikh; enfin les interrupteurs qui avaient si brusquement dissous la conférence étaient des Beni-Mimoune, ennemis d’Oulid-ou-Rebah et des siens. M. Lowasy, s’étant fait reconnaître du commandant de la marine, fut relâché aussitôt ; sans daigner condescendre à justifier sa conduite, il déclara sommairement qu’il allait demander au gouverneur-général satisfaction de l’outrage fait en sa personne au pouvoir civil. Deux jours après sa fâcheuse aventure, il s’embarqua pour Alger.

Rien ne peut donner une idée de l’embarras du malheureux comte d’Erlon entre le rapport sévère de Duvivier et les réclamations bruyantes de M. Lowasy, d’autant plus que la duplicité du vieux général était connue de tout Alger ; c’était le secret de la comédie. Le blâme était universel ; le général Rapatel ne se cachait pas avec La Moricière d’en avoir dit nettement sa pensée au gouverneur. Celui-ci, cependant, serré de près par M. Lowasy, ne put pas faire autrement que de le soutenir et de laisser entendre, sinon d’avouer explicitement qu’il avait autorisé sa conduite ; il écrivit à Duvivier une lettre de blâme qui se terminait par ces mots : « Au point où en sont les choses, je me vois obligé d’envoyer le colonel Lemercier à Bougie pour continuer ou pour renouer des négociations qui sont d’une très grande importance en ce moment. Je lui donnerai toutes les instructions nécessaires pour tâcher d’arriver le plus promptement possible à ce résultat. » M. Lowasy, naturellement, revenait avec le colonel Lemercier.

Ils eurent, dès leur arrivée, une entrevue avec Oulid-ou-Rebah, sur le lieu même de la conférence interrompue. Le cheikh, infatué de son rôle, voulut bien recevoir les cadeaux de prix que lui envoyait le gouverneur, mais avant toute négociation, il exigeait le départ du lieutenant-colonel Duvivier. Cette lâche concession lui fut faite. Blessé profondément des étranges procédés du gouverneur, Duvivier remit aussitôt le commandement entre les mains du colonel et rentra en France: Le 9 avril, le traité fut conclu. La paix était rétablie entre les Français et les Kabyles. Oulid-ou-Rebah reconnaissait aux premiers le droit d’occuper Bougie et la plaine jusqu’à la rivière ; il accréditait auprès d’eux son consul Medeni. Les Français et lui devaient se prêter un appui mutuel contre les tribus qui voudraient troubler l’ordre. Il est à remarquer que le cheikh des Abd-el-Djebar cédait à la France Bougie, qui ne lui avait jamais appartenu, et stipulait pour des gens dont il n’était pas le chef. Il est vrai que, par une formule ingénieusement prévoyante, l’acte comprend, avec les tribus qui lui obéissent, celles qui lui obéiront par la suite. La suite, au lieu des soumissions attendues, amena des prises d’armes. La paix si étrangement faite dura tout juste quinze jours.

Le 24 avril, les coups de fusil recommencèrent; le 26, trois hommes du bataillon d’Afrique eurent la tête coupée. Quand on sommait OuIid-ou-Rebah de châtier les perturbateurs, il se dérobait. Au colonel Lemercier, qui avait assez de cette mauvaise besogne, le comte d’Erlon donna pour successeur son chef d’état-major, le lieutenant-colonel Girot. Celui-ci ne fut pas plus heureux ; M. Lowasy lui-même, l’instigateur du traité, ne le fut pas davantage. Dans une entrevue qu’il eut, vers la fin de juillet, avec Oulid-ou-Rebah dans la plaine, ce fut celui-ci qui eut l’audace de se plaindre. Pendant la conférence, sous prétexte de faire honneur au commissaire du roi, les cavaliers du cheikh mirent le feu aux herbes ; ce fut en effet un beau feu de joie qui dura quarante-huit heures; mais aussi tout le fourrage destiné au troupeau de la place se trouva brûlé. C’était ainsi qu’Oulid-ou-Rebah marquait sa reconnaissance à M. Lowasy : Duvivier était trop bien vengé.


IV.

A Bougie, la versatilité du comte d’Erlon n’était la cause que d’un mécompte ; dans la province d’Oran, elle avait fait éclater la plus formidable des crises.

On a vu que, peu de temps après l’installation du gouverneur, le général Desmichels était venu lui rendre compte des affaires politiques et militaires de son commandement. Dans la division d’Oran, le bataillon espagnol de la légion étrangère, cédé par le gouvernement français au gouvernement d’Espagne, avait été remplacé par un demi-bataillon polonais retiré de Bougie. La mutation venait d’être faite, lorsqu’un grave incident mit tout à coup en péril la sécurité de la place. Le 2e régiment de chasseurs d’Afrique, qui s’était déjà révolté au mois d’août de l’année précédente, se mit de nouveau en révolte au mois de juillet 1834. Les autres corps heureusement ne se laissèrent entraîner ni par ses excitations ni par son exemple. Un capitaine, trois brigadiers et trois chasseurs furent traduits devant le conseil de guerre, sept officiers mis en retrait d’emploi, deux escadrons envoyés à Mostaganem. L’ordre à peine rétabli, un mal terrible, le choléra, s’abattit soudain, d’abord sur Mers-el-Kebir, puis sur Oran. A la fin d’octobre, il avait fait plus de quatre cents victimes, les deux tiers dans la garnison. Le général Desmichels avait perdu trois personnes de sa famille et son ancien chef d’état-major, le général de Fitz-James. D’Oran, le fléau envahit Mascara et Tlemcen. Les grands projets d’Abd-el-Kader en furent quelque temps retardés, mais il n’en continua pas moins ses apprêts. Non loin de Mascara, il avait un camp permanent où 800 Kabyles étaient exercés à l’européenne; c’était un Allemand, déserteur de la légion étrangère, qui organisait et instruisait ce premier bataillon de réguliers. Attentif à prévenir ou prompt à réprimer tout essai d’insurrection contre son pouvoir, l’émir avait fait saisir le grand cheikh de la plus puissante tribu du Chélif, Sidi-el-Aribi, que le choléra vint achever dans la prison de Mascara. Son autre ennemi, Moustafa-ben-Ismaïl, s’était mis hors de son atteinte, dans le Méchouar de Tlemcen.

Sauf cette citadelle et les villes du littoral occupées par les Français, tout le beylik d’Oran était à lui ; dans le beylik de Titteri, on l’attendait ; ses messagers annonçaient son arrivée prochaine. Une première fois il s’était arrêté devant l’opposition du général Voirol ; quoique Miloud-ben-Harach n’eût pas trouvé le comte d’Erlon plus favorable, il était décidé à tenter l’aventure. « Laissez-moi, disait-il au général Desmichels, me rendre maître de toutes les tribus de l’intérieur, à l’est et à l’ouest ; vous garderez la côte, et alors la paix qui existe entre nous assurera la tranquillité. » Le général était d’avis de le laisser faire ; mais le comte d’Erlon, que cette idée ne hantait pas encore, écrivit en sens contraire aux gens de Blida, de Coléa, de Médéa, de Miliana et de Cherchell : « Abd-el-Kader vous a trompés et a menti ; son invasion serait un acte d’hostilité, car il n’a aucun droit sur la province d’Alger, lui qui ne tient sa force que des Français. S’il se présente pour vous soumettre, recevez-le en ennemi, car il se sera rendu parjure. Conduisez-vous selon mes intentions, sinon Dieu jugera entre nous. Faites savoir mes volontés à toutes les tribus. »

Sur ces entrefaites, le général Desmichels fit porter à l’émir, par un des officiers de son état-major, le capitaine Walewski, des conseils de modération. L’émir se récria d’abord ; il fit voir à l’officier français les députés de Miliana et de Médéa, qui le pressaient de leurs instances; il lui montra des lettres venues des montagnes de l’est, du pays des Grands Kabyles; puis il consentit à différer son départ, tout au moins à n’aller pas plus loin que Miliana. Éclairé, avec le temps, sur l’imprudence de ses premières négociations, le général Desmichels aurait bien voulu remplacer son traité en partie double par un acte plus correct, et il avait chargé le capitaine Walewski d’en faire la demande à l’émir. Celui-ci n’y contredit pas; des préliminaires furent arrêtés même : la France aurait eu tout le littoral de la régence, sauf Mostaganem et Cherchell, réservés avec tout l’intérieur à la domination d’Abd-el-Kader, qui aurait renoncé pour sa part au monopole. De Mascara, le négociateur se rendit à Paris : là, il eut moins de succès ; le maréchal Mortier, ministre de la guerre, désapprouva la négociation, blâma le général Desmichels d’en avoir pris l’initiative et renvoya toute l’affaire au gouverneur-général.

Très irrité de ce qu’il regardait justement comme l’acte d’insubordination le plus grave, le comte d’Erlon était décidé à demander à la première occasion le rappel du commandant d’Oran. L’occasion ne tarda pas à s’offrir. Abd-el-Kader avait accrédité, à titre d’oukil sur la place d’Alger, un juif nommé Juda-ben-Dran, et, dans l’usage, Ben-Durand. Elevé en Europe, parlant très bien français, au courant de notre caractère et de nos idées, de notre fort et de notre faible, ce juif était le plus délié des intrigans. Chargé d’abord par l’émir, qui prétendait battre monnaie, de réclamer les anciens coins de la régence, il avait essuyé un refus ; mais le premier pas était fait; il était entré en relations avec le gouverneur général. Celui-ci s’étant plaint à lui du monopole exercé par l’émir au détriment du commerce français, Ben-Durand ne manqua pas d’alléguer le droit qu’y avait son maître, et, pour preuve, il produisit la fameuse note arabe acceptée par le général Desmichels, et qui, pour Abd-el-Kader, était le seul et vrai traité. Aussitôt le gouverneur écrivit au ministre de la guerre une lettre virulente où tous ses griefs contre le commandant d’Oran étaient récapitulés et qui concluait nettement à sa révocation. Invité à s’expliquer, le général Desmichels eut la faiblesse de n’oser pas, même en ce dernier moment, avouer son erreur; il nia le traité secret, prétendit que la pièce produite était apocryphe ; bref, il essaya d’une défense maladroite et peu digne. Une ordonnance royale du 16 janvier 1835 prononça son rappel et lui donna pour successeur le chef d’état-major de l’armée d’Afrique, général Trézel.

Immédiatement après les révélations de Ben-Durand, le comte d’Erlon avait fait partir pour Mascara un de ses aides-de-camp, le capitaine Saint-Hypolite, en compagnie du juif. Abd-el-Kader maintint toutes ses prétentions et refusa péremptoirement de renoncer aux clauses de l’acte nié par le général Desmichels comme à ses projets de domination sur tout l’intérieur de la régence. Il écrivit au gouverneur qu’il aimerait à se rencontrer et à traiter personnellement avec lui, afin de confirmer les stipulations précédentes. A lire la réponse molle et faiblissante du comte d’Erlon, il semblerait qu’il eût épuisé, dans son ressentiment contre le général Desmichels, le dernier reste de sa vigueur. Quel contraste avec la lettre menaçante qu’il adressait naguère aux gens de Médéa ! Il repoussait bien encore les prétentions de l’émir sur le Titteri, mais il promettait d’en référer au roi et il faisait lever le séquestre mis d’abord sur un chargement de fusils et de poudre à destination de Mascara. Évidemment il hésitait ; quel encouragement pour Abd-el-Kader !


III.

Le 5 février 1835, au moment où le général Trézel allait s’embarquer pour Mers-el-Kébir, le gouverneur lui remit une longue intruction d’après laquelle il devait régler sa conduite vis-à-vis d’Abd-el-Kader. Il y était parlé d’abord de la fausse politique du général Desmichels, qui avait favorisé de tout son pouvoir l’autorité de l’émir en lui fournissant notamment plus de douze cents fusils, de la poudre, du soufre et du plomb; puis des visées d’Abd-el-Kader sur le Titteri. A la suite de cette préface, le gouverneur examinait les partis à prendre ; il n’en voyait que deux : «Le premier serait d’autoriser la prétention de l’émir et de profiter des avantages précaires que ce nouvel ordre de choses nous offrirait; il est sans contredit le plus mauvais, et il augmenterait probablement par la suite nos embarras. Le second consisterait à regarder cette agression comme une rupture ouverte et à s’y opposer par la force. C’est le plus sage ; mais pour le faire réussir à coup sûr, il faudrait de l’énergie, de l’argent et des troupes suffisantes. Celles qui sont à Alger le sont-elles ? Leur organisation et les moyens de transport dont elles disposent permettent-ils de diriger une expédition jusque sur Médéa? On le pense d’autant moins que l’émir a fait travailler les tribus des environs par l’ancien agha, — Mahiddine, — qui nous a trahis, qui est son agent et qui se trouve en ce moment chez les Beni-Menad. On doit s’attendre, si l’émir vient avec ses troupes, que son arrivée sera le signal d’une coalition générale contre nous. Nous devrions donc, dans cette hypothèse, chercher des auxiliaires dans le pays et attaquer surtout l’émir dans les lieux où est le centre de sa puissance. Malheureusement on a en grande partie annulé cette ressource en lui facilitant la destruction de ses compétiteurs. Il est cependant possible de lui en susciter, et il convient de signaler en première ligne Moustafa, ancien agha des Arabes, qui se trouve à Tlemcen, et le cheikh El-Aribi, sur le Chélif, dont le père est mort dernièrement dans les prisons de Mascara. Dès que le général Trézel sera sur les lieux, il cherchera à connaître les ressources de ce genre dont on pourrait disposer au besoin ; il tâchera d’en créer de nouvelles, en ayant soin toutefois de ne pas donner d’ombrage à Abd-el-Kader, notre intérêt étant de nous maintenir en paix avec lui le plus longtemps possible. Quoi qu’il en soit, le général Trézel doit chercher à maintenir la bonne harmonie qui existe et s’abstenir de commettre aucun acte d’hostilité jusqu’à ce qu’il ait reçu de nouveaux ordres du gouverneur, à moins qu’il y eût urgence et qu’il fallût repousser la force par la force. »

Après son arrivée à Oran, un des premiers soins du général Trézel fut de faire, en compagnie du chef d’état-major de la division, le commandant de Maussion, nouveau venu comme lui, ce qu’il appelait son éducation locale : « Oran, écrivait M. de Maussion, est une grande, immense ville, mais dont la surface est à moitié occupée par un ravin qui la coupe en deux, par des forts, des jardins, des ruines. Dans un terrain qui semble devoir contenir 60,000 âmes, il y a place à peine pour 2,000 habitans et 3 ou 4,000 militaires; mais aussi rien de plus pittoresque que l’enceinte de cette ville et de ses forts à hautes murailles s’étendant sur des falaises escarpées, sur des sommets de montagnes et dans une vallée couverte de verdure. » Hors des murs, tout ce pittoresque s’évanouit ; l’étendue sèche, dénudée, pas un arbre. Ils s’en vont visiter Arzeu et Mostaganem. Qu’est-ce qu’Arzeu, l’ancienne Mersa, en ces premiers mois de l’année 1835? « Un petit fort, des magasins, trois maisons bâties de cet hiver, dont deux cabarets ; de l’eau saumâtre et pas un pouce de terre cultivée. Autour de la rade, on trouve les vestiges de trois villes dans une longueur de quatre lieues ; à présent, tout est désert ; mais si la paix dure, le commerce repeuplera le pays, qui est fertile et assez joli. » Voici Mostaganem : « Une lieue en deçà commencent des jardins plantés d’arbres fruitiers de toute espèce, — la vallée de Montmorency, dit le général Trézel, — de vignes, de coton, de légumes. Le pays est couvert de verdure, semé de maisons de campagne, mais toutes ces maisons sont en ruines, toute cette belle contrée est déserte. Les habitans se sont enfuis quand nous avons pris Mostaganem, et, depuis la paix, Abd-el-Kader les empêche de rentrer. C’est une chose incroyable que la quantité de ruines qui couvre ce pays. Outre les maisons isolées et la petite ville de Mazagran, qui n’a plus un seul habitant, Mostaganem même est aux deux tiers détruit. On voudrait avoir 15 ou 20,000 émigrans à jeter dans ces deux villes de Mazagran et de Mostaganem et dans les jardins abandonnés qui les entourent; ils y trouveraient de quoi vivre à l’aise. »

Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’amollissait de plus en plus dans ses égards pour Abd-el-Kader : « Tâchez, écrivait-il le 18 mars au général Trézel, tâchez d’amener l’émir à la reconnaissance, au moins en droit, de l’autorité de la France et à la délimitation des pays sur lesquels son autorité pourra s’étendre. efforcez-vous, en attendant, de maintenir le statu quo du traité du 26 février et surtout de ne blesser l’émir en rien. Comme Abd-el-Kader tient absolument à se procurer des armes et des munitions, notre artillerie pourrait lui en fournir contre remboursement. En cédant sur ce point, nous obtiendrons d’autres concessions. » D’autres concessions ! ne semblerait-il pas que l’émir en eût déjà fait? Il ne concédait rien et prétendait tout. Heureusement, le général Trézel ne se prêta pas aux complaisantes attentions du gouverneur ; il estimait qu’Abd-el-Kader avait déjà reçu trop de fusils français ; il ne voulut pas lui en fournir davantage ; mais gêné par cette dernière dépêche qui contredisait sur un point important ses premières instructions, il fut obligé de décliner les propositions que, du Méchouar de Tlemcen, Moustafa-ben-Ismaïl lui faisait faire.

Un nouvel essai de coalition entre Moustafa et les fils de Sidi-El-Aribi venait d’échouer, et cependant l’émir avait trouvé parmi ses adversaires des membres de sa propre famille, un cousin, un oncle, un de ses frères même. Avant que les coalisés eussent pu se réunir, il avait fondu sur eux, d’abord sur les Flita, puis sur les tribus du Chélif. Deux cheikhs avaient été décapités, vingt-quatre saisis comme otages ; pour la rançon des autres, il s’était fait donner cent chevaux, mille fusils, cinq cents sultanis d’argent. Son oncle, son frère, les fils de Sidi-El-Aribi avaient été conduits à Mascara; son pardon s’étendit sur eux ; après avoir triomphé par les armes, il triompha par la clémence. Aussitôt il lit annoncer officiellement au général Trézel sa victoire et son dessein d’en recueillir immédiatement les fruits. Les fruits, c’était Miliana, c’était Médéa, tout ce que le comte d’Erlon n’osait plus lui interdire.

Dans sa marche sur Miliana, les grands des Hadjoutes, des Mouzaïa, des Soumata, des Beni-Menad, des Beni-Menacer vinrent au-devant de lui comme au-devant d’un maître. A leur tête marchait un personnage considérable, l’ancien agha des Arabes sous le général Berthezène, Sidi-Mahiddine el Sghir-ben-Mbarek, des marabouts de Koléa ; c’était toute la plaine et toute la montagne à l’ouest de la Chiffa qu’il amenait faire hommage à l’émir. Suivi de cette brillante escorte, Abd-el-Kader franchit le Chélif; le 15 avril, il campait sous Miliana. De toutes parts, les envoyés des tribus venaient lui présenter les chevaux de soumission ; fatiguées de l’anarchie, elles attendaient de lui un gouvernement. Il fit bey de Miliana Mahiddine, avec autorité sur la vallée du Chélif et sur la Métidja ; il fit bey de Médéa Mohammed-ben-Aïssa-el-Barkani, ancien kaïd de Cherchell, d’une famille dont l’illustration égalait celle des Mbarek.

Pour installer Barkani dans la capitale de son beylik, il fallait la disputer à Mouça-el-Derkaoui, un marabout du désert, un fanatique, un thaumaturge, chef d’une secte qui prétendait ramener l’islamisme à la pureté des premiers âges. Il était venu du Sahara, proclamant la guerre sainte, annonçant la destruction des infidèles et de leurs alliés, maudissant à la fois Abd-el-Kader et les roumi ; douze cents cavaliers s’étaient attachés à sa fortune. Arrivé sous Médéa, il avait commencé par sommer les hadar de lui livrer, pour être mis à mort, tous les juifs et tous les mzabites. Les hadar lui avaient refusé ces victimes, et fermant leurs portes à la masse des Derkaoua, ils n’avaient permis qu’à leur chef d’entrer seul dans la ville. Quelques Kabyles des tribus voisines étant venus grossir sa troupe, il alla camper au-delà du Nador, parmi les oliviers sauvages de Zeboudj-Azara. De là, au nom de Dieu et du Prophète, il envoya sommer Abd-el-Kader de se joindre à lui contre les infidèles. Le 20 avril, Abd-el-Kader partit de Miliana ; le 22, à trois lieues de l’Arba-de-Djendel, sur le territoire des Ouamri, près de Haouch-Amoura, il joignit le Derkaoui, mais pour le combattre. Sa victoire fut complète; il ne perdit pas cinquante hommes et il fit partir pour Mascara, puis pour Tlemcen, afin de donner à réfléchir aux coulouglis du Méchouar, neuf chameaux chargés de têtes; le butin fut immense. Poursuivi jusqu’à Bérouaghia par Mahiddine, Mouça réussit à gagner le désert ; sa femme et sa fille, restées prisonnières, furent traitées avec égard et plus tard lui furent renvoyées ; mais le cousin de l’émir, qui s’était laissé prendre parmi les Derkaoua après avoir conspiré naguère avec les fils de Sidi-el-Aribi, paya de sa vie cette nouvelle trahison. Le 24 avril, Abd-el-Kader fit à Médéa une entrée triomphale; les tribus qui avaient assisté Mouça demandèrent grâce et reconnurent comme les autres l’autorité de Mohammed-el-Barkani.

Grande était l’anxiété du gouverneur-général. En même temps que lui parvenait la nouvelle des succès d’Abd-el-Kader arrivait une dépêche ministérielle qui l’invitait à négocier avec l’émir sur les bases suivantes : reconnaissance de la souveraineté de la France ; délimitation des territoires suivant le cours du Chélif ; liberté absolue du commerce intérieur; exportation exclusivement réservée aux ports français. Entre ces conditions et les visées d’Abd-el-Kader, c’était un abîme. « Envoyez-moi le plus tôt possible Ahmed-Bou-Derba et Juda-ben-Durand, écrivait-il cavalièrement au comte d’Erlon ; je traiterai avec eux de ce qui convient à mon gouvernement et au vôtre. » Sa lettre à Ben-Durand au sujet du gouverneur était encore plus insolente : « Il faut qu’il ne se mêle pas des affaires des musulmans et qu’il reste où il est ; alors nous traiterons avec lui comme nous avons traité à Oran. S’il désire mon amitié et qu’il veuille le bien, il fera ce que je viens de dire à titre de conseil et dans son intérêt; sinon, mes sujets sont d’accord, et je recommanderai aux chefs de suivre la vérité et les règles de la loi. »

Dompté par cette volonté inflexible, le comte d’Erlon se soumit. Il fit partir pour Médéa le capitaine Saint-Hypolite, en compagnie de Ben-Durand. L’officier, qui ne savait pas l’arabe, allait avoir pour truchement le juif, l’oukil, l’âme damnée d’Abd-el-Kader ; belle garrantie pour le négociateur ! Car il s’en allait négocier. « Je pars demain, écrivait-il le 3 mai, à Duvivier, je pars pour Médéa, où se trouve Sidi-Hadji Abd-el-Kader au moment où nous le croyions sur le Chélif, à nous attendre. Je vais voir dans quelles dispositions se trouve maintenant notre ami. » Abd-el-Kader n’était plus à Médéa: il venait de rentrer à Miliana. Ce fut là que le capitaine Saint-Hypolite eut son audience ; Miloud-ben-Harach y assistait. L’émir avait commencé par recevoir avec satisfaction les complimens et les présens qui lui étaient offerts de la part du gouverneur; il semblait même prêter l’oreille à des propositions d’accommodement, quand Mahiddine entra tout à coup et le conjura de ne pas accéder aux demandes des chrétiens. Alors changeant de ton et de visage : « Je promets la paix générale et absolue, dit Abd-el-Kader, à condition que vous quitterez Bou-Farik. — C’est impossible, s’écria le Français. — Eh bien ! reprit l’émir, je ne m’en occuperai plus, mais alors qu’on ne me par le plus de Médéa ! Du reste, les traités existent et je veux les maintenir. » II consentit seulement à notifier officiellement au gouverneur la nomination des beys qu’il venait d’investir; sa condescendance n’alla pas plus loin. Celle du comte d’Erlon n’avait plus de limites.

A peine revenu auprès de lui, le 9 mai, le capitaine Saint-Hypolite dut repartir, le lendemain, avec une nouvelle lettre et les mêmes propositions auxquelles Abd-el-Kader avait dédaigné de répondre. L’officier français, à qui, par un raffinement d’insolence, l’émir avait fait donner une escorte de Hadjoutes, le rejoignit sur la route de Mascara, et parut dès lors confondu dans son cortège. Abd-el-Kader s’avançait lentement, salué d’acclamations, rendant la justice, frappant d’amendes les tribus indociles, obéi partout, partout redouté. Quand il entra dans sa capitale, il fit porter devant lui, comme un tribut offert, les présens du gouverneur-général. Deux jours après, satisfait d’avoir traîné publiquement à sa suite, comme un des siens, l’envoyé du comte d’Erlon, il le congédia en lui remettant son ultimatum, qui était ainsi conçu : «1° Le pays dont le prince des fidèles se trouve aujourd’hui en possession restera sous son commandement; le pays que le général possède aujourd’hui restera aussi sous son commandement, de manière que chacun conservera le sien ; 2° quand l’émir jugera bon de nommer un hakem à Miliana ou à Médéa, ou quand il jugera bon de le destituer, il en informera le général. Lorsque le général aura besoin de quelque chose de ces pays, il en écrira au hakem, qui préviendra l’émir; 3° le commerce sera libre pour tous ; les Arabes seront respectés dans les marchés appartenant aux Français, de même que les Français seront respectés dans les provinces de l’émir ; 4° l’émir pourra, par l’entremise de son oukil, acheter poudre, soufre, armes, mortiers, et tout ce qui se rapporte aux munitions de guerre ; 5° l’émir rendra aux Français tous les déserteurs français, comme aussi les Français rendront à l’émir ses déserteurs; 6° si l’émir avait l’intention de faire une expédition à Constantine ou à Tunis, il en ferait part au général pour qu’il donne son avis sur cet objet. » La formule de ratification n’était même pas oubliée : « Tous les articles ci-dessus écrits ont été consentis par Sa Majesté le roi de France, le Grand Philippe. »


VI.

Il y avait un homme qui refusait de subir l’ascendant auquel se soumettait le comte d’Erlon : c’était le général Trézel. Abd-el-Kader lui avait fait demander à diverses reprises, mais toujours en vain, des armes et des munitions qui lui avaient été promises par le gouverneur, disait-il, et particulièrement deux mortiers, dont il avait besoin pour réduire les coulouglis de TIemcen. Irrité de rencontrer chez le successeur du général Desmichels une résistance à laquelle il n’était pas accoutumé, l’émir revint à cet ancien système d’intimidation qui valait, pour lui, ce que vaut, pour les peuples civilisés, la rupture des relations diplomatiques. Il résolut de rompre le commerce des tribus avec les Français, de faire le vide autour d’Oran, d’Arzeu, de Mostaganem. Les Douair, les Sméla, les Gharaba notamment reçurent de lui l’ordre de se retirer dans l’intérieur des terres. Les derniers se disposèrent à obéir après la récolte, les autres, prêts à résister, réclamèrent formellement la protection de la France. En même temps qu’il avisait le gouverneur de cet incident grave, le général Trézel fit à l’émir des représentations sur une mesure que le traité ne justifiait pas. Il reçut, pour la première fois, une réponse insolente. Abd-el-Kader l’invitait nettement à ne se mêler que de ses propres affaires et à le laisser gouverner les Arabes comme il l’entendait.

Effrayé de ces menaces de conflit, le comte d’Erlon s’empressa de partir pour Oran, où il arriva le 6 juin. Comme pour se donner du courage et s’armer d’avance contre les assauts d’Abd-el-Kader, il avait avant son départ affirmé dans une proclamation qu’aucun point de la Métidja ne serait abandonné par la France. Averti de l’arrivée du gouverneur, l’émir lui fit porter par Miloud-ben-Harachi ses complimens avec une lettre qui débutait ainsi: « Comme j’ai appris que vous veniez dans mon royaume, je veux vous y recevoir avec déférence et honneur. » Outre la demande habituelle d’armes et de munitions, Ben-Harach avait à soutenir une réclamation singulière. Les transfuges de Beni-Khelil, les réfractaires à l’autorité française qui avaient passé aux Hadjoutes et pris part à tous leurs méfaits, meurtres et pilleries, s’étaient adressés à l’émir pour obtenir du gouverneur un sauf-conduit à la faveur duquel ils seraient tranquillement venus moissonner leurs anciens champs et s’en seraient allés ensuite avec la récolte chez l’ennemi. Il fallut les énergiques représentations du général Trézel pour empêcher la délivrance du sauf-conduit, comme celle des armes, de la poudre, des mortiers et des bombes à destination de Tlemcen. Quelques grands des Douair et des Sméla, venus en secret à Oran, demandèrent à parler au gouverneur; il ne voulut pas les recevoir, même la nuit, prétextant qu’avant de leur pouvoir donner une réponse, il devait attendre les instructions du ministre de la guerre, et quand le général Trézel lui demanda ce qu’il y aurait à faire, dans le cas très probable où l’émir emploierait contre eux la force, il finit par dire, après avoir longtemps éludé : « Ne faites rien jusqu’à ce que je vous aie envoyé des ordres. » Le 10 juin, le comte d’Erlon se rembarqua pour Alger. Le 13, la crise éclata.

Des cavaliers de l’émir, sous la conduite d’El-Mzari, étaient arrivés chez les Douair et les Sméla, avec ordre de saisir les chefs rebelles, de les envoyer sous bonne garde à Mascara, et de ramener les deux tribus au sud de la Sebkha, dans la plaine de Mléta, au pied des montagnes. Aussitôt averti, le général Trézel eut sa résolution prise. « Il n’y avait point à Mers-el-Kébir, a-t-il dit, de bateau à vapeur pour porter rapidement cette nouvelle au gouverneur et me rapporter ses ordres. Devais-je, avant de les avoir reçus, m’opposer à l’enlèvement de ces tribus, ou voir anéantir, en les abandonnant, toute notre influence morale et blesser aussi gravement l’honneur de la France? L’avouerai-je? Lorsque, peu de jours auparavant, le comte d’Erlon avait terminé notre entretien en me disant de ne rien faire avant qu’il eût envoyé des ordres, ces paroles, qui me paraissaient dictées par un fatal système d’inertie, me donnèrent pourtant un moment de satisfaction ; je me sentais dégagé de la responsabilité des événemens que je prévoyais; mais aussitôt, honteux du sentiment d’égoïsme dont je venais d’être atteint, je n’hésitai pas à commettre mon avenir et ma réputation, si les circonstances m’en faisaient un devoir. »

Le 14 juin, il alla s’établir à Misserguine avec un bataillon de la légion étrangère et les chasseurs d’Afrique. Averti le lendemain qu’El-Mzari avait fait saisir son propre neveu Ismaël, l’un des plus dévoués partisans de la France, il chargea le capitaine de Lagondie, un de ses aides-de-camp, d’aller, suivi de deux escadrons, faire des représentations à l’agha d’Abd-el-Kader ; mais celui-ci, le voyant approcher, se mit en retraite. Tandis que l’officier français, n’ayant l’ordre que de négocier, se tenait sur la réserve, de nombreux cavaliers Douair, amis du captif, réussirent à joindre la troupe qui l’entraînait et à le lui reprendre. Quand il fut amené au général Trézel, il portait encore l’anneau de fer qu’El-Mzari avait fait river autour de sa jambe. Le 16, à la sollicitation des deux tribus qui craignaient la destruction de leurs récoltes, le général porta son campement au Figuier ; il y appela un bataillon du 66e et le 1er bataillon d’Afrique avec une demi-batterie de campagne. Dans cette position, il couvrait tout le pays occupé par les Sméla et les Douair. Le même jour, il conclut avec eux une convention aux termes de laquelle ils se reconnurent sujets, tributaires, et soldats de la France.

Les Gharaba, inquiets pour leurs moissons, étaient sur le qui-vive. Le 18, Khalifa, leur chef, envoya au camp un message pacifique. Le général lui répondit qu’il était sorti d’Oran pour protéger deux tribus contre les violences de l’émir, que le roi des Français voulait que les Arabes vécussent libres et qu’il ne reconnaissait à personne le droit de leur faire abandonner leurs terres. Le lendemain, le campement fut porté trois lieues plus loin, sur la route de Mascara, au bord du Tlélate. Khalifa vint rôder avec une trentaine de cavaliers en vue des avant-postes; le général lui fit offrir le prix de l’orge que les chasseurs d’Afrique ramassaient autour du camp ; mais le cheikh ne voulut rien accepter : c’était, selon lui, le droit des gens de guerre de prendre partout ce qui leur convenait.

Dès sa sortie d’Oran, le commandant de la division n’avait pas manqué d’informer le comte d’Erlon du mouvement qu’il avait jugé indispensable de faire, et du camp du Figuier, il avait fait connaître directement à l’émir sa résolution de protéger efficacement les Douair et les Sméla. Le 21, il reçut cette réponse d’Abd-el-Kader : « Vous savez à quelles conditions le général Desmichels s’est engagé avant vous, et vous m’avez fait les mêmes promesses, à votre arrivée, de nous rendre chaque homme qui aurait commis une faute et se serait sauvé chez vous, et cela quand bien même il ne s’agirait que d’un seul individu. A combien plus forte raison doit-il en être ainsi quand il s’agit de deux tribus ! Les Douair et les Sméla sont au nombre de mes sujets et, d’après notre loi, j’ai le droit de faire d’eux ce que bon me semble. Aujourd’hui, si vous retirez votre protection à ces tribus et si vous me laissez leur commander comme autrefois, rien de mieux ; mais si vous voulez contrevenir à ce qui a été convenu, mandez votre consul Abdalla auprès de vous, car, quand bien même les Douair et les Sméla entreraient dans Oran, je ne retirerai pas la main que j’ai levée sur eux, à moins qu’ils ne fassent pénitence de leur faute. Notre religion me défend, en effet, de permettre qu’un musulman soit sous la puissance d’un chrétien ou d’un homme d’une autre religion. Voyez donc ce qu’il vous conviendra de faire ; autrement c’est Dieu qui décidera. » Après avoir communiqué au comte d’Erlon la prétention despotique d’Abd-el-Kader, le général Trézel, ajouta, le 23, à sa dépêche la conclusion suivante: « Il est impossible de rentrer à Oran sans avoir obtenu satisfaction de l’émir. Lui laisser exercer le droit qu’il s’arroge sur les tribus, c’est le reconnaître souverain absolu et indépendant et, comme il me l’écrit, maitre de ne pas laisser entrer un oiseau à Oran et de traiter les Arabes comme bon lui semble, sans que nous ayons à nous mêler de ses affaires; c’est consentir à ce qu’il consomme la ruine de deux tribus pour effrayer les autres et placer Oran dans un désert de huit lieues de rayon ; c’est enfin prendre un parti aussi honteux pour la France que cruel pour les malheureux qui ont imploré son appui. Je n’aurais pas le courage d’accepter même la responsabilité d’exécution d’un ordre de retraite, et si les instructions formelles du cabinet pouvaient forcer un de nos plus anciens et plus glorieux chefs à le donner, je vous prierais de me le faire transmettre par mon successeur. »

Le 22 juin, les reconnaissances du matin avaient signalé l’attitude hostile que les Gharaba commençaient à prendre ; des hommes de la légion étrangère, qui coupaient du bois, recevaient des coups de fusil ; ici un convoi, là des fourrageurs étaient attaqués. Le surlendemain, on apprit que les Abid-Chéraga et les Cheurfa étaient venus tirailler autour de Mostaganem; le 25, que 400 ou 500 Gharaba avaient essayé d’enlever le troupeau d’Oran. Décidé à ne plus se tenir sur la défensive, et sachant qu’Abd-el-Kader avait réuni les goums des tribus sur le Sig, le général Trézel résolut de s’avancer d’une marche sur la route de Mascara.

La division d’Oran avait un effectif de 7,000 hommes; mais les garnisons des places et les non-valeurs déduites, les forces que le général Trézel avait pu mobiliser ne dépassaient pas 1,700 baïonnettes et 600 chevaux. Elles se composaient d’un bataillon du 66e, d’un bataillon d’infanterie légère d’Afrique, d’un bataillon italien et de trois compagnies polonaises de la légion étrangère ; de quatre escadrons du 2e régiment de chasseurs d’Afrique, qui n’avaient pas encore reçu, comme leurs camarades de la division d’Alger, le fusil de dragon à la place du mousqueton pour les uns, de la lance pour les autres ; d’une demi-batterie de campagne et de quatre obusiers de montagne. Il y avait en outre une compagnie de sapeurs et vingt fourgons ou prolonges du train des équipages.

Le 26, à cinq heures du matin, la marche commença dans l’ordre réglé par le commandant de Maussion, chef d’état-major, et approuvé par le général : à l’avant-garde, sous les ordres du colonel Oudinot, des chasseurs d’Afrique, deux escadrons, dont un armé de lances, les trois compagnies polonaises et deux obusiers de montagne; au centre, l’état-major, la demi-batterie de campagne, l’ambulance et le convoi flanqué, à droite, par un escadron et par le bataillon du 66e, à gauche, par le quatrième escadron et par le bataillon italien de la légion étrangère ; à l’arrière-garde, le bataillon d’Afrique et deux obusiers. Il faut ajouter qu’à la suite du convoi, déjà difficile à manier à cause de la lourdeur des fourgons et des prolonges, se traînaient des voitures de cantiniers en trop grand nombre. La direction donnée coupait de l’ouest à l’est les collines ravinées qui s’élèvent à une hauteur médiocre entre le Tlélate et le Sig. La forêt de Mouley-Ismaël, qui est censée les revêtir, n’est, sous un nom pompeux, qu’un taillis clairsemé de jujubiers et de lentisques, entremêlés d’oliviers sauvages. C’était là qu’Abd-el-Kader attendait la colonne cheminant à la peine, sur un terrain difficile. Il avait avec lui une dizaine de mille hommes, cavaliers pour les deux tiers. Son bataillon de régulière, fort de l,340 baïonnettes, et armé de fusils français, était déployé un peu en arrière d’une crête perpendiculaire à la route.

La colonne française suivait un chemin creux lorsqu’elle fut assaillie tout à coup en tête et sur les flancs par des tirailleurs arabes. A l’avant-garde, les compagnies polonaises marchèrent résolument à l’ennemi, mais les réguliers, démasqués tout à coup, les refoulèrent, parvinrent à les déborder et arrivèrent de droite et de gauche jusqu’à la hauteur du convoi que les flanqueurs, embarrassés dans les broussailles, couvraient mal. Tandis que le général Trézel et son chef d’état-major ramenaient ceux-ci en position, le colonel Oudinot, à la tête de son escadron de lanciers, chargeait à travers bois ; une balle le frappa au front ; ses hommes l’arrachèrent mourant aux Arabes. En ce moment, on ne sait sur quel ordre, un trompette sonna la retraite. Les voitures du train firent demi-tour ; seuls, les conducteurs de l’artillerie et du génie gardèrent leur sang-froid. Dans ce moment de crise, le général paya de sa personne, comme il avait fait à la prise de Bougie. Ce petit homme mince, grêle, borgne d’un œil perdu en 1815, à la bataille de Ligny, était d’une bravoure héroïque. Comme les flanqueurs, entraînés par le recul de la cavalerie, avaient peine à se reformer, il prit à l’arrière-garde une partie du bataillon d’Afrique, fit donner à l’artillerie l’ordre d’activer son feu, et lança les zéphyrs au pas de charge. Le 66e et le bataillon italien ralliés suivirent le mouvement et culbutèrent tout ce qu’ils avaient devant eux. En arrière, les Arabes, âpres au butin, s’acharnaient sur les voitures du convoi, qu’ils saisissaient par les roues ; ce qui restait de ce côté-là du bataillon d’Afrique les contraignit à lâcher prise. Mais deux fourgons avaient été brisés, il fallut y mettre le feu. D’autres furent déchargés pour aider aux transports de l’ambulance. Il y avait eu 52 morts et 180 blessés. Abd-el-Kader, pour sa part, avait perdu beaucoup de monde, surtout dans le dernier retour offensif; deux chefs de ses réguliers s’étaient fait tuer sur le terrain qu’ils avaient gagné d’abord ; les restes du bataillon mutilé se repliaient dans la montagne. A midi, la colonne française descendit dans la plaine ; à quatre heures elle prit son bivouac sur la rive gauche du Sig, près du marabout de Sidi-Daoud, à la place même où les Arabes avaient campé la veille. Abd-el-Kader s’était retiré plus haut, à l’entrée de la gorge d’où sort la rivière.

La nuit fut calme. Dans la journée du 27, Ben-Ikkou, l’oukil d’Abd-el-Kader, qui avait quitté Oran et qui suivait l’état-major depuis l’avant-veille, fut échangé contre le commandant Abdalla d’Asbonne, venu de Mascara. Le général Trézel chargea Ben-Ikkou de remettre à l’émir une note qui stipulait ses conditions pour le rétablissement de la paix : Abd-el-Kader aurait à reconnaître la souveraineté de la France et à recevoir les ordres du roi par l’entremise du gouverneur général ; il aurait à payer annuellement en tribut la moitié des contributions levées par lui dans toute l’étendue de son territoire compris entre la frontière du Maroc, le Chélif et l’Oued-Fodda, à l’exception des villes de Mostaganem, de Mazagran, d’Arzeu, des Douair, des Sméla, des Gharaba, des coulouglis de Tlemcen, qui, sous l’autorité du commandant d’Oran, seraient régis par un chef de leur religion. L’émir ne pourrait pas faire la guerre sans la permission du roi. Le commerce serait libre, mais es denrées d’exportation devraient être dirigées exclusivement sur les ports désignés par le gouverneur général. L’émir seul pourrait, en s’adressant aux autorités françaises, faire des achats d’armes et de munitions de guerre. Ces conditions étaient celles d’un vainqueur. Le combat de Mouley-Ismaël avait été trop douteux d’abord et son résultat n’avait pas été assez décisif pour qu’Abd-el-Kader s’avouât vaincu.

Après avoir attendu jusqu’au soir sa réponse qui ne vint pas, le général Trézel résolut de conduire au port d’Arzeu ses blessés, d’y renouveler ses vivres et ses munitions, de se remettre ensuite en campagne. La nuit tout entière se passa dans les apprêts du départ. Le 28 juin, au point du jour, la colonne quitta son bivouac. En tête marchaient un escadron de chasseurs, deux pièces de montagne et le bataillon d’Afrique; puis venait sur trois files le convoi flanqué à droite par un escadron, par une pièce de montagne et par les compagnies polonaises, à gauche par un escadron, par une pièce de montagne et par le bataillon italien. Le bataillon du 66e, la demi-batterie de campagne et un escadron faisaient l’arrière-garde. Tout alla bien d’abord ; ces premières heures du jour étaient fraîches ; les troupes s’avançaient sans hâte dans la plaine sans obstacle. Surpris par ce départ matinal, l’ennemi n’avait encore que quelques rôdeurs en campagne. Vers huit heures seulement, il parut plus nombreux, mais jusqu’à dix heures, il ne fit que tirailler à grande distance. À ce moment, la colonne s’arrêta, elle avait atteint la limite septentrionale de la plaine. Depuis quelque temps déjà, elle côtoyait par la droite un vaste marécage à demi desséché pendant la saison chaude. Ce senties eaux du Sig et de l’Habra, qui, largement épandues, s’y confondent et s’y attardent jusqu’à ce qu’elles se décident à descendre lentement à la mer par un très court émissaire qu’on appelle la Macta. Courant du sud-ouest au nord-est, le contrefort qui porte la forêt de Mouley-Ismaël a fini par se rapprocher tellement du marais qu’entre l’un et l’autre il n’y a plus qu’un étroit passage qui va, tout près de la mer, entre les dunes, rejoindre la route d’Oran à Mostaganem. C’est un des chemins par où, de la plaine, on peut gagner Arzeu; il y en a un autre moins long qui, tournant au nord-ouest avant le défilé, traverse les collines basses des Hamiane. C’était celui que le commandant de Maussion était d’avis de suivre; mais le général Trézel, craignant d’y rencontrer trop de difficultés pour ses voitures, se décida pour le premier.

Dès que le mouvement de la colonne se fut dessiné dans ce sens, Abd-el-Kader, qui, dès la journée du 26, s’était conduit en homme de guerre, fit prendre les devans à 1,500 cavaliers, doublés chacun d’un fantassin en croupe, et leur donna l’ordre d’occuper, en se dissimulant dans les broussailles, le faîte des collines. En même temps, pour augmenter la sécurité des Français, il fit cesser le combat contre l’arrière-garde. La colonne cheminait donc en toute confiance, quand, en approchant du défilé, elle vit des flammes s’élever et s’étendre rapidement à travers les herbes et les joncs desséchés du marécage ; elle rabattit naturellement à gauche ; le convoi, allongé sur une file, se mit à côtoyer, sous les rayons brùlans du soleil de midi, le pied des hauteurs. Quelques coups de feu éclatèrent; les flanqueurs de gauche, levant la tête, aperçurent des hommes, en petit nombre, dans le fourré. Le chef du bataillon italien s’imagina qu’une seule compagnie serait plus que suffisante pour les débusquer, mais cette compagnie trouva beaucoup de monde contre son attente ; il fallut en envoyer une seconde, et ce ne fut pas assez encore. Le général Trézel était à l’arrière-garde, où l’attaque venait de recommencer à l’improviste. Le commandant de Maussion, qui guidait la colonne, fut tenté d’envoyer immédiatement sur la colline tout le bataillon d’Afrique, mais il n’osa pas prendre sur lui d’ordonner un si grand mouvement; pendant qu’il courait de la tête à la queue chercher les ordres du général, il vit le reste du bataillon italien monter successivement par compagnies en désordre. Les petits paquets ne sont jamais bons : c’est la défaite en détail.

Il y avait parmi les Arabes de hardis partisans qui, s’élançant entre les groupes, vinrent tomber sur le convoi. Ce n’était rien ; car une charge de l’escadron de gauche suffit à le dégager ; mais le bataillon ou plutôt les compagnies éparpillées ont tout vu d’en haut ; déjà pressées par un ennemi supérieur en nombre, elles prennent peur et redescendent précipitamment. Un cri s’élève : « Dans la plaine ! » Cent, deux cents, cinq cents bouches le répètent ; on se croise, on se heurte, on se bouscule. Les uns se replient sur l’arrière-garde ; les autres s’efforcent au contraire de gagner la tête. Entre ces deux masses confuses s’ouvre un grand vide où les Arabes arrivent en foule. Le général Trézel, avant le désordre, était revenu à l’avant-garde ; il y est rejoint par l’escadron de droite, dont le chef, jugeant sa présence inutile sur un flanc couvert par le marécage, a pris sur lui de gagner avec sa troupe la tête de la colonne. L’escadron a galopé sur la lisière du marais ; des voitures essaient d’y passer à la suite ; elles s’embourbent ; les conducteurs coupent les traits et s’enfuient. Des prolonges chargées de blessés sont abandonnées lâchement. Une seule est sauvée par l’énergie du maréchal-des-logis Fournié, qui, le pistolet au poing, force les conducteurs à le suivre. Ceux de l’artillerie ont heureusement gardé leur sang-froid, malgré l’incendie qui s’est propagé dans les buissons. Le général fait mettre les pièces en batterie et tirer à mitraille; à la tête de l’escadron du capitaine Bernard, il charge afin de donner aux fuyards le temps de se rallier sous la protection des chasseurs. A l’arrière-garde où son cheval vient d’être tué sous lui, le commandant de Maussion s’est trouvé tout à coup seul ; trois compagnies du 66e, qu’il avait tout à l’heure sous la main, se sont envolées, c’est son expression même, comme une volée de perdreaux. Il a pu néanmoins gagner à la course un mamelon où quelques hommes se sont ralliés et font un feu de hasard qui néanmoins arrête et contient l’ennemi. D’un côté, on entend les cris déchirans des blessés que les Arabes achèvent et mutilent ; de l’autre, les appels désespérés des fuyards qui, donnant tête baissée au travers du marais, s’enlisent ou se noient.

Il n’y a plus rien qui ressemble à une troupe organisée. Officiers et soldats semblent atteints de folie; les paroles incohérentes qu’ils échangent tiennent du délire; quelques-uns, complètement nus, chantent et dansent; la plupart n’ont plus ni sac ni habit. Arrivés presque qu’à l’issue du défilé, comme ils n’aperçoivent ni la Macta ni la mer, que les dunes dérobent à leur vue, ils s’imaginent qu’ils sont dans une impasse, et les voilà qui se rejettent, au risque d’y périr jusqu’au dernier, vers le marécage. Le général et son chef d’état-major se multiplient, s’épuisent pour les retenir dans le chemin. Trois quarts d’heure sont ainsi perdus; enfin la tète se laisse ramener sur la route d’Arzeu ; mais alors ce sont les volontaires d’arrière-garde qui refusent de partir. « A la queue où j’étais avec un groupe d’hommes de toutes armes, a écrit le commandant de Maussion, je ne sais qui s’avise de crier qu’il faut former le carré, — dans un chemin étroit, bordé de broussailles et tout mamelonné ! — Cette belle idée prévalut si bien qu’elle faillit arrêter tout mouvement, et une heure après, les vingt ou trente hommes qui tiraillaient à l’arrière-garde me criaient encore : « Formons le carré ! » Heureusement l’attaque était moins pressante ; le nombre des assaillans, occupés pour la plupart à couper des têtes et surtout à piller le convoi, s’était notablement éclairci. Quelques charges d’une quarantaine de chasseurs et quelques coups de mitraille achevèrent d’éloigner les plus obstinés des Arabes.

A la nuit tombante, après dix-sept heures de marche et quatorze de combat, la colonne défaite atteignit Arzeu. On se compta; des présens sous les armes au camp du Figuier, le 20 juin, 280 manquaient à l’appel; on sut plus tard que dix-sept au moins de ceux-là n’étaient pas morts ; par une fortune bien rare, ils n’étaient que prisonniers ; les blessés qui avaient pu revenir avec la colonne étaient au nombre de 308. Du convoi on n’avait pu ramener que deux voitures; un obusier de montagne était resté dans le marais. Dans la nuit, le général Trézel fit partir en canot pour Mers-el-Kébir un officier d’état-major, avec ordre de faire diriger au plus vite sur Arzeu tous les navires disponibles. Son intention était d’abord de n’embarquer que les blessés et les malades, mais la prostration des autres était telle encore qu’il ne jugea pas possible de les ramener par terre à Oran. Le 30 juin au soir, un grand nombre de navires étant arrivés, presque tout ce qui restait de l’expédition, sauf la cavalerie, avait déjà été mis à bord.

Au même moment, d’un bâtiment à vapeur détaché d’Alger par le comte d’Erlon, descendaient le commandant de La Moricière, le juif Ben-Durand, le kaïd Ibrahim et le lieutenant Allegro. « Je suis peiné d’apprendre votre mouvement offensif, avait écrit, à la date du 27, le gouverneur en réponse au rapport que lui avait adressé, le 23, du camp du Tlélate, le général Trézel; après vous avoir tant recommandé d’éviter tout ce qui pourrait troubler la paix, je ne comprends pas que vous ayez saisi avec tant d’empressement la première occasion pour intervenir à main armée. Les offres de Moustafa et des coulouglis de Tlemcen seront avantageuses, si nous sommes absolument forcés de rompre avec Abd-el-Kader ; mais j’attendrai l’issue des négociations que je charge le chef de bataillon de La Moricière d’entamer en mon nom avec l’émir. Cet officier tâchera d’obtenir de lui le désistement de ses projets sur les tribus des environs d’Oran. Si, contre mon attente, tout moyen de conciliation devenait impossible, je préfère que vous attaquiez promptement l’ennemi et le forciez à entrer en arrangement, plutôt que de rester dans un camp éloigné d’Oran, d’où vos communications seraient bientôt interceptées. »

La fortune, en dérangeant tout, avait rendu la mission de La Moricière inutile : sur-le-champ il s’en donna lui-même une autre. « J’ai vu, écrivait-il à Duvivier quelques jours après, j’ai vu l’état de l’armée ; c’était bien pénible. Le moral était aussi bas que possible. La panique avait été plus forte qu’à la retraite de Médéa, et la perte plus considérable sur un corps d’armée bien moins nombreux. Il n’y avait pas à penser à ramener la troupe autrement que par mer. » Après avoir vu le général Trézel et s’être entretenu quelques instans avec lui, il se rembarqua le soir même pour Mers-el-Kébir. Le 3 juillet, on le vit reparaître, venu d’Oran par terre, accompagné des capitaines Cavaignac et de Montauban, et suivi de deux cents cavaliers Sméla et Douair, qu’il avait décidés à prendre les armes.

« Habile autant que brave et parlant la langue des Arabes, a dit de lui le général Trézel, il avait ainsi obtenu d’eux plus qu’aucun des généraux en chef n’avait pu faire depuis notre arrivée en Afrique. J’ai honte de dire, ajoutait le général, que depuis trois jours je pressais le lieutenant-colonel Beaufort — des chasseurs d’Afrique — de partir avec moi par terre, et que, bien loin de me seconder dans cette résolution d’honneur, il fomentait dans son régiment une inertie et même un esprit de résistance qui m’avait retenu jusqu’alors de donner cet ordre de départ. Je ne voulais pas exposer ce corps à commettre un acte public d’indiscipline que la faiblesse de quelques officiers préparait évidemment. Le 2e régiment de chasseurs d’Afrique est très bien composé en soldats, sous-officiers et sous-lieutenans ; au-dessus de ce grade les braves n’y dominent plus en nombre ni en autorité. En général, notre armée est bien affaiblie moralement ; il faut la débarrasser d’une foule de vieux officiers qui ne veulent plus qu’attendre le plus doucement possible, soit leurs trente années de service, soit les douze ans du grade de capitaine. Il nous faut ici des hommes d’une trempe ferme pour maintenir le soldat devant les têtes coupées et les corps tronçonnés par le yatagan. C’est le brave La Moricière qui a mis un terme à une situation fâcheuse et sauvé peut-être la réputation d’un régiment très bien composé, sauf la tête. Cet officier mérite beaucoup pour avoir ainsi déterminé les deux tribus à cet acte de vigueur, et lui seul pouvait y réussir. C’est un homme qu’il faut avancer aussi rapidement qu’on le pourra, afin qu’il soit plus tôt en situation de rendre des services plus importans. » Grâce à La Moricière, le brave et malheureux général Trézel put rentrer dans Oran autrement qu’en fugitif, à la tête des chasseurs d’Afrique et des auxiliaires arabes. Aucun parti ennemi ne fut aperçu pendant la marche.

Le 4 juillet, toutes les troupes étaient revenues d’Arzeu. Ce jour-là, le commandant de la division leur fit lire l’ordre suivant : « Notre expédition avait été glorieuse, mais le dernier combat livré aux Arabes a entraîné la perte de notre convoi. La nature des lieux était particulièrement favorable à leur manière de combattre, et l’incendie des taillis nous a privés un moment de l’usage de l’artillerie dans l’endroit même où elle eût été d’un effet décisif. Ces circonstances ne peuvent être imputées aux troupes; toutes ont fait preuve de courage. Qu’on ne charge donc aucun corps du malheur de cette perte et que l’esprit de concorde ne soit point troublé parmi nous. Je punirai avec sévérité quiconque, par ses actes ou ses discours, jetterait un blâme injuste sur qui que ce soit, moi excepté. C’est sur le général seul que doit retomber la responsabilité des opérations de guerre qu’il ordonne. » C’était avec la même simplicité généreuse qu’il écrivait au gouverneur : « J’ai perdu dans ce fatal combat, des espérances qui me paraissaient raisonnables, mais il fallait vaincre pour qu’elles se fussent réalisées. Sans doute j’avais trop compté sur mes forces et trop peu sur celles des Arabes ; mais l’engagement du 26 et tous les événemens auxquels j’avais pris part depuis trois ans en Afrique excusent peut-être cette présomption. Quoi qu’il en soit, je suis oppressé par le poids de la responsabilité que j’ai prise et me soumettrai sans murmure au blâme et à toute la sévérité que le gouvernement du roi jugera nécessaire d’exercer à mon égard, espérant qu’il ne refusera pas de récompenser les braves qui se sont distingués dans ces deux combats. Les jours de défaite font reconnaître les hommes fermes, et je ne signalerai que ceux-là aux bontés du roi. »

Le général Trézel avait l’âme haute. Ceux mêmes qui critiquaient la conduite des opérations, rendaient hommage au sentiment qui l’avait fait agir. « Pour moi, disait l’un d’eux, j’absoudrais presque la conséquence, tout affreuse qu’elle a été, en faveur du principe. Il était bon que quelqu’un résistât enfin au flot toujours grossissant des concessions du gouverneur et protestât tout haut contre le soin qu’il prend d’armer de verges de fer la main qui nous menace. Le général Trézel s’est fort bien conduit personnellement dans cette circonstance ; il a inspiré une sorte d’admiration aux débris de sa fragile armée par la bravoure dont il a fait preuve. Il a voilé les torts de la troupe, qui paraissent avoir été grands, pour attirer toute l’attention et tout le blâme sur ses propres fautes. Il s’est fait anathème pour les péchés de tous. »


VII.

Le comte d’Erlon ne connaissait encore que la reprise des hostilités autour d’Oran, lorsque voulant faire de son côté quelque chose qui ne le compromît pas trop, il imagina d’opposer à la grande autorité des beys de Médéa et de Miliana l’influence bien déchue de Ben-Omar. Ce ne fut pour lui comme pour ce Maure intrigant qu’une déconvenue de plus par-dessus tout ce qu’ils avaient déjà l’un et l’autre amassé de mécomptes. Les gens de Blida refusèrent de recevoir le chef discrédité que leur envoyait le gouverneur, et le lieutenant-colonel Marey, qui était venu pour l’installer avec seize cents hommes, fut obligé de s’en revenir sans autre résultat que d’avoir inutilement fatigué sa colonne. « Marey se coule de plus en plus, écrivait La Moricière à Duvivier : dans sa marche sur Blida il a si mal mené l’infanterie que plus de la moitié n’a pu suivre ; cinq hommes sont morts de chaleur. On est furieux contre lui. » Quel dut être le mécontentement du ministre de la guerre, à qui le comte d’Erlon, sans attendre le retour de la colonne expéditionnaire, avait eu l’imprudence d’annoncer comme une chose faite l’installation de Ben-Omar à Blida !

C’est le 6 juillet qu’il écrivait cette dépêche malencontreuse ; ce jour-là, dans Alger, tout était en rumeur ; de mauvais bruits, apportés par les Arabes, couraient par la ville ; le courrier d’Oran les confirma le lendemain. Quand, surpris par l’initiative du général Trézel, le comte d’Erlon, à grand peine, avait subi la fatalité d’une rupture, il avait compté sur la victoire ; la défaite l’exaspéra. Non content d’accabler, dans un acte officiel, son lieutenant trahi par la fortune, il fit sur-le-champ partir pour le relever de son poste le général d’Arlanges et lui intima l’ordre de rentrer directement en France, sans passer par Alger. Plus que jamais soumis à l’influence de Ben-Durand, qui s’était hâté de revenir auprès de lui, il aurait voulu renouer à tout prix avec Abd-el-Kader ; sans les protestations énergiques du conseil d’administration et surtout du général Rapatel, il aurait abandonné à la vengeance de l’émir les Douair et les Sméla. Tous ces faits, connus du public, soulevaient contre lui l’opinion : une dernière révélation acheva de la lui rendre tout à fait hostile.

Pendant que les vaincus de la Macta se trouvaient encore sur la plage d’Arzeu, le brick Loiret, de la marine royale, avait capturé, près de l’Ile de Rachgoun, à l’embouchure de la Tafna, un navire toscan chargé de deux cents fusils et de quatorze milliers de poudre. C’était le reste d’une fourniture que l’arsenal d’Alger avait reçu, du comte d’Erlon, l’ordre de faire en secret à Ben-Durand pour le compte d’Abd-el-Kader. Il est vrai que l’ordre n’était pas récent et que le chargement avait été fait le 18 juin, avant la rupture ; néanmoins, quand la nouvelle de l’envoi et de la saisie éclata comme une bombe au milieu du public, l’effet en fut désastreux pour le gouverneur. « Ce qu’on ne peut trop publier, écrivait un des meilleurs officiers de la division d’Oran, c’est que nous avons trouvé tous les morts arabes pourvus et bien pourvus de cartouches françaises ; c’est que le gouverneur, au moment où la rupture était inévitable, laissait partir un vaisseau avec deux cents fusils et quatorze milliers de poudre destinés à être débarqués clandestinement ; nous l’avons saisi. Dieu nous délivre de cet homme qui n’a plus de force ni pour faire le bien ni pour empêcher le mal ! » Au lieu de dire simplement la vérité sur cette affaire, si désagréable qu’elle pût être, le comte d’Erlon eut l’idée fâcheuse d’y faire donner, par le Moniteur algérien, un démenti qui ne fut qu’une maladresse de plus. Cette série de fautes eut pour effet de rallier toutes les sympathies au général Trézel. D’Alger il reçut une adresse couverte des signatures les plus honorables ; au moment où le navire qui le ramenait en France allait appareiller de la rade de Mers-el-Kébir, un officier vint déposer entre ses mains une liste sur laquelle une foule de souscripteurs de la ville d’Oran, de la marine et de l’armée avaient inscrit leurs noms pour lui offrir une épée d’honneur.

Le général d’Arlanges, en possession du commandement depuis le 17 juillet, était arrivé avec des instructions qui lui prescrivaient de se tenir sur la défensive. Il lui aurait été d’autant plus malaisé de prendre l’attitude contraire que, par une malheureuse coïncidence, la division d’Oran se trouvait inopinément réduite à moins de cinq mille hommes. Le gouvernement français, qui avait déjà cédé au gouvernement de Madrid le bataillon espagnol de la légion étrangère, venait, par une convention nouvelle, de lui céder toute la légion ; malgré la gravité des circonstances, le comte d’Erlon n’osa pas prendre sur lui de surseoir à l’exécution des ordres ministériels. Cinq mille cinq cents hommes furent ainsi enlevés tout d’un coup à l’armée d’Afrique.

Le dernier bataillon quitta Oran le 8 août; le même jour, le comte d’Erlon quittait Alger pour toujours. Il y avait quelque temps déjà que son remplacement était chose décidée dans le conseil du roi ; l’affaire de la Macta ne fit que hâter l’exécution d’une mesure convenue. Une ordonnance royale, du 8 juillet, lui donna pour successeur au gouvernement général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique, le maréchal Clauzel.

Le maréchal Maison, ministre de la guerre, avait fait au général Trézel un accueil sympathique ; il y avait ajouté même la promesse réitérée de le renvoyer prendre sa revanche en Afrique ; mais le comte d’Erlon, de plus en plus aigri par sa disgrâce, s’opposa si violemment à l’exécution de cette promesse, en disant partout que ce serait un nouvel affront pour lui, qu’il ne fut pas permis au ministre d’y donner suite. Confiné dans le commandement du département de la Dordogne, le général Trézel écrivait au lieutenant-colonel Duvivier : «C’est une triste destinée pour un militaire de finir par un échec qui doit rester dans nos souvenirs. J’en eusse été allégé si l’on n’eût pas révoqué l’ordre donné d’abord d’aller prendre ma revanche, et je l’eusse fait sans hésiter avec cinq ou six mille hommes, sans bruit et, j’espère, sans scandale ; mais n’y pensons plus. »

Oui, l’échec, ce n’est pas assez dire, le désastre de la Macta, devait rester dans le souvenir de la France ; mais en irritant douloureusement la fibre nationale, il a eu sur l’opinion, un peu stagnante, un effet inespéré : il lui a donné un courant décidément favorable aux choses d’Afrique. À cette impulsion en quelque sorte spontanée du sentiment public, une autre alors est venue s’ajouter de très haut. Attentif depuis cinq ans aux péripéties de la lutte algérienne, l’héritier de la couronne, le duc d’Orléans, saisit l’occasion. Il réclama et il obtint du roi son père, plus difficilement des ministres, le droit d’aller, lui, petit-fils de saint Louis, gagner ses éperons sur la terre africaine et prendre sa part de la réparation exigée par l’honneur des armes françaises. Les intérêts de l’Algérie allaient avoir désormais un intelligent et puissant défenseur. C’est ainsi que le désastre de la Macta a plus fait assurément pour l’avenir de la conquête que n’aurait pu faire une victoire.


CAMILLE ROUSSET.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier, du 1er février, du 1er mars et du 1er avril.