Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome V/9

Méline, Cans et Compagnie (Tome vp. 175-192).


XXV

la petite serrure.


Ce matin, le nabab avait quitté l’hôtel un peu avant le jour.

Au moment où sa voiture partait, un homme qui était en observation devant la porte cochère fit le tour des jardins en courant, et gagna la ruelle située sur les derrières de l’hôtel.

La nuit était encore assez noire.

— Êtes-vous là ? murmura-t-il.

Deux hommes sortirent d’un enfoncement de la muraille.

C’étaient MM. le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra, en costume d’aventures.

— Eh bien ?… demandèrent-ils.

— Disparu !… répliqua le noble baron Bibander ; je viens de le voir partir avec le grand sec de majordome et les deux nègres.

Les deux bougies que Nawn avait allumées à la dernière fenêtre de l’aile gauche n’avaient brillé qu’un seul instant.

— Et le signal ?… demanda Bibandier à son tour.

— Tout va bien !… répondit Robert ; et puisque milord a emmené ses deux chiens de garde, nous n’aurons guère à enfoncer que des portes ouvertes… Voyons, y sommes-nous ?

— Présent !… répliqua Bibandier, sans peur et sans reproche…

— Moi, dit Blaise, ça me va énormément cette petite partie fine !… Mais convenons un peu de nos faits… Si nous emportons le gros lot, allons-nous toujours à Penhoël ?

— Toujours !… répliqua Robert ; René a bu de l’eau-de-vie toute la journée, et m’aime comme la prunelle de ses yeux… Nous rachetons le manoir et tout ce qui s’ensuit… nous donnons un coup de bas au vieux Pontalès, et nous sommes les seigneurs suzerains de la contrée !…

— Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise plaisanterie ?

— Nous n’aurons pas l’ombre d’une discussion, mon brave ! Entre millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le premier ?

— Moi ! dit Blaise, ça me rappelle mon bon temps, et je me sens tout gaillard… En avant, mes petits, et qui m’aime me suive !

Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille du jardin, qui était fort basse en cet endroit.

Blaise l’escalada le premier, et ce ne fut pas long, car il n’avait point perdu ses anciens mérites.

L’Américain et Bibandier sautèrent bientôt à leur tour sur le sol gras des plates-bandes.

Ce n’était pas le côté du grand jardin couvert. Il n’y avait là qu’un étroit banc de gazon et quelques arbres au feuillage desséché.

Robert fit entendre un petit coup de sifflet, auquel on répondit de la fenêtre où brillaient naguère les deux bougies.

Un cordon se déroula et vint tomber aux pieds de nos trois gentilshommes. Robert y attacha l’extrémité d’une échelle de soie, et le cordon remonta. L’instant d’après, ils faisaient tous les trois, par la fenêtre, leur rentrée à l’hôtel du nabab.

— La petite dame est accouchée…, dit Nawn qui ne tremblait point trop fort.

— Bah fit Robert ; on ne pourra donc pas l’emmener ?

— Elle est bien faible !…

— Américain, dit Bibandier, je demande à être le parrain de l’enfant ; cela resserrera les liens d’estime et d’affection qui nous unissent.

Ils étaient gais comme des pinsons, les trois excellents camarades !

— Ah çà ! reprit Robert en s’adressant à Nawn, tu as fait ta besogne, toi ?

Nawn secoua lentement sa tête cuivrée.

— J’avais dans un petit flacon, répondit-elle, un mélange des quatre meilleurs poisons de mon pays…

— Où il y a tant d’excellents poisons ! interrompit Bibandier.

— Avec cela, reprit Nawn, j’aurais envoyé dans l’autre monde une douzaine de gentlemen bien portants comme vous l’êtes… Les pauvres enfants ont bu la moitié de ma fiole, à elles toutes seules !

Bibandier essaya encore de rire pour se faire un mérite d’esprit fort auprès de ses collègues ; mais il ne pouvait plus.

— Et puis ?… dirent en même temps Robert et Blaise.

— Ça dure cinq minutes…, répliqua Nawn, quelquefois un quart d’heure… Après cela, tout est fini.

— Et tu es bien sûre ?…

— À l’heure où je vous parle, elles sont mortes…, repartit Nawn qui baissa ses yeux noirs et brûlants.

Une fois déjà Robert avait entendu ces mots : « Elles sont mortes. » On l’avait trompé. Il doutait.

— Peux-tu nous les montrer ? demanda-t-il.

— Suivez-moi…, répliqua Nawn sans hésiter.

Robert fit un pas en avant. L’Endormeur et Bibandier restèrent immobiles.

— Je vais vous mener jusqu’à leur chambre…, dit Nawn, mais vous entrerez tout seul… car je ne voudrais pas revoir leur visage !

Le jour se faisait bien lentement, et les ténèbres étaient encore épaisses. On entendit au fond du corridor où était située la chambre des deux jeunes filles une voix faible qui criait :

— Diane !… Cyprienne !…

Un frisson parcourut le corps de Robert.

— Écoutez !… dit Nawn ; elles ne répondront pas !

Nos trois compagnons prêtèrent attentivement l’oreille, et nul son ne répondit en effet à la voix de Blanche.

— Elles ne répondront pas !… répéta Nawn ; la jeune dame qui les appelle ne peut pas les apercevoir dans l’ombre… mais moi, je sais bien qu’elles sont couchées sur le tapis… toutes deux côte à côte… les yeux mornes… les lèvres livides… Oh ! ajouta-t-elle en baissant la voix tout à coup, elles s’aimaient bien !… elles étaient belles comme les anges… Je ne sais pas si je recommencerais !…

— Diane !… Cyprienne !… dit encore la voix de Blanche.

— Elles ne répondront pas !… murmura Nawn.

Blaise et Robert, bien qu’ils fussent des coquins sans cœur, se sentaient du froid dans les veines. Quant à Bibandier, une sueur glacée mouillait ses tempes.

Il avait vu déjà une fois les deux jeunes filles, côte à côte, couchées sur le bord de leur tombe.

La parole de Nawn évoquait pour lui deux pâles fantômes.

— Oh ! oui !… balbutia-t-il sans savoir qu’il parlait, elles étaient belles !… et ceux qui les ont tuées n’auront plus jamais de sommeil tranquille !…

— Diane !… Cyprienne !… prononça pour la troisième fois la voix toujours plus faible de l’Ange.

Et point de réponse encore.

— Eh bien !… dit Nawn à Robert qui restait immobile, le corridor est court et la porte est ouverte… ne voulez-vous plus aller voir les mortes ?

Robert se retourna brusquement.

— Tu seras payée !… dit-il. Conduis-nous à la chambre de Montalt.

Nawn obéit.

L’appartement du nabab était situé, comme nous l’avons dit, à l’autre extrémité de l’hôtel.

Nos trois gentilshommes et leur guide traversèrent avec précaution les longues galeries. La porte extérieure de la chambre à coucher était fermée. Blaise, qui portait sous son manteau une pince et divers instruments de serrurerie, fut chargé d’ouvrir. Cela prit du temps, soit que la serrure eût des combinaisons difficiles, soit que Blaise eût oublié son adresse d’autrefois.

Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans le corridor.

Mais nos trois compagnons retrouvèrent les ténèbres à l’intérieur de la chambre, dont les contrevents étaient soigneusement fermés.

Comme Robert regardait derrière lui avec inquiétude, Nawn lui dit :

— Personne ne viendra vous surprendre… Les valets dans cette maison suivent l’exemple du maître… on veille la nuit, on dort le jour… Les plus vigilants ne se lèvent guère qu’à dix heures.

Elle tendit la main.

— J’ai fait ce que j’avais promis…, ajouta-t-elle ; payez-moi, car il faut que je quitte cet hôtel.

Robert lui donna une bourse pleine d’or. Nawn s’éloigna lentement et la tête baissée.

Nos trois gentilshommes étaient seuls, et maîtres du terrain.

La porte fut fermée ; on alluma une lampe.

Robert fouilla d’abord les tiroirs du secrétaire pour trouver la clef du petit meuble où la boîte de diamants devait être serrée.

Au lieu de la clef absente, il rencontra çà et là quelques billets de banque dont il fit son profit.

Sur la tablette du secrétaire, une lettre commencée attira son attention.

— Pardieu ! dit-il en parcourant les premières lignes, je puis bien lire sans être indiscret, car cette lettre est à mon adresse… Savez-vous bien, messieurs, que ce pauvre lord menaçait de devenir maniaque ?… Trois lettres hier, deux cette nuit ! cela commençait sur le pied de trente-cinq à quarante messages par semaine !… Et le tout pour me prier à genoux de lui vendre un chiffon de papier griffonné par une femme !…

— Voyons ! interrompit Blaise ; tu ne trouves pas la clef ?

L’Américain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.

— Certes, ceci est un détail mais je suis flatté d’avoir là, dans mon portefeuille, un crédit de cent cinquante mille francs… peut-être davantage… car chaque lettre nouvelle de milord m’offre deux mille louis de plus !

Il s’arrêta, et son regard exprima une subite inquiétude.

— La chose est si étrange, poursuivit-il en baissant la voix, que j’aurais presque peur, si notre homme n’avait affaire ce matin à forte partie !…

— Peur de quoi ?… demanda Blaise.

— Mais il y a juste cinq à parier contre un, poursuivit Robert au lieu de répondre, que milord ne nous gênera plus désormais !… À la besogne, l’Endormeur, mon ami !… À défaut de clefs, essayons un peu de tes ustensiles !…

Bibandier n’avait point pris part à ce court entretien, mais si sa langue chômait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu’il trouvait à sa convenance.

Si les fauteuils n’eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans les vastes poches de sa redingote.

Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient autour du lit de Montalt.

C’était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés, et couvert, du haut en bas, d’incrustations artistement variées ; au milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate, microscopique, qui semblait bien facile à forcer.

À défaut d’adresse, d’ailleurs, on pourrait employer la force, car ces meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement appliqué, peut disjoindre leurs planchettes légères.

Nos trois gentilshommes bénissaient in petto le caprice du nabab, qui avait choisi, pour renfermer son trésor, cette gentille armoire, au lieu d’une laide caisse de fer.

L’Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de serrurier.

Autrefois, à l’époque où il avait mérité son surnom, on n’aurait point pu compter les serrures habilement crochetées par lui ; il ne possédait peut-être pas aussi parfaitement que l’Américain, son frère d’armes, le côté intellectuel de l’art du voleur ; mais sa main était preste, et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.

Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet d’enfant ?

Le malheureux Blaise travaillait comme un nègre, suait à grosses gouttes, et faussait l’un après l’autre tous ses instruments. On eût dit que la petite serrure était fée.

Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de leur compagnon avec une impatience croissante.

— Donne-moi cela !… s’écria enfin l’Américain en repoussant Blaise qui s’essuya le front sans mot dire ; tu n’es plus bon à rien.

Il saisit l’une des tiges d’acier recourbées, et sonda la serrure à son tour.

Même résultat ! La tige d’acier se tordit, et la serrure demeura inattaquable.

Robert se releva ; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec aussi peu de succès.

— Le diable est dans cette serrure !… grommela-t-il.

Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant d’un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à ouvrir…

Ils ne s’étaient pas découragés trop vite, et un temps considérable s’était écoulé déjà depuis leur entrée à l’hôtel.

— C’est infernal !… murmura l’Américain. Échouer au port ! Je parierais ma tête que les diamants sont dans ce coffre !…

— Ça me paraît clair !… appuya tristement Bibandier. Une si bonne petite serrure doit servir à quelque chose !…

Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l’une des fenêtres.

— Regardez, dit-il d’un ton de frayeur.

Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.

Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand soleil.

— Il faut en finir !… dit Robert.

Il se recula jusqu’à l’autre bout de la chambre et, prenant son élan, il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.

Le ventre du bahut n’avait même pas fléchi.

— Il y a du fer sous le bois !… murmura-t-il en laissant retomber ses deux mains.

Nos trois gentilshommes, au comble de l’embarras, se regardèrent en silence pendant une bonne minute.

— Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout !… Les gens de la maison vont s’éveiller, s’ils ne le sont pas déjà… En cavant au mieux, nous n’avons plus que quelques instants… Ne les perdons pas en efforts inutiles !… Je me souviens d’avoir vu une hache dans la chambre où Nawn nous a introduits d’abord… À l’aide de cette hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer !

— Je vais la chercher !… s’écria Blaise.

— Allons tous les deux !… ajouta Bibandier.

Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aisée, en cas de danger, s’ils étaient une fois hors de cette chambre.

Ils sortirent ensemble.

Nawn ne les avait point trompés. Malgré l’heure avancée, aucun bruit ne se faisait encore dans l’hôtel.

Resté seul, Robert prit la lampe et l’approcha de la serrure pour l’examiner mieux. Il y avait autour des ornements d’or guilloché, figurant une arabesque extrêmement légère.

Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin, Robert distingua un petit bouton d’argent.

Son cœur battit comme s’il avait eu déjà en sa possession la fameuse boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l’excellente idée de s’adjuger le trésor à lui tout seul.

La moins tordue des tiges d’acier fut introduite de nouveau dans la serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu’il pressait le bouton.

Le couvercle du petit meuble s’ouvrit et bascula de lui-même.

Robert poussa un cri de joie folle à la vue des diamants qui renvoyèrent, en gerbes étincelantes, la lumière de la lampe.

Il saisit la boîte et s’élança vers la porte.

Mais, au lieu de franchir le seuil, il s’arrêta comme frappé de la foudre, et la boîte s’échappa de sa main tremblante…

Il y avait devant lui deux fantômes : Diane et Cyprienne de Penhoël, qui tenaient à la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de Robert.

Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d’une sueur froide.

— Encore !… encore !… murmura-t-il d’une voix étouffée.

La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne se doutaient même pas du danger récent qu’elles avaient couru par le fait de Nawn.

Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans la bouilloire, s’éloignait précipitamment pour jeter au dehors le flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et rempli de nouveau la bouilloire avec de l’eau pure.

De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi d’excellent thé aux deux jeunes filles.

Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab. Blanche dormait auprès de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de temps à autre, dans le corridor, pour prêter l’oreille.

Au moindre bruit, annonçant le retour espéré de Montalt, elles voulaient s’élancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre sa résolution fatale à force de caresses.

Un bruit se fit, c’était le coup de pied de Robert, essayant de forcer le petit meuble.

Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le corridor. En un clin d’œil elles furent à la porte de Montalt.

Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l’appartement donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux jeunes filles y arrivaient, l’Endormeur et Bibandier sortaient par l’autre porte pour aller chercher la hache.

Robert ne pouvait voir entrer les deux sœurs, qui étaient masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.

Quand elles s’avancèrent dans la chambre et qu’il eût pu les apercevoir, la découverte du secret l’absorbait déjà.

Il était tout entier à sa besogne.

Diane et Cyprienne demeurèrent d’abord étonnées à la vue d’un étranger. Il n’y avait point à s’y méprendre, cet homme était un voleur.

Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles purent, sans éveiller son attention, décrocher deux grands pistolets anglais, pendus aux deux côtés du secrétaire, et gagner la porte principale.

Elles ne reconnurent Robert qu’au moment où celui-ci se retournait pour sortir.

— Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois ! dit Diane ; n’essayez pas de fuir… ne faites pas un mouvement, ou vous êtes mort !

L’Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui semblèrent énormes.

— Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici !… reprit Diane, et pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître nos vieilles légendes… les belles-de-nuit voyagent sur l’aile du vent… Hier, nous tourmentions madame la marquise d’Urgel à Paris… cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l’église de Glénac… et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge…

— Ma sœur !… ma sœur ! dit Cyprienne d’un ton plus sarcastique encore, c’est mal de railler un vaincu !… Je suis sûre que si nous laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait sa parole d’honneur de se convertir et de faire pénitence… Mais les morts ont de la rancune, M. de Blois… et nous allons vous garder là jusqu’au retour de milord.

L’Américain avait très-sérieusement peur.

— Écoutez-moi !… dit-il au hasard ; je sais bien que vous pouvez me perdre, mais je sais aussi que vous avez le cœur généreux, mesdemoiselles… Ayez pitié de moi !

— Pitié !… répliqua Diane ; l’eau est bien profonde au tournant de la Femme-Blanche !…

— Et les pierres étaient bien lourdes !… ajouta Cyprienne.

L’œil de Robert s’éclaira subitement pendant qu’elles parlaient ainsi, et un rayon s’alluma sous sa paupière, rapidement baissée.

— Ainsi…, murmura-t-il en redoublant d’humilité, vous n’aurez point compassion ?…

Son regard, qui se releva, prenait, en ce momont, une expression si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour découvrir la cause de ce changement…

Robert éclata de rire.

Diane était prisonnière entre les bras de Bibandier ; Cyprienne entre ceux de Blaise.

Les deux pauvres enfants courbèrent la tête sans essayer même de se défendre.

— Tudieu ! mesdemoiselles, dit l’Américain, il faut jouer serré, quand vous êtes de la partie !… Pour aujourd’hui nous allons vous traiter seulement comme vous avez traité Lola, car nous ne sommes pas encore à la porte de ce maudit hôtel…

L’Américain n’avait pas achevé sa phrase que sa figure changea une troisième fois.

L’apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes s’étaient succédé rapidement.

Une troisième péripétie arriva plus vite encore.

Au moment où Robert nouait son mouchoir, roulé en bandeau, sur la bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laissée entr’ouverte s’ouvrit tout à fait et donna passage au grand jour du dehors.

La haute taille de Berry-Montalt, qui tenait à la main ses deux épées de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.