Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome III/06

Méline, Cans et Compagnie (Tome iiip. 115-136).


II

Milord.


Facteurs, mendiants et citadins restèrent encore pendant quelques minutes devant la cour des messageries. Il fallait bien causer un peu de ce dramatique incident qui avait signalé le départ de la voiture. Chacun avait besoin de dire son mot sur le riche Anglais. Et, comme le badaud, lancé dans la boue par le bras d’Étienne, avait le mauvais goût de se plaindre, les sages de l’assemblée lui répondaient qu’on gagne toujours ces sortes d’aubaines à vouloir se mêler des affaires d’autrui.

Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale, la Concurrence, s’ébranlait à son tour. La Concurrence était venue se loger à deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l’appât du bon marché. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins d’attraits : Moitié prix. Mais elle était si étroite et si délabrée, la pauvre Concurrence ! ses roues criaient si aigrement ; ses chevaux souffraient d’une toux si maligne !

Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd’hui les deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ convenable. La rue était pleine ; il fallait soutenir l’honneur du rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de brûler, comme on dit, l’anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas ! c’était pitié de voir le triste véhicule s’en aller cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d’être exploité, écorché, assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu’il haussera les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s’en allait piteuse et mélancolique ; on ne voyait personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu’elle emmenait avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l’Anglais, avaient poussé la précaution jusqu’à relever les planches figurant des persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C’étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de l’enfance. Elles étaient seules ; elles se pressaient l’une contre l’autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés. Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l’attention de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir, par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l’air d’être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes questions.

La vieille femme, chargée d’inscrire les places, jugea bien du premier coup d’œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures, désertant le toit paternel ; mais en somme, elle n’avait pas à leur demander leur extrait d’âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher fortune à Paris ! Sur le nombre, deux de plus ce n’était pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci étaient assez jolies pour tirer promptement leur épingle du jeu.

À ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le silence. Elles se tenaient par la main ; il y avait une tristesse grave sur leurs traits pâlis et fatigués. Il y avait aussi comme une vague épouvante. On eût dit qu’elles en étaient à hésiter sur les résultats d’une entreprise étourdiment commencée.

Il était bien tard pour réfléchir. La petite voiture avait déjà dépassé les dernières maisons du faubourg, et l’on n’apercevait déjà plus les tours Saint-Pierre, ces deux sœurs de granit, trapues, carrées, robustes comme les épaules des vieux guerriers bretons.

Toute dédaignée qu’elle était, la Concurrence suivait de près son orgueilleuse rivale. On pouvait même prévoir qu’avant peu elle allait prendre les devants.

Dans le coupé de la diligence, nos deux voyageurs avaient gardé la position que nous leur avons laissée en quittant la cour des messageries. Ils n’avaient pas encore échangé une parole. L’Anglais s’était enfoncé dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui prétend écarter toute communication importune. Étienne n’était pas d’humeur à entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de souvenirs joyeux ou tristes qu’il accueillait chèrement, et ce muet compagnon que le hasard lui donnait n’avait garde de lui déplaire.

Sa pensée était à Penhoël. Son cœur lui parlait de Diane, si belle et si aimée, de Diane qui semblait l’avoir fui au moment de l’adieu…

Que s’était-il passé à Penhoël depuis son départ ? Était-il regretté ? Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle de son absence ?

Pauvre Diane !

Il y avait des moments où Étienne se disait :

— Je n’aurais pas dû la quitter peut-être, car elle est malheureuse… Et qui sait si elle n’a pas besoin d’aide dans cette tâche mystérieuse où elle est engagée ? Mais comment rester davantage ?

Et d’ailleurs, Diane l’aimait-elle ?

Oh oui !… du moins il l’espérait du fond de l’âme. Et c’était tout le bonheur de son avenir !

Comme cette route était longue ! Il eût voulu déjà être à Paris, dans son atelier, pinceaux et palette à la main. Il sentait au dedans de lui-même une ardeur inconnue ; sa pensée fermentait ; devant ses yeux, l’horizon s’élargissait tout à coup.

Il était peintre. Il sentait sa force ; les obstacles qui l’avaient arrêté jadis lui apparaissaient petits et misérables. C’est à peine si son regard dédaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le résultat, qui était la victoire.

Et alors, il se reprochait d’avoir tardé si longtemps. Que d’heures perdues à ce manoir de Penhoël ! Il remerciait Robert de Blois de l’avoir enfin chassé, car il s’avouait que jamais, de lui-même, il n’aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glénac et le marais, une grande allée de châtaigniers qui s’étendait, tortueuse, au bord de l’eau. Les jours d’été, quand le soleil à son déclin se cachait derrière la colline, une brise douce et fraîche s’élevait sur le marais. Étienne se voyait encore assis au pied d’un arbre. C’était l’heure du tacite rendez-vous que nul n’avait donné ni reçu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas léger se faisait entendre derrière le rideau de châtaigniers ; le cœur d’Étienne se prenait à battre, et ses yeux souriants étaient humides.

Diane venait. Qu’elle était belle ! Oh ! la joie des jeunes amours ! Ce qu’ils se disaient, peut-on l’écrire ? Et le cœur a-t-il besoin de lèvres pour parler ?

Diane ! Diane !… Peut-être la veille encore, la belle jeune fille était venue s’asseoir sous l’arbre aimé ?

Plus rien ; l’absence !…

La tête d’Étienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains étaient jointes comme à l’heure où l’on prie.

L’Anglais dormait dans son coin.

Puis le cœur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans sa force vive. Il se retrouvait lui-même courageux et plein de séve ; il comptait par avance ses heures de travail ; il fixait son effort. Vaincre ! vaincre ! pour revenir chercher Diane, qui était le prix du triomphe et la couronne.

À cette heure, Roger s’était acquitté sans doute de la mission confiée. Diane savait le motif du départ d’Étienne : pour la première fois elle avait reçu l’aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu’avait-elle dit ? Étienne aurait voulu voir les grands cils baissés de sa paupière, et la rougeur pudique montant à son front de vierge.

Roger lui écrirait à Paris, mais quand ? Mon Dieu ! des jours entiers avant de savoir !…

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le compagnon de voyage que le hasard lui avait donné. Il ne l’avait point examiné encore, et ce premier coup d’œil lui fit faire un mouvement de surprise.

L’Anglais était à demi couché sur les coussins de la diligence ; ses pieds se perdaient dans la fourrure épaisse ; le grand châle de cachemire qu’il avait mis derrière sa tête, pour s’affranchir de tout contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui faisait une sorte de coiffure étrange. Ses magnifiques cheveux noirs s’échappaient confusément des plis du cachemire et venaient boucler jusque sur ses épaules.

Étienne fit trêve à ses souvenirs pour admirer le dessin fier et régulier de cette tête si complétement belle. Il ne se rappelait point d’avoir rencontré jamais, dans sa vie d’artiste, un modèle aussi parfait.

Plus il contemplait l’Anglais, plus il découvrait de noblesse intelligente et mâle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d’un adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d’amertume.

Ce visage était pour lui comme le reflet d’une âme puissante et blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses suppositions ; mais, malgré lui, son admiration d’artiste se mélangeait de respect, parce qu’il pensait deviner toute une vie de souffrances vaillamment supportées.

L’Anglais fit un mouvement dans son sommeil ; le jeune peintre détourna les yeux pour ne point paraître indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà huit ou neuf lieues ; la route courait dans un vallon large et plat entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son mince filet d’eau.

En somme, l’aspect n’avait rien de remarquable. C’était un de ces paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi : des pommiers et un ruisseau.

Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.

C’était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup d’œil, l’horizon, soudainement élargi, montrait l’admirable paysage au milieu duquel s’assied la vieille ville de Vitré.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline et s’ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits aigus, découpés comme des pièces d’orfévrerie. Le vent chassait les nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup, c’était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.

L’œil se perdait à vouloir suivre les innombrables détails du tableau. Depuis la belle prairie ou serpentait la Vilaine jusqu’au sommet lointain de la rampe, c’était comme un grand perron aux marches inégales et formées de constructions qui chancelaient de vieillesse. Tout en bas, au-dessus du moulin dont la roue jetait un cri monotone, une cabane s’élevait avec sa toiture de chaume ; sur la cabane s’appuyait la maison d’un bourgeois vitriais, entourée d’un porche branlant ; sur la maison se dressait un hôtel décharné, gris, maussade, coiffé de girouettes monstrueuses et ceint de longues balustrades de fer ; au-dessus, de grands rochers, des églises roides et tristes, des arbres vieux comme la ville elle-même, qui est la doyenne des cités de Bretagne ; et au-dessus encore le château, ce débris informe dont le temps a fait une merveille.

N’y a-t-il point là le caprice d’un génie artiste ? et n’est-ce que le résultat du patient travail des années ? La main de l’homme a-t-elle aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible, va couronner ce sombre géant de pierre d’une chevelure odorante et fleurie.

On ne sait où commence, on ne sait où finit la lourde enceinte, flanquée de tours rondes et ventrues. Elle se perd parmi les maisons ; elle disparaît derrière les arbres ; on la voit montrer au détour d’une rue sa maçonnerie cyclopéenne, dont la base plonge au fond des vertes douves transformées en jardins. Ce furent des bras de Titans qui portèrent au haut de la montagne ces énormes blocs de granit. Et quel contraste ! Sur cette ruine usée, noircie, caduque, des fleurs partout ! Chaque crevasse présente son brillant bouquet ; chaque meurtrière laisse échapper sa joyeuse guirlande. Au bas des murailles, où commence l’épais manteau de lierre qui voile la décrépitude du géant, la campanule agite à la brise des clochettes légères ; les liserons blancs et roses dessinent leurs festons sur le vert foncé des vignes sauvages, et du haut des créneaux à jour, pend la moisson d’or des giroflées.

On dit qu’entre toutes les villes de France, Vitré est la plus indigente ; qu’elle se vende à un marchand de curiosités, et sa fortune est faite…

Étienne regardait. À mesure que la voiture avançait, l’aspect changeait pour lui, comme s’il eût mis son œil à la lentille d’un kaléidoscope.

Sans savoir qu’il parlait, il murmurait :

— C’est beau !… c’est beau ! sur ma parole.

— Qu’est-ce qui est beau ? demanda auprès de lui une voix brusque et grondeuse.

Étienne se retourna vivement. À son tour, il avait oublié l’Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargés de sommeil, et portait sur son visage les traces d’une humeur détestable.

— Vous m’avez réveillé, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et vos cris… Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix ?

Étienne, étonné de cette sortie, voulut s’excuser ; l’Anglais lui coupa la parole.

— Je vous demande, monsieur, répéta-t-il, où vous prenez ces belles choses qui vous arrachent ces cris d’admiration.

Étienne étendit la main vers la ville et le château de Vitré, que l’on apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L’Anglais eut un rire sec et provoquant.

— Ah ! diable !… fit-il, c’est cela que vous trouvez beau, monsieur ? Un sale fouillis de maisons poudreuses, où je ne voudrais pas demeurer si j’étais un mendiant !…

— Mais, milord…, dit Étienne, veuillez donc remarquer…

— Je remarque monsieur… et je prétends que ces taudis misérables sont la honte d’un pays civilisé !

— Cependant…

— Monsieur, je déteste de toute mon âme cette espèce de badauds qui tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons lépreuses… De tous les travers, je suis fâché de vous l’avouer, celui-là est, sans contredit, le plus sot que je sache.

Étienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprévue.

— Milord, dit-il en essayant de sourire, j’ai eu tort assurément de troubler votre sommeil…

— Oui, monsieur ! interrompit l’Anglais, grand tort !… mais il ne s’agit pas de cela. Ce qui me déplaît, c’est le genre que vous vous donnez de rester en extase à la vue de ce monceau de poussière… Je vous promets, moi, que vous trouvez cela très-laid.

— Je vous proteste…

— Du tout !… À quoi bon soutenir cette comédie ?… Parmi certaines gens à moitié fous et désœuvrés, on est convenu de se pâmer à froid devant ces vilenies.

Étienne fit un mouvement d’impatience.

— C’est comme cela, monsieur !

— Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de discuter sérieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas comprendre.

— Comprendre ! s’écria l’Anglais dont l’accent britannique semblait en ce moment plus désagréable et plus discord, voilà le grand mot !… Quand on est à bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l’on dit : Profanes que vous êtes, vous ne savez pas me comprendre !

Étienne était un garçon de sang-froid et d’esprit ; mais toute cette boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronçant le sourcil cette noble et belle figure de son compagnon de voyage que naguère encore il admirait de tout son cœur. En ce moment il ne voyait plus avec les mêmes yeux. Cette physionomie fière et calme lui semblait méchante, petite, hargneuse.

— Brisons là ! dit-il avec un commencement de colère ; dans notre position, une querelle serait souverainement ridicule… D’ailleurs, je n’en suis pas à savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait pas concorder l’instinct d’un bourgeois et le sens d’un artiste !

— Ah !… ah !… ah !… fit par trois fois l’Anglais ; nous sommes donc artiste, monsieur ?… Franchement, j’en suis fâché pour vous… les bras manquent à la culture de la terre… Il n’y a pas assez de boulangers ; les tailleurs demandent en vain des apprentis… et il se trouve des gens qui n’ont pas honte d’avouer bonnement leur fainéantise… C’est pitoyable !

Étienne frappa du pied et se redressa ; des paroles de défi étaient sur sa lèvre. L’Anglais le regarda encore durant un instant avec son sourire sec et dédaigneux.

Puis au moment où Étienne allait parler, l’Anglais haussa les épaules, ferma les yeux et remit sa tête sur son beau châle de cachemire.

— Pour Dieu ! monsieur, dit-il, ne me réveillez plus… j’ai sommeil.

Étienne demeura tout déconcerté. Il garda le silence, rongeant son frein et se demandant s’il avait décidément affaire à un maniaque.

L’Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais à Vitré ; la voiture roulait tant bien que mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. À mesure que le temps passait, Étienne reprenait son calme et revenait à ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employées par le jeune peintre à rêver et par l’Anglais à dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu’on changeait de chevaux, les voyageurs, la tête à la portière, faisaient les questions d’usage :

— Où sommes-nous ici, mon brave ?

— Au bourg de la Gravelle, où finit la Bretagne et où commence la France…

L’Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

— Ah !… fit-il en poussant un soupir de soulagement ; enfin !… nous sommes débarrassés de ce maudit pays !…

Il s’adressait à Étienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne pas l’entendre.

— Monsieur…, reprit-il.

Point de réponse.

— Monsieur…

Nul signe de vie. Étienne trouvait un charme incomparable à contempler les tristes coursiers qu’on attelait à la voiture.

L’Anglais s’agita dans son coin. Il tira de sa poche un étui mignon, en nacre de Chine, et l’ouvrit.

— Monsieur…, dit-il encore ; voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare ?

— Je ne fume pas…, répliqua Étienne sans se retourner.

— Et l’odeur du tabac vous incommode peut-être ?

— Beaucoup… mais je n’ai pas le droit de vous gêner… milord, vous êtes chez vous.

L’Anglais referma son étui à cigares, et le remit tristement dans sa poche.

Étienne, qui s’était retourné à demi, suivait ses mouvements du coin de l’œil.

L’Anglais s’était croisé les bras sur sa poitrine d’un air de bonne humeur.

— Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous sacrifie là une habitude de vingt ans… À tout le moins, causons pour faire quelque chose.

— Ma foi, milord, répliqua Étienne d’un ton piqué, je trouve que nous avons causé suffisamment tout à l’heure.

— Allons donc !… s’écria l’Anglais ; vous me gardez rancune… Faut-il vous demander pardon ?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si communicative et si bonne qu’Étienne ne put s’empêcher de se retourner tout à fait. L’Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme ; son accent britannique lui-même, si désagréable tout à l’heure, s’adoucissait et n’était plus qu’une sorte d’assaisonnement à son langage.

— S’il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grâce avenante et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers… Chacun a ses travers en ce monde : un peu plus, un peu moins… Moi, j’en ai un peu plus… mais, voyez-vous, je suis déjà un vieil homme… et j’ai bien souffert en ma vie… Allons, prenez ma main et soyons amis.

Étienne n’eut même pas la pensée de refuser. Ce sentiment de sympathie respectueuse qu’il avait éprouvé en contemplant l’étranger pour la première fois se réveillait plus vif en lui, et déjà toute trace de rancune était effacée.

Il donna sa main ; l’Anglais la toucha cordialement et poursuivit :

— C’est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me rendait nerveux comme une vieille femme !

— Ah çà !… dit Étienne en souriant, vous détestez donc bien cette pauvre Bretagne ?

Il se souvenait de la question singulière que l’Anglais lui avait adressée avant de l’admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

— On ne sait pas expliquer ces choses-là…, répondit-il. J’arrive de Brest… J’ai fait malgré moi quatre-vingts lieues en Bretagne, et je promets bien qu’on ne m’y reprendra plus !… C’est peut-être un travers… mais ces trois jours m’ont paru plus longs que trois années… J’avais envie de contrarier quelqu’un, de blesser, de me venger.

— Et vous m’avez pris pour victime ?

— Je trouverai bien l’occasion d’expier ma faute, mon jeune camarade… Pour commencer, je vous dirai que Vitré est un admirable point de vue.

— Franchement ?

— Franchement… Que de poésie dans ces ruines antiques !… J’avais à peu près votre âge… Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m’arrêtai au détour de la route, à l’endroit même où vous avez poussé ce cri qui m’a réveillé en sursaut… Je m’assis au revers d’un talus, et je restai là une grande demi-heure en extase.

— Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé ?…

— Vous êtes méchant !… J’y trouvais ce que vous y trouvez vous-même… des souvenirs du temps passé… une voix qui parle au cœur… que sais-je ?… La jeunesse a des émotions délicieuses qu’un autre âge s’efforce en vain d’évoquer et de faire renaître… Mais parlons de nous, s’il vous plaît, et faisons connaissance… À moi de m’exécuter le premier… Je suis Anglais d’origine : je m’appelle Berry Montalt, ancien général en chef des armées de l’iman de Mascate… Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de ce petit prince ?

— Si fait… mais vaguement.

— En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d’Afrique, il possède quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

— Ah !… fit le jeune peintre étonné.

— Oui… vos gros richards de Paris et de Londres seraient des mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants… l’entrepôt de l’Inde… Mais il y fait trop chaud… Je reviens en France parce que je m’ennuyais là-bas… L’iman avait fait la paix avec l’Égypte, et mes soldats cipayes n’avaient plus de besogne… J’ai laissé mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu’on m’avait données… Je rapporte à peine quelques millions… À votre tour, mon jeune camarade.