Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome I/10

Méline, Cans et Compagnie (Tome ip. 191-238).

I

l’érèbe.


Nous sommes aux confins de l’ancien monde, sur une rampe abrupte, jetant du haut de la falaise jusqu’à la grève les degrés gigantesques d’un escalier de rochers.

La mer est devant nous. À droite et à gauche, les côtes du Finistère découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, comme une rangée sans fin de dents blanches, l’écume de l’Océan tourmenté.

Au dire d’écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c’est jour de grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la Porte-Saint-Martin, habite d’immenses galeries souterraines où il se passe un nombre infini de choses dramatiques.

Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas marcher ; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur donneraient-ils la massue et l’œil farouche de Polyphème ; volontiers nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.

Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, au grand plaisir de notre public parisien.

Pauvre Bretagne ! elle a pourtant des maires et des adjoints et des conseillers municipaux ! En conscience, a-t-on le droit de calomnier ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de la garde nationale ? Ah ! si seulement la basse Bretagne savait lire, messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques fadaises et de leurs balourdises éhontées !

Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la civilisation marche peut-être moins vite que chez nous ; mais, au moins, ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.

Elle marche. Cacus n’est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle : ils auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des Miracles ou l’hôtel du roi des ribauds…

Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le jour où notre récit se reprend, les rivages d’Ouessant et les falaises de la côte étaient bordés d’un rang de curieux, parmi lesquels on n’eût pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de l’île de Sen, pas l’ombre d’un druide.

C’étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir arrosé de leurs sueurs ; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.

Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu’on avait vu de mémoire d’homme, depuis Saint-Pol jusqu’à Douarnenez.

Entre la plage, défendue par d’innombrables brisants, et le soleil qui s’inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque chose d’inconnu et d’inouï : une sorte de monstre, nageant sans rame ni voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière lui comme une énorme chevelure de fumée.

Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément et de trop loin, mais les riverains d’Ouessant, plus rapprochés, pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque nuage, le corps noir et bas d’un navire, d’un vrai navire courant par le calme avec une vitesse d’enfer.

Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées ; ils ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.

Et pourtant il courait, il courait ! Son flanc semblait vomir une longue traînée d’écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.

Qu’était-ce ? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des rivages de l’île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point répondre. Et comme l’idée des choses de l’autre monde vient tout de suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu, poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme, dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n’a vu jamais.

Le vaisseau qui n’a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes…

C’était sans nul doute le présage d’un grand malheur. Celles dont les frères ou les fils étaient sur l’Océan, à la grâce de Dieu, s’agenouillaient et priaient…

Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.

Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l’être qui tenait le gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l’eau.

De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins aussi étrange que de loin ; et si les gens de la côte avaient pu jeter un coup d’œil sur le pont, ils n’auraient point changé d’idée touchant la nature diabolique du navire.

C’était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont était propre et luisant comme le parquet d’un salon fashionable.

À l’avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots travaillaient, et nul franc marin n’aurait su donner un nom à leur besogne. À l’arrière, outre le timonier, on ne voyait qu’un groupe composé de trois hommes d’un aspect véritablement extraordinaire.

Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.

L’un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait entre ses lèvres le bout d’ambre d’une longue pipe indienne.

Les Anglais appellent nababs une sorte d’aventuriers, enrichis dans l’Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la plupart du temps princières, qu’ils dépensent selon les mœurs asiatiques.

Notre inconnu n’était en réalité qu’un nabab ; mais les bonnes gens de la côte l’auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.

C’était un homme jeune encore, d’une taille haute, à la fois robuste et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d’indolente paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur mâle ensemble, avaient subi énergiquement l’influence du soleil des tropiques ; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire ; sa barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère qu’une ceinture lâche retenait autour de ses reins.

Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à la cendre perlée dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux nageaient dans le vide. On eût dit qu’un divin sommeil le berçait.

Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force ; sous cette rêverie lourde, on devinait l’intelligence et l’audace engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c’était la beauté.

Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s’endormait à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en recouvrant la ligne antique, l’accusent et en font saillir aux yeux les nobles perfections.

L’un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé ; l’autre, debout derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de plumes.

Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d’ébène, mais leurs traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui distinguent les nègres de la côte de Guinée. C’étaient deux profils grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.

Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres serviteurs excitaient constamment l’attention curieuse de l’équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.

Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait à pas comptés le long du plat-bord. De l’autre côté du navire, un jeune marin s’asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en équilibre au-dessus de l’abîme.

S’il y avait un péril, le jeune matelot ne s’en inquiétait guère. Parfois même, il s’inclinait davantage en dehors de la balustrade, et ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec envie l’eau transparente…

On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient presque à voix basse ; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire creusait silencieusement son sillage.

Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu’il semait loin derrière lui, l’équipage breton, enveloppé soudain dans un nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, et tâchait d’épeler sur la poupe de l’étrange navire les lettres d’or qui composaient le mot inconnu :

érébus.

Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares merveilles qu’il eût été donné à l’homme de contempler. De moins ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une surprise pareille.

L’œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à l’improviste.

L’Érèbe était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les vagues de l’Océan.

On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos jours, la possibilité des voyages aériens.

L’Érèbe avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab pour le trajet de Londres à Bordeaux.

On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d’une semblable navigation, et c’était peut-être pour cela que notre nabab l’avait entreprise.

Il y a des hommes qui n’aiment point à enfourcher la selle, sinon sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n’a su dompter encore.

Ce nabab était un personnage remarquable en dehors même de sa richesse et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d’un titre l’attention curieuse que lui portait l’équipage de l’Érèbe.

À bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et portait le titre de major. Mais c’était de sa part pure modestie, car on n’ignorait point qu’il avait été général en chef des troupes de l’iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à l’Asie, qui mesure plus d’étendue que la France réunie à l’Angleterre.

Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d’une suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu’exclut ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.

Là son luxe avait étonné la ville qui ne s’étonne de rien. Dans cette lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de mars pour finir vers la fin de juin, et qu’on appelle la saison, il avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours, Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu’on n’oubliait point après l’avoir regardé seulement une fois. À son insu, il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu…

On parlait avec admiration de l’étrange roman de sa vie : Montalt avait gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l’empire de l’iman de Mascate.

Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence solitaire et sauvage dans l’intérieur de l’Afrique. Il avait terrassé les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de l’Atlas…

C’était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s’enflait sans relâche. L’invention s’additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre et romanesque renommée.

Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la foule, l’invention s’échauffait jusqu’à l’enthousiasme ; car la foule, semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut point.

Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce prestige que donnent les aventures. C’en était assez, et pourtant ce n’était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce qui constitue la fortune dans nos pays européens.

Il n’avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions tenaient dans le creux de sa main.

Il possédait une boîte dont personne n’avait vu jamais le contenu.

Cette boîte, que le roi George n’aurait peut-être pas pu acheter, était en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés comme au hasard.

Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte ; car, aussitôt que l’or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des diamants les plus petits et le vendait, comme un prodigue aliène, l’une après l’autre, les terres de son héritage.

Mais on croyait qu’il en restait encore assez pour fatiguer la prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.

Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au palais d’un souverain des Mille et une Nuits. On disait qu’il avait cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d’esclaves, et un sérail de cinquante femmes !

Ceci, nous devons le reconnaître, n’avait jamais été parfaitement constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à le révoquer en doute.

De quoi Montalt n’était-il pas capable ?…

Ce luxe était, quoi qu’il en soit, sans exemple dans l’histoire de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les thés de la noblesse et du gentry dans le précieux West-End.

Cinquante femmes ! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris de Circassie, des Vénus de Madagascar ! Et aussi de belles filles de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète ! Pour comble, on ajoutait que Berry Montalt s’ennuyait profondément au sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu’il ne franchissait jamais les portes closes de son paradis.

Quel inépuisable sujet d’entretien ! Quel plaisir on aurait eu à surprendre les secrets de ce cœur blasé ! Ce qu’on savait donnait si extrême envie d’en savoir davantage !

Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab avait l’âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu’il éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d’une femme. D’autres affirmaient qu’il aimait un être mystérieux, caché à tous les regards.

Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre ; pour les autres, il était jaloux comme Othello…

Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des femmes, quelque chose de sombre et de terrible…

Mais il y avait une bien autre énigme ! Ces femmes elles-mêmes, qui pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre ? Était-ce l’avidité ou l’amour ?…

Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose désolante. Montalt n’avait pas même, pour son sérail, l’excuse de la religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon calviniste que le doyen de Saint-Paul.

Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient choquées, ce qui est le suprême plaisir des ladys ; mais elles s’occupaient outre mesure du major Berry Montalt, et chacune d’elles pouvait se persuader, in petto, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à toutes les autres.

Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d’absurde ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C’étaient tantôt des louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa charité prodigue qui répandait autour de lui l’or à pleines mains ; là on prétendait tout bas qu’un grand crime pesait sur sa vie passée, et que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d’aventurier à un membre du haut parlement ; au dire des autres, on l’avait vu attablé dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec les boxeurs et les entraîneurs.

Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre ; il était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n’allaient-ils pas jadis courir la pretantaine dans les cabarets de Bagdad ?

La chose évidente, c’est que Montalt était le plus capricieux des nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des hommes…

Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à l’improviste, et d’une façon éblouissante.

Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par des équipages dignes d’un roi, monter lentement Regent-street, au milieu d’une foule innombrable de cockneys, pour gagner son palais de Portland-Place.

Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l’attendait l’Érèbe, frété par lui seul.

Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. Montalt n’emmenait avec lui qu’une seule femme, dont le visage se cachait sous des voiles épais.

Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches présents.

Et les ladys avaient été trop doucement choquées pour avouer jamais que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple chimère…

Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de l’Érèbe, on ne voyait pas le pavé de London-Bridge, tant la foule des badauds était drue !

Au moment où l’eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des roues, il y eut de chaudes acclamations.

On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de l’Océan, et le roi des nababs !

Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire qui occupait l’arrière de l’Érèbe. Le navire s’ébranla. On aperçut durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction de Greenwich.

Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque, rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant des tonneaux de xérès.

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Il y avait quarante-huit heures que les matelots de l’Érèbe avaient perdu de vue les tours jumelles de Westminster ; aucun accident n’avait signalé jusqu’alors le voyage ; malgré les hésitations de manœuvres inséparables d’un premier essai, tout donnait à croire que la traversée serait complétement heureuse, et que l’Érèbe triomphant ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.

La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et employaient leur temps à causer du nabab.

Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont d’intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait surnaturelle.

Et plus l’histoire gagnait en merveilles, plus les regards des matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et timides.

Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une auréole fantastique. Dans la pensée d’une réunion de marins, un tel être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui le portait.

Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du marin ; les autres hochaient la tête en glissant une œillade craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient :

— Que Dieu nous protège !…

Un seul matelot sur le pont de l’Érèbe restait complétement en dehors de ces préoccupations. C’était le jeune marin à la longue chevelure, qui se tenait toujours à l’écart, appuyé contre le bastingage. Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, on aurait pu croire que le sommeil l’avait surpris.

Aux matelots qui prenaient le soin d’arranger sa vie en naïve épopée, Berry Montalt n’avait pas accordé un coup d’œil ; mais son regard était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne s’occupait point de lui.

Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la paresseuse rêverie du nabab ; néanmoins, une fois, au moment où il regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes de son visage.

L’œil de Montalt s’était un instant animé, et une nuance d’intérêt s’était fait jour sous sa nonchalante insouciance.

Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir ?

Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l’horizon ; l’air était tiède, le ciel limpide. L’œil de Montalt se perdit bientôt de nouveau dans le vide.

On avait doublé Ouessant, et l’île de Molène montrait, au sud-est, sa côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de fatigue.

— C’est long !… murmura-t-il en se parlant à lui-même ; et il n’y a rien au bout du voyage !…

Sa tête s’enfonça dans l’édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.

— Seïd !… dit-il.

Le noir qui tenait l’éventail se dressa sur ses pieds et demeura immobile aux côtés de son maître.

— Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.

Seïd s’élança vers l’escalier conduisant aux cabines.

Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.

Au moment où il atteignait l’écoutille, la voix du nabab s’éleva de nouveau.

— Seïd !…

Le noir revint, docile.

Montalt murmurait :

— Que lui dirai-je ?… Je ne l’aime pas… Oh ! ceux qu’on nomme les malheureux ont un désir au moins, et parfois une espérance !…

Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.

Les matelots disaient :

— C’est trop heureux !… ça ne sait pas ce que ça veut !…

— Rien !… poursuivait Montalt, c’est la vie !… et qu’y a-t-il après la mort ?…

Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.

— Appelle le capitaine, dit-il.

Seïd obéit silencieusement comme toujours.

Le capitaine s’avança le chapeau à la main.

— Où sommes-nous ? demanda Montalt.

— Sur la côte du Finistère, s’il plaît à Votre Seigneurie, milord, répondit l’Anglais avec respect.

— La Bretagne !… gronda Montalt ; encore la Bretagne !… Nous verrons donc toujours ce haïssable pays !…

Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients, flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il n’était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.

— Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les côtes de Bretagne jusqu’à la nuit, qui ne tardera pas à tomber… et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.

— C’est long !… dit Montalt.

— Pas trop !… surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de l’Afrique !… Mais ce n’est pas commun, milord, de trouver des gens qui s’ennuient à regarder les côtes du Finistère ! Voilà dix ans que je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine, sur les anciens paquebots à voiles, et j’ai toujours vu les gentlemen s’extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne…

Montalt se souleva sur le coude ; ses sourcils s’étaient froncés.

— La Bretagne !… répéta-t-il, la Bretagne !… Il y a des choses qu’on déteste sans les connaître… Il me tarde de ne plus voir cette côte grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil…

Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine ; puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.

— Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l’Anglais ; moi la Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne… ça m’est égal.

En changeant de direction, l’œil du nabab avait rencontré le jeune matelot, toujours immobile à la même place.

— Qu’est-ce que c’est que cet enfant-là ?… demanda-t-il.

— C’est le Breton, répondit le capitaine.

Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.

— Encore !… s’écria-t-il ; c’est bien cela ! on les trouve partout… comme les juifs qui ont renié Dieu !

— Décidément, milord n’aime pas la Bretagne, dit le capitaine… La barre à tribord, toi !… ajouta-t-il en s’adressant au timonier, et vous autres, chauffez !… Milord, nous allons gagner un peu au large pour faire plaisir à Votre Seigneurie… Voici la brume qui s’élève du côté de la terre… dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le ciel et l’eau.

On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la haute mer.

Mais, au moment où il s’élançait dans cette ligne nouvelle, un fort craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun, sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant, l’Érèbe tourna sur lui-même avec rapidité. La roue de gauche, mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l’eau écumante, mais la roue de droite ne fonctionnait plus.

L’Érèbe avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d’eau qui défendent les abords d’Ouessant.

Stop !… cria le capitaine sans trop s’émouvoir.

La vapeur siffla dans la soupape, et l’Érèbe cessa de tourner.

— Qu’y a-t-il donc ?… demanda Montalt.

— S’il plaît à Votre Seigneurie, répondit l’Anglais tranquillement, il y a que nous ne battons plus que d’une aile… Notre roue de tribord est brisée… et nous allons être forcés, j’en suis désolé pour vous, milord, de relâcher dans le port de Brest.

— Je m’y oppose !… dit sèchement Montalt.

L’Anglais salua.

— Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde… et c’est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie…

— Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau ; jamais, vivant !… jamais !

Il y avait sur son visage, tout à l’heure si froid, une émotion extraordinaire.

— Milord !… voulut dire le capitaine.

Montalt l’interrompit encore.

— Moi, toucher le sol de la Bretagne ! reprit-il avec une exaltation croissante ; moi !… moi !… Vous ne savez donc pas ?… Je suis l’ennemi de tout ce qui porte un nom breton… Un Breton !… est-ce un homme ?… Moi qui jette l’or à pleines mains, je verrais un Breton me demander l’aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain !… Là !… là !… tenez… sous mes yeux !… ajouta-t-il en montrant la mer avec un geste d’une énergie terrible, je verrais un Breton périr… périr, entendez-vous ?… et je ne lui tendrais pas la main !…

Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une grande preuve de faiblesse.

Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.

— Bordez les voiles ! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si vous m’aviez fait l’honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères… mais on veut inventer toujours et faire mieux que le bien !… L’Érèbe est un bateau à vapeur… Malgré tout le désir que j’ai de vous montrer mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu’à Bordeaux.

Les yeux noirs du nabab n’avaient plus déjà cet ardent éclat qui naguère illuminait sa prunelle ; ce puissant courroux, qui semblait devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s’affaissait sous le poids de sa paresse.

— Quand j’ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m’avez affirmé que j’y étais le maître… Jusqu’à cette heure, je n’ai rien ordonné.

— Milord, répliqua l’Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de celle de mes hommes.

Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages disaient naïvement la surprise qu’ils éprouvaient à voir une créature humaine résister à leur maître.

Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.

— Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit à Bordeaux ?…

— Mille livres ! répéta l’Anglais ; quand la peste serait sur les côtes de Bretagne, on n’en ferait pas davantage !…

— Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.

— Impossible ! milord.

Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. Il donna congé au capitaine d’un geste insouciant et ennuyé. Puis, il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant s’éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.

Les deux noirs étaient là, l’œil au guet, prêts à deviner sa moindre fantaisie. Seïd soutenait la pipe d’ambre, tandis que son camarade agitait doucement les plumes flexibles de l’éventail.

Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. À voir cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. L’apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l’éveiller de cet accablant sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu’il aurait vu sans bouger ni s’évanouir la fin du monde.

Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu : la Bretagne…

Depuis qu’il avait touché la terre d’Europe, son front basané ne s’était rougi qu’une fois : c’était à l’idée de mettre le pied sur cette côte de Bretagne !

Était-ce une folie ? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature qui semblait s’anéantir dans l’inertie, après avoir sans doute usé toutes les délices, épuisé toutes les ivresses ?…

La brume tombait. Les gens d’Ouessant n’avaient pu voir la métamorphose qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. L’Érèbe louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui sont à l’ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de Brest.

Le soleil s’était couché au loin dans la haute mer.

La nuit venait. Il n’y avait point de lune au ciel resplendissant d’étoiles.

Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les matelots comme autant d’ombres silencieuses.

Tout à coup il lui sembla qu’une de ces ombres se dressait au-dessus des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.

La mer rendit un bruit sourd.

En même temps un cri s’éleva :

— Un homme à la mer !

D’autres disaient :

— Le Breton !… c’est le Breton !…

Montalt était sur ses pieds. C’eût été merveille pour ceux qui l’avaient vu naguère annihilé pour ainsi dire, dans sa précédente inertie, d’admirer maintenant l’élastique vigueur de sa taille.

On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s’éveillant tout à coup de leur superbe paresse, s’élancent d’un seul bond, franchissant des espaces énormes…

Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, et, l’instant d’après, il disparaissait sous les vagues.

En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits pareils : c’étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à leur tour.

Par le calme qu’il faisait, on n’avait pas eu de peine à rendre le navire stationnaire. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui n’avait pas même perdu connaissance.

Le capitaine tendit la main à Montalt pour l’aider à remonter sur le pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.

— Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son cœur généreux et noble ?… Vous disiez tout à l’heure…

Montalt lui imposa silence d’un geste brusque et froid, puis il se dirigea vers sa cabine en donnant l’ordre qu’on lui amenât le jeune matelot.

On avait décoré avec un luxe exquis l’appartement que devait occuper le nabab durant la traversée. Au milieu d’un petit salon, parfumé selon la coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait rêver tristement. À l’entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un sourire qui, malgré elle, s’imprégna de mélancolie.

— Enfin !… murmura-t-elle ; je ne vous ai pas vu de tout le jour, Berry !… et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.

Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de plaisir, il dit froidement :

— Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.

La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.

Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.

Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande jeunesse, bien qu’il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.

C’était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.

— Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout… c’est par l’effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer ?

— Oui…, répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux baissés.

Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard arrivait à exprimer un degré d’intérêt extraordinaire. On eût dit que tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s’éveillaient.

— Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.

— J’ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.

— Vingt ans !… murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à lui-même dans le passé.

Puis il ajouta :

— Pourquoi vouliez-vous mourir ?

Le Breton garda le silence.

— Est-ce parce que vous êtes pauvre ? poursuivit Montalt dont la voix s’adoucissait jusqu’à devenir paternelle.

La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.

— Vous m’avez sauvé la vie…, dit-il comme pour excuser auprès de lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.

Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre ouvert où s’écrivait lisiblement sa pensée.

Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix basse :

— On ne se tue pas pour cela !…

— C’est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi ?…

La tête du jeune matelot s’inclina sur sa poitrine.

Montalt attendit un instant ; puis il poursuivit encore :

— Vous êtes Breton ?

— Oui.

— On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps que la France est en paix avec l’Angleterre… Comment se fait-il que vous soyez sur un navire anglais ?

Cette fois, le matelot répondit sans hésiter :

— Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi… On me fit novice à bord d’une frégate… Un des officiers m’insulta un jour dans le port de Brest… je le tuai.

— En duel ?

— Je suis gentilhomme.

Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d’amertume.

— Ah !… fit-il, vous êtes gentilhomme !… Moi je ne le suis pas !… Et serait-ce le remords d’avoir commis un meurtre qui vous poussait au suicide ?

Le Breton secoua la tête.

— Vous ne voulez pas vous confier à moi ? reprit Montalt ; c’est votre droit… le mien est de vous parler comme un père… Je n’aime ni votre race ni votre caste, jeune homme… mais votre figure est comme le miroir d’un brave cœur… vous me plaisez… À votre âge un malheur, si grand qu’il soit, ne peut être sans remède… Il faut que vous me promettiez de vivre.

Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de défiance farouche et beaucoup de gratitude.

— Depuis que j’ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n’ai trouvé partout qu’indifférence et dureté… Merci, milord… je me souviendrai de vous et je prierai pour vous… Quant à la promesse que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même… Se tuer est, dit-on, l’acte d’un lâche et d’un impie… je suis chrétien et j’ai du cœur !

Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha avec respect.

Il y eut un silence. L’émotion qui était sur le visage du nabab s’effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de l’homme qui ne croit plus et qui n’espère plus.

— J’avais vingt ans aussi…, murmura-t-il enfin sans savoir que ses paroles étaient entendues ; je souffrais tant ! je pensai à mourir… Mais, moi aussi, j’étais chrétien et brave !…

— Oh ! s’écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que vous êtes encore l’un et l’autre !…

Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque repentir de ses paroles.

— Le sais-je ?… prononça le nabab d’un ton sec et froid qui semblait couvrir un découragement profond.

Puis changeant d’accent avec brusquerie, il demanda tout à coup :

— Comment vous nommez-vous ?

— Vincent.

— Vincent qui ?…

Tout à l’heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.

— Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l’étranger… j’aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.

Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.

— Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l’entend sa confiance… Excusez-moi si je vous adresse une dernière question… Puis-je faire quelque chose pour vous ?

Ceci était dit d’un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre de tout homme d’une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.

— Milord…, balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au plancher de la cabine, le capitaine m’a compté six livres sterling pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et retour… j’ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le port de Brest… Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je retournerais dans mon pays, que je n’aurais pas dû quitter peut-être, et où j’ai laissé tout ce que j’aime au monde…

Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec toutes les marques d’une franche satisfaction.

— À la bonne heure ! murmura-t-il.

Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans sa main six pièces d’or.

— Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j’acquitterai cette dette le plus tôt possible.

Montalt fronça le sourcil.

Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il s’écria en frappant du pied :

— Ne pouvez-vous prendre le tout ?…

— Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour le voyage.

— Le tout !… le tout !… le tout !… répéta par trois fois le nabab avec colère.

— Non…, dit Vincent qui posa la bourse sur une table ; je ne pourrais pas vous le rendre.

Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à travers le carreau d’un sabord.

— Ah !… fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un gentilhomme, M. Vincent ! c’est bien cela, pardieu !… et je vous reconnais, quoique j’aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul de vos pareils durant de longues années !…

— Milord…, voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont il ne devinait point la cause.

Montalt s’était levé et parcourait la cabine à grands pas.

— C’est bien cela !… répétait-il, pas de cœur !… pas de cœur !… Quand un ami les interroge, le silence… est leur suprême vertu ; c’est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un sauveur !…

Il se jeta sur un divan à l’autre bout de la cabine. Vincent resta, lui, immobile et stupéfait à la même place.

Les fantasques colères de cet homme bizarre s’allumaient et s’éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante indifférence.

Il s’étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques secondes :

— M. Vincent, nous n’avons plus rien à nous dire… je vous souhaite beaucoup de bonheur.

Bien qu’il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, le jeune matelot ne bougea pas. Il s’était fait en lui, durant cette dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui avait expliqué le courroux de Montalt.

— Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous n’ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas… j’ai compris que mon silence était de l’ingratitude…

— Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n’ai aucune espèce d’envie d’entendre votre histoire.

Il fallait du courage pour passer outre.

Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et prit sa main avec une respectueuse hardiesse.

— Vous m’avez fait un reproche cruel, dit-il doucement ; c’est pour moi que je vous prie de m’entendre… Je crois que vous avez rencontré des hommes mauvais en votre vie, milord… Au moins, si vous vous souvenez de moi, vous direz qu’il est en Bretagne un cœur confiant et reconnaissant…

— Orgueil !… pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant radoucie ; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.

Le jeune matelot se recueillit un instant ; et à mesure qu’il faisait retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son regard.

— Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il ; son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord… La branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue… La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu’à manger le pain des autres…

Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa coutume. Vincent avait pris la résolution d’expier sa faute prétendue et d’aller jusqu’au bout.

— Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le manoir de mon cousin germain, que j’appelais mon oncle à cause de la différence d’âge… Il était bon pour nous, et mon père nous disait sans cesse de l’aimer.

« Mon oncle a une fille qu’on nomme Blanche… Avant de savoir ce que c’est que l’amour, je l’aimais… »

— Une idylle bretonne ! grommela le nabab avec humeur.

— Je l’aimais…, continua Vincent qui parut ne point prendre garde à l’interruption ; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, milord… Moi je n’avais qu’une pensée la nuit et le jour… Sais-je ce que j’aurais fait pour elle ?… Quand elle était triste, la pauvre enfant, mon cœur saignait… Quand elle souriait, je sentais dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel !…

« Je n’espérais guère, car Blanche était l’unique héritière des biens de la famille, tandis que moi je n’avais rien… Je ne me demandais jamais ce que serait l’avenir. Je la voyais : j’étais heureux…

« Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n’aurais peut-être pas espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour ! C’était d’en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de Dieu… »

Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses yeux étaient humides…

Ce n’était plus de l’ennui qui était sur le visage de Montalt. Une amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait évidemment une sensation pénible.

Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

— Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de brusquerie, tout ce qu’il y avait de respect timide au fond de mon cœur !… La regarder seulement me semblait de l’audace… et quand je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d’un baiser, j’avais du froid dans les veines comme à la pensée d’un crime.

« Oh ! il a fallu que Dieu me prît ma raison !… J’étais fou !… plus fou mille fois que les malheureux qu’on enchaîne à leur grabat derrière des grilles de fer !… »

Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.

Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s’être arrêté un instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un visible effort.

« Un jour, on donnait fête au manoir… il y a de cela bientôt six mois… C’était une de ces belles journées qui devancent la saison, et qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.

« L’atmosphère était tiède ; pas un souffle d’air n’agitait la verdure naissante.

« J’étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je tremblais de cette fièvre tenace qui semble s’exhaler de nos marais d’Ille-et-Vilaine… »

— Ah !… fit Montalt ; vous êtes d’Ille-et-Vilaine ?

— Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage… À table, j’avais peine à me tenir droit sur mon siége.

« — Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n’apporte pas ainsi un visage d’hôpital parmi de joyeux convives !… Buvez comme un homme, ou allez vous mettre au lit !…

« Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, à côté de sa mère ; elle souffrait, elle aussi, d’un mal pareil au mien ; son angélique visage avait comme un voile de pâleur… Mon Dieu ! si vous saviez comme elle était belle !…

« Je restai : pouvais-je me priver volontairement de sa vue ? Et, pour avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent que de coutume.

« Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.

« Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j’errai durant une heure dans les allées du jardin.

« Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s’emplissait de rêves insensés, de rêves comme je n’en avais jamais eu avant ce jour, comme je n’en ai jamais eu depuis…

« Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. Quand j’entendais le bruit de leurs voix, je m’éloignais, parce que leur gaieté me blessait le cœur.

« Il y avait, à l’extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du jour.

« Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle rêverie à travers les branches de la charmille.

« D’instinct et sans le savoir, je m’étais dirigé vers ce berceau.

« La nuit était sombre et lourde. Quand j’arrivai au seuil de la chambre de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui en occupait le centre… »

Le jeune matelot s’arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et comme brisées de sa lèvre pâle.

Une chose étrange, c’est que le nabab semblait lutter avec lui d’émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, Montalt était d’une pâleur livide.

Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration pénible et oppressée.

Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à peine jusqu’aux oreilles de Montalt.

— Il n’y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il ; j’entrai dans le berceau ; je m’agenouillai auprès de Blanche endormie et je l’adorai silencieusement, comme on adore Dieu.

« J’entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux ; je comptais les battements de son cœur…

« Les instants s’écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des convives n’arrivaient plus jusqu’à nous.

« Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines…

« Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l’obscurité la voyaient sourire à son rêve.

« Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon amour ; et pourtant, il me sembla l’entendre prononcer mon nom dans son sommeil… »

Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur sillonnaient son front et ses tempes.

Vincent n’y prenait point garde.

« — Le démon !… le démon !… murmura-t-il avec égarement ; le démon prit mon âme !… Dieu m’abandonna… je me levai…, mes lèvres touchèrent les lèvres de Blanche…

« Blanche dormait toujours…

« Oh ! pourquoi la foudre ne m’a-t-elle pas frappé en ce moment ?

« La pauvre enfant s’éveilla entre mes bras qui la pressaient avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé l’ivresse… moi, je m’enfuis comme un criminel…

« Toute la nuit j’errai dans la campagne. L’enfer était au fond de mon cœur… »

Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.

Il n’écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d’une voix navrée.

« — Je la revis le lendemain, disait-il ; les anges ne devinent point le mal… elle ne m’avait pas reconnu… elle ne savait pas… elle souriait !… »

Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa poitrine.

Il y eut un long silence.

Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son bras ; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.

Montalt était si pâle qu’on eût dit un fantôme. Un sourire plein d’amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans son regard une sorte de folie froide et poignante.

— Où donc avez-vous appris cette histoire ?… demanda-t-il d’une voix basse et saccadée.

Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.

— Répondez-moi !… répondez-moi !… dit le nabab en secouant son bras avec une violence terrible ; saviez-vous à quoi vous vous exposiez en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme ?…

— Vous !… balbutia Vincent stupéfait.

— Moi !… moi !… répéta Montalt avec force.

Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu’il ajoutait :

— Tout cela est vrai !… tout cela est bien vrai !…, elle était plus belle que les anges !… et le démon me frappa de folie… Mais n’ai-je donc pas encore assez souffert pour expier mon crime ?…

Vincent croyait rêver ; plus il s’efforçait de comprendre, plus la nuit se faisait épaisse dans son esprit.

Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur son divan.

Il resta là sans mouvement pendant plus d’une minute ; puis il tressaillit comme on fait à un brusque réveil.

— Laissez-moi !… dit-il à Vincent.

Le jeune marin s’éloigna aussitôt.

Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui défaillait ; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.

Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble de forme étrangère, qu’il ouvrit à l’aide d’une petite clef suspendue à son cou par une chaîne d’or.

Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle disparaissait sous une garniture de diamants d’une eau éblouissante.

Ses doigts tremblaient, tandis qu’il hésitait à soulever le couvercle de la boîte.

Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.

Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.

Montalt rouvrit enfin : elle ne contenait qu’une boucle de cheveux blonds, fins et doux comme des cheveux d’enfant ou de jeune fille.

Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il contempla durant plus d’une minute la boucle de cheveux. Une sorte de religieuse extase l’absorbait…

Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s’échappa de ses lèvres, un nom de femme…

Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.