Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille/Tome 2/1

Méline, Cans et Compagnie (Tome iip. 1-26).

DEUXIÈME PARTIE.

LE MANOIR

( SUITE.)


III

MYSTÈRES.


La partie grave et discrète de l’assemblée, qui se respectait trop pour prendre part à la danse, commençait à trouver le bal monotone et long. Les commérages languissaient, parce qu’on avait déjà médit de tout le monde. L’évanouissement de Blanche fit à l’ennui naissant une diversion tout agréable et vint raviver l’entretien.

Ce cercle respectable se composait de trois vicomtes, qui avaient été des hommes à succès dans leur jeunesse au temps des états de Bretagne, d’une demi-douzaine de bourgeois qu’on avait laissés se décrasser et mettre un de au-devant de leurs noms, parce qu’ils avaient mille écus de rente, et d’un nombre à peu près égal de dames antiques, portant, avec une solennité impossible à décrire, le ridicule orgueilleux de leur toilette et la laideur choisie de leurs visages.

On remarquait surtout trois petites personnes, toutes trois également jaunes, sèches, roides et vêtues de robes de soie violette d’une ancienneté incontestable. Bien qu’elles fussent encore célibataires, aux environs de la cinquantaine, ce qui déprécie, elles donnaient le ton à la société, parce que leur talent de médire était hors ligne, et que chacun de leurs coups de langue emportait net le morceau. Leurs rivales elles-mêmes, madame la chevalière de Kerbichel, épouse de l’adjoint au maire de Glénac, et madame Claire Lebinihic, jeune veuve à peine âgée de quarante-cinq ans, autour de laquelle soupiraient les trois vicomtes, étaient forcées de reconnaître la supériorité des demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang.

Il faut dire qu’elles avaient tout pour elles. L’aînée, mademoiselle Amarante, chantait, en s’accompagnant de la guitare, l’ariette légère ; la seconde, mademoiselle Églantine, la tremblante romance ; la troisième, mademoiselle Héloïse, attaquait, toujours avec la guitare, le grand morceau de caractère.

À cause de cela, le jeune M. de Pontalès, à qui tout était permis parce qu’il était l’héritier de son père, les avait surnommées en masse les trois Grâces, et en détail l’Ariette, la Romance, et la Cavatine.

Elles avaient un petit frère, M. Numa Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang, qui se tenait un peu à l’ombre de leur gloire, mais qui, néanmoins, passait pour un fort agréable joueur de reversi.

Quand Madame, aidée de l’oncle Jean, eut emmené Blanche, l’imposante réunion se rassit. Ses membres se regardèrent durant quelques secondes en silence.

— Voilà déjà deux fois que la pauvre petite demoiselle se trouve mal aujourd’hui !… dit le père Chauvette, qui seul, parmi tout ce monde aigre et roide, représentait l’élément charitable.

— Je ne voudrais rien dire d’inconvenant, murmura madame Claire Lebinihic, mais c’est tout à fait comme cela que j’étais la première année de mon mariage.

Les trois Grâces baissèrent les yeux. Les trois vicomtes eurent un sourire très-égrillard.

— Avez-vous remarqué, reprit l’adjoint, chevalier de Kerbichel, hobereau taillé en Hercule et qui portait de jolies petites boucles d’oreilles, avez-vous remarqué comme le fils Pontalès a fait des yeux au Robert de Blois quand mademoiselle est tombée ?

— C’est un joli garçon !… répliqua la Romance.

— Un franc mauvais sujet ! appuyèrent l’Ariette et la Cavatine en donnant à ce mot une acception toute flatteuse.

— Ce que je voudrais bien savoir, reprit la Romance, c’est le sentiment de M. de Penhoël sur les assiduités du fils Pontalès auprès de madame Lola…

Le cercle entier sourit.

— Madame Lola !… madame Lola !… répéta la chevalière de Kerbichel, ces créatures ont des noms à elles.

— Quant à cela, madame, repartit la Romance qui se crut attaquée dans son doux nom d’Églantine, tout le monde n’est pas forcé de s’appeler Suzon ou Fanchette, comme les filles du commun !…

Madame de Kerbichel s’appelait Fanchon. Le cercle rit encore, excepté le chevalier-adjoint, qui secoua le tabac de son jabot d’un air mortifié.

— Tout cela n’empêche pas, reprit l’Ariette, qu’il se passe de drôles de choses dans cette maison !… Les maîtres font les honneurs, Dieu sait comme !… Voici madame partie ; où est monsieur ?

— En conférence avec le marquis de Pontalès, répondit le frère Numa.

— En bonne conscience, voulut dire le père Chauvette, on peut bien avoir des affaires…

Mais personne n’avait la simplicité d’accorder la moindre attention au pauvre maître d’école.

— Toujours avec le marquis ! poursuivit l’Ariette.

— Et avec l’homme de loi ! ajouta la Cavatine.

— Ah ! dit la Romance d’un ton capable, des gens bien informés prétendent que Penhoël file un mauvais coton, pour parler comme les gens du peuple… Il emprunte sans cesse de l’argent au marquis, et l’homme de loi le Hivain sait des choses qui étonneraient bien du monde !

— C’est que la Lola aime trop les dentelles ! dit l’un des vicomtes.

— Et les cachemires, ajouta un second vicomte.

— Et les diamants, ajouta le troisième vicomte.

— Et tout cela coûte de l’argent ! fit observer madame Claire Lebinihic : rien que mon châle de noces, qui n’était pas de l’Inde pourtant, valait cent cinquante écus…

— Et puis tant de charges ! reprit la chevalière de Kerbichel ; c’est la maison du bon Dieu que ce manoir !… On y mange et on y boit toute la journée… Je vous demande un peu si ce n’est pas de la folie que de nourrir à rien faire ce grand garçon de Roger de Launoy ?

— Et ce barbouilleur qui est venu de Paris pour mettre du rouge et du bleu sur les murailles ? dit la Romance.

— Permettez, chère sœur, interrompit le frère Numa qui était méchant, lui aussi, quand il pouvait ; ces deux messieurs ne sont pas si complétement inutiles que vous voulez bien le dire.

— À quoi servent-ils, s’il vous plaît ?

— À quoi ?… Je n’en sais rien… mais si vous me demandiez à qui…

— Ah ! ah ! s’écrièrent à la fois Églantine, Héloïse et Amarante, enchantées de l’esprit de leur frère ; voilà qui est adorable !

Et comme une partie du cercle ne comprenait point, la Romance ajouta en baissant pudiquement ses paupières jaunes et dépouillées :

— Mon frère veut dire qu’ils servent aux deux petites filles de l’oncle Jean…

Tonnerre d’applaudissements des vicomtes ; gros rires de l’assemblée en chœur. Le mot valait bien cela.

— Ah ! mademoiselle !… mademoiselle !… commença le bon maître d’école avec reproche.

Mais sa voix fut couverte par celle du chevalier-adjoint de Kerbichel, qui avait l’intelligence lente et qui riait toujours après coup.

Numa Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang, alléché par le succès qu’il venait d’obtenir, désira un nouveau triomphe.

— Pourriez-vous me dire, mesdames, demanda-t-il d’un air innocent, si c’est à madame de Penhoël ou à sa fille que M. Robert de Blois fait attention ?

— À la fille, répondit la chevalière de Kerbichel.

— À la mère, ripostèrent les vicomtes.

— En vérité, ceci est une question, dit gravement la Romance. Je ne sais pas si vous avez vu comme moi que M. Robert de Blois échangeait certains signes avec Madame pendant la contredanse ?…

— J’ai vu cela, dit Kerbichel.

— Moi aussi !

— Moi aussi !

— Et avez-vous remarqué la manière dont Madame a repoussé M. de Blois quand celui-ci a voulu relever Blanche évanouie ?

Tout le monde répondit affirmativement.

La Romance poursuivit en baissant la voix et en prenant cet air timide qui annonçait toujours quelque méchanceté noire :

— Quand on repousse ainsi un homme, c’est qu’on le connaît beaucoup… beaucoup !… beaucoup ! !…

— C’est juste… dit avec goguenardise la partie masculine de l’assemblée.

— Comme mademoiselle Églantine sait ces choses-là ! murmura la chevalière de Kerbichel, qui avait une vengeance à exercer.

— En outre, reprit la Romance, comment expliquer ce mouvement si brusque, sinon par un petit grain de jalousie ?…

— C’est vrai !… opina derechef l’assemblée convaincue ; c’est pourtant vrai !…

Le pauvre maître d’école n’essaya pas même de protester, tant il se sentait faible contre le sentiment général.

— Ainsi va le monde ! reprit encore la Romance ; M. de Penhoël achète des cachemires à la Lola… il fait peindre son manoir du haut en bas pour la Lola… il plante des salons de verdure, il tend de soie les vieilles chambres que ses pères habitaient bien toutes nues !… Pendant ce temps-là madame s’ennuie… Elle est bien conservée au moins !…

— Elle est encore très-jolie femme !

— Que faire quand on est délaissée ?… Elle remarque un beau cavalier… Mon Dieu, je n’affirme rien !… Ce n’est pas moi, Dieu merci, qui voudrais faire des cancans sur une famille riche et respectable… mais je dis que si cela était… Enfin, soyons de bon compte, tout est possible ! Il ne faudrait pas être trop sévère à l’égard de la pauvre dame…

— Ma foi non, répliquèrent les vicomtes, Penhoël ne l’aurait pas volé !…

Le bal se poursuivait, mais languissant et triste désormais. Diane et Cyprienne, qui tout à l’heure égayaient si franchement la fête, ne pouvaient plus cacher leur tristesse. Elles essayaient encore pourtant, et semblaient s’exciter mutuellement à sourire.

À chaque instant leurs yeux inquiets se tournaient vers l’entrée du salon de verdure.

On eût dit qu’elles restaient là maintenant à contre-cœur, et qu’une mystérieuse tâche les appelait loin du bal.

L’annonce de l’accident arrivé à Blanche de Penhoël avait franchi l’enceinte du jardin et produit plus d’effet encore, peut-être, sur l’aire que dans le salon de verdure. La danse rustique avait fini ; tandis que le feu de joie éteignait ses dernières lueurs, jeunes gars et jeunes filles s’étaient rassemblés en cercle autour des vieillards, assis à la porte de la ferme.

Il n’y avait plus, sur le milieu de l’aire, que M. Blaise, qui se promenait les mains dans ses poches et affectait de ne point vouloir mêler son importante personne à toute cette populace.

On parlait bas dans le groupe des paysans, justement à cause de M. Blaise, qui passait pour avoir l’oreille fine.

Le père Géraud tenait le centre du groupe et interrogeait un petit garçon qui venait de sortir du jardin, où il avait servi des rafraîchissements aux hôtes de Penhoël.

— Conte-nous ce que tu as vu, petit Francin, disait le bon aubergiste du Mouton couronné.

— Tout le monde regardait la Lola, répondit l’enfant. Quelle belle fille tout de même ! Je ne sais pas ce qu’elle a autour de son cou qui brille comme des charbons allumés… mais les dames et les messieurs disaient qu’il y avait là de quoi racheter la Forêt-Neuve !… Tout d’un coup la petite demoiselle a crié… j’ai regardé comme les autres, et je l’ai vue couchée par terre… Il n’y avait auprès d’elle que M. de Blois… Quand il a voulu la relever, oh ! si vous aviez vu Madame arriver sur lui !… j’ai cru qu’elle allait l’étrangler…

— Elle n’a rien dit ? demanda le père Géraud.

— Non fait !… mais on voyait bien qu’elle avait son idée… C’est M. de Blois, bien sûr, qui a fait du chagrin à l’Ange !…

Un menaçant murmure courut parmi les paysans.

Le père Géraud passa le revers de sa main sur son front.

— Oui… oui… pensa-t-il tout haut, cet homme-là est le malheur de Penhoël !… Et c’est moi qui lui ai enseigné le chemin du manoir !… Qu’auriez-vous fait, vous autres ? ajouta-t-il avec brusquerie en s’adressant aux vieux métayers qui l’entouraient. Il arriva chez moi… il me parla de l’aîné… voyez-vous, on ne devine pas ces choses-là, bien sûr qu’il a connu notre M. Louis quelque part !… Quand il me dit qu’il était l’ami de Penhoël, moi je lui aurais donné le dernier écu de ma bourse !…

Il mit sa tête grise entre ses deux mains, et poussa un gros soupir.

— Allons, allons, père Géraud, dit le fermier du Port-Corbeau, les temps sont mauvais pour nos maîtres, mais ça pourra revenir… Et quant à ce qui est de vous, tout le monde sait bien que vous êtes un bon cœur !… Penhoël est riche, après tout !…

— Riche ?…, interrompit l’aubergiste de Redon ; si vous saviez !…

Les métayers se rapprochèrent curieusement. Mais le vieux Géraud n’en voulait point dire davantage.

— C’est moi qui lui ai montré le chemin du manoir ! répéta-t-il, comme si cette idée l’eût poursuivi sans cesse ; c’est moi !… Écoutez !… avant de monter jusqu’à la ferme, je suis entré tantôt chez Benoît Haligan, qui est bien près de mourir… car tous ceux qui aiment Penhoël s’en vont les uns après les autres !… le pauvre Benoît a le grolet[1] sur sa paillasse. Ce n’est pas d’hier qu’il a dit pour la première fois que l’Ange et les deux filles de Jean de Penhoël feraient trois pauvres belles-de-nuit, avant le déris de l’hiver qui vient… Il m’a dit encore, poursuivit le père Géraud en baissant la voix davantage, que notre M. Louis reviendrait quelque jour… mais qu’il reviendrait trop tard !

Le père Géraud se tut, et il se fit un silence autour de lui.

Chacun avait le cœur serré. Cette fête, commencée dans la joie, s’achevait morne et lugubre.

La plupart des paysans rassemblés dans l’aire n’avaient pas donné grande attention jusqu’alors aux vagues menaces qui pesaient sur la maison de Penhoël ; mais, ce jour-là, personne ne doutait : on sentait en quelque sorte le malheur planer au-dessus du manoir.

Les jeunes gars oubliaient de parler d’amour à leurs promises, et le tonneau de cidre, encore plein aux trois quarts, ne couronnait plus de mousse pétillante la grande écuelle qui, dans ces sortes d’occasions, faisait si joyeusement d’ordinaire le tour de l’assemblée.

Un seul fidèle restait auprès du tonneau, un pauvre diable maigre comme un clou, qui buvait avec acharnement, couché tout de son long dans la poussière.

Personne ne daignait lui parler, pas même l’Endormeur, bien que le pauvre diable fût sa vieille connaissance, l’ex-uhlan Bibandier.

Bibandier fumait sa pipe en philosophe et semblait se soucier assez peu du mépris général. Il fumait et buvait comme s’il se fût engagé à vider tout seul le grand tonneau de cidre.

Dans le groupe rassemblé à la porte de la ferme, ce fut le petit Francin qui rompit le silence.

Personne ne daignait lui parler, pas même l’Endormeur, bien que le pauvre diable fût sa vieille connaissance, l’ex-uhlan Bibandier.

M. Blaise !… dit-il tout à coup.

Le domestique de Robert de Blois s’avançait en effet à pas comptés vers le groupe des paysans.

— Eh bien, mes enfants !… cria-t-il de loin, ne boit-on plus à la santé du roi et de M. le maire ?

Personne ne répondit. Le père Géraud s’était redressé.

— Petit Francin, murmura-t-il rapidement, retourne au jardin… Tu viendras nous dire s’il y a du nouveau…

Puis il ajouta en se tournant vers les vieux métayers assis à ses côtés :

— Vous autres, j’aurai à vous parler après la veillée… Il ne sera pas dit que personne n’a fait un pas ou donné un écu pour sauver Penhoël !…

Blaise entrait dans le cercle tenant à la main la grande écuelle pleine.

Le petit Francin remontait en courant vers le jardin du manoir.

La partie grave de l’assemblée était en ce moment maîtresse du terrain. Les trois demoiselles Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang et les autres membres de la société avaient quitté leurs postes pour envahir le gazon, occupé naguère par les danseurs. L’orchestre chômait. Quelques gens avisés voyaient venir avec effroi le moment où Églantine, Héloïse et Amarante allaient demander leur redoutable guitare, sous prétexte de ranimer la fête. L’espoir secret que nourrissaient ces aimables personnes de faire entendre, savoir : Amarante son ariette, Églantine sa romance, et la jeune Héloïse son grand morceau d’opéra, leur donnait des airs un peu moins revêches et les empêchait surtout d’invectiver trop aigrement les Penhoël, qui abandonnaient ainsi leurs hôtes au beau milieu de la soirée.

Il n’y avait plus, en effet, dans le salon de verdure, aucun représentant de la famille. Le maître du manoir était toujours dans son appartement ; Madame n’avait point reparu, non plus que l’oncle Jean. Enfin Cyprienne et Diane, qui avaient présidé si longtemps à la danse, s’étaient éclipsées tout à coup et avec une sorte de mystère, puisque leurs cavaliers eux-mêmes les avaient cherchées en vain parmi la foule.

Étienne et Roger avaient déserté à leur tour le salon de verdure, pour explorer sans doute les allées du jardin.

C’étaient maintenant Robert de Blois et Lola qui, en qualité d’habitants ordinaires du manoir, faisaient les honneurs.

Le jardin était illuminé, comme nous l’avons dit, d’un bout à l’autre, et l’on n’y eût pas trouvé un endroit pouvant servir de cachette.

Étienne et Roger avaient quitté le bal sans se prévenir mutuellement. Ils se rencontrèrent face à face au détour d’une allée.

Étienne était tout pensif. Les cheveux de Roger étaient baignés de sueur.

Il s’arrêta, essoufflé, devant le peintre.

— Tu ne les as pas rencontrées ? lui demanda-t-il vivement.

— Non, répliqua Étienne.

— Je vais chercher encore, dit Roger qui voulut reprendre sa course.

Le jeune peintre l’arrêta.

— Tu ne les trouveras pas… dit-il ; tandis que tu cherchais à gauche, moi je cherchais à droite… À nous deux nous avons parcouru tout le jardin… Elles n’y sont pas.

— Alors où sont-elles ?

— Je ne sais.

L’agitation de Roger de Launoy semblait croître à chaque instant. Étienne, au contraire, restait calme, bien que sa voix si gaie d’ordinaire eût un vague accent de tristesse.

— Où sont-elles ?… répéta Roger ; mon Dieu, tout cela est bien étrange !

— Étrange !… interrompit Étienne en souriant ; pourquoi ?… Nous doivent-elles compte de leurs actions ?

— Tu n’aimes pas, toi !… murmura Roger.

Le peintre garda le silence ; mais sa main serra plus fortement le bras de son ami.

— Moi, j’aime, reprit Roger, comme un pauvre fou !… Quand je suis auprès d’elle, je ne sais plus qu’admirer et croire… Son sourire est si pur, et on voit si bien son cœur sur son visage… J’ai honte de mes soupçons.

— Tu as donc des soupçons ?… demanda tout bas Étienne.

Roger baissa les yeux et ne répondit pas tout de suite.

— Que sais-je ?… s’écria-t-il enfin en appuyant sa main contre son front mouillé de sueur. Je ne suis pas fou, et je ne rêvais pas… j’ai vu…

Il hésita.

— Qu’as-tu vu ?… demanda Étienne.

Et comme Roger se taisait encore, il ajouta d’un accent triste et lent :

— Tu peux parler… j’ai vu, moi aussi, bien des choses !

Roger le regarda avec une sorte d’effroi. On eût dit qu’il avait gardé un vague espoir de s’être trompé, et qu’il redoutait par-dessus tout la certitude.

— Je ne parle pas de Cyprienne, répondit le peintre ; mais Diane a un secret… Il y a longtemps que je le sais.

— Et ce secret ?…

— J’ai confiance, parce que j’aime… Jamais je n’ai cherché à le surprendre.

— Oh !… s’écria Roger, parce que j’aime, moi, je me défie !… C’est tout mon bonheur et tout mon espoir !… Si je pensais que Cyprienne en aimât un autre !

Il s’arrêta, et reprit avec amertume :

— Mon Dieu ! cette idée-là me vient souvent… Et comment ne me viendrait-elle pas ?… Tu dis que tu as vu bien des choses !… Mais il y a voir et voir… Ce que j’ai vu, moi, est tellement étrange, que j’hésite à le confier même à mon meilleur ami. Et pourtant, poursuivit Roger après avoir attendu une question qui n’était point venue, cela me pèse trop sur le cœur !… Te souviens-tu, Étienne, de cette soirée que nous passâmes à parler d’elles au bord du marais, de l’autre côté de Glénac ?… L’heure nous surprit… Quand nous rentrâmes au manoir, le souper était fini depuis longtemps, et tout le monde dormait… Nous le croyions du moins… Nous prîmes chacun sans bruit le chemin de notre chambre.

« La lampe du grand corridor était éteinte… Il me semblait entendre devant moi un bruit de pas légers et timides… Je m’avançai les bras tendus, touchant des deux côtés les murs du corridor…

« Le bruit avait cessé à mon approche… Je croyais m’être trompé, lorsque je sentis sous mes doigts deux coiffes de toile qui glissèrent au premier contact, et que je ne pus retrouver dans l’ombre. Les pas se faisaient entendre de nouveau, légers et rapides, dans la partie du corridor que je venais de parcourir. On fuyait… mais au moment où ma main s’était refermée, une des coiffes de toile avait laissé son attache entre mes doigts… Et je riais, tout en ouvrant la porte de ma chambre, parce que je me disais : « J’ai là de quoi savoir laquelle des servantes de Penhoël va courir la nuit le guilledou ! »

« J’allumai ma chandelle, et je reconnus le petit ruban de soie bleu que j’avais vu dans la journée à la coiffe de Cyprienne… »

Roger de Launoy se tut, attendant évidemment une parole d’étonnement ; mais le peintre ne parla point.

Il demeurait pensif et la tête inclinée.

— Eh bien ?… dit Roger.

— Est-ce tout ce que tu as vu ? demanda froidement Étienne.

Roger était presque désappointé du peu d’effet produit par son histoire.

— N’est-ce pas assez ?… s’écria-t-il.

— Ce n’est rien.

— Tu as vu quelque chose de plus extraordinaire ?

— Tu en jugeras, répondit le peintre.

— Alors il faut parler.

— Tout à l’heure… continue.

— Écoute donc encore, reprit Roger. Quelques jours après, je revenais de Redon à pied… C’était à la hauteur du bourg de Bains, au milieu de la lande… il faisait clair de lune… J’entendais au loin sur la bruyère le galop de deux chevaux… Je ne prenais point garde, et je poursuivais ma route… Au moment où les deux chevaux passaient près de moi lancés à pleine course, je levai la tête… Les deux chevaux étaient montés par des femmes… Je criai : « Diane ! Cyprienne ! » Nulle voix ne me répondit. Je voulus courir ; mais les deux femmes se perdaient déjà dans l’ombre, et le pas de leurs chevaux s’étouffait au loin sur la lande.

— Il était tard ? demanda Étienne.

— Onze heures du soir.

— Et ce jour-là, les Pontalès n’étaient-ils pas à Redon ?…

Roger se frappa le front.

— Tu m’y fais songer ! s’écria-t-il, les Pontalès étaient à Redon !

— Mais était-ce bien elles ?… dit le peintre.

— Tu vas voir !… Il n’y avait pas possibilité de les rejoindre… Après avoir fait quelques pas en courant comme un fou, je repris le chemin de Penhoël. En arrivant au bac, je demandai au vieux Benoît si quelqu’un avait passé l’eau dans la soirée.

« Il me répondit :

« — Personne.

« Cela me fit grand bien… Je crus avoir rêvé… Pourtant, une fois arrivé au manoir, il me restait des doutes… Au lieu de gagner mon lit tout de suite, je me dirigeai, sans trop avoir la conscience de ce que je faisais, vers la chambre de Diane et de Cyprienne…

« Je collai mon oreille à la serrure. On n’entendait aucun bruit.

« Elles dorment peut-être, me disais-je… Ma pauvre Cyprienne !… Je suis un misérable fou !…

« Et cependant, ma main s’appuyait malgré moi sur le bouton de la porte. La porte s’ouvrit. Je reculai d’abord, effrayé de mon action…

« Puis mon regard se glissa dans la chambre. Les rayons de la lune tombaient d’aplomb sur les deux petits lits blancs, qui étaient vides. »

— Est-ce tout ?… demanda Étienne, tandis que Roger passait le revers de sa main sur son front où perlaient des gouttes de sueur.

— Si c’est tout !… murmura Roger ; mais que veux-tu de plus ?

— Je crois en elles… dit le peintre.

— Moi aussi ! moi aussi ! s’écria Roger ; je crois en elle… Je l’aime tant !… Quand je la vois sourire à mes côtés, je ne doute plus… Il me semble que j’ai fait un rêve douloureux et impossible… Mais quand je me retrouve seul, face à face avec moi-même, je me souviens, et je souffre !… Bien des fois j’ai été sur le point de parler et d’implorer une explication… mais elle paraissait me deviner… Son regard souriait, se reposait sur moi si calme et si pur !… Je sais bien que je n’oserai jamais l’interroger !

Tout en causant, ils marchaient le long des allées du jardin. Ils s’éloignaient d’instinct du salon de verdure, où les hôtes de Penhoël étaient toujours rassemblés. Roger allait la tête basse et l’air consterné ; Étienne portait sur son visage qui voulait sourire les traces d’une émotion contenue. Peut-être se faisait-il plus fort qu’il ne l’était réellement.

— Ce que tu as vu est étrange, dit-il enfin, ce que j’ai vu est plus étrange encore… Ce mystère qui les entoure, j’aurais pu le percer peut-être… mais je ne l’ai pas voulu… Moi aussi, j’ai rencontré une fois Diane et Cyprienne dans les corridors du manoir au milieu de la nuit… J’étais caché par la saillie d’une embrasure : elles ne m’apercevaient point… Je les vis traverser sans bruit la galerie… Elles dépassèrent ta chambre, la chambre de Penhoël, et je crus qu’elles allaient entrer chez Madame… Mais elles dépassèrent aussi la porte de Madame… Il n’y a rien au delà, sinon l’appartement occupé par M. Robert de Blois.

— C’était chez lui qu’elles se rendaient ?… demanda Roger vivement.

— Je ne sais… répliqua le peintre. La galerie fait un coude… Elles disparurent.

— Et tu ne les suivis pas ?…

— Je ne les suivis pas.

— Ce Robert, qu’elles font semblant de mépriser et de détester ! murmura Roger de Launoy.

— Elles méprisent aussi, elles détestent les deux Pontalès, dit Étienne dont la voix baissa involontairement, et pourtant je les ai vues s’introduire au château après minuit sonné !

— Au château de Pontalès ?… s’écria Roger stupéfait.

— Au château de Pontalès… La nuit était sombre, cette fois, et je ne les aurais pas reconnues si je n’avais entendu la douce voix de Diane sur la lisière de la forêt.

« — Aide-moi, disait-elle.

« Elles s’approchèrent toutes deux de la muraille du parc. Cyprienne s’appuya des deux mains contre le mur, et, avec son secours, Diane franchit la clôture.

— Après ?… fit Roger, dont le souffle haletait.

— Je revenais de la Gacilly, à cheval, répliqua le peintre, mon cœur battait et mon front brûlait… Mais je ne suis pas comme toi, Roger, et je n’aurais jamais ouvert la porte de la chambre des filles de Jean de Penhoël… J’enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, qui m’emporta au travers des taillis…

— Oh !… fit Roger ; tu n’aimes pas ! tu n’aimes pas !

— Si Diane de Penhoël n’est pas ma femme, répliqua le peintre, je ne me marierai jamais… Il ne m’arrivait pas souvent autrefois de songer à l’avenir…, maintenant j’y pense toujours, parce que l’avenir, c’est elle… Tu es rassuré quand tu les vois sourire, Roger ; moi, si un doute pouvait me venir, il me viendrait en ces moments… Mais que de fois, parmi la joie feinte, que de fois j’ai surpris des larmes dans les yeux de Diane !… C’est un cœur vaillant et fort contre la souffrance !… Sous cette frêle beauté de jeune fille, j’ai deviné le courage d’un homme… Ces larmes furtives qui me serrent le cœur, je les bénis et je les admire… Oh ! que Diane garde son secret !… Au fond d’une âme comme la sienne, il ne peut y avoir que de nobles élans et de saintes pensées !…

La tête de Roger ne se relevait point. Il gardait le silence.

— Chacun dans le pays sait cela, reprit le peintre, les plus pauvres comme les plus riches. Il y a un grand malheur sur la maison de Penhoël… Dieu se sert parfois du faible courage d’un enfant pour combattre la force des méchants…

Étienne s’interrompit brusquement et sa voix, qui était lente et rêveuse, se fit brève tout à coup et décidée.

— Et puis, que m’importe tout cela ? s’écria-t-il. Je faisais un songe charmant… Le réveil est venu… Que Diane soit ceci ou cela, un ange ou une pécheresse, je la verrai demain pour la dernière fois.

— Que dis-tu là ?… demanda Roger en tressaillant.

Ils étaient arrivés sur la terrasse qui bordait la rampe descendante au passage de Port-Corbeau. Ils s’arrêtèrent d’un commun accord, et le peintre s’accouda contre la balustrade de pierre.

— Ce matin, reprit-il, M. Robert de Blois, qui paraît être maintenant le maître au manoir, m’a payé mes travaux et m’a fait entendre qu’on n’avait plus besoin de moi.

— Mais Penhoël !… s’écria Roger, qui saisit la main de son ami ; tu aurais dû voir Penhoël.

— J’ai vu Penhoël, répliqua Étienne, dont l’accent mélancolique prit une nuance d’amertume, et je pars demain pour Paris…

Au moment où le jeune peintre prononçait ces derniers mots, un faible cri se fit entendre au pied de la terrasse.

Les deux amis se penchèrent en même temps sur la balustrade et virent deux formes blanches se glisser entre les châtaigniers des taillis.

— Ce sont elles ! s’écria Roger.

Il voulut s’élancer, mais Étienne le retint de force.

— Tu restes…, dit-il ; tu es heureux !… Crois-moi, veille sur elles pour les protéger, et non pas pour les épier !

  1. Le râle de la mort.