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Calmann Lévy (tome 2p. 67-78).



XLVII


Pendant ce duo de lamentations, le marquis réfléchissait.

— Dites-moi, mes amis, reprit-il, ne vîtes-vous point, dans votre jardin, des empreintes de pas, et, dans votre maison, des traces d’effraction ?

— Nous n’y fîmes point d’attention tout de suite, répondit la Caille-Bottée ; nous étions trop troublés ; mais, quand le jour fut venu, nous observâmes toutes choses de notre mieux. Dans la maison, il n’y avait rien d’extraordinaire. On avait pu y entrer dès que nous eûmes le dos tourné : nous avions laissé la porte et le tiroir ouverts, et l’argent en vue ; il y avait là bien de notre faute, hélas !

— Donc, observa le marquis, le défunt ne s’en est pas allé tout seul, et il a eu, non-seulement quelques amis pour enlever sa dépouille, mais encore d’autres pour repêcher son argent et ses bijoux.

— Je suppose, monsieur, qu’il y en eut seulement deux pour la première besogne, et un pour la dernière, lequel même n’était pas bien d’accord avec les autres ; car nous vîmes, sur le terreau de nos plates-bandes, deux paires de pieds qui s’en allaient vers notre échalier donnant du coté de Briantes, lesquels pieds paraissaient être chaussés de bottes ou de patins, tandis que, sur le sable de notre petite cour, il y avait comme des marques de pieds nus, des pieds d’enfant tout petits qui s’en allaient du côté de la ville. Mais, comme il y avait déjà de l’eau dans les sentiers, nous ne pûmes rien voir hors de notre enclos.

Bois-Doré fit en lui-même le raisonnement suivant :

— Sanche, qui s’était échappé, nous aura suivis et observés. Puis il aura été trouver M. Poulain, qui aura envoyé quelqu’un ou sera venu lui-même avec Sanche, chercher le corps de d’Alvimar pour lui donner la sépulture. La délation vient de là. Le recteur n’aura pas osé, pour des raisons que j’ignore, produire ce cadavre aux regards de ses paroissiens et me dénoncer publiquement. Il aura peut-être voulu donner à Sanche le temps de fuir. Quant à l’argent, quelque petit malandrin aura surpris les allées et venues, écouté aux portes et profité de la circonstance : ceci m’importe assez peu.

Puis, après avoir encore réfléchi sur toutes ces choses et fait diverses questions qui n’amenèrent aucun éclaircissement nouveau :

— Mes amis, dit-il, lorsque nous amenâmes ici ce mort en travers de son cheval, nous vous laissâmes la mallette, sans songer à autre chose qu’à nous débarrasser la vue et nous laver les mains de tout ce qui avait appartenu à notre ennemi. Cependant, nous avisant, le lendemain, qu’il se pouvait trouver dans cette valise des papiers intéressants pour nous, nous vous les fîmes réclamer, et vous répondîtes à Adamas qu’il ne s’y était rien trouvé qu’un habillement de rechange, un peu de linge et aucun papier ou parchemin.

— C’est la vérité, monsieur, répondit la jardinière, et nous pouvons vous montrer la mallette encore pleine, et telle qu’elle nous a été remise. Le voleur ne la vit point sur le pied du lit, où nous l’avions jetée, ou bien il ne voulut pas s’en embarrasser.

Le marquis se la fit apporter, et constata la vérité de l’assertion.

Cependant, en examinant et retournant cet objet, il lui sembla y découvrir une combinaison de poche cachée qui avait échappé aux recherches de ses hôtes, et qu’il fut forcé de découdre pour l’ouvrir.

Là, il trouva quelques papiers qu’il emporta, après avoir dédommagé la jardinière et l’invalide de la perte qu’ils avaient faite, et leur avoir recommandé le silence jusqu’à nouvel ordre.

Il était passé onze heures quand le marquis rentra dans sa grande maison.

Mario ne dormait pas ; il jouait aux jonchets avec Lauriane dans le salon, ne voulant pas se coucher sans avoir va rentrer son père.

Lucilio lisait au coin du feu, ne se laissant pas distraire par les rires des enfants, mais se trouvant agréablement bercé dans ses profondes rêveries par cette musique fraîche et charmante, à laquelle son cœur tendre et son oreille mélodique étaient particulièrement sensibles.

Depuis qu’il avait fait le devin en présence de M. le Prince, les enfants l’appelaient M. l’astrologue, et le taquinaient en paroles pour le faire sourire. L’aimable savant souriait tant qu’on voulait, sans se déranger de son travail d’esprit, la bienveillance de son caractère et la douceur de ses instincts demeurant, pour ainsi dire, unies à son corps, et parlant à travers ses beaux yeux italiens, même quand son âme était en voyage dans les sphères célestes.

Adamas, qui malgré son adoration pour son petit comte, s’ennuyait jusqu’à la mélancolie, en l’absence de son divin marquis, errait par l’escalier et le préau, comme une âme en peine, lorsqu’il entendit enfin le trot retentissant de Pimante et de Squilindre, et les plaintes des cailloux du chemin, broyés sous les roues de la monumentale carroche comme des noix sous le pressoir.

— Voilà monsieur qui arrive ! s’écria-t-il en ouvrant la porte du salon avec autant de bruit et de joie que si le marquis eût été absent pendant une année et il courut à la cuisine pour en rapporter lui-même une sorte de punch réchauffant, composé de vin et d’aromates, savante et agréable boisson dont il se réservait le secret, et à laquelle il attribuait la bonne mine et la verte santé de son vieux maître.

Le bon Sylvain embrassa son fils, et salua tendrement sa fille, serra la main de son astrologue, but le cordial que lui présentait son bon serviteur, et, ayant ainsi contenté tout son monde, mit ses grandes jambes presque dans le feu, fit placer une petite table ronde à côté de lui, et pria Lucilio de lire des yeux certains papiers qu’il apportait, tandis que Mario les traduirait tout haut de son mieux.

Les papiers étaient écrits en langue espagnole, sous forme de notes rassemblées pour un mémoire et réunies par une courroie. Il n’y avait ni adresse, ni cachet, ni signature.

C’était une série de renseignements officieux ou officiels sur l’état des esprits en France, sur les dispositions présumées ou surprises de divers personnages plus ou moins importants pour la politique espagnole ; sur l’opinion publique à cet égard ; enfin une sorte de travail diplomatique assez bien fait, quoique inachevé et en partie à l’état de brouillon.

On y voyait que d’Alvimar, dont, pendant ces quelques jours de résidence à Briantes, on ne s’était pas expliqué la vie de retraite et les longues écritures, n’avait pas cessé de rendre compte à un prince, ministre ou protecteur quelconque, d’une sorte de mission secrète, très-hostile à la France et pleine d’aversion et de dédain pour les Français de toutes les classes avec lesquels il s’était trouvé en relation.

Cette minutieuse critique n’était pas sans esprit, partant sans intérêt. D’Alvimar avait l’intelligence subtile et le raisonnement spécieux. Faute de relations aussi élevées et aussi intimes qu’il les eût souhaitées pour le progrès de sa fortune et l’importance de son rôle, il était habile à commenter un petit fait observé, et à interpréter une parole surprise ou recueillie en passant : un propos, un bruit, une réflexion venant du premier venu, dans quelque lieu qu’il se trouvât, tout lui servait, et l’on voyait dans ce travail, à la fois perfide et puéril, la tendance irrésistible et la secrète satisfaction d’une âme pleine de bile, d’envie et de souffrance.

Lucilio, qui devina, dès les premières lignes, l’intérêt que le marquis prenait à cette trouvaille, chercha dans les derniers feuillets, et trouva bien vite celui-ci, que Mario traduisit couramment, presque sans hésitation, en regardant de ses beaux yeux dans les beaux yeux de son professeur à la fin de chaque phrase, pour s’assurer rapidement, avant de poursuivre, qu’il n’avait pas fait de contre-sens :

« Pour ce qui est du pr… de C…é, je ferai en sorte d’approcher de sa personne : j’ai eu des renseignements d’un ecclésiastique intelligent et intrigant qui peut être utile.

» Retenez le nom de Poulain, recteur à Briantes. Il est de Bourges et sait beaucoup de choses, notamment sur ledit prince, lequel est fort avide d’argent et fort peu capable du côté de la politique ; mais il ira où l’ambition le poussera. On pourrait le leurrer de grandes espérances et s’en servir comme on a fait des Guises, car il n’a de Condé que le nom, et craint toutes choses et toutes gens.

» Il est donc plus malaisé à prendre qu’il ne paraît. Sa personne n’est bonne à rien. Son nom est encore un parti. Dans l’espoir d’être roi, il est prêt à donner beaucoup de gages à la très-sainte I…, sauf à se retourner si c’était son intérêt. On dit qu’il ne reculerait pas à se défaire du R… et de son frère, et que, dans un besoin, on pourrait frapper haut et fort au moyen de ce pauvre esprit et de ce faible bras.

» Si c’est votre opinion de le nourrir dans cette pensée, faites-le savoir à votre très-humble… »

— C’est bien, c’est bien ! s’écria le marquis. Nous tenons là de quoi brouiller notre ami Poulain avec M. le Prince, et tous deux avec la mémoire de ce cher M. d’Alvimar. Dieu sait que mon goût serait de laisser ce défunt tranquille ; mais, si l’on nous menace de le venger, nous le ferons connaître aux bons amis qui le plaignent.

— C’est fort bien, dit la gentille madame de Beuvre, à la condition que vous pourrez prouver que ces notes sont écrites de sa main !

— Il est vrai, répondit le marquis ; sans cela, nous ne tenons rien qui vaille. Mais, sans doute, Guillaume nous pourra procurer quelque lettre signée de lui ?

— Il est probable ; et il faudra vous en inquiéter bien vite, mon marquis !

— Alors, dit le marquis en lui baisant la main pour lui souhaiter le bonsoir, — car elle s’était levée pour se retirer, — je retournerai demain chez Guillaume, et, en attendant, gardons bien nos preuves et nos moyens.

Le lendemain, en s’éveillant, le marquis vit entrer chez lui Lucilio, qui lui remit une page écrite par lui à son intention.

Le pauvre muet voulait s’en aller pendant quelque temps, afin de ne pas attirer plus vite sur son généreux ami l’orage qui les menaçait tous deux.

— Non, non ! s’écria Bois-Doré très-ému ; vous ne me causerez point cette douleur de me quitter ! Le danger est ajourné, cela nous est bien prouvé à tous, et les notes de M. d’Alvimar sont faites pour me rassurer tout à fait sur mon affaire. Quant à vous, croyez que vous ne devez rien craindre du prince, ayant si bien annoncé la mort du favori. D’ailleurs, quels que soient les risques pour vous d’être ici, je crois qu’ailleurs ils seraient pires, et c’est dans ce pays que je vous puis efficacement protéger ou cacher, selon les événements qui surviendront. Ne nous tourmentons pas de l’inconnu, et, si vous avez scrupule d’augmenter les embarras de ma situation, songez à ceci, que l’éducation de Mario est manquée et perdue sans vous. Songez au service que vous me rendez de faire d’un aimable enfant un homme de tête et de cœur, et vous reconnaîtrez que ce n’est ni ma fortune ni ma vie qui pourraient m’acquitter envers vous, car ni l’une ni l’autre ne valent la science et la vertu que vous nous donnez.

Ayant, non sans peine, arraché à son ami le serment de ne pas quitter Briantes sans son consentement, le marquis allait retourner à Ars, lorsqu’il vit arriver Guillaume avec M. Robin de Coulogne, celui-ci très-surpris de ce que lui avait raconté le matin même son métayer Faraudet, celui-là s’étonnant de n’avoir pas reçu, la veille au soir, la visite du marquis, annoncée par ses gens.

Bois-Doré se confessa et raconta sincèrement la vision qu’il avait eue à Brilbault, affirmant toutefois que, jusqu’à l’apparition du profil de d’Alvimar sur la muraille, il croyait être certain de n’avoir pas rêvé un tapage et des ombres provenant d’être parfaitement réels.

Il eut la mortification de surprendre un sourire d’incrédulité sur la figure de ses deux auditeurs ; mais, quand il eut raconté les aventures antérieures du logis de la jardinière, et montré les notes de d’Alvimar, il vit ses amis redevenir sérieux et attentifs.

— Mon cousin, lui dit Guillaume, en ce qui touche ces notes, il me sera facile de les rendre authentiques et de vous fournir l’écriture et la signature de M. d’Alvimar. Je vous certifie, en attendant, que ces pages-ci sont bien de sa main. Mettez-les dans vos archives et attendez, pour publier la mort de ce traître, que l’on revienne officiellement vous en demander compte.

Ce ne fut pas l’avis de M. Robin. Il blâmait le silence gardé sur cet événement, les précautions prises pour faire disparaître le corps et la continuation de ce mystère, dans un moment où les esprits de la localité étaient disposés en faveur du beau Mario, touchés du récit de ses aventures, et tout portés à maudire les lâches assassins de son père.

Bois-Doré eût suivi cet avis sur-le-champ, sans la crainte de déplaire à Guillaume, qui persistait dans son premier sentiment.

— Mon cher voisin, dit celui-ci, je me rangerais à votre opinion et me repentirais du conseil donné par moi au marquis, sans une réflexion qui me vient et que je vous prie de peser sérieusement ; et cette réflexion, la voici : c’est que le marquis n’a pas besoin de s’accuser d’avoir tué un homme qui n’est peut-être pas mort.

MM. Robin et Bois-Doré firent un mouvement de surprise, et Guillaume continua :

— Pour parler et penser ainsi, j’ai deux fortes raisons : la première, c’est que l’on a emporté du jardin de la Caille-Bottée un homme qui pouvait, bien que percé d’un vaillant coup d’épée, n’avoir pas rendu le dernier soupir ; la seconde, c’est que notre marquis, dont le courage n’est point de ceux dont on puisse douter, a vu à Brilbault la figure de son ennemi.

M. Robin garda le silence de la réflexion ; Bois-Doré recueillit ses souvenirs de la veille, et tâcha de les dégager du trouble qu’il avait éprouvé ; puis il dit :

— Si M. d’Alvimar est mort, ce n’est pas sur le lieu du combat, à la Rochaille, ni au logis de la jardinière ; c’est à Brilbault, pas plus tard qu’hier au soir. Il est mort en je ne sais quelle étrange et brutale compagnie, mais assisté d’un prêtre qui pouvait être M. Poulain, et soigné par un valet qui devait être le vieux Sanche. Les ombres confuses que j’ai vues ne m’ont rien offert de contraire à ces suppositions, et, quant à ce que j’ai saisi de la façon la plus claire et la plus nette, c’est une croix aussi bien dessinée que celle d’un blason, et sous la dextre branche de cette croix, la face amaigrie et comme décharnée de M. d’Alvimar. Cette face sembla d’abord un peu agitée pendant qu’une voix disait une psalmodie mortuaire ; de faibles soupirs, que j’avais entendus à travers la bacchanale, se firent entendre encore durant la prière. Puis cette plainte cessa, la face devint comme de pierre ; on eût dit que ses lignes s’endurcissaient sur la muraille qui m’en présentait le reflet. La tête était non plus penchée, mais renversée en arrière, et alors…

— Alors, quoi ? dit Guillaume.

— Alors, reprit ingénument le marquis, je devins sot et faible, et je me sauvai pour ne plus rien voir.

— Eh bien, quoi qu’il en soit et quoi qu’il y ait, dit M. Robin, nous irons examiner et bouleverser cette masure de fond en comble, s’il le faut, pour voir ce qu’elle cache et quelles gens elle abrite.

Guillaume fut d’avis de n’y aller qu’aux approches de la nuit, et avec beaucoup de précautions, afin de surprendre le but de ces réunions mystérieuses.

Faraudet avait donné à M. Robin des détails précis sur l’heure à laquelle commençait le vacarme, et, du moment que ces bruits étranges n’étaient point une pure imagination des paysans effrayés, on devait voir, dans leur régularité et dans leur obstination, un système adopté pour semer l’épouvante et l’exploiter au profit d’un intérêt quelconque.

M. Robin remarqua, en outre, qu’au dire du métayer, cette fantasmagorie ne se produisait à Brilbault que depuis environ deux mois, c’est-à-dire environ depuis l’époque assignée par Guillaume et le marquis à la mort de d’Alvimar.

— Tout ceci, dit-il, me remet en mémoire que, le jour de ma dernière arrivée au Coudray, la semaine passée, je rencontrai à plusieurs reprises sur mon chemin, et de loin en loin, des gens d’assez mauvaise mine, qui ne me parurent ni paysans, ni bourgeois, ni soldats, et que je m’étonnai de ne point connaître. Sachez de vos gens si, dans ces derniers temps, ils n’ont fait pas des rencontres pareilles dans vos environs.

Divers domestiques furent mandés. Ceux de Bois-Doré et ceux de Guillaume s’accordèrent à dire que, depuis quelques semaines, ils avaient vu rôder dans les bois et dans les chemins peu fréquentés de la Varenne, certaines figures suspectes, et qu’ils s’étaient demandés ce que ces étrangers trouvaient à gagner dans des endroits si déserts.

On se souvint alors de vols assez nombreux commis dans les fermes et basses-cours des localités environnantes ; enfin, la figure de La Flèche avait reparu, avec d’autres figures hétéroclites, dans les foires et marchés des villes voisines. On croyait, du moins, pouvoir affirmer qu’un personnage de tréteaux, outrecuidant le babillard, déguisé de diverses manières, était le même qui avait rôdé, deux ou trois jours durant, entre Briantes et la Motte-Seuilly, à l’époque de la recouvrance de Mario.

Il résulta de ces renseignements que l’on présuma avoir affaire à l’espèce la plus méfiante et la plus rusée des vagabonds et des bandits, et l’on se concerta pour s’emparer de leur secret sans leur donner l’éveil.

On complot donc de se séparer à l’instant même ; car il était fort possible que ces gens se fussent aperçus de la visite du marquis à Brilbault, et qu’ils eussent, derrière les buissons des chemins, quelques espions en embuscade.

Guillaume rentrerait chez lui, prendrait bon nombre de ses serviteurs et feindrait de partir pour Bourges.

M. Robin se tiendrait au Coudray avec son monde, jusqu’à l’heure convenue.

Bois-Doré irait s’embusquer du côté de Thevet, Jovelin, du côté de Lourouer.