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Calmann Lévy (tome 2p. 59-67).



XLVI


Bois-Doré, qui était resté là, retenu par l’amusement qu’il prenait à cette fantasmagorie et à ces bruits étranges, commença à sentir le froid qui faisait claquer ses dents, lorsque cette ennuyeuse psalmodie commença.

Cette fois, décidé à aller voir ce qui se passait, il fut pourtant retenu par l’incroyable ressemblance que lui offrait la dernière apparition.

Elle devenait plus précise et plus fixe à mesure que la voix lugubre débitait sa lugubre prière, et le marquis, fasciné à sa place, ne pouvait plus en détacher ses yeux.

Cette tête, si reconnaissable à sa chevelure courte coupée à la malcontent, et à la fraise espagnole que l’encadrait, à ses lignes arrêtées et d’une délicatesse anguleuse, enfin à la forme particulière de la barbe et de la moustache, c’était celle de d’Alvimar, penchée en arrière dans la roideur de la mort.

D’abord, Bois-Doré se défendit de cette idée ; puis elle devint une obsession, une certitude, une émotion, une terreur insurmontable.

Il n’avait jamais cru aux revenants par rapport à lui. Il disait et pensait que, n’ayant jamais mis personne à mort par vengeance ou cruauté, il était bien sûr de n’être jamais visité par aucune âme en peine ou en colère ; mais, pas plus que la majorité des hommes raisonnables de son temps, il ne niait le retour des esprits sur la terre et les apparitions dont tant de personnes dignes de foi racontaient les particularités.

— Ce d’Alvimar est bien mort, pensa-t-il : j’ai touché ses membres froids ; j’ai vu descendre de cheval son corps déjà roidi. Il repose depuis des semaines dans la terre, et pourtant je le vois ici, moi qui n’ai jamais rien vu de surnaturel là où les autres voyaient des fantômes épouvantables. Cet homme était-il, contre toutes les apparences, innocent du crime dont je l’ai accusé et puni ? Est-ce un reproche de ma conscience ? Est-ce une fantaisie de mon cerveau ? Est-ce le froid de cette masure qui me gagne et me trouble ? Quelque chose que ce soit, pensa-t-il encore, j’en ai assez.

Et, sentant le vertige précurseur d’un évanouissement, il se traîna sur l’escalier. Là, il se remit un peu et assura son pas pour descendre la spirale brisée.

Mais, quand il fut au bas, au lieu de se raffermir l’esprit et de chercher à pénétrer dans les salles du rez-de-chaussée, il ne voulut plus rien voir ni rien écouter, et, chassé par une insurmontable répugnance, il s’élança dans la campagne, confessant sa peur à lui-même, et prêt à la confesser naïvement à quiconque lui en demanderait compte.

Il trouva le métayer qui l’attendait, plus mort que vif, sur le pont.

C’était pour le brave homme un acte héroïque d’être resté là à l’attendre. Il était incapable de dire ou d’entendre quoi que ce fût, et ce ne fut qu’on rentrant dans sa maison avec le marquis, qu’il osa l’interroger.

— Eh bien, mon pauvre cher monsieur Sylvain, dit-il, j’espère que vous en avez eu votre soûl, de voir leurs clartés et d’écouter leurs bramées ! Je croyais bien ne vous en voir jamais revenir !

— Il est certain, dit le marquis en avalant un verre de vin que lui offrait la métayère, et qu’il ne trouva pas de trop en ce moment, qu’il y a quelque chose de non ordinaire dans cette ruine. Je n’y ai rien rencontré de malfaisant…

— Eh ! si pourtant, mon bon monsieur, dit la Grand’Cateline, vous voilà plus blanc que vos rabats ! Chauffez-vous donc, seigneur, pour ne point attraper de mal.

— Pour le vrai, j’ai eu froid, répondit le marquis, et j’ai cru voir des choses que je n’ai peut-être point vues ; mais la marche me remettra, et je crains d’inquiéter mon monde en demeurant davantage. Bonne nuit à vous, bonnes gens ! Buvez à ma santé.

Il paya grassement leur obligeance et alla retrouver sa voiture, qui était revenue l’attendre au point où il l’avait quittée. Aristandre s’était inquiété ; mais, le marquis assurant qu’il ne lui était rien arrivé de fâcheux, le bon carrosseux se persuada qu’Adamas ne hablait point quand il assurait que monsieur avait encore de galantes aventures.

— Il doit y avoir à cette ferme, dit-il tout bas à Clindor, chemin faisant, quelque bergère de bonne mine !

Il se confirma dans cette ingénieuse idée quand son maître lui défendit de parler de sa course à travers les prés.

Au lieu de s’arrêter à Ars, le marquis fit courir droit sur Briantes. Il était surpris, et un peu honteux déjà, du moment d’effroi qui l’avait entraîné à quitter Brilbault sans rien éclaircir.

— Si j’en parle, on se moquera de moi, pensa-t-il ; on se dira tout bas que l’âge me fait radoter. Mieux vaut ne confier ceci à personne ; et, comme, après tout, il m’importe peu que Brilbault soit au pouvoir d’une bande de bateleurs ou de sorciers, je chercherai pour Lucilio quelque autre gîte plus paisible.

À mesure qu’il approchait de chez lui, son esprit reposé s’interrogeait sur ce qu’il avait éprouvé.

Ce qui le frappait, c’est d’avoir été surpris par la peur dans un moment où rien ne l’y avait disposé, et où, bien au contraire, il s’était senti en train de rire des facéties de ces lutins et de la bizarrerie divertissante de leurs portraits sur la muraille.

Par suite de ses réflexions à ce sujet, il arrêta Aristandre devant les prés Chambon, et descendit à pied le court sentier qui conduisait à la chaumière de la jardinière Marie, dite la Caille-Bottée.

Cette chaumière existe encore ; elle est encore occupée par des maraîchers. C’est une maisonnette vermoulue, flanquée d’une tourelle d’escalier en pierres sèches. Le gentil verger, tout entouré de haies bourrues et de folles ronces, est, à ce que l’on assure, un cadeau de M. de Bois-Doré à la Caille-Bottée.

Il trouva là le frère oblat, partageant la pitance du couvent avec sa maîtresse, qui partageait avec lui le vin et les fruits de son jardin.

Leur association n’était cependant pas ostensible ; ils y mettaient quelque précaution, afin de n’être pas « commandés de se marier, » et, par là, de perdre le privilége d’invalide que Jean le Clope avait au couvent des Carmes.

— Ne craignez rien, mes amis, dit le marquis en surprenant leur tête-à-tête. Nous avons des secrets ensemble, et je vous veux seulement dire deux mots…

— Présent, mon capitaine ! répondit Jean le Clope en sortant de dessous la table, où il s’était réfugié ; je vous prie de me pardonner, mais je ne savais qui approchait de la maison, et l’on fait tant de propos sur mon compte !

— Bien injustes, assurément ! dit en souriant le marquis. Mais réponds-moi, mon ami ; je ne t’ai pas revu depuis certain événement. Je t’ai fait remettre une petite récompense par Adamas, à qui tu as juré d’avoir exécuté fidèlement mes ordres. Ayant un moment ce soir pour te parler sans témoins, je souhaite savoir de toi quelques détails sur la manière dont tu as fait les choses.

— Quoi, mon capitaine ? il n’y a pas deux manières d’enterrer un mort, et j’y ai fait office de chrétien aussi chrétiennement que l’eût fait le prieur de ma communauté.

— Je n’en doute pas, mon camarade ; mais as-tu été prudent ?

— Mon capitaine doute de moi ? s’écria l’invalide avec une sensibilité qui se développait particulièrement en lui après souper.

— Je doute, non pas de ta discrétion, Jean, mais un peu de ton adresse à cacher cette sépulture ; car la mort de M. d’Alvimar est aujourd’hui connue de mes ennemis, et pourtant je ne saurais douter de la fidélité de mes gens, non plus que de la tienne.

— Hélas ! monsieur le marquis, vos gens n’étaient pas seuls dans le secret, observa judicieusement la Caille-Bottée ; ceux de M. d’Ars ont pu parler, et, d’ailleurs, ne cherchiez-vous pas, cette nuit-là, un homme que vous vouliez tenir et qui s’est échappé ?

— Il est vrai ; c’est celui-là seul que j’accuse. Je ne viens point, mes amis, pour vous faire des reproches, mais pour vous demander où, quand et comment vous avez donné la sépulture à ce cadavre.

— Où ? dit Jean le Clope en regardant la Caille-Bottée. C’est en notre jardin, et, si vous voulez voir la place…

— Je n’en suis point curieux. Mais faisait-il nuit grande ou petit jour ?

— C’était environ sur les… deux ou trois heures du matin, dit le frère oblat avec un peu d’hésitation, en regardant encore la vieille fille grêlée, qui semblait, de l’œil, lui souffler ses réponses.

— Et vous ne fûtes vus de personne ? dit encore Bois-Doré examinant avec attention l’un et l’autre.

Cette question troubla tout à fait le frère oblat, et le marquis surprit de nouveaux regards d’intelligence entre lui et sa compagne.

Il devenait évident pour lui qu’ils craignaient d’avoir été vus, et que, dans la crainte d’être contredits par un témoin digne de foi, ils n’osaient donner des détails sur la manière dont ils avaient rempli les intentions du marquis.

Celui-ci se leva et renouvela la question d’un air d’autorité.

— Hélas ! mon bon seigneur, dit la Caille-Bottée en s’agenouillant, pardonnez à ce pauvre estropié de corps et d’esprit, qui a peut-être un peu trop bu ce soir, et ne sait point s’expliquer comme il faut !

— Oui, pardonnez-moi, mon capitaine, ajouta l’invalide, attendri apparemment sur la situation de son propre cerveau, et en s’agenouillant aussi.

— Mes amis, vous m’avez trompé ! dit le marquis résolu à les confesser ; vous n’avez point enseveli vous-mêmes M. d’Alvimar ! Vous avez eu peur, ou scrupule, ou répugnance ; vous avez averti M. Poulain…

— Non, monsieur, non ! s’écria la Caille-Bottée avec énergie ; nous n’aurions jamais fait pareille chose sachant que M. Poulain est contre vous ! Puisque vous savez que nous ne vous avons pas obéi, vous devez savoir aussi qu’il n’y a pas de notre faute, et que le diable en personne s’en est mêlé.

— Racontez ce qui est arrivé, reprit le marquis ; je veux savoir si vous me direz la vérité.

La jardinière, persuadée que le marquis en savait plus qu’elle-même, raconta très-sincèrement ce qui suit :

«

— Quand vous fûtes parti, mon cher monsieur, notre premier soin fut de porter ce mort dans notre jardin, où nous le couvrîmes d’un grand paillasson ; car, de le faire entrer céans, je ne m’en souciais point et n’en voyais point l’utilité. Je confesse que j’en avait grand’peur, et que, pour tout autre que vous, mon bon monsieur, je n’eusse voulu recevoir pareille compagnie.

» Jean me traitait de sotte et riait, tout en avalant le reste de son pichet de vin, soi-disant pour se prémunir contre le frais de la nuit, mais peut-être bien pour se divertir l’esprit des idées tristes qui viennent toujours à la vue d’un mort, si dur que l’on soit de son cœur.

» Il faut vous confesser aussi que le premier soin de ce pauvre Jean, que voilà, avait été de prendre ce qu’il y avait dans les poches de ce mort et dans la mallette du cheval qui l’avait apporté ici… Vous n’aviez rien dit ; nous pensions que cela nous revenait, et nous étions là à compter l’argent sur la table, afin de vous le rendre fidèlement, si vous veniez à le réclamer.

» Il y avait de l’or plein une assez grosse bourse, et Jean, buvant toujours, prenait plaisir à le regarder et à le manier. Que voulez-vous, monsieur ! de pauvres gens comme nous ! ça surprend de toucher à ça. Et nous nous faisions des idées sur la manière de placer cette fortune. Jean voulait acheter une vigne, et moi, je disais que mieux valait une ouche bien plantée en noyers de rapport ; et, moitié riant de nous voir si riches, moitié disputant sur le comportement que nous ferions de notre avoir, nous ne pensions plus au mort, quand le coucou sonna quatre heures du matin.

»

— À présent, que je dis à ce pauvre Jean, je n’ai plus peur, et, comme tu n’es pas bien adroit de ta jambe de bois, encore que tu bêches un peu de ton bon pied, je te veux aider à faire la fosse. Je n’ai jamais souhaité mal à aucune personne vivante ; mais, puisque ce monsieur est mort, je ne lui souhaite point de revivre. Il y a comme ça du monde qui, en s’en allant, profite bien à ceux qui restent.

» Je m’en dois accuser, mon cher monsieur, voilà toutes les prières que, ce mauvais Jean et moi, nous faisions pour ce trépassé.

» Si bien que, prenant la bêche, nous retournons tous les deux au jardin et levons le paillasson où nous avions caché le corps. Mais qui fut étonné, monsieur ? Il n’y avait rien dessous ; on nous avait volé notre mort !

» Nous voilà de chercher, de tout retourner : rien, monsieur, rien ! Nous pensions être fous et avoir rêvé tout ce qui était arrivé cette nuit-là, et vitement je courus pour voir si l’argent n’était point une vision.

» Eh bien, monsieur, si vous n’étiez là pour nous questionner, nous pourrions croire que le diable nous avait joué une pièce de comédie ; car le tiroir où j’avais mis la bourse et les bijoux était ouvert, et le tout s’était envolé de la maison, du temps que nous étions dans le jardin, comme le mort s’était envolé du jardin, du temps que nous étions dans la maison. »

En achevant ce récit, la Caille-Bottée se lamenta sur la perte de l’argent, et le frère oblat, qui ne demandait qu’une occasion de pleurer, versa des larmes trop sincères pour que le marquis pût révoquer en doute le double et étrange vol commis chez eux, d’une bourse pleine et d’un mort trépassé ; ainsi disait d’un ton dolent la jardinière.