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Calmann Lévy (tome 2p. 29-37).



XLII


Bois-Doré raconta succinctement toute l’histoire et montra les preuves.

Le conseiller paraissait toujours impatient et distrait.

Cependant son attention parut se fixer sur un point. C’est lorsqu’il entendit le récit des prédictions de La Flèche à la Motte-Seuilly.

Bois-Doré, ayant à produire le cachet de son frère comme une dernière preuve de son identité avec la victime de d’Alvimar, crut devoir mentionner cette circonstance ; mais, avant qu’il eût eu le temps d’expliquer précisément le peu de sorcellerie de maître La Flèche, il fut interrompu par le conseiller.

— Attendez, dit celui-ci, je me souviens d’une accusation dont j’oubliais de vous parler. On vous soupçonne d’être adonné à la magie, monsieur de Bois-Doré ! Et, sur ce chef, je vous absous d’avance, car je ne crois pas à l’art des devins et n’y vois qu’un amusement d’esprit. Voulez-vous bien me dire si le hasard fit que ces bohémiens vous prédirent quelque chose de vrai ?

— Leur prédiction fut de tous points réalisée, monsieur Lenet ! Ils m’annoncèrent qu’avant trois jours je serais père et vengé. Ils annoncèrent à l’assassin de mon frère qu’avant trois jours il serait puni, et ces choses arrivèrent comme ils l’avaient dit ; mais…

— Et dites-moi où sont ces bohémiens ?

— Je l’ignore. Je ne les ai point revus. Mais il me reste à vous dire…

— Non. C’est assez, dit M. Lenet sans se départir de son ton doucereux et de son air riant ; la cause est entendue. Je vous crois innocent ; mais vous fûtes mal avisé de cacher le fait. Les soupçons ne seront point aisés à effacer ; on se demandera, comme moi, pourquoi, au lieu de publier le châtiment de l’assassin de votre frère comme une chose qui vous faisait honneur, vous l’avez celé comme vous eussiez fait d’un guet-apens. Je ne pourrai point faire entendre à M. le Prince…

Ici, Bois-Doré fut tenté d’interrompre le conseiller par un mouvement d’indignation ; car il devenait évident pour lui que cet homme, après avoir annoncé ses pleins pouvoirs, afin de le faire parler, feignait de ne pouvoir l’absoudre lui-même, afin de lui vendre son appui.

— Je conviens, dit-il, qu’en cachant la mort de d’Alvimar, j’ai suivi un mauvais conseil et fort contraire à mon propre avis. On m’a représenté que M. le Prince était grand catholique, et que j’étais accusé d’hérésie…

— Et la chose est vraie, mon pauvre monsieur. Vous passez pour un grand hérétique, et je ne vous cache point que M. le Prince est mal disposé pour vous.

— Mais vous, monsieur, qui me semblez moins rigoureux en vos idées, et qui me marquez avoir pris confiance en mes paroles, ne puis-je point compter que vous plaiderez ma cause et rendrez bon témoignage de moi ?

— J’y ferai mon possible, mais je ne vous réponds de rien, quant au prince.

— Que dois-je donc faire pour me le rendre favorable ? dit le marquis, résolu à connaître les conditions du marché.

— Je ne sais ! répondit le conseiller. On lui a dit que vous aviez chez vous un Italien… un hérétique de la pire espèce, qui pourrait bien, à ce qu’il semble, être un certain Lucilio Giovellino, condamné à Rome comme partisan des doctrines infâmes de Giordano Bruno.

Le marquis pâlit : il était resté calme devant son propre péril ; celui de son ami l’effraya.

— Vous en convenez ? dit le conseiller d’un ton léger. Quant à moi, je trouve ce malheureux assez puni et ne lui veux d’autre mal que celui qu’on lui a infligé. Vous pouvez tout me dire. J’essayerai de détourner les soupçons du prince.

— Monsieur Lenet, répondit Bois-Doré obéissant à une soudaine inspiration, l’homme dont vous parlez n’est point un hérétique, c’est un astrologue de la plus haute science. Il n’a recours à aucune magie et lit dans les constellations les destinées humaines avec une si grande habileté que les événements de la vie semblent se soumettre à des décisions écrites dans les cieux. Il n’y a rien dans ses opérations qui ne soit d’un honnête homme et d’un bon chrétien, et vous savez aussi bien que moi que M. le Prince, qui est le plus orthodoxe catholique du royaume, consulta assidûment les astrologues, ainsi que l’ont fait, de tout temps, les personnages les plus illustres, voire les têtes couronnées.

— Je ne sais où vous prenez ce que vous dites, monsieur, répondit la conseiller en levant les épaules ; j’ai vécu et je vis dans l’intimité du prince, et ne l’ai jamais vu s’adonner à ces pratiques.

— Et pourtant, monsieur, reprit le marquis avec assurance, j’ai la certitude qu’il ne blâmerait en rien celles de mon ami, et je vous prie de lui dire que, s’il veut éprouver son savoir, il en sera fort satisfait.

— Le prince rira de votre confiance ; mais je ne refuse point de lui en parler. Songeons au plus pressé, qui est de vous tirer d’affaire. Je ne vous cache point qu’il m’est commandé de faire une perquisition en votre logis.

— Une perquisition ? dit le marquis stupéfait ; et à quelles fins, monsieur, une perquisition ?

— À seules fins de vérifier précisément si vous n’avez point chez vous des livres et instruments de cabale ; car vous êtes accusé de pratiquer la magie, non point tant par l’amusement du calcul des nombres et de l’observation des astres, que par des accointements suspects et une sorte de culte rendu à l’esprit du mal.

— Vraiment, monsieur le conseiller, vous me gardiez ceci pour la bonne bouche ! Est-ce tout ce dont je suis accusé, et ne me faudra-t-il point défendre de quelque chose de pis ?

— Ne vous en prenez point à moi, dit le conseiller en se levant. Je ne crois pas à de telles noirceurs de votre part ; c’est pourquoi je vous engage à me montrer en détail votre maison, afin que je puisse dire et jurer n’y avoir rien trouvé qui ne soit honnête et convenable. Songez que je vous peux forcer à m’obéir ; mais, voulant agir civilement avec vous, je vous prie de prendre un flambeau et m’éclairer vous-même, sans appeler aucun de vos gens, car je me verrai forcé d’appeler tous les miens, et j’ai l’intention de n’en mener avec moi que cinq ou six, lesquels sont à la porte de cette chambre.

Un rayon de lumière traversa l’esprit du marquis ; c’était à son trésor qu’on en voulait.

Il en prit son parti sur-le-champ. Bien qu’il aimât tous ces jouets luxueux qu’il considérait comme des trophées légitimes et d’agréables souvenirs de ses vieux exploits, il n’y tenait point en avare, et, quelque regret qu’il dût éprouver de ne pouvoir les faire servir plus longtemps au luxe de son cher Mario, il n’hésita point entre ce sacrifice et le salut de Lucilio, dont il était beaucoup plus inquiet que du sien propre.

— Qu’il soit fait comme vous voulez, monsieur ! dit-il avec un magnanime sourire. Par où voulez-vous commencer ?

Le conseiller fit, de l’œil, le tour du salon.

— Vous avez là, dit-il avec aisance, force choses galantes et riches ; mais je n’y vois rien de blâmable, et je sais que ce n’est pas dans des salles ouvertes à tout venant que vous cacheriez vos diableries. On m’a parlé d’une chambre fermée que vous appelez votre magasin, et où vous n’admettez pas tout le monde. C’est là que je souhaite aller, et que vous devez me conduire sans résistance ni tromperie ; car, outre que j’ai le plan de votre maison, qui n’est pas grande, j’ai le moyen d’y tout bouleverser, et je serais marri d’avoir à me porter à cette extrémité.

— Ce ne sera pas nécessaire, répondit le marquis en prenant un flambeau ; me voilà prêt à vous satisfaire. Ah ! pourtant, ajouta-t-il en s’arrêtant, je n’ai point les clefs de cette chambre, et ne saurais vous y faire entrer sans l’assistance de mon vieux domestique. Vous plaît-il que je l’appelle ?

— Je le ferai venir, dit le conseiller en ouvrant la porte.

Et s’adressant à ses gens, qui se tenaient sur le palier :

— Qu’un de vous, leur dit-il, obéisse à M. de Bois-Doré. — Donnez vos ordres, marquis. Comment se nomme votre valet ?

Le marquis, voyant qu’il était gardé à vue et entièrement au pouvoir de son hôte, se résigna, et, ne montrant aucun dépit inutile, il allait nommer Adamas, lorsqu’il vit la figure de celui-ci apparaître derrière celles des piquiers qui gardaient la porte.

— Adamas, lui dit-il, apportez-moi les clefs du magasin.

— Oui, monsieur, répondit Adamas, je les ai sur moi ; les voici ; mais…

— Entrez, dit le conseiller à Adamas.

Et, dès que celui-ci eut obéi, il ajouta :

— Donnes-moi les clefs, et restez en cette chambre.

Adamas paraissait bouleversé. Il fouilla dans la poche de son justaucorps, et, en proie à une préoccupation surprenante, il répondit au conseiller :

Oui, sire.

À ce mot, le conseiller, saisi comme d’un vertige et quittant son air badin, bondit par la chambre et poussa vivement la porte qui était restée ouverte entre lui et ses gens.

— À qui croyez-vous parler ? s’écria-t-il, et pourquoi m’appelez-vous ainsi ?

Adamas resta comme étourdi, et son trouble était bizarre au dernier point.

Le marquis avait vu trop souvent le roi dans son enfance et les portraits qu’on en avait faits depuis, pour croire un seul instant que le personnage qui était devant lui fût le jeune Louis XIII. Il pensa que son pauvre Adamas était en proie à un accès de folie.

— Répondez donc ! reprit le conseiller avec impatience. Pourquoi me traitez-vous de Majesté ?

— Je ne sais pas, monsieur, répondit le rusé Adamas. Je ne sais ce que je dis, ni où je suis. J’ai la tête à l’envers, d’une étonnante nouvelle que je viens d’apprendre, et que je vous demande la permission de dire à mon maître.

— Dites ! parlez ! allons ! s’écria le conseiller d’un ton d’autorité extraordinaire.

— Eh bien, mon maître, dit Adamas en s’adressant au marquis, sans paraître remarquer l’agitation du conseiller, apprenez que le roi est mort !

— Le roi est mort ? s’écria de nouveau M. Lenet en s’élançant encore vers la porte, comme pour sortir sans dire adieu à personne.

Mais il s’arrêta, saisi de méfiance.

— D’où tenez-vous cette nouvelle ? dit-il en examinant Adamas avec des yeux ardents.

— Je la tiens des arrêts de la destinée… Je la tiens du ciel même, dit Adamas d’un air inspiré.

— Que veut dire cet homme ? reprit M. Lenet. Qu’il s’explique, monsieur de Bois-Doré ; je le veux, entendez-vous ? et, si c’est une fausse nouvelle qu’il me donne, malheur à lui comme à vous !

— Vraie ou fausse, monsieur, répondit le marquis attentif à l’émotion de son hôte, la nouvelle me surprend et me trouble autant que vous-même. Explique-toi, Adamas ; d’où sais-tu que le roi est mort ?

— Je le sais par l’astrologue, monsieur ! Il m’a montré les chiffres, et je les connais. J’ai vu, j’ai compris, j’ai lu clairement que le personnage le plus puissant de l’État venait de mourir.

— Le personnage le plus puissant de l’État !… dit le conseiller pensif : ce n’est peut-être pas le roi !

— Vous avez raison, monsieur, fit Adamas d’un air ingénu ; c’est peut-être M. le connétable. Je ne connais pas assez les signes… J’ai pu me tromper ;… mais, enfin, c’est le roi ou M. de Luynes : j’en réponds sur ma vie !

— Où est cet astrologue ? dit vivement le conseiller ; qu’il vienne ici, je veux le voir !

— Oui, sire ! répondit Adamas, encore troublé et affairé, en courant vers la porte.

— Attendez, dit Lenet en l’arrêtant. Je veux savoir pourquoi vous m’appelez ainsi. Dites-le, ou je vous casse la tête !

— Ne cassez rien, monsieur ! reprit Adamas ; je ne l’ai pas, ma tête ; ne le voyez-vous point ? Ce mot me vient sur les lèvres je ne sais comment ; aussi vrai que Dieu est au ciel, c’est la première fois que je vois votre figure. Dois-je quérir l’astrologue ?

— Oui, courez ! et gare à vous tous, s’il y a ici un leurre ou un piége ! je mets le feu à votre taudis !

Bois-Doré ne pouvait que protester de sa parfaite ignorance des faits. Il ne comprenait rien du tout à la conduite d’Adamas, et il en était même fort inquiet.

Il voyait bien que le fidèle serviteur avait entendu la conversation qu’il venait d’avoir avec le conseiller, et qu’il se servait, pour sauver Lucilio, du moyen imaginé par lui de le faire passer pour astrologue, sachant, comme tout le monde, le respect que le prince de Condé avait pour la prétendue science des devins. Mais le grave Lucilio se prêterait-il à cette ruse ? Saurait-il jouer son rôle ?

— Enfin, pensait Bois-Doré, comptons sur la Providence et sur le génie d’Adamas ! Il ne s’agit que de faire sortir d’ici l’ennemi, sans qu’il s’empare de la personne de mon ami et de la mienne ; nous aviserons ensuite à notre sûreté.