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Calmann Lévy (tome premierp. 195-205).



XXIII


Pendant que le bohémien fuyait dans la direction du nord, le marquis, avec d’Alvimar et Lucilio, reprenait en sens contraire le chemin de Briantes.

Il lui tardait de faire part à son fidèle Adamas de ce qu’il regardait comme une heureuse issue de son entreprise ; et, bien qu’il crût devoir à son amour d’étouffer quelques soupirs d’inquiétude ou d’impatience, tout bien considéré, il ne se trouvait pas trop contrarié d’avoir sept ans devant lui avant de prendre une nouvelle résolution matrimoniale.

D’Alvimar était de fort méchante humeur, non-seulement à cause des prédictions qui avaient remué sa bile et troublé sa cervelle, mais encore à cause de la tranquillité des adieux que lui avait faits madame de Beuvre, tandis qu’elle avait tendu ses deux petites mains au marquis en lui promettant gaiement sa visite pour le surlendemain.

— Serait-il possible, pensait-il, qu’elle eût accepté les écus de ce vieillard, et que je me visse supplanté par un rival de soixante et dix ans ?

Il avait bien envie de questionner, de railler, de se dépiter.

Mais il n’y avait pas moyen d’entamer la conversation avec Bois-Doré sur ce sujet.

Le marquis avait un air de triomphe discret et modeste qui le faisait redoubler de politesse et de prévenance pour son hôte.

D’Alvimar ne put se venger de sa défaite qu’en éclaboussant tant qu’il put maître Jovelin, trottant derrière le marquis.

À peine arrivé au manoir, comme l’heure du souper n’était pas encore venue, il sortit à pied pour aller conférer avec M. Poulain.

— Eh bien, monsieur, dit, en débottant son maître, le fidèle Adamas, qui, en sa qualité d’homme de chambre, ne quittait presque jamais le manoir de Briantes ; faut-il songer au repas des fiançailles ?

— Précisément, mon ami, répondit le marquis. Il y faut songer au plus tôt.

— Vrai, monsieur ? Eh bien, j’en était sûr, et j’en suis si content que je ne m’en connais plus. Figurez-vous, monsieur, que cette haquenée rouge que vous appelez Bellinde, et qui serait mieux nommée Tisiphone…

— Allons, allons, Adamas, vous avez l’humeur trop peu endurante ! Vous savez que je n’aime point entendre injurier une personne du sexe. Qu’y a-t-il encore entre vous ?

— Pardon, mon noble maître ; mais il y a que cette fille ténébreuse écoute aux portes, et qu’elle sait la démarche que monsieur a faite aujourd’hui. Ce tantôt, elle en a ri comme une mouette avec la sotte gouvernante du recteur.

— Que savez-vous de cela, Adamas ?

— Je le sais par magie, monsieur ; mais, enfin, je le sais !

— Par magie ? Depuis quand vous adonnez-vous aux sciences occultes ?

— Je le dirai à monsieur ; je n’ai rien de caché pour lui, mais que monsieur daigne donc me raconter comment il s’y est pris pour faire connaître ses sentiments à l’incomparable dame de ses pensées, et comment elle a répondu ; car je suis sûr que rien d’aussi éloquent ne s’est dit sous le ciel depuis que le monde est monde, et je voudrais savoir écrire aussi vite que maître Jovelin, pour le coucher sur le papier à mesure que monsieur me le rapportera.

— Non, Adamas, aucune parole ne sortira de ma bouche, scellée par un serment de preux chevalier. J’ai juré de ne point trahir le secret de ma félicité. Tout ce que je peux te dire, mon ami, c’est de te réjouir du présent avec ton maître, et d’espérer avec lui en l’avenir !

— Alors, monsieur, c’est conclu, et… ?

Adamas fut interrompu par un petit grattement de chat à la porte.

— Ah ! fit-il après avoir été regarder, c’est l’enfant qui voudrait vous offrir le bonsoir. — Va-t’en, mon petit ami ; monseigneur te verra plus tard, il est occupé.

— Oui, oui, Adamas, qu’il revienne ! Il est bien question d’enfant ! Je ne sais quelles idées de paternité m’avaient passé hier par la tête ! Cela est du dernier bourgeois ! Non ! non ! je ne suis plus ce vieux garçon qui voulait se marier bien vite, pour faire une fin. Je suis un jeune homme, Adamas, oui, un jeune amoureux, un blondin, sur ma parole, tendrement condamné à prouver sa constance par des épreuves, à soupirer et à faire des vers, en un mot, à attendre, dans les tourments et les délices de l’espoir, le bon plaisir de ma souveraine.

— Si je comprends bien, reprit Adamas, cette divinité jalouse se méfie un peu de l’humeur volage de mon maître, et elle exige qu’il renonce à toute galante aventure ?

— Oui, oui, c’est cela, Adamas, ce doit être cela ! Un peu de défiance ! c’est bien la punition de ma folle jeunesse ; mais je saurai si bien marquer ma sincérité… Regarde donc à la porte, on gratte encore !

— Quoi ! dit Adamas sérieusement à Mario, en entrebâillant un peu la porte, c’est encore vous, mon lutin ? Ne vous ai-je pas dit d’attendre ?

— J’ai attendu, répondit Mario avec sa voix douce et caressante jusque dans l’espièglerie ; vous m’avez dit : « Va-t’en, et reviens. » J’ai été au bout de l’autre chambre, et me voilà revenu.

— Il est drôlet ! dit le marquis ; laisse-le entrer. — Bonjour, mon petit ami ; or ça, viens me baiser, et puis joue tranquillement avec Fleurial. J’ai à parler d’affaires sérieuses avec le bon M. Adamas. Voyons, Adamas, c’est après-demain que je traite mon incomparable voisine. Il y faut songer ; c’est un petit dîner sans façons, quatorze services tout au plus.

— On les aura, monsieur ; voulez-vous que j’appelle le maître-queux ?

— Non, je n’aime point à ordonner, et si propres que soient les gens de cuisine, ils sentent toujours la cuisine. Aide-moi à imaginer…

— Qu’est-ce que c’est donc que ce couteau-là ? dit très-vivement Mario, que le marquis, débonnaire et passablement distrait, tenait entre ses jambes et laissait fouiller dans ses poches.

— Rien, rien, dit le marquis en cherchant à reprendre le gage que Lauriane lui avait donné. Rends-moi ça, mon petit ami ; les enfants ne touchent point à ça. Ça mord, vois-tu ! Rends-le donc !

— Oui, oui, le voilà ! dit Mario ; mais j’ai bien vu ce qu’il y avait dessus, et je sais bien à qui il est.

— Tu ne sais ce que tu dis !

— Si fait, je dis qu’il est au monsieur espagnol que vous appelez Villareal. Il vous l’a donc donné ?

— Voyons, que marmotes-tu là ! Tu rêves !

— Non, bon monsieur ! J’ai bien vu la devise qui est sur la lame ; c’est en espagnol et je la connais bien ; ma mère Mercédès a un poignard tout pareil où il y a la même devise.

— Et que signifie cette devise ?

Je sers Dieu. — S. À.

— Et que signifie S. À. ?

— Ça doit être les premières lettres du nom de celui à qui est le poignard. C’est comme cela qu’on les place, à jour, près du manche.

— Je le sais bien ; mais pourquoi dis-tu que ce poignard vient du monsieur espagnol qui s’appelle Villareal ?

L’enfant ne répondit pas et parut embarrassé.

Il n’était plus sous l’œil vigilant et défiant de la Morisque. Il avait parlé plus qu’il ne devait, et il se rappelait trop tard ses recommandations.

— Mon Dieu, monsieur, dit Adamas, les enfants parlent quelquefois pour parler, et sans savoir ce qu’ils disent. Parlons donc, nous autres, de la chose importante. Votre garde, le père Andoche, a apporté aujourd’hui un chapelet de râles qui sont d’un gras…

— Oui, oui, tu as raison, mon ami ; parlons du dîner. Pourtant, je ne sais… je me demande comment elle avait, en la poche de sa jupe, ce poignard espagnol.

— Qui, monsieur ?

Elle, parbleu ! De quelle autre personne pourrais-je parler désormais ?

— C’est juste ; pardon, monsieur ! Parlons du poignard. Je croyais qu’en effet c’était un don du M. de Villareal, ou qu’il vous l’avait prêté ; car, pour de vrai, il vient du lui. Ces deux lettres S. À. sont sur ses autres armes, qui sont fort belles, et que j’ai remarquées ce matin pendant que son valet les fourbissait.

Le marquis tomba dans la rêverie.

Comment Lauriane avait-elle le poignard de Villareal ? Elle l’avait reçu de lui, puisqu’elle en avait disposé comme de sa propriété.

Il avait beau chercher dans toute la généalogie des de Beuvre, il n’y trouvait pas un nom auquel ces initiales S. À. pussent se rapporter.

— Aurait-elle, se disait-il, fait le même accord avec lui qu’elle a fait ensuite avec moi ?

Il se consola pourtant en songeant qu’elle faisait apparemment peu de cas du premier, puisqu’elle lui en avait sacrifié le gage ; mais il n’en restait pas moins quelque chose d’incompréhensible dans cette circonstance, et le bon marquis n’était pas encore assez fou pour ne pas appréhender d’être l’objet de quelque « bernerie. »

Et puis ce que l’enfant avait dit compliquait l’embarras de son esprit, et il ne savait plus quelle intrigue de la destinée ou quelle mystification environnait ce poignard.

Il eut envie d’aller s’en expliquer tout de suite avec son hôte ; mais il se souvint que Lauriane lui avait commandé de cacher son gage et de ne le laisser voir à personne.

Adamas vit le souci sur le front de son maître et s’en émut.

— Qu’y a-t-il, monsieur, lui dit-il, et que peut faire votre pauvre Adamas pour vous tirer d’intrigue ?

— Je ne sais, mon ami. Je voudrais deviner comment il se fait que la Morisque ait une arme comme celle-ci, portant même devise et mêmes chiffres.

Puis, baissant la voix pour que Mario ne l’entendit point :

— Tu m’avais dit, et il m’avait semblé que cette femme était fort honnête. Pourtant elle aurait dérobé cet objet à notre hôte ? C’est chose que je ne puis souffrir, qu’il soit larronné en ma maison.

Adamas partagea aussitôt les soupçons de son maître, d’autant plus que Mario, sentant qu’il avait parlé à l’étourdie, se glissait hors de la chambre, sur la pointe du pied, pour se dérober à de nouvelles questions. Adamas le retint.

— Vous nous faites des contes, mon bel ami, lui dit-il, et, par là, vous méritez de perdre les bonnes grâces de mon seigneur et maître. Il n’est point vrai que votre Mercédès ait la chose que vous dites, ou bien…

Le marquis l’interrompit, ne voulant pas que l’accusation fût formulée devant l’enfant.

— Y a-t-il longtemps, mon garçon, lui dit-il, que ta mère a ce poignard ?

L’enfant avait vécu quelque temps avec les bohémiens, il savait donc ce que c’était que le vol. Il était doué, d’ailleurs, d’une finesse extraordinaire. Il comprit le soupçon qu’il avait attiré sur sa mère adoptive, et il aima mieux lui désobéir que ne pas la justifier.

— Oui, répondit-il, il y a bien longtemps.

Et, comme il avait un grand air d’assurance et de fierté, le marquis et Adamas sentirent qu’ils tenaient le moyen de le faire parler.

— C’est donc M. de Villareal qui le lui avait donné ? dit Adamas.

— Oh ! non ! il l’avait laissé…

— Où ? demanda le marquis. Voyons, il faut le dire, ou je n’aurai plus de confiance en vous, petit. Où l’avait-il laissé ?

— Dans le cœur de mon père ! répondit Mario, dont la figure s’anima extraordinairement.

Il avait besoin d’effusion ; ce mystère lui posait, il avait dit le premier mot, il ne pouvait plus se taire.

— Adamas, dit le marquis saisi de je ne sais quelle émotion subite, ferme les portes, et, toi, mon enfant, viens ici et parle. Tu es avec des amis, ne crains rien, nous te défendrons, nous te ferons avoir justice. Dis-nous tout ce que tu sais de ta famille ?

— Eh bien, dit l’enfant, si vous m’aimez, il faut punir M. de Villareal, parce que c’est lui qui a assassiné mon père.

— Assassiné ?

— Oui, Mercédès l’a vu !

— Quand cela ?

— Le jour que je suis venu au monde, le jour que ma mère est morte.

— Et pourquoi l’a-t-il assassiné ?

— Pour avoir beaucoup d’argent et des bijoux que mon père avait.

— Voleur et assassin ! dit le marquis en regardant Adamas ; un homme de qualité ! un ami de Guillaume d’Ars ! Est-ce croyable, cela ?

— Monsieur, dit Adamas, les enfants font beaucoup de contes, et je crois bien que celui-ci se moque de nous.

Le rouge monta au front du beau Mario.

— Je ne mens jamais ! dit-il avec une touchante énergie. M. Anjorrant l’a toujours dit : « Cet enfant-là n’est pas du tout menteur. » Ma Mercédès m’a toujours dit qu’il ne fallait jamais mentir, mais se taire quand on ne voulait pas répondre. Puisque vous me faites parler, je dis ce qui est vrai.

— Il a raison, s’écria le marquis, et je vois bien qu’il a de noble sang plein le cœur, ce joli garçon ! — Parle-moi, je te crois. Dis-moi comment s’appelait ton père.

— Ah ! cela, je ne le sais pas.

— Sur votre honneur, mon petit ami ?

— Sur la vérité, répondit l’enfant ; ma mère s’appelait Marie, voilà tout ce que je sais, et c’est pour cela que M. Anjorrant m’a donné, en me baptisant, le nom de Mario.

— Mais Mercédès a dit, je m’en souviens bien, observa Adamas, que cette dame avait remis au curé une bague d’alliance ; elle a parlé aussi d’un cachet.

— Oui, répondit Mario, le cachet venait de mon père, il y avait des armes dessus ; mais il nous a été volé, il n’y a pas longtemps. Quant à la bague, jamais M. Anjorrant, ni ma Mercédès, qui est pourtant très-adroite, ni moi, ni personne, n’avons pu l’ouvrir. Pourtant il y a quelque chose dedans. Ma mère, qui est morte sans dire un mot que son nom de baptême, Marie, a fait signe au curé d’ouvrir son anneau. Elle n’avait pas la force de le faire ; mais, lui, il ne le savait pas !

— Va le chercher, dit le marquis, nous saurons peut-être !

— Oh ! non ! répondit Mario effrayé ; ma Mercédès ne voudra pas, et, si elle sait que j’ai parlé, elle aura bien du chagrin.

— Mais, enfin, pourquoi se cache-t-elle de nous qui pouvons l’aider à te faire retrouver ta famille ?

— Parce qu’elle croit que vous écouterez l’Espagnol, et qu’il la tuera s’il apprend qu’elle l’a reconnu.

— Et lui, il ne la reconnaît donc pas ?

— Il ne l’a jamais vue, puisqu’elle était cachée !

— L’a-t-elle donc revu quelque part depuis cette méchante affaire ?

— Non, jamais.

— Et, après dix ans passés, elle croit être sûre de le reconnaître ? C’est bien douteux.

— Elle dit qu’elle en est sûre, qu’il n’a presque pas vieilli, qu’il est toujours habillé de noir ; et son vieux domestique, elle est bien sûre aussi que c’est le même. Oh ! elle les avait bien regardés. Quand, il y a trois jours, nous les avons rencontrés auprès d’un autre château qui n’est pas loin d’ici…

— Ah ! oui ! voyons, dit le marquis, conte-nous comment elle l’a rencontré.

— Il était avec un beau et bon jeune seigneur que je vous ai depuis entendu appeler Guillaume en parlant de lui. Celui-là avait donné beaucoup de monnaie aux bohémiens avec qui nous étions.

» Et, tout d’un coup, comme l’Espagnol avait l’air méchant et voulait me frapper, Mercédès m’a dit :

»

— C’est lui ! tiens ! c’est lui ! et l’autre, le vieux valet, c’est lui aussi !

» Et elle a couru après eux pour les voir, jusqu’à ce que M. Guillaume nous ait dit que ça l’ennuyait.

» Alors Mercédès lui a fait demander son nom et celui de son ami, afin, disait-elle, de prier pour eux. Mais M. Guillaume s’est moqué de nous, et les bohémiens ont repris leur route d’un autre côté.

» Alors ma Mercédès les a laissés marcher et m’a dit :

»

— Nous tenons les assassins de ton père, je t’en réponds. Il nous faut savoir leurs noms.

» Alors nous sommes revenus sur nos pas, nous avons été mendier au château de la Motte, et, comme on ne faisait pas grande attention à nous, Mercédès m’a dit d’écouter ce que disaient les domestiques et les paysans ; et comme cela nous avons su que l’Espagnol allait demeurer chez le marquis, parce que le marquis avait envoyé chercher son carrosse, et commandé que l’on apprêtât chez lui la chambre d’honneur pour un étranger.

» Et puis nous avons causé avec une bergère, dans un champ qui est par là.

» Elle nous a dit :

»

— Le marquis est tout à fait bon. Vous pouvez aller chez lui passer la nuit ; il vous fera du bien. Voilà son château là-bas.

» Nous sommes donc venus ici tout de suite, et, dès hier matin, nous avons revu l’assassin, les deux assassins ! Et, moi, j’ai vu les lettres sur les pistolets et sur la grande épée que tenait le domestique, et j’ai dit encore à Mercédès :

»

— Montre-moi le méchant couteau qui a tué mon pauvre papa ; il me semble bien que c’est les mêmes lettres qui sont dessus.

— Et tu en es sûr ? dit le marquis.

— J’en suis bien sûr ; et vous verrez vous-même si Mercédès veut vous les montrer !

— Où est-elle maintenant ?

— Avec M. Jovelin, qu’elle aime beaucoup parce qu’il s’est jeté dans l’eau pour moi.

— Il faut absolument que Jovelin lui arrache son secret, dit le marquis à Adamas ; va le chercher, que je lui parle.