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Calmann Lévy (tome premierp. 178-184).



XXI


Ils retournèrent au jardin, où M. de Beuvre les accueillit d’un air goguenard.

L’air sérieux et tranquille que prit Lauriane, l’air attendri et radieux qui ne pouvait dissimuler le marquis, le jetèrent dans une surprise si grande qu’il ne put se tenir de les interroger, à mots couverts assez transparents, devant d’Alvimar.

Mais Lauriane répondit qu’elle était parfaitement d’accord avec le marquis, et d’Alvimar, ne voulant pas en croire ses oreilles, prit encore cette assertion pour une coquetterie à son adresse.

Alors l’inquiétude de M. de Beuvre devint très-vive, et, prenant sa fille à part, il lui demanda si elle parlait sérieusement, et si elle était assez folle ou assez ambitieuse pour accepter un beau galant né sous le roi Henri II.

Lauriane lui raconta comment elle avait réservé sa réponse et remis toute explication à sept ans de là.

Après avoir ri à crever sa ceinture, de Beuvre, à qui Lauriane recommandait le secret, eut quelque peine à comprendre la délicate bonté de sa fille.

Il se fût bien diverti de la déconvenue du marquis, et il trouvait que c’eût été une bonne leçon à lui donner que de lui rire au nez.

— Non, mon père, lui répondit Lauriane, c’eût été lui faire un grand chagrin, et rien de plus. Il n’est point d’âge à se corriger de ses travers, et je ne vois point ce que nous gagnerions à outrager un si excellent homme, quand il nous est facile de l’endormir dans ses rêveries. Croyez bien que, si la coquetterie des femmes est innocente, c’est envers de tels vieillards, et c’est peut-être même faire une bonne action que de les laisser dans leur fantaisie. Soyez assuré que, le jour où je dirais à celui-ci que j’ai du goût pour quelqu’un, il en serait peut-être fort aise, tandis que, si je lui avait dit que je n’en pouvais pas avoir pour lui, il serait peut-être fort malade à cette heure, non point tant de ma cruauté que de celle de sa vieillesse, laquelle je lui aurais fait voir en face, sans ménagement ni compassion.

Lauriane avait quelque ascendant sur son père. Elle obtint qu’il s’abstiendrait de bafouer le marquis sur ses belles amours avec elle, et d’Alvimar, malgré sa pénétration, ne devina rien de ce qui se passait entre eux.

C’était bien réellement une bonne action que Lauriane venait de faire, et, comme il y a un compte ouvert entre nous et la Providence, celle-ci l’en récompensa tout de suite en lui envoyant cet invisible secours qui est la rémunération, souvent immédiate, de tout mouvement généreux de nos âmes.

Lauriane était très-enfant ; mais il y avait en elle l’étoffe d’une femme forte, et, si elle était capable, comme toute fille d’Ève, de subir une dangereuse fascination, du moins elle était capable aussi de réagir et de trouver un solide appui dans sa conscience.

Elle passa donc le reste de la journée sans être touchée des insinuations galantes de d’Alvimar, et même il lui sembla qu’en donnant son poignard au marquis comme un gage d’une généreuse amitié, elle s’était débarrassée de quelque chose qui la troublait et lui brûlait les mains. Elle eut soin de ne plus se trouver seule avec l’Espagnol, et de n’encourager aucun des efforts qu’il fit pour ramener la conversation sur les délicates banalités de l’amour.

D’ailleurs un incident vint rompre tout entretien particulier et distraire la compagnie.

Un jeune bohémien se présenta, demandant à réjouir l’illustre assistance par l’exercice de ses talents ; je crois même que le drôle disait « son génie. »

À peine fut-il introduit, que d’Alvimar reconnut le jeune vagabond qui avait servi de truchement entre M. d’Ars et la Morisque, sur la bruyère de Champillé, et qui avait déclaré être Français et s’appeler La Flèche.

C’était un gars d’une vingtaine d’années, assez joli garçon, quoique flétri déjà par la débauche ; l’œil était pénétrant, effronté, la bouche plate et perfide, la parole sotte, impudente et railleuse ; du reste, bien fait dans sa petite taille, adroit de son corps comme un mime et de ses mains comme un larron ; intelligent en toutes choses servant à mal faire ; crétin en face de tout travail utile ou de tout bon raisonnement.

Ce personnage, comme tous ceux de son état, possédait quelques guenilles de rechange dont il se faisait un costume de fantaisie pour se livrer à ses exercices.

Il se présenta donc vêtu d’une sorte de cape génoise doublée de rouge, et coiffé d’un de ces chapeaux effarouchés, hérissés de plumes de coq, chapeaux sans nom, sans forme, sans raison d’être ; ruines arrogantes et désespérées, dont Callot a immortalisé la splendide invraisemblance dans ses grotesques Italiens.

De courtes bottes dentelées, l’une beaucoup trop grande, l’autre beaucoup trop petite pour son pied, laissaient voir des chausses d’un rouge tourné à la lie de vin. Un énorme scapulaire couvrait cette poitrine de mécréant, écriteau de sauvegarde contre l’accusation, toujours suspendue sur sa tête, de paganisme et de magie noire. Une chevelure d’une longueur insensée et d’un blond fade tombait plate sur sa face maigre, enluminée d’ocre rouge, et une moustache naissante allait rejoindre deux crocs de poil follet blanchâtre, plantés sous le menton lisse et luisant.

Il commença d’une voix de trompette fêlée :

— Que l’illustrissime compagnie daigne excuser l’hardiesse dont je m’ose précipiter aux genoux de son indulgence. En effet, convient-il à un bélître de mon acabit, avec sa physionomie hérissée, les cicatrices de son pourpoint et son chapeau qui postule depuis longtemps pour servir d’épouvantail de chènevière, de comparoir devant une dame dont les yeux font honte à la lumière du soleil, pour venir débiter ici une multiplicité de sottises ? Elle me dira peut-être, pour me remettre le cœur au ventre que je ne suis point un bâtier de paysan, ni un méchant batteur d’estrade, ni un valet grenier à coups de bâton, car il est dit des valets qu’ils sont comme les noyers, lesquels tant plus ils sont battus, tant plus ils rapportent. Elle me dira encore que je ne suis ni un escogriffe, ni un tire-laine, ni un damoiseau, ni un fier-à-bras, ni un olibrius, ni un godelureau, ni un pourfendeur, ni un ostrogoth, ni un escargot ; que j’ai assez bonne mine, nonobstant une physionomie un peu subalterne ; mais, devant un mérite comme celui de la dame que je vois (on n’estropie pas une déesse pour la regarder), et devant une réunion de seigneurs qui ressemblent plus à une assemblée de monarques qu’à une charretée de veaux en foire, le plus vaillant homme du monde perd la tramontane et n’est plus qu’un égout d’ignorance, une sentine de stupidités et le bassin de toutes les impertinences…

Maître La Flèche eût pu parier deux heures sur ce ton, avec une volubilité insupportable, si on ne l’eût interrompu pour lui demander ce qu’il savait faire.

— Tout ! s’écria le vaurien. Je puis danser sur les pieds, sur les mains, sur la tête et sur le dos ; sur une corde, sur un balai, sur la pointe d’un clocher comme sur celle d’une lance ; sur des œufs, sur des bouteilles, sur un cheval au galop, sur un cerceau, sur un tonneau, voire sur l’eau courante, mais ceci à la condition qu’une personne de la société voudra bien me faire vis-à vis sur l’eau dormante. Je puis chanter et rimer en trente-sept langues et demie, pourvu qu’une personne de la société me voudra bien répondre, sans faire une faute, dans trente-sept langues et demie. Je puis manger des rats, du chanvre, des épées, du feu…

— Assez, assez, dit de Beuvre impatienté ; nous connaissons ton chapelet : c’est le même pour tous les hâbleurs tels que toi. Vous prétendez savoir toutes choses, et vous n’en savez qu’une, qui est de dire la bonne aventure.

— À dire le vrai, répondit La Flèche, c’est en cela que j’excelle, et, si Vos rayonnantes Altesses veulent s’inscrire, je vais tirer au sort pour savoir par qui commencer ; car le destin est un esprit bourru qui ne connaît ni le sexe ni le rang des personnes.

— Va, tire au sort ; voilà mon gage, dit M. de Beuvre en lui jetant une pièce d’argent. À vous, ma fille.

Lauriane jeta une pièce plus grosse, le marquis un petit écu d’or, Lucilio une monnaie de cuivre, et d’Alvimar un caillou, en disant :

— Comme je vois que les gages seront donnés au devin je trouve que celui-ci ne mérite que d’être lapidé.

— Prenez garde, lui dit Lauriane en souriant, il ne vous prédira que des ennuis ; on sait bien qu’en fait d’horoscope, on n’en a jamais que pour son argent.

— Ne croyez pas cela ; le destin est mon maître, dit La Flèche, qui brouillait les gages dans une espèce de tirelire, et qui tout à coup affecta de parler sans phrase et d’un air fatal.

Il retourna son indescriptible chapeau, qui menaçait le ciel comme un donjon insolent, et le rabattit sur ses yeux comme une lugubre éteignoir, il fit plusieurs grimaces, prononça des paroles dépourvues de sens qui prétendaient être des formules cabalistiques, et, s’étant détourné pour essuyer à la dérobée son fard grossier, il montra sa face blêmie par la prophétique inspiration.

Alors il traça sur le sable la grande asphère des nécromants ignares avec tous les signes de l’astrologie des carrefours ; puis il plaça une pierre au milieu et y jeta la tirelire, qui, en se brisant, répandit les gages sur les différents signes tracés dans les compartiments.

En ce moment, d’Alvimar se pencha pour ramasser son caillou.

— Non, non ! s’écria le bohémien en s’élançant sur sa conjuration avec l’adresse d’un singe, et en posant le bout du pied sur le gage de d’Alvimar, sans effacer aucun des signes qui l’entouraient ; non, messire ! vous ne pouvez plus empêcher la destinée. Elle est au-dessus de vous comme de moi !

— Certes, dit Lauriane en étendant sa petite canne entre d’Alvimar et La Flèche. Le devin est maître dans son cercle magique, et, en dérangeant votre destinée, vous pouvez déranger aussi les nôtres.

D’Alvimar se soumit ; mais sa figure trahit une agitation singulière qu’il comprima aussitôt.