Les Bandits tragiques/4

Simon Kra (p. 40-45).


IV

LE DRAME DE LA RUE DU HAVRE


Tout à coup, un événement brutal, déconcertant, inouï, se produisit, qui vint mettre à son comble le désarroi et l’affolement de la population parisienne.

En plein jour, vers les sept heures du soir, à un moment où la circulation atteint le maximum de densité dans le quartier de la gare Saint-Lazare, une belle voiture automobile descendait la rue d’Amsterdam à une allure extrêmement rapide. Parvenue près de la gare elle manqua heurter un autobus. Quelques mètres plus loin, elle renversa une femme.

Au carrefour des rues d’Amsterdam, Saint-Lazare et du Havre se trouvent, comme on sait, plusieurs refuges. Le règlement concernant la circulation met les voitures dans l’obligation de faire un détour. Sans le moindre souci du danger, ni des prescriptions policières, la mystérieuse auto s’engagea tout droit.

Un agent, du nom de Garnier, qui veillait en cet endroit, donna aussitôt un coup de sifflet, pour prévenir le conducteur de s’arrêter. Peine perdue. Ce dernier n’en continua pas moins sa route. Il allait même échapper à l’agent lorsque, l’autobus Montmartre-Saint-Germain-des-Prés, qui venait en sens inverse, le bloqua contre le refuge de la rue du Havre et l’obligea à freiner brusquement, calant net le moteur.

Alors, l’agent Garnier s’avança et se mit en demeure de houspiller le singulier conducteur.

Le chauffeur ne répliqua point.

Ses compagnons, dont l’un se tenait à ses côtés, l’autre en arrière, demeuraient silencieux. L’agent s’imagina avoir à faire à des étrangers. Il prit son calepin et leur déclara qu’il allait dresser procès-verbal, tout en leur enjoignant de ranger le véhicule le long du trottoir.

Le chauffeur, sans un mot, descendit de son siège. Il tourna la manivelle et remonta sur la voiture qui s’avança tout doucement, d’abord, puis augmenta subitement de vitesse. L’agent Garnier comprit qu’on allait lui brûler la politesse. Il bondit sur le marchepied.

Et ce fut le drame.

Trois lueurs, soudain, jaillirent de la voiture. Trois détonations retentirent, sèchement. L’agent lâcha la voiture, battit des bras, roula sur la chaussée.

Par un extraordinaire hasard, la rue du Havre se trouvait libre. La voiture se précipita. Elle traversa le boulevard Haussmann, et partit à une allure vertigineuse, dans la direction de la Madeleine. De là, elle se jeta vers la place de la Concorde. On essaya vainement de l’arrêter. On la poursuivit sans succès. Il y eut un soldat cycliste, nommé Schrechet, qui la suivit jusqu’à la Concorde, et là, s’immobilisa, épuisé. Les agents Lucy et Hénoff réquisitionnèrent une auto de course qui se tenait devant un café. Mais, à peine en marche, elle renversa une jeune femme, lui fractura une côte. Elle dut interrompre sa poursuite. Pendant ce temps, l’auto mystérieuse et les bandits s’étaient évanouis au loin.

L’agent Garnier, atteint de trois balles, avait le poumon gauche et le cœur perforés. Il ne tarda pas à succomber.

Le lendemain, on apprit que l’auto du crime appartenait en réalité à un M. Buisson, négociant à Saint-Mandé.

On avait fracturé la porte de son garage pour le cambrioler. Puis, de Saint-Mandé, après une randonnée vers Montereau et Villeneuve-le-Guyrard, la voiture s’était arrêtée à Pont-sur-Yonne, l’essieu d’avant faussé à la suite d’un choc. Les automobilistes, s’adressant à M. Dorneau, mécanicien, l’avaient prié de faire la réparation indispensable. Après ça, on les retrouve à Villeneuve-sur-Yonne. Enfin, ils regagnèrent Paris en repassant par Montereau.

À Pont-sur-Yonne, comme à Montereau, des curieux avaient eu le temps de les examiner.

Aussi, l’enquête put-elle établir rapidement, qu’il s’agissait, cette fois encore, des bandits de la rue Ordener, agresseurs du garçon de recettes Caby.

Les noms de Garnier, de Bonnot, de Callemin furent sur toutes les feuilles.

Bonnot, disait-on, était au volant quand Garnier, assis à ses côtés, tira les trois coups de revolver. Callemin se trouvait derrière dans la voiture.

Garnier, d’ailleurs, écrivit quelque temps après au juge d’instruction, que c’était bien lui qui avait tiré, et sa maîtresse Marie Vouillemin, témoigna, plus tard, qu’elle avait reçu de lui le même aveu. Elle ajouta qu’elle avait appris, de sa bouche, le nom de ses deux complices.

On ne pouvait donc s’y tromper. C’était toujours la même bande qui opérait.

Garnier, Bonnot, Callemin ! Pour l’instant, on ne connaissait guère que ceux-là. Mais combien de complices ? Et, après avoir miraculeusement échappé à la chasse, en plein Paris, qu’allaient de nouveau tenter ces incroyables malfaiteurs, doués d’une audace peu commune, et qui semblaient avoir déclaré à la Société une guerre à mort.

Ce qu’ils devaient tenter. On allait le savoir bientôt.



Le 29 février, c’est-à-dire la nuit qui suivit le drame de la rue du Havre, les bandits tragiques entrèrent dans Pontoise.

Il était à peu près trois heures du matin. Le ciel était gris, et un léger brouillard enveloppait les choses. L’auto stoppa place de l’Hôtel-de-Ville, devant l’étude de Me Tintant, notaire.

Alors trois hommes descendirent de la voiture et tentèrent, avec une fausse clé, d’ouvrir la porte d’entrée de l’étude. Ne pouvant y parvenir, ils firent le tour par la rue Lemercier, escaladèrent un mur, se jetèrent dans une petite cour où, à l’aide d’une pince, ils se mirent en devoir de forcer la porte de derrière l’étude.

Déjà, après avoir pénétré dans la maison, ils avaient déplacé le coffre-fort, lorsqu’une intervention inattendue se produisit qui les dérangea fort désagréablement. Un voisin, M. Coquerel, garçon boulanger, qui passait sous les fenêtres de l’étude s’entendit interpeller. C’était le notaire, Me Tintant qui, alarmé par le bruit, s’était armé d’un revolver et ouvrait sa fenêtre, cherchant du secours. Ce dernier poussa la porte qui céda.

Aussitôt, deux coups de revolver retentirent de l’intérieur. Épouvanté, Coquerel s’aplatit contre le mur et il vit s’enfuir trois individus dont l’un se posta sur la place, en face de l’étude. Les deux autres regagnèrent l’automobile.

Il y eut alors une rapide fusillade. Les trois hommes tirèrent sur Coquerel et le notaire, qui riposta de sa fenêtre. Une balle effleura l’oreille de ce dernier et brisa l’armoire, derrière lui, dans la chambre. Enfin, l’homme qui se tenait, menaçant, sur la place, ayant rejoint ses compagnons, la voiture démarra.

Le coup était raté.

La voiture fut retrouvée le matin, vers les huit heures, à Saint-Ouen.

On constata que les bandits avaient essayé de la brûler. On la reconnut, néanmoins. C’était bien celle qui avait été volée à M. Buisson à Saint-Mandé, celle qui avait été vue à Montereau, à Pont-sur-Yonne ; celle enfin qui avait occasionné la mort de l’agent Garnier, rue du Havre.

Encore et toujours les bandits tragiques !