Les Balkaniques


Les Balkaniques
1913


A JEAN AICARD
MON MAÎTRE
ET MON AMI
CES POEMES SONT DEDIES EN TÉMOIGNAGE DE PROFONDE ADMIRATION ET D’AFFECTUEUX DÉVOUEMENT

F. H.


Dans la préface qu’il écrivit pour la Maison des Souvenirs de Fernand Hauser, Emile Blémont nous a conté que le poète des Balkaniques commença par être un ouvrier manuel. Il habitait Toulon et, en ce temps-là, comme le dit Blémont, j’allai plus d’une fois surprendre à son établi le jeune apprenti qui, de grands ciseaux en main, et penché sur un journal déployé qu’il était en train de lire, à la page littéraire, - semblait plus disposé à pratiquer des coupures dans les gazettes, qu’à tailler les fines toiles empilées sur les rayons de la boutique paternelle.
Ce qu’Emile Blémont ne dit pas, c’est qu’un beau jour le jeune apprenti vint me consulter sur l’opportunité de son départ pour Paris ; il voulait renoncer à son métier pour se lancer à l’assaut des citadelles de littérature et de gloire.
- « N’en faites rien, lui dis-je. Vous ne savez pas à quelles misères vous vous exposez ! Vous avez un métier ; ne le lâchez pas ! Si vous avez du plaisir à faire des vers, faites des vers, mais sans abandonner vos ciseaux à couper la toile. Et si vous avez du talent qui soit un jour reconnu, alors il sera temps pour vous de monter à Paris comme on dit en Provence. »
Je vis très bien que le jeune homme ne goûtait pas cette sagesse, mais j’avais rempli mon devoir. C’est un principe pour moi qu’on ne doit jamais conseiller, à un rêveur de renommée littéraire, le départ, sans viatique, pour l’aventure des aventures. La redoutable question est souvent posée : « Ai-je assez de talent pour acquérir de la gloire ? Dois-je partir pour Paris ? » - Eh ! qu’en sais-je ? Et qui pourrait le savoir ? Et même si les strophes que vous m’apportez me donnaient à espérer que vous aurez du génie, de quel droit m’en croirais-je certain ? Suis-je un infaillible oracle ? N’ai-je pas le droit de douter de mon goût, de ma clairvoyance de critique ? Non, non, il ne faut pas encourager personne à quitter le rivage solide sur lequel il a jardin et maison, pour se confier aux vents du large et aux vagues toujours mouvantes des océans inconnus.
Je ne conseillai donc pas à Fernand Hauser le voyage qu’il désirait entreprendre ; il partit toutefois et ne tarda pas à se trouver face à face avec les effroyables difficultés qui attendent les débutants de lettres, lourds d’espérances et légers d’argent. Emile Blémont raconte qu’en ce temps là Hauser connut les nuits lamentables passées à l’auberge de la Belle Etoile, « sur le sol et sans le sol ». Je ne sais si, couché sur la terre gelée du bois de Boulogne le Gringoire qu’il était alors, pensa quelquefois aux prédictions plutôt décourageantes que lui avait faites à Toulon le confrère auquel il avait demandé conseil ; du moins – chose surprenante ! – Hauser ne m’a point gardé rancune de lui avoir déconseillé non point d’écrire, mais de s’embarquer sans biscuit sur la galère où les rameurs sont des rimeurs.
Et gentiment le voici qui vient aujourd’hui me demander une préface. A tout moment nous recevons, nous les aînés, requête pareille, et force nous est de répondre toujours par un refus, car s’il fallait écrire tant d’avant-propos, nous devrions renoncer à tout autre travail ! mais comment dire non à Hauser ? à ce Fernand Hauser qui est, comme moi, de Toulon, et dont je connais toute l’existence de patience tenace, d’énergie, de travail, de courage ? Fils de ses œuvres, il s’est instruit lui-même à force d’obstination, et il est devenu un des chefs de la grande information parisienne. Quel apprentissage il lui a fallu pour en arriver là ! Blémont nous l’a dépeint se livrant, durant sept années consécutives, - le jour dans les bibliothèques – la nuit dans une « invraisemblable mansarde » - à un travail sans répit.
Son succès de journaliste ne lui suffit pas ; ce qu’il rêve noblement, d’une âme ardente, c’est un brin de laurier sacré des poètes. Et il publie aujourd’hui les Balkaniques, que je viens de lire en épreuves et qui sont le poème de la guerre d’Orient. Au moment même où les armées se heurtent, le poète chante. Et l’on songe à cette cornemuse héroïque des bardes écossais, qui ne cesse de pousser sa grande clameur guerrière tant que retentissent les coups formidables frappés par les claymores sur les boucliers !… Mais pour qui chante notre poète ? Est-ce pour les Grecs ? pour les Bulgares et les Monténégrins ? ou serait-ce pour les Turcs ?
L’originalité de la conception est ici ; il chante pour chacun de ces peuples tour à tour et en même temps. Le cœur du poète ressent toutes leurs émotions à la fois contraires et semblables.
Pour chacun d’eux, d’un certain point de vue, cette guerre est de défense ; ce n’est pas une guerre de conquête, celle qui veut reprendre à des oppresseurs le fruit de leurs victoires passées. Et cependant l’oppresseur, dont la victoire remonte à des siècles lointains, peut se dire, lui aussi, qu’il défend une patrie, une gloire légitimes… Ainsi se disperse, en se multipliant, l’âme du poète. Chacun des peuples qu’il chante peut s’enthousiasmer, à sentir passer le vent de telle strophe aux ailes éployés ! Véritablement elles ont toutes un élan qui entraîne. Elles jettent des cris qui éveillent au cœur une vibration sympathique ; et quand le poète évoque enfin la légitimité de la révolte pour tous les peuples qu’une conquête brutale a courbés sous un joug étranger, - l’émotion française, celle même des plus humanitaires, lui répond et l’acclame sans réserve.
Par le succès qu’il ambitionne il est et sera récompensé d’avoir suivi le conseil du cher et grand Sully Prudhomme :
Viens, ne marche pas seul dans un jaloux sentier
Mais suis les grands chemins que l’humanité foule.
La patrie a jeté le plus fier dans son moule…
Laisse à travers ton luth souffler le vent des âmes
Et tes vers flotteront comme des oriflammes,
Et, comme des tambours, sonneront dans les cœurs.

Jean Aicard
La Garde (Var), 13 décembre 1912



LES BALKANIQUESModifier

LA PAROLE DU PHILOSOPHEModifier

Nous avions tous rêvé qu’on ne se battrait plus ;
Nous disions : Á jamais, les temps sont révolus,
Où la guerre éployant ses ailes barbelées
Dirigeait de la voix les horribles mêlées ;
Nous disions : Les fusils, les sabres, les canons,
Semer la mort parmi les hommes ? Non ! Non ! Non !
C’en est à tout jamais fini ! Les lauriers rose
Ne s’engraisseront plus de corps jeunes et roses,
Alignés sur des champs de carnage et d’horreur !
Les engins meurtriers créeront une terreur
Telle, que les soldats calmeront leur furie,
Et que nul n’osera décréter la tuerie !
Et bien, nous nous trompions ! Là-bas dans les Balkans,
Les feux de bivouac font rougeoyer les camps ;
Les éclairs de l’acier brillent dans les ténèbres,
Et l’on entend rôder les animaux funèbres !
Bulgares, Ottomans, Serbes, Monténégrins,
Crétois et Grecs, sont tous debout ! Soldats, marins,
Endossant l’uniforme et fourbissant l’épée,
Comme au temps effarant des sombres épopées
S’entretuent !.... le sang coule !... O tristesse ! O douleur !
Voyez ces régiments partir, couverts de fleurs !
Ils annoncent le choc effroyable des races !

Vous dites : C’est l’Honneur, c’est la Gloire qui passent !
Hélas ! Ce défilé, c’est celui de la Mort !

La parole n’est plus au Droit, elle est au Fort !
L’Équité, la Justice, ont la face couverte !
Ce n’est plus le : qui vive ? Et ce n’est plus l’alerte !
C’est la guerre… Écoutez… Entendez-vous, là-bas,
Ce tumulte géant ? C’est l’affreux branle-bas !
Le canon tonne : et l’ouragan des mitrailleuses
Fait tomber dans leur fleur des jeunesses rieuses
Que la terre prendra sans linceul, sans cercueil ;
Et demain, des enfants s’habilleront de deuil !

Mais nous allons écrire une page d’Histoire !
Mais nous allons couvrir notre Drapeau de gloire !

O démence ! La gloire est-elle dans le sang ?
Nous montions, et soudain, voici qu’on redescend !
Nous disions : Dans la Paix, le Travail, la Lumière,
Les Hommes s’aimeront : l’Histoire sera fière
D’enregistrer enfin une Ère de bonté !
Hélas ! C’était le Rêve ! – Et la Réalité
Se dresse devant nous, sinistre et grimaçante !
Au lieu de l’Ascension, c’est la noire descente
Dans un gouffre béant d’épouvante et de nuit !
C’est la foudre qui gronde, et c’est l’éclair qui luit,
C’est le sang qui jaillit, tout rouge, des poitrines,
Ce sont les blés en flamme, et les maisons en ruines,
C’est le déchaînement des instincts meurtriers !

Riez, esprits du Mal ! Esprits du Mal, Riez !
C’est la guerre ! Le Ciel s’emplit de bruits sinistres !
Conducteurs de l’Europe, Empereurs, Rois, Ministres,
Vous pourriez empêcher ce désastre, d’un mot,
Mais vous avez laissé se déchaîner ces maux !
Et l’Humanité pleure !...

… Ah ! Puisse cette guerre,
Raviver, dans nos cœurs, les affres de naguère !
Qu’elle soit, pour nous tous, une dure leçon !
Qu’après le sang versé, lève enfin la moisson
Qu’attendent la Conscience et la Raison violées…

Et nos âmes, alors, seront moins désolées…

LA RÉPONSE DES OPPRIMÉSModifier

Cette guerre, du moins, est noble et légitime,
Elle fait se lever des peuples asservis
Contre un Oppresseur dont les crimes
Ne pouvaient pas être prescrits.

Ces Turcs étaient venus, hordes sauvages,
Les yeux en feu, la rage aux dents,
Incendiant les villes, les villages,
Assassinant les vieillards, les enfants !

Et depuis, campés sur ces belles terres,
Toujours étrangers, toujours oppresseurs,
Ils n’avaient pour loi que leur cimeterre,
Ils ne dominaient que par la terreur !

Ils disaient entre eux : « Puisque cela dure,
C’est que notre Dieu seconde nos vœux,
Et renouvelant toujours leurs tortures,
Ils faisaient régner le fer et le feu !

Ô le long supplice, ô l’affreux martyre
Des Macédoniens ployés sous le joug
Et qui ne pouvaient, qu’en secret, maudire
Le Bachi Bouzouk !

Cinq cents ans durant, toutes les souffrances
Ont tordu le cœur de ces pauvres gens ;
Mais voici qu’enfin vient la Délivrance !
Voyez rougeoyer là-bas, les Balkans !...

LE CHANT DE LA MONTÉNÉGRINEModifier

Monte à cheval, mon vaillant Capitaine !
Le canon tonne, et ton coursier frémit !
Prends avec toi ce brin de marjolaine,
Et ne fais pas quartier à l’ennemi !

Songe aux enfants volés dans nos villages,
Aux cris d’horreur des femmes qu’on força,
Songe aux chrétiens réduits en esclavage,
Plus maltraités que ne sont des forçats !

Songe au bâton sous lequel on nous ploie,
Aux assassins qui rougissent nos champs ;
Si tu reviens triomphant, quelle joie !
Notre pays te dédiera ses chants !

Vite ! À cheval ! Par les sentiers de chèvres,
Élance-toi, joyeux, mon bel amant !
Tu cueilleras la rose sur mes lèvres,
Si tu reviens vainqueur du Musulman !


CHANSON SERBEModifier

L’esclave d’hier redresse la tête,
Il a pris le fer contre ses tyrans ;
Hardi les enfants ! C’est la grande fête !
Contre l’ennemi serrons tous les rangs !

Que s’il faut mourir, mourons tous ensemble !
Mais c’en est assez des sombres douleurs !
Que le lâche seul se lamente et tremble,
Déployons au vent nos vives couleurs !

Contre l’étranger que rien n’assimile
Canons et fusils partiront tout seuls,
Tant pis si nos morts se comptent par mille,
Nos femmes sauront tisser leurs linceuls !

L’esclave d’hier redresse la tête,
Il a pris le fer contre ses tyrans ;
Hardi les enfants ! C’est la grande fête !
Contre l’ennemi serrons tous les rangs !


MARCHE BULGAREModifier

La Maritza roule des flots de sang !
Marchez guerriers, et battez-vous sans crainte !
Effacez à jamais de notre sol, l’empreinte
Des soldats du Croissant !

Depuis des siècles, nous pleurons,
Dominés par le Turc barbare ;
Nous supportons tous les affronts,
Et notre œil, chaque jour, s’effare !

Une plainte de l’un de nous,
Et c’est l’horrible boucherie !
Ah ! Qui donc chassera les loups
De notre belle bergerie ?...

Les Bachi-Bouzouks assassins
Règnent sur nous comme des fauves ;
La haine bout dans notre sein,
Mais notre croyance nous sauve !

Chaque fois que vous massacrez,
O Turcs, songez à nos colères !
C’est demain que nos droits sacrés
Remplaceront le Cimeterre !

Alors, échevelés, tremblants,
Devant les fils de vos victimes,
Vous fuirez, la peur dans les flancs,
Et vous expierez tous vos crimes !

Vous aurez beau nous supplier
La coupe, de sang, sera pleine !
Il vous faudra vous replier
Loin de nos monts, et de nos plaines !

La Maritza roule des flots de sang !
Marchez guerriers, et battez-vous sans crainte !
Effacez à jamais, de notre sol, l’empreinte
Des soldats du Croissant !

PAROLES MACÉDONNIENNESModifier

Entendez-vous ? Voilà
Venir les hordes d’Attila !
Mais aujourd’hui ce ne sont plus
Des hordes triomphantes !

Les temps prédits sont révolus !
Entendez-vous ces voix tremblantes
Qui clament : Las ! Il faut partir !...
A chaque époque, ses martyrs !

Les enfants des tyrans, devant les fils d’esclaves
Se retirent, le front courbé,
Les Turcs s’enfuient devant les Slaves !
Le courroux du Seigneur, sur eux, est retombé !

Cinq cents ans ! Cinq cents ans ont passé sur Byzance !
On croyait qu’à jamais son peuple était vaincu !
On se disait : Tout est fini ! – Tout recommence,
Et voici revenus les jours déjà vécus !...

Ah ! Vous croyez qu’on assassine
Un peuple tout entier !
Détrompez-vous ! Sous terre, des racines
Promettent des chênes altiers !

Vous ne les voyez pas, mais elles,
Elles poussent obstinément ;
Nul indice ne les révèle
Jusqu’à l’heure du châtiment !

Un jour, adieu la quiétude,
Vous voyez l’arbre !... Il est trop tard !...
Voici venir la multitude,
Autour des rouges étendards !...

Entendez-vous ? Voilà
Venir les hordes d’Attila !

LA ROSE DE BULGARIEModifier

Dans mon pays, il est de belles roses
Aux vivantes couleurs,
C’est l’eau du ciel, ami qui les arrose,
Rose, Rose, Rose,
Rose, ô reine des fleurs !

Puisque tu pars, bel ami, pour la guerre,
Cueille une rose à mon plus beau rosier ;
Qu’elle soit rouge, et qu’à ta boutonnière
Elle se joigne à l’immortel laurier ;

Prends en bien soin, de peur qu’elle s’effeuille,
Que l’ennemi ne te l’arrache pas,
Reviens vainqueur, bel ami. – Dieu le veuille !
Mes vœux ardents accompagnent tes pas !

Dis-toi qu’il faut libérer la Patrie
Que l’étranger doit en être chassé,
C’est ton amante, ami, qui te le crie
Au nom des morts de notre affreux Passé !

Pense au milieu de la bataille ardente
Qu’il ne faut pas être à tout prix vivant !
Devant la Mort, dis-toi que ton amante
Si tu mourais entrerait au couvent !

Dans mon pays, il est de belles roses
Aux vivantes couleurs ;
Si ton sang coule, ami, qu’il les arrose !
Rose, Rose, Rose
Rose, ô Reine des fleurs !

PAROLES GRECQUESModifier

Lorsque le Turc vainqueur entra dans Salonique
Et jucha le Croissant sur l’Église du Christ,
Aux Chrétiens qui pleuraient, sur un ton sardonique
Des pachas arrogants dirent : C’était écrit !

C’était écrit ! Ainsi le Ciel voulait la ruine
De ces pays fleuris de roses et d’œillets ;
Ces murs agrémentés de lierres, de glycines,
Le Ciel voulait les voir à jamais endeuillés !

Ces hommes qui chantaient au seuil de leur chaumière,
Ces femmes qui riaient parce qu’on les aimait,
Ces enfants qui jouaient, les yeux pleins de lumière,
Le Ciel voulait les voir esclaves à jamais !

Non ! Non ! Le Ciel ne voulait pas cette injustice !
Aux malheureux qui subissaient un joug maudit,
Qui, vers leur Dieu, tendaient leur cœur en sacrifice,
Il réservait une Revanche – Il l’avait dit !

Et la voici venue enfin, cette Revanche !
La Croix va remonter sur l’Eglise du Christ !
Et le Turc effaré, le Turc aux lèvres blanches,
En s’inclinant, murmurera : C’était écrit !...

ABDUL HAMID SE LAMENTEModifier

Dans son palais, Abdul Hamid se lamentait,
Et s’adressant à des Pachas imaginaires :
- Ainsi, fourbes, bandits, traîtres, l’on me mentait
Et j’apprends tout, dans un affreux bruit de tonnerre !

On n’avait rien prévu, rien fait, rien préparé ;
Les parcs d’artillerie étaient vides ; les âmes
Étaient sans idéal ; et les chefs égarés,
Se disputaient entre eux, comme de pauvres femmes !

Ils parlaient politique, et cherchaient les moyens
De renverser le Grand Vizir et les Ministres ;
Et pendant ce temps-là, vers Stamboul, les Chrétiens
S’avançaient !... Et voici venus les temps sinistres !...

Ah ! je l’avais bien dit, qu’il fallait, dans le rang,
Demeurer en silence, et veiller aux frontières ;
Vous avez renversé, Pachas, votre tyran,
Et vous avez éteint, du coup, toute lumière !...

Ô mes pauvres soldats ! Ô mes pauvres amis !
Avec moi, vous étiez un peuple qu’on redoute !
Ah ! Nous étions, en ce temps-là, toujours unis !
Vos folles dissensions ont créé la déroute !

Les Chrétiens étaient prêts, et vous ne l’étiez point,
Vous qu’Allah conduisait toujours à la victoire !
Vous n’aviez pour lutter, que vos dents, que vos poings,
Et ce fut un désastre unique, dans l’Histoire !

Ainsi que des troupeaux, vous avez fui, laissant
Des morts amoncelés, des prisonniers en foule,
Et moi, l’œil égaré, je dois voir, impuissant
Mon Empire qui croule !

Mahomet ! Mahomet ! Qu’a-t-on fait de tes fils ?
Qu’a-t-on fait, Mahomet, du splendide héritage
Que tu nous as légué ?... Ce pays dont tu fis
La Perle de l’Islam, contemple son naufrage !...

Pendant que l’ennemi s’avance, ô châtiment !
Députés et Pachas mettent leur énergie
Á réclamer la réunion du Parlement,
Et l’ennemi nous tient sous sa botte rougie !...


LES PAROLES DE L’ARMÉNIENNEModifier

Pleure, mon Padischah, pleure sur les malheurs
De ton Empire en deuil ; et cependant, écoute…
Le sang de ton pays s’écoule, goutte à goutte ;
Mais connais-tu, dis-moi, le nom de l’égorgeur ?

Ce nom, ô Commandeur des Croyants, c’est le tien !
Oui, c’est toi, l’Assassin de ton peuple ! l’Orage
N’éclata sur Stamboul, qu’après mille carnages
Qui remplirent d’horreur tous les peuples chrétiens !

Souviens-toi d’Erzeroum et songe à Gummchané,
Pense aux enfants jetés dans des brasiers, aux femmes
Dont les Bachi Bouzouks aux visages infâmes
Osèrent profaner les corps inanimés !

Songe aux mille blessés grillés vifs dans Orfa,
Aux morts qu’on enterrait en tas dans Césarée !
L’Europe, en apprenant ces crimes, effarée,
Ferma les yeux : toi, tu riais, sur ton sofa !

Tu riais ! Mais chez nous, la colère montait !
Ah ! pouvoir se venger ! Pouvoir, dans le silence,
Préparer son fusil ! Pouvoir fourbir sa lance !
Pouvoir punir, enfin, Sultan, ta cruauté !

Nous t’avons averti !... Chaque tache de sang
Dont les mains, Prince des Croyants, se sont teintées,
Redoublait dans nos cœurs l’énergie indomptée
De notre peuple agonisant !

Les femmes de Sassoun, leurs enfants dans les bras,
Criaient vengeance, en se jetant dans un abîme,
Pour éviter de te charger d’un autre crime ;
Mais tu disais que tu ne les entendais pas !...

Et les cris des vieillards tués à Diarbékir,
Ils sont bien parvenus jusqu’à toi, grand Khalife !
Mais sans pitié, comme Caïphe,
Tu commandais d’autres tueries à ton vizir !

Un jour vint où la Coupe rouge déborda ;
Les trois cent mille morts de la pauvre Arménie
Clamaient l’horreur de ton affreuse tyrannie,
Et tu fus détrôné par tes propres soldats !

Ce n’était pas assez ! Les autres massacreurs,
Il fallait les punir aussi – car tout se paie ;
Et voici, Padischah, ton peuple sur la claie
Voici les Musulmans pris soudain de terreur !

Reconnais, ô Sultan, la main de notre Dieu !
Elle a, pour nous venger, dirigé les armées
Qui triomphèrent de tes troupes affamées !
Béni soit à jamais son règne glorieux !

Pleure, mon Padischah ! Pleure sur les malheurs
De ton Empire en agonie !
Mais songeant aux martyrs de la pauvre Arménie,
Dis-toi que c’est ton tour de répandre des pleurs !...


LA CHANSON DE L’ENFANT GRECModifier

O Grèce, ô ma Patrie, ô ma divine mère,
L’heure est venue où tu dois ceindre le laurier,
Chasse le souvenir de tes larmes amères,
Et reconnais tes fils, en ces nobles guerriers !

Ils avaient tous juré de te rendre la place
Que tu tenais jadis parmi les nations,
Émules des héros illustres de ta race,
Pour te grandir ils ont lutté comme des lions !

Ils ont repris aux Turcs les champs de Chalcidique,
Restituant leurs libertés à tes enfants ;
Ils ont cueilli des fleurs au sein de Salonique,
Afin d’en décorer tes drapeaux triomphants !

Ah ! C’était bien ton tour, ô ma Grèce éternelle,
De revendiquer tous tes droits,
Le Turc te dominait du haut des Dardanelles,
Tes canons ont rendu muets ceux des détroits !

Nos vaisseaux ont repris Samothrace et la Crète,
Nos soldats se montrant dignes de leurs aïeux,
Ont refait ta frontière, et les fils du Prophète
Ont baissé leurs fronts orgueilleux !

Ô Grèce, ô ma Patrie, ô ma mère divine,
Toi qui fus le flambeau des mondes d’autrefois,
Tu vas revivre enfin les jours de Salamine,
La valeur de tes fils va te rendre ta foi !

Chasse le souvenir de tes larmes amères,
Reconnais tes enfants, en ces nobles guerriers,
Ô Grèce, ô ma Patrie, ô ma mère divine,
L’heure est venue où tu dois ceindre le laurier !


LA PRIÈRE SUR LE BOSPHOREModifier

Leilah Sittina mirait dans le Bosphore
Ses yeux étincelants comme des diamants ;
Ses seins bombés ainsi que des amphores
Se mouvaient agités d’un violent tremblement ;

- Ainsi donc, disait-elle, ainsi donc, ce soir calme
Est le dernier qu’ici je passerai !
Demain je dois aller dans le pays des palmes
Et des sombres cyprès !

Demain, il me faudra quitter ces belles rives,
Abandonner Stamboul et ses quais lumineux,
Car le Bulgare aux yeux ardents arrive,
En criant Dieu le veut !

Demain, il me faudra, vers Damas ou vers Brousse,
Partir, les yeux bouleversés,
Puisque le Chrétien nous repousse
Au-delà des pays qu’on dit civilisés !

Adieu donc, ô Stamboul ! Adieu ! Loin de tes portes
Et de tes murs démantelés
Je vais pleurer nos gloires mortes
Et de l’Islam, le cœur écartelé !

Sur les sables mouvants qui recouvrent des ruines,
J’irai meurtrir mes deux genoux,
Me disant que le Temps, notre maître, chemine,
Et travaille pour nous !

Car sache-le, Chrétien, les plus noires défaites
Appellent sûrement des revanches ; un jour
La Macédoine en fête
Célèbrera notre retour !

Les hommes meurent,
Seul, Dieu ne passe pas !
Le temps s’écoule, et quand sonnera l’heure,
Les peuples salueront le Triomphe d’Allah !


LES PAROLES DU CHEIK UL ISLAMModifier

Au nom de Dieu clément et miséricordieux,
Allah est notre Maître ; il n’est pas d’autre Dieu !

Louange à Lui, car il nous a donné le Signe
De la Victoire ; à nous de nous en rendre dignes !

Aux champs de Kirlissé, nous étions des milliers,
Nous t’invoquions en chœur, Allah, notre pilier ;

Tu n’as pas écouté nos ardentes prières ;
Nous avions encouru, je le sais, ta colère…

Jadis, à ton nom seul, nos ennemis tremblaient ;
Nos sabres les fauchaient, comme on fauche les blés ;

Il triomphait, le défenseur de la Mosquée,
Voici que son armée, hélas, est disloquée !

Allah ! J’avais commis des fautes, des erreurs,
C’est ce qui cause ma défaite, et mes terreurs !

Détournant de mon front, ta main, ma garantie,
Tu me laisses abattre ; ainsi, tu me châties…

Or, à toi je reviens, implorant mon pardon,
Ne laisse pas tes défenseurs dans l’abandon !

Regarde-moi, du haut de tes claires nuées !
Ta gloire, Allah, ne sera pas diminuée

Parce que tes enfants, par toi furent punis !
Méconnaissant ton ordre, ils étaient désunis,

Ils vont se rassembler sous ta puissante égide
Et suivre, du Coran, les préceptes rigides ;

Leur cœur se cuirassant du plus solide airain,
Fera que dans le monde entier, ils seront craints ;

Alors, leur accordant le pardon de leurs rêves,
Tu rendras la victoire au tranchant de leur glaive !


TE DEUM BULGAREModifier

Nous te louons, Seigneur, Père de tous les hommes,
Toi qui lis dans nos cœurs, qui sais ce que nous sommes !

Sous le joug musulman, nos frères ont souffert !
Tu nous a dit : Allez ! brisez leurs fers !
Et nous sommes partis, poussant des cris de guerre !
Or, devant tes soldats, les Musulmans ont fui,
Et nous venons t’offrir dans ton temple, aujourd’hui,
Notre allégresse, ô notre Père !

Nous te louons, Seigneur, avec le chœur des Anges !
Nous te louons, Seigneur ; nous chantons tes louanges !

Après cinq siècles d’esclavage et de douleurs,
Après cinq siècles de souffrances et de pleurs,
Nos frères ont été délivrés de leurs chaînes ;
C’est qu’ils avaient, Seigneur, gardé confiance en toi ;
Rien n’avait jamais pu faire fléchir leur foi ;
Ils espéraient toujours les revanches prochaines !

Nous te louons, Seigneur, Maître des destinées,
Pour qui ne comptent, ni les jours, ni les années !

Au premier coup de feu nous étions tous debout !
Des milliers d’ennemis sont tombés sous nos coups,
Et nous avons eu la victoire !
Il en est parmi nous, qui sont morts ; ô mon Dieu,
Près de ton trône, fais-leur place, dans les Cieux !
Car ils sont tombés pour ta gloire !

Nous te louons, Seigneur, Dieu des Armées !
Que ta gloire, partout, par tous soit proclamée !


CHANSON CRÉTOISEModifier

Tu dis : je suis un homme doux,
Un fils de l’adorable Asie ;
Je suis un Arabe : chez nous,
On adore la poésie…

Non ! Tu n’es pas l’Arabe au regard franc !
Tu es le Turc, féroce et sanguinaire !
Dans quel chapitre du Coran
As-tu lu qu’il fallait rougir de sang, la terre ?

Allah t’a-t-il dit d’opprimer
Et de réduire en esclavage
Qui ne voulait pas s’exprimer
Dans ton idiome sauvage ?

Faites le Bien ! – a dit Allah,
Dieu n’est pas le tyran des hommes !
Vous a dit Mahomet, un jour qu’il vous parla :
Et cependant, vois les esclaves que nous sommes !

Tu dis : Je suis un homme doux,
Un fils de l’adorable Asie,
Je suis un Arabe : chez nous
On adore la poésie…

Non ! Tu n’es pas l’Arabe au regard clair !
Le vrai Croyant pratique la Justice,
Le noble Arabe du Désert
Ne sait pas envoyer l’innocent au supplice !

Or, toi, tu dévastas ce malheureux pays !
Avant ta venue, il était superbe ;
Depuis cinq cents ans, le sang qui jaillit
De nos cœurs en rougit les herbes !

Mais ce sang versé, ô Turc, aujourd’hui,
Réclame vengeance !
Regarde à l’Orient, ce grand soleil qui fuit !
C’est le soleil de notre délivrance !...


LES PAROLES DE L’ULÉMAModifier

Ainsi donc, vil Chrétien, ton succès, tu le crois,
Ton Dieu te l’a donné ! Détrompe-toi bien vite !
Le Croissant sait très bien que ce n’est pas la Croix
Qui l’a vaincu, ni l’eau bénite !

Si nous sommes tombés autour de Kirlissé,
C’est que nos Chefs avaient renié leurs Croyances ;
Aux villes d’Occident, ils avaient, je le sais,
Pris des leçons d’indifférence.

Ils revinrent chez nous, méconnaissant leur Dieu,
Se proclamant enfants de la Libre Pensée,
Délaissant la Mosquée, et narguant les Saints Lieux,
Contempteurs acharnés de nos gloires passées ;

Ah ! Nous l’avions bien vu que le rouge Croissant
N’était plus pour ces Turcs le Signe du Prophète ;
Voilà pourquoi nous succombons, couverts de sang,
Dans une incroyable défaite !

C’est Allah ! C’est Allah qui nous punit, Chrétiens !
Nous avons pris des Chefs qui riaient de la Mecque !
Nous allons expier, en vivant, tels des chiens,
Sous la crosse de vos évêques !

Mais nous retremperons nos âmes dans la foi,
Nous nous prosternerons, le front dans la poussière ;
Nous nous retrouverons, Chrétiens, une autre fois,
Et vous verrez qu’Allah est le Dieu de la Terre !...


LES VIEILLARDS D’USKUBModifier

Lorsque Pierre 1er dans Uskub pénétra,
Suivi de ses guerriers et de ses mitrailleuses,
Des vieux aux cheveux blancs lui tendirent les bras :

- Seigneur, écoute-nous, nos heures sont précieuses,
Dirent-ils, car bientôt nous serons étendus
Les yeux fermés, et le cœur froid, dans la poussière ;
Tes cavaliers et toi, vous étiez attendus
Par nos aïeux, par nos grands-pères, par nos pères…

Depuis le jour où Mahomet, rouge vainqueur
Fit de notre Nation, une race asservie,
Nul Serbe n’a cessé de conserver au cœur
L’amour de la Vieille Serbie !

Cinq cents ans ont passé depuis les jours affreux !
Nos morts s’en sont allés, le cœur plein de tristesse ;
Nous allions les rejoindre au tombeau, pauvres vieux
Sans avoir vu briller le jour de l’allégresse.
Or, le voici venu, ce jour tant espéré !
Ô Roi, pour ton entrée en notre Capitale,
Accepte de nos mains, le pain, le sel sacrés !

Et maintenant, sonnez, cloches des Cathédrales !
Sonnez pour saluer la fin de nos malheurs !
Et vous, enfants, tressez des couronnes fleuries
Pour en parer le front du Roi libérateur
De la patrie !...


SUR LES LIGNES DE TCHATALDJAModifier

Nos paupières, Allah ! de larmes sont baignées !
Nous avions espéré qu’après cette saignée
Qui décima nos bataillons mal préparés,
Nous nous rassemblerions autour des plis sacrés
De l’Étendard Vert du Prophète,
Mais voici que s’aggrave, hélas, notre défaite !
Dans nos rangs épuisés par de sanglants combats,
Des soldats valeureux mettent les armes bas ;
Bien plus terrible que les troupes ennemies
Une effroyable épidémie
Couche des morts nouveaux sur l’amas de nos morts !
Á quoi bon le courage ? Á quoi bon les efforts ?
Le Choléra sinistre est là, qui nous accable !
Ah ! Ta Droite, Seigneur, est pour nous, implacable !
Comment lutter, ô Maître, désormais ?
Nos plus braves guerriers ont été désarmés,
Et notre douleur nous égare !
Comment donc pourrons-nous arrêter le Bulgare ?
Par-dessus les blessés et les agonisants,
Il va passer, les mains rouges de notre sang,
Si tu ne rends à nos enfants, tout leur courage !
Ah ! ne nous laisse pas subir tous les outrages,
Allah ! rends l’énergie à nos pauvres soldats !
Souviens-toi des bienfaits que tu nous accordas ;
Des victoires incontestées
Que nos aïeux ont remportées.

Nous sommes à tes pieds, Allah ; rends-nous l’ardeur ;
Nous ferons rayonner, de ton nom, la splendeur !
As-tu jamais pensé qu’il pouvait être lâche,
Celui qui, gloire à Dieu, t’adore sans relâche ?
Rends-nous notre vigueur, Allah ! Comme un torrent,
Tu nous verras alors, des versets du Coran
Aux lèvres, nous porter sur le Bulgare, en masses,
Lutter avec lui face à face,
Et le culbuter, quand, déjà,
Il espère emporter les forts de Tchataldjà.


LES LAMENTATIONS DU CROYANTModifier

Écoute les sanglots du Musulman qui croit ;
Lorsque la lune est dans son plein, elle décroît ;

Ne te laisse donc pas endormir par la vie ;
La race du vainqueur est bientôt asservie.

Rien de stable sur terre ; un riche peut, demain
N’avoir pas même d’eau pour se laver les mains.

Mon épée, au matin, dans la gloire, se lève ;
Le soir, le Tout Puissant peut fracasser mon glaive !

Où sont les Empereurs illustres de l’Yémen ?
Où sont tes puissants Rois, Sainte Jérusalem ?

Nous avons triomphé dans Murcie, à Cordoue,
Dans ces pays, depuis longtemps on nous bafoue ?

Nous avons possédé, de l’Afrique, le Nord,
Ce pays est pour nous comme s’il était mort !

Tour à tour on nous a chassés de Roumanie
De Hongrie, et d’Herzégovine, et de Bosnie.

Les Royaumes conquis que nous avons perdus,
Hélas, ô Mahomet, nous ne les comptons plus !

Nous avions entassé des trésors innombrables,
Où sont-ils ? En ce monde, Allah, rien n’est durable !

Ô notre Empire, hier encor, si florissant !
Voici que de ton sein s’échappe tout ton sang !

Ainsi qu’un amoureux pleure sa Bien Aimée,
L’Islam porte le deuil de sa gloire embrumée.

Écoute les sanglots du Musulman qui croit,
Lorsque la lune est dans son plein, elle décroît !


CE QUI N’EST PAS ÉCRITModifier

Les troupes de renfort se disant fatiguées,
Voici ce qu’on leur a chanté dans les mosquées :

Les guerriers valeureux de l’Islam, où sont-ils ?
Veulent-ils donc goûter les affres de l’exil ?

Nos mains sont-elles donc si molles d’indolence,
Que nous ne sachions plus, ô Turcs, tenir la lance ?

Avons-nous donc perdu le souvenir du temps
Où nous étions toujours vainqueurs, toujours ardents ?

Nous sommes divisés ! Ne sommes-nous plus frères ?
Voyez ! On va violer nos divins sanctuaires !

On va nous arracher nos terres par lambeaux ;
En Europe, nous n’aurons plus que des tombeaux !

On va nous repousser par delà le Bosphore
Dans les pays lointains où se lève l’aurore,

Vous dites : C’est écrit ! Voici nos jours derniers !
Mais il n’est pas écrit qu’il faut se résigner !


LES TROIS VILLESModifier

Vous qui nous bafouez, vous qui lancez l’outrage
Sur le nom musulman,
Les Turcs de Janina, par leur rude courage
Font votre étonnement !

Repoussant l’ennemi, qui vida ses casernes
Pour mieux les investir,
Ils le narguent, disant : que celui qui nous cerne
Dirige mieux son tir !

Vous qui nous bafouez, voyez la résistance
Froide, de Scutari !
L’agresseur, sur ses murs croulants, en vain se lance,
Les assiégés ont ri.

On a beau leur jeter des bombes et des bombes,
Ils résistent, disant :
Tu n’auras pour conquête, ô Chrétien, qu’une tombe
Ruisselante de sang !

Vous qui nous bafouez, Andrinople la Sainte
Arrête vos soldats !
Vous avez beau frapper de vos coups, son enceinte,
Vous ne la prenez pas !

Autour de ses remparts, vos mitrailleuses grondent,
Autour que vos canons ;
Ses habitants sans pain, sans munitions, répondent :
Capituler ! Non ! Non !

Ô nos nobles cités ! Ô nos vaillantes villes !
Vos ardents défenseurs
N’ont plus voulu songer aux discordes civiles,
Devant l’envahisseur.

Ils n’ont pensé qu’à repousser les infidèles,
Qu’à sauver le pays !
Et voyez se dresser debout, leurs citadelles,
Dans l’Islam envahi !

Les monts de Tchataldja gardent Constantinople
D’un effroyable écueil,
Mais mieux qu’eux, Scutari, Janina, Andrinople,
Ont sauvé notre orgueil !


CHANSON ALBANAISEModifier

Ah ! si jamais la Liberté,
De notre sol était bannie,
C’est, Albanais, que nous aurions quitté
Jusqu’au dernier, la terre d’Albanie !

Les peuples des Balkans dressent leurs étendards
Les esclaves se lèvent ;
Á notre tour, ô montagnards,
De réaliser notre rêve !

Skanderberg a battu jadis Mahomet II
Le vainqueur de Byzance !
Nous avons comme nos aïeux
Maintenu les Turcs à distance.

Si les fers ottomans sont désormais brisés
Qu’on n’en forge pas d’autres !
Ne nous laissons pas écraser,
Et pour nos Chefs, prenons des nôtres !

Ah ! si jamais, la Liberté,
De notre sol, était bannie !
C’est, Albanais, que nous aurions quitté,
Jusqu’au dernier, la terre d’Albanie !


AUX PEUPLES OPPRIMÉSModifier

Ô peuple qu’on opprimer, espérez, espérez !
Des jours viendront où vous cesserez de pleurer !

Dans les Cités de Chalcidique, si la Grèce
Retrouvant ses enfants, chante avec allégresse ;
Si le Serbe, après cinq cents ans, peut embrasser
Des frères dont l’espoir ne s’est jamais lassé ;
Si le Roi Nicolas, vainqueur, quand il harangue
Les peuples reconquis peut leur parler leur langue ;

Si le grand Empereur Ferdinand, triomphant,
Á ses nouveaux sujets peut dire : Mes enfants !
Et si, dans l’Archipel, les fils de Mytilène
Acclament les marins des navires hellènes,
C’est qu’il ne suffit pas de camper en vainqueur
Dans un pays conquis pour en gagner le cœur.

Les peuples qu’on soumet veulent vivre leur vie,
Une race n’est pas toujours asservie.

Des vieillards obstinés, parlant aux jeunes gens
Disent qu’il ne faut pas être au Maître, indulgent ;
Quand ils sont morts, leurs fils répètent ces paroles,
Et les fils de leurs fils, tenant le même rôle
Attisent dans les jeunes cœurs, la Volonté
De restaurer dans le pays, la Liberté !

Un matin, l’ennemi s’endormait, l’heure sonne,
Et de tous les côtés, le clairon qui résonne
Fait se dresser des révoltés prêts aux combats.
Les drapeaux des vainqueurs, alors, sont jetés bas !
On avait bien raison de prêcher l’espérance,
Car le voici venu, le jour de Délivrance !

Ô peuples qu’on opprime, espérez, espérez !
Des jours viendront où vous cesserez de pleurer.


L’ANGE DE LA PAIXModifier

La plaine, de mourants et de morts, est jonchée ;
Les Turcs, obstinément, derrière les tranchées,
Défendent, de Stamboul, les derniers contreforts ;
Après tant de malheurs, c’est le suprême effort.

Les Ulémas, portant le livre du Prophète,
Ont dépeint aux guerriers l’horreur de la défaite ;
Ils ont dit aux soldats les rires insultants
Qui salueraient demain le départ du Sultan
Si les Chrétiens entraient dans la Ville Sacrée !

Ah ! Plutôt voir l’armée entière massacrée,
Ont-ils dit, plutôt voir Stamboul en proie au feu,
Que livrée aux soldats qui rient de notre Dieu !
Allah serait chassé d’Europe, ô nobles troupes,
Si vous fuyiez, sur vos montures, peur en croupe,
Il ne faut plus céder un pas, ou le Croissant
S’effondre à tout jamais dans un fleuve de sang !
Résister ou mourir, voilà notre mot d’ordre.
Vos mains peuvent broyer et vos dents peuvent mordre
Si vous n’avez plus de fusils, plus de canons !
Si l’on vous offre de vous rendre, criez : Non !
Dans le Ciel, ils auront le bonheur éternel
Ceux de vous qui succomberont sous les shrapnells !

Ces mots ont redonné du courage aux armées ;
Par le feu, par le fer, elles sont décimées,
Mais le Bulgare aussi, voit tomber ses soldats !

Ah ! l’affreuse tuerie ! Ah ! l’horrible combat !
Des deux côtés, les mitrailleuses acharnées
Crachent la mort sur des poitrines obstinées,
Et les cadavres s’amoncellent, pantelants,
Arrêtant, des vivants effarés, les élans !

Devant le sang qui monte et submerge les herbes,
Bulgares, Ottomans, Macédoniens et Serbes
Ont frissonné soudain, et tout bouleversés
Ils ont crié : Assez ! Assez de sang versé !

Alors, comme sur un signal, un drapeau blanc
A palpité sur les guerriers aux bras sanglants,

Et l’ange de la Paix, aux grâces méconnues
Vers les hommes s’est dirigé du haut des nues…


Paris, 8 octobre 1912


LA PAROLE DE JÉSUSModifier

On croyait tout fini : hélas ! Tout recommence !
L’exigence Bulgare, et l’orgueil Ottoman
Se sont heurtés avec un même entêtement ;
La paix est ajournée ; on prépare, ô démence,
Des batailles rangées et des bombardements !

Agonisante, la Turquie aux mains coupées,
Au risque de mourir, dans un dernier sursaut
Veut empourprer encor sa tragique épopée ;
Le Bulgare s’écrie : Á l’assaut ! Á l’assaut !
Les Serbes et les Grecs brandissent leurs épées !...

« Aimez-vous les uns les autres », a dit Jésus ;
Ces paroles, pourquoi ne les entend-t-on plus ?
Pourquoi ces cris de haine et de guerre ? Nous sommes
Chrétiens, Juifs, Protestants, Musulmans, tous des hommes ;
Près de ce Turc blessé, qui, sur son lit, gémit,
Le vainqueur vient de voir un enfant endormi,
Dont les cheveux bouclés sont des nids de caresses ;
Et le voici qui, tout à coup, pris de tendresse,
Effleure d’un baiser le front de l’innocent.
Puis il repart, continuer l’œuvre de sang !
Eh bien, notre cœur saigne en songeant à ces choses !
Les amantes, à leurs amants, donnent des roses
Et leur disent : Ô mon ami reviens vainqueur !
Toutes disent ces mots avec le même cœur,
Mais quelle angoisse, désormais, dans leur attente !...
Ainsi, nous, dont la Mort prend la main palpitante
La tâtant, pour savoir si le temps est venu
De nous jeter dans une tombe aux murs tout nus,
Nous allons au-devant de notre demeure dernière,
Nous nous entretuons ! Comme si la Lumière,
Et comme si la Vie, et l’Amour, et la Paix,
N’étaient pas pour nous tous, ô frères, des bienfaits !

Ah ! Si les Empereurs, les Rois, les Chefs d’Église
Laissaient se gouverner les peuples à leur guise,
Rendaient les Filles à leurs Mères, ah ! sans efforts,
Le droit remplacerait dès lors, la Loi des Forts !

La parole du Christ, ô foules insensées
Si vous vouliez l’avoir toujours à la pensée,
Éviterait la guerre et ses rouges horreurs ;
Aimez-vous les uns les autres, de tout cœur,
Ne persécutez pas ceux qui vont dans un Temple
Où vous n’allez jamais : Dieu, là-haut vous contemple,
Et nommez le Jésus, Allah ou Jéhovah,
Croyez que c’est le même et que sa bonté va
Á tout être qui sait rendre à chacun Justice,
Ah ! Que les Temps prédits, ô Seigneur, s’accomplissent !
Que, réconciliés, les hommes sachent tous
Qu’ils doivent être des agneaux et non des loups,
Que loin de se haïr, ils doivent, au contraire,
S’entr’aider, s’entr’aimer… vivre comme des frères !...


Paris, 3 février 1913