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Briard (Poulet-Malassis) (p. 69-98).

QUEL JEU DU SORT !




QUATRIÈME FRAGMENT.




La scène est à l’hospice, chez madame Durut.


LE MARQUIS DE LIMEFORT, MADAME DURUT.

Le Marquis (entrant avec humeur). — Bonjour, Durut. Que cinq cent mille diables puissent emporter ton habitant de l’île Bourbon et la mission indéchiffrable dont cet animal s’est chargé ! Je le vis hier pour la troisième fois, et j’en suis encore à savoir ce qu’il me veut.

La Durut. — Te voilà d’une belle colère.

Limefort. — À quoi doit enfin aboutir cet éternel rabâchage au sujet de mademoiselle Fleur, jadis peintresse, depuis religieuse, ensuite errante, et enfin établie à deux mille lieues d’ici ? Elle y a fait fortune, dit-on. Grand bien lui fasse ! Je lui ai fait à différentes époques deux enfants ? À la bonne heure ! je ne disconviens pas d’avoir fait ce qu’il faut pour cela, mais sait-on jamais au juste ?

La Durut. — Oui, certes, qu’on est l’en… en… fant de quelqu’un. (Elle a contrefait Brid’oison, dans la Folle journée.)

Limefort. — Quelle bizarrerie de prétendre que je dois m’évertuer à chercher cette marmaille ! Qui sur la terre pourrait me donner le moindre indice ? D’abord, au sujet du premier enfant, né pendant que j’étais en prison à Saint-Lazare, pour me récompenser de l’avoir fait…

La Durut. — Mais parle donc sans t’essouffler mal à propos.

Limefort. — Tu en juges bien à ton aise, mais quand tu sauras tout… Non, c’est pour mon tourment que l’enfer jeta un beau jour sur la terre un être qui devait influer en malheur sur tout le temps de ma vie !

La Durut. — Voilà monsieur veuf, jouissant de quarante bonnes mille livres de rente, à la fleur de son âge, bandant mieux que jamais, et pourtant il faudra qu’on le plaigne !

Limefort. — À tout le moins, sans doute, d’être cocu tout chaud de la part de mademoiselle Violette, avec je ne sais quel bardache que ton Indien m’a dit entretenir sous la forme d’une maîtresse…

La Durut (avec intérêt). — La bonne folie ! conte-moi cela, marquis.

Limefort. — La première fois que je vis chez lui ton original protégé, j’avais remarqué certaine jeune personne de la plus séduisante tournure… Je ne savais où diable j’avais vu cette mine-là[1] !

La Durut (finement). — Par ma foi ! j’ai cru moi-même avoir vu comme toi cette jolie coquine je ne sais où.

Limefort. — Quoi qu’il en soit, c’est un garçon, et j’en tiens de la part de ce beau fils. Voilà l’enclouure. Pour mes péchés, j’avais mené mon prétendu jockey avec moi, lors de ma première apparition chez ton homme, voulant lui rendre sa visite. Comme mon cabriolet était entré, je ne trouvai pas mauvais que Violette quittât la voiture et montât à l’appartement. Nous devions causer d’affaires secrètes, l’Indien maudit et moi ; mademoiselle Béatrix avait donc été renvoyée.

La Durut. — Aïe ! aïe ! j’entrevois ici du mic mac.

Limefort. — Croirais-tu, ma chère Durut, que dès cette première fois il y eut entre nos subordonnés quelque petite infamie d’essayée ? Le soir, Violette croyant m’amuser infiniment, me raconta qu’à la faveur de son costume masculin elle avait donné bien de l’embarras à la maîtresse de notre homme laquelle, après s’être vigoureusement défendue, aurait pourtant fini par céder, si l’on avait eu de quoi pousser à bout l’aventure. Ici, je m’avisai de crier à la fatuité. Pour me prouver qu’on ne m’en fait pas accroire, on me montre deux ou trois poils soigneusement recueillis dans un papier, et qui devaient être du cru de la donzelle.

La Durut. — Oh bien ! dès lors tu en avais sur la tête, mon cher.

Limefort. — Laisse-moi t’achever le récit de ma sottise. Il me vint alors l’imbécile pensée qu’au moyen de mon entreprenant jockey je pourrais tirer à mademoiselle Béatrix les vers du nez, et découvrir ainsi la vérité de plusieurs choses sur lesquelles il me semblait que l’étranger s’enveloppait beaucoup trop dans la conversation. Violette alors d’accepter avec transport la commission, et même d’aller furtivement à la piste, afin de nouer une intrigue en bonne forme avec les menues joies du sieur Vandhour[2].

La Durut. — Belle politique ! Après ?

Limefort. — Au bout de trois jours, et c’était hier soir, ce n’est pas sans étonnement que, des mains de Violette elle-même, je reçois un billet de Vandhour, dont la petite est sans doute bien éloignée de deviner le contenu. L’Indien m’y priait “ de ne plus envoyer mon infâme jockey, vu très-distinctement en flagrant délit avec une domestique de l’hôtel… „ sans nommer qui. Je me compose : “ Quelle est donc, Violette, cette domestique avec qui l’on vous a vue tantôt ? „ Au lieu de conserver de la présence d’esprit, elle se trouble, elle balbutie : “ Mais, mon bon ami, c’est avec mademoiselle Béatrix apparemment que je jouais… Ne m’avez-vous pas recommandé… — Assurément, mais vous êtes donc, en qualité d’amant, bien plus avancée dans vos affaires que vous ne me faisiez l’amitié de me le dire ? „ Le sérieux de mon ton, mon regard observateur, achevaient de déconcerter la fausse innocente. Elle vient à penser que je suis instruit peut-être de tout… Elle tombe à mes genoux,… pleure, sanglote, suffoque. “ C’est un malheur… mais c’est uniquement par ta faute… Il s’est trouvé que… que… que mademoiselle Béatrix est un garçon, et… comme je n’étais pas la plus forte… — Coquine ! ai-je interrompu, feignant plus de colère que je n’en avais, tu le sus dès le premier jour que c’était un garçon, aux poils, et pourtant tu fus enchantée de la commission que je te donnais ! — Bon ami, pardon !

La Durut. — Ainsi, dès cette première fois, mademoiselle Violette avait été baisée, je m’en doute ?

Limefort (n’osant nier). — Muette, écrasée, elle est tout à fait à terre, privée de l’usage de ses sens. Je la secours. Je déboutonne tout ce qui peut la gêner ; la curiosité me prend de voir le bas de son linge. Il est en effet souillé d’une ample et toute fraîche restitution, qui ne me permet aucun doute sur la nature et la fréquente récidive de ma duperie…,

La Durut (très-joyeuse). — Tu ne saurais imaginer combien ton histoire a pour moi de piquant, combien elle m’amuse !

Limefort. — Va te promener au lieu de me plaisanter !

La Durut. — Poursuis.

Limefort. — Il me restait cependant un scrupule : cette si jolie et si féminine créature… que je t’avoue n’avoir pas vue la première fois sans bander, je ne pouvais me persuader qu’elle fût mâle en réalité. Violette, dans son égarement, aurait-elle mieux aimé se confesser d’une bonne fornication que de quelque tribaderie, peut-être, à laquelle elle attacherait plus de honte ? Elle est mieux ; je la renferme et cours au même instant chez Vandhour. De fortune, il était sorti. Je demande mademoiselle Béatrix, sous prétexte que je dois faire savoir à son ami quelque chose d’important et que je ne pourrais d’ailleurs repasser de toute la soirée. Je monte, je suis reçu. Galant un moment, bientôt je suis téméraire. On veut faire des façons ; je lève alors le masque. ” Pas tant de résistance, mon petit ami, dis-je d’un ton fort sec… Il s’agit d’éclaircir… „ Hélas ! en même temps je sens tout !… La postiche Béatrix perd la tramontane et se croit à sa dernière heure…

La Durut. — Pauvre petit !

Limefort. — Mais admire, Durut, le charme du costume, ou plutôt l’aimant de cet âge équivoque qui sépare notre enfance de l’âge de la puberté. La cuisse du petit drôle est si douce…

La Durut. — Si douce ?…

Limefort. — Sa mine est si piquante, je crois même lui voir si bien un faux air de cette Violette que tout de bon j’aime encore comme un fou, quoiqu’elle m’ait attrapé…

La Durut (s’impatientant). — Eh bien ? eh bien ?

Limefort. — Ma tête en un mot se trouve sitôt montée…

La Durut (interrompant). — Et le reste sans doute en si belle disposition, que tu le mets à la fausse Béatrix ?

Limefort. — Ma foi ! tu l’as dit. Et cependant, ma chère Durut, je te jure que je ne suis pas bougre.

La Durut (ironiquement). — Fi donc ! comment le soupçonner ?

Limefort. — Tu sais l’horrible dégoût que j’eus toujours pour de semblables vilenies, presque même avec les femmes.

La Durut. — Dégoût que, pourtant, si j’ai bonne mémoire, tu surmontas avec moi-même…

Limefort. — Souviens-toi que tu m’en priais ; mais pas avec une douzaine de plus.

La Durut. — Excusez du peu !

Limefort. — Quant à cette dernière infamie, je veux dire avec un garçon, jamais cela ne m’était arrivé, je t’en donne ma parole d’honneur.

La Durut. — Et… la donnerais-tu qu’à l’avenir…

Limefort (interrompant). — Ah ! que la foudre m’écrase si…

La Durut (le faisant taire). — Chut ! ingrat, tu allais outrager le plaisir. Apprenez, s’il vous plaît, monsieur le marquis (qui n’êtes pas un bougre), qu’en fait d’extravagance il ne faut jurer de rien, et qu’il n’y a que les sots qui rompent de gaieté de cœur la moindre corde de leur arc. Çà ! de la bonne foi maintenant : comment t’es-tu trouvé de ce caprice ?

Limefort. — Tu me railles : n’importe ! J’avoue de ne pas m’en repentir, et de le compter au nombre de mes plus piquantes fredaines.

La Durut. — Et voilà que je reconnais l’homme de bon sens, l’Aphrodite, en un mot ! (On siffle.) Quelqu’un survient. (Elle ouvre le cabinet où se réfugièrent un jour Loulou et Zoé.) Passe là dedans pour attendre, ou t’en aller si le temps vient à te durer.

Limefort. — Je t’attendrai, ne t’ayant pas dit à moitié ce qui faisait l’objet de ma visite.

La Durut (l’enfermant). — Eh bien, patience !


MADAME DURUT, VANDHOUR[3].

La Durut (très-haut). — Ah ! bonjour, monsieur Vandhour.

Vandhour (d’un ton véhément). — Bonjour, ma chère Durut ; je suis dans une fureur !… (Durut lui fait des signes de silence que Vandhour, trop préoccupé, n’interprète pas. Il prend brutalement un siége et se place.) L’enfant que tu m’as procuré est un ange quant à la figure, mais un petit dépravé.

La Durut (avec les mêmes signes). — Calmez-vous, de grâce.

Vandhour (allant son train). — Tu vas être indignée toi-même, quand tu sauras que je l’ai vu… vu de mes deux yeux, qui faisait une chose horrible avec ce petit bandit de jockey introduit chez moi par Limefort.

La Durut (redoublant de signes). — Il faut être bien sûr de son fait avant de porter un jugement. Je gagerais, moi…

Vandhour (plus irrité). — Tu me ferais sauter par la fenêtre ! Je ne suis pas sûr, peut-être, que mon faux innocent agissait, que l’infâme petit bardache l’endurait de tout son cœur, et je n’ai pas vu, de plus, qu’après toute cette saloperie, digne des fagots, ils se sont dévorés des plus amoureuses caresses !…

La Durut (continuant ses signes). — Cela devait être bien intéressant, car il n’y a pas au monde un plus joli couple ; cependant, je mettrais ma main au feu qu’il y a dans tout ceci du quiproquo. (Durut affecte encore plus de signes.)

Vandhour (avec humeur). — Mais que signifient donc ces mines et gestes et ces clignotements perpétuels ?

La Durut (lui serrant la main). — Parlons,… pour cause, avec modération (baissant le ton), et plus bas.

Vandhour (moins vivement). — Je ne croyais pas, Durut, que vous fussiez de cette indulgence pour la plus exécrable corruption.

La Durut (avec impatience à son tour). — Oh ! si vous le prenez comme cela, si vous ne voulez rien entendre à demi-mot, il faut bien que je m’explique. (Presque bas.) Le jockey de Limefort est une fille… et ce que vous avez vu… était, par conséquent, la chose du monde la plus naturelle…

Vandhour (haut). — Je ne prends pas ainsi le change de l’attitude…

La Durut. — D’une fille en culottes qui ne peut mieux se poser qu’en levrette ?

Vandhour. — Ah ! Durut, que m’apprends-tu là ?… Me voilà bien plus malheureuse…

La Durut (se hâtant de lui serrer la main et bas). — Malheureux ! toujours malheureux, vous êtes un homme (Vandhour paraît stupéfait), homme ! souvenez-vous-en bien, pour un quart d’heure encore.

Vandhour (très-brusquement). — Ah ! tant d’équivoque me passe et m’excède à la fin ! Quoi qu’il en soit, j’ai le cœur trop gonflé pour pouvoir renfermer ce qui l’oppresse…, Durut ! le petit ingrat m’est infidèle, il a pu se communiquer à quelque autre qu’à moi !

La Durut (ployant les épaules). — De la jalousie.

Vandhour (versant quelques larmes). — Je sens que j’aurais pu pardonner à ce sale caprice dont je m’étais fait illusion, mais le monstre !… J’égorge la petite scélérate !…

La Durut. — Chut ! (À part.) Elle est folle.

Vandhour (s’animant). — M’associer… une drôlesse qui n’a ni beauté formée, ni maturité de vocation et de moyens[4] ! C’est exprès pour désespérer les gens que de pareils avortons se mêlent de foutre,… au lieu de faire des poupées…

Tant de sottise et de ridicule met la bonne Durut hors des gonds ; elle ne peut se retenir de marquer par des gestes presque impolis combien cet entretien l’embarrasse et l’obsède. Heureusement, un billet, venu par le tour dont chaque pièce est pourvue, tombe aux pieds de la surintendante et fait diversion.

La Durut. — Vous permettez bien ?…

Vandhour. — Un mot auparavant. Je suis, par malheur, folle du petit gueux qui m’a trahie, et pour m’assurer à jamais sa possession, dût-il m’en coûter le repos… peut-être, hélas ! toute ma vie, qu’il pourra fort bien assaisonner de malheur,… je suis décidée à l’épouser.

La Durut (croisant les bras). — À l’épouser, monsieur Vandhour ?

Vandhour. — Vandhour ! Vandhour ! Quittez, madame Durut, cette affectation qui commence enfin à m’offenser. Oui, je veux épouser, et, qui plus est, rendre maître de toute ma fortune, qui est très-considérable, ce funeste polisson dont vous m’avez fait présent pour que la tête me tournât…

La Durut (sèchement). — À votre aise, madame.

Elle rompt le cachet d’un billet et lit. Vandhour parcourt la chambre avec une pétulante inquiétude. Cependant, en passant en revue, avec distraction, quelques cadres égrillards suspendus aux panneaux de la boiserie, il chante une vieille chanson dont le premier vers est :


Oui vous en ferez la folie.


Durut, sa lecture achevée, prend un air recueilli, vient à Vandhour, le saisit d’une main, et l’amène vers son siége. (Ils sont assis.)

Vandhour. — Oh ! oh ! que signifie toute cette préparation ?

La Durut. — Que le sort prend soin de vous et veut vous épargner d’insignes extravagances. Il éclaire vos pas sur le bord d’un précipice où vous alliez vous jeter de gaieté de cœur… Lisons ensemble cette lettre.

Vandhour (ayant jeté les yeux sur la feuille). — Lisez vous-même ; cela est griffonné à faire peur.

La Durut (lisant). — “ Oui, madame, vous ne pouviez vous adresser mieux pour savoir ce que sont devenus, après leur naissance, les deux bâtards de Lucette Hanneton, de son vivant fille du sieur Gilles Hanneton, écuyer, et de dame Nicole Foutin, sa légitime épouse. Ce fut moi-même qui portai aux Enfants trouvés, bon jour bonne œuvre, la veille de Noël 177*, un marmot qu’avait pondu chez moi ladite Lucette, surnommée Fleur, déclarant qu’il était des œuvres d’un marquis désigné sous les noms de baptême de Roch-Balthazar-Marcel… Or, un marquis ! puisqu’on ne donnait pas de nom de famille, il paraît que cette brillante déclaration était une bourde… „

Vandhour (s’écriant). — Une bourde ! On saura bien prouver que c’était la vérité…

La Durut. — Patience donc, et suivons la lettre. (Elle lit.) „ Comme je suis de Lorraine, l’idée me vint de marquer l’enfant, avec de la poudre à tirer et de l’eau-de-vie, d’une croix de mon pays, à deux branches, ainsi que vous savez. C’était sous le bras gauche, près de l’aisselle. L’enfant fut nommé sur les fonts de baptême Noël-Bonaventure… „ (Cessant de lire.) Je sais déjà maintenant où celui-ci se trouve.

Vandhour (vivement). — Et vous me l’indiquerez ?

La Durut (souriant). — Rien de plus facile, assurément.

Vandhour. — Quel bonheur ! Après ?

La Durut (lisant). — “ Quatre ans plus tard, un jour que par hasard je me rencontrai aux Enfants trouvés, on y apporta une petite fille à peine assez enveloppée pour ne pas mourir de froid, et ses langes tenaient avec une épingle cette note : Mère : Lucette-Fleur Hanneton ; père : Roch-Balthazar-Marcel, marquis… „, sans autre nom encore. Mais cette fois je ne sus où prendre la mère. L’enfant avait été ramassé sur le perron de l’Oratoire, rue Saint-Honoré… „

Vandhour (la larme à l’œil). — Funeste misère d’alors ! Ô Providence, que ne te dois-je pas aujourd’hui !

La Durut (lisant). — “ Si est-il, ma brave dame, qu’au reçu de la chère vôtre j’ai pris un fiacre et me suis transportée à l’hôpital… Ah ! j’avais oublié de vous dire que, dans le temps, on nomma la petite : Madeleine-Cœur, parce qu’elle était jolie. Or, je proposai, comme elle était de même père et mère que Noël, qu’on la marquât de même ; ce qui fut aussitôt exécuté. Je disais donc qu’ayant reçu l’honneur de vos lignes, j’ai couru m’informer de ce qu’il en était devenu des deux enfants en question. Il se trouve qu’ils sont tous deux bien placés, par les soins du loyal et respectable monsieur Madré, l’un des inspecteurs, qui se fait un plaisir de tirer de temps en temps de ce purgatoire quelques innocentes créatures pour qui du pain et un métier sont le paradis… „

Vandhour (avec impatience). — Que de verbiage ! Monsieur Madré aurait bien dû laisser mes enfants où ils étaient. Où les trouver maintenant ? Est-ce tout ?

La Durut (ployant la lettre). — Quelques bavardages encore qui ne signifient rien, et que madame Secret n’a pas trouvé bon de signer. Eh bien ! madame (car vous l’avez voulu), il ne sert plus à rien de faire semblant, à cause de celui qui nous écoute d’entretenir monsieur Vandhour… (Elle va pour lors ouvrir la porte du cabinet.) Paraissez, marquis !


LES MÊMES, LE MARQUIS DE LIMEFORT.

Lucette (qui n’est plus monsieur Vandhour). — Ô ciel !

Limefort (d’un air triste). — J’ai tout entendu, Durut. Le destin nous joue donc une pièce sanglante… Violette a cette croix…

La Durut (à Lucette). — Et Béatrix a la pareille, madame. Il est votre fils, le jockey ; Violette est sa sœur.

Lucette (criant et se bouchant les yeux.) — L’horreur ! (Elle tombe sans connaissance.) Madame Durut sonne pour Célestine, qui va bientôt survenir. Tout en aidant à donner des secours,

Limefort. — La malheureuse ne sent rien comme une autre… Quelque jour un excès de sensibilité la fera mourir subitement… (Silence).

La Durut. — Ce ne sera rien,… la couleur reparaît, l’œil clignote et va se rouvrir… (Silence.)

Limefort (secourant). — Ces convulsions m’alarment…

La Durut. — Elles annoncent au contraire le retour de la circulation. (Silence.) À bon compte, monsieur le marquis (qui n’êtes probablement pas plus paillard que bougre), vous avez eu votre fille et votre fils.

C’est le moment où Lucette reprenait l’usage de ses sens. Elle est frappée des dernières paroles de madame Durut.

Lucette (repoussant Limefort). — Qu’ai-je entendu ? crime sur crime ! Ôte-toi, monstre ! ou plutôt (elle montre un poignard), viens, que je t’apprenne comment on lave tant d’infamie, et suis mon exemple !… Vois !…

Madame Durut et Limefort sont assez heureux pour prévenir le coup dont la délirante Lucette essayait de se frapper. Limefort arrache et jette au loin le poignard, qui va tomber aux pieds de Célestine comme celle-ci mettait le pied dans le salon.

Célestine, d’abord assez effrayée pour qu’elle ait jeté un cri très-vif, s’est bientôt non-seulement rassurée, mais fort divertie des bizarres et ridicules chances qui ont plongé jusqu’au cou dans l’inceste le père, la mère et les deux enfants. De l’humeur dont elle est, tout ce culetage fortuit lui semble la plus drôle de chose du monde. Les anciens amants eux-mêmes (quoiqu’il n’existe plus entre eux, surtout du côté de Limefort, l’ombre de quelque sympathie) finissent par se sourire, se familiarisent avec l’idée de leur étrange position et conviennent qu’ils doivent remercier le destin d’avoir tout fait pour le mieux à leur égard.

Maintenant Lucette n’a plus besoin de soutenir sa métamorphose. Grâce aux ressources de l’hospice, elle est au bout d’une heure dans le complet costume d’une femme. Elle y paraît avec avantage, et même un peu plus désirable encore.

Cependant on est convenu de passer réunis le reste de cette mémorable journée. D’abord on a fait entrer le jockey Violette, qui était quelque part à garder le cabriolet de Limefort. Violette, au premier moment, ne reconnaît pas sous la nouvelle forme que sa mère a prise le rébarbatif et courroucé Vandhour. La petite jouit donc sans trouble des premières caresses que lui prodigue une tendre et vive inconnue la nommant sa chère fille et lui ordonnant d’embrasser sous le nom de père celui que mille fois l’aimable enfant a baisé sous le nom d’amant. À bon compte, elle ne sait pas trop ce que signifie cette scène extraordinaire.

Tandis que les choses se passaient ainsi dans l’hospice, une voiture volait vers Paris pour amener Belamour-Béatrix. On l’enlève, et le pauvre petit avait craint, au premier moment, de se voir privé de son aimable poste et rejeté dans l’obscurité du service domestique. Pendant le trajet, il s’en était peu fallu qu’il n’essayât de s’enfuir à travers la campagne ; mais il avait pourtant préféré de se confier au destin. Était-il d’ailleurs si malheureux dans son état de premier camillon, et ne retrouverait-il pas, dans tous les cas, sa protectrice, la charmante Célestine ? Il est arrivé, son étonnement est moins grand que celui de Violette, quand il retrouve sous des habits convenables sa bienfaitrice, sa compagne de lit, monsieur Vandhour. Il n’est frappé que de l’indulgence qu’on lui témoigne, quand il se croyait assez mal dans les papiers du faux Indien et dans ceux du violateur Limefort, quoique celui-ci se fût vengé de manière à ne plus pouvoir garder rancune. Loin de là, c’est à qui le caressera davantage : les noms touchants de père, de mère, de fils, de fille, de frère, de sœur, voltigent de bouche en bouche, se confondant avec les plus tendres baisers.

À la suite de cette effusion de sentiments on confie les jeunes gens à Célestine, afin qu’elle fasse revêtir à chacun l’habit qui lui convient. La friponne profite de cette occasion pour s’amuser un moment : elle va se payer de ses soins par la satisfaction d’un libertin caprice. C’est chez elle, Violette et Belamour y sont déshabillés et mis insensiblement en état de pure nature. Chemin faisant elle leur a défini, d’une façon burlesque, quels nouveaux rapports allaient exister entre eux. D’abord les bons enfants s’en désolent ; ils trouveraient si doux de demeurer étrangers par le sang à leur petit courant ! Mais Célestine, accommodante casuiste, a bientôt fait lever les scrupules ; bien plus, elle les engage fort à s’avoir, en dépit de la fraternité, toutes les fois qu’ils pourraient se permettre cette joie, et, pour casser la glace tout de suite, elle fait de son genou une lice sur laquelle l’ardent Belamour est soudain obligé de rompre une lance avec la divine petite sœur. “ Voilà, dit-elle, la plus douce et la moins chimérique de toutes les reconnaissances. „ Quatre glaces font écho, répétant non le reproche, mais l’éloge de leur joli crime. Cependant l’ordonnatrice s’est tellement embrasée elle-même à ce spectacle qu’il lui convient de faire appeler Fringante pour la suppléer à la toilette ordonnée. Célestine alors va, toujours courant, supplier Alfonse (qui de fortune est dans l’hospice) de jouer pour elle, à grands flots, de la pompe foulante, afin d’éteindre le feu dont son sang est dévoré. Fringante, à son tour, ne viendrait point à bout de sa commission, si elle gardait ensemble les petits enragés, qui, craignant peut-être de se trouver pour la dernière fois en bonne fortune, songent bien plus à se raccrocher qu’à se vêtir. Fringante, dont on brave l’autorité, n’a que le moyen de séparer les rebelles. Violette est brusquement jetée dans un cabinet et sous clef, tandis que l’habilleuse, pour mater un boute-joie mutin qui ne veut pas se laisser emprisonner dans le caleçon, va lui faire courir sur elle-même une vigoureuse poste. Ô Belamour, que cette indocilité vous fait honneur ! Avec d’aussi brillantes dispositions, quel haut degré de gloire ne devez-vous pas atteindre dans votre carrière fortunée !

Ce n’est plus en camillons, mais en enfants de bon lieu que le joli couple reparaîtra pour dîner en famille.

Pendant qu’il était occupé comme on l’a vu, la mère avait la pénible franchise de confier à Limefort les détails du temps qui sépara l’époque du couvent incendié de celle des couches, enfin suivies d’un départ pour un autre hémisphère. — Voici son aveu :

“ L’ex-nonne, errant au sortir de la garnison d’où elle avait disparu, se joignit par circonstance à de mauvais comédiens ambulants, et s’aida pendant six mois de toutes les ressources que comporte la profession d’histrionne. Alors ce n’étaient pas les heures sacrifiées au public écoutant qui rapportaient le plus à l’inhabile actrice, mal payée, quelquefois sifflée dans la salle : c’était dans son taudis qu’elle recueillait des éloges flatteurs et faisait de passables recettes. Hélas ! avant d’avoir songé à faire quelque épargne, elle se vit à ce degré d’embonpoint avec lequel on ne peut plus représenter sur la scène une vierge, sans causer un fou rire aux spectateurs. Il fallut donc se séquestrer et renoncer aux appointements par mois qu’un pauvre diable de directeur ne pouvait conserver à sa pensionnaire inutile. Elle se traîna furtivement jusqu’à Paris, où son genre de peindre n’était pas de nature à lui procurer le pain quotidien. Elle se vit donc réduite à vivre du travail d’une main légère et douce qui, la nuit, sous l’épais feuillage de certaines allées, distribuait des plaisirs imparfaits mais sans danger, pis aller clandestin des avares, des honteux et des pusillanimes.

À travers l’infinité de connaissances qu’on ébauche à ce métier, un marin très-subalterne, bizarre dans ses goûts et familier avec les antipodes, avait pris la beauté nocturne en affection pour des bontés particulières qu’il avait su la persuader d’avoir pour lui. Par quelle route, grand Dieu ! la fortune devait-elle arriver enfin à notre actuelle héroïne ! Mais attendons, le moment heureux n’est pas encore venu. Monsieur Rodolphe était une pratique ; cependant, sans en avertir, il fit une absence si fort à contre-temps, que sa malheureuse amie, au moment des couches, manqua de tout et faillit périr de misère. Son épuisement, qui ne lui permettait pas de nourrir, la força de faire exposer sa malheureuse progéniture. On sait comme cela lui réussit. Le ciel enfin eut pitié de Lucette : l’amoureux pilotin était de retour de Brest, où l’on avait liquidé son article dans certains comptes de part au produit des prises. Il cherchait sa complaisante amie ; elle se traîne, faible encore, vers leur rendez-vous accoutumé. Les voilà réunis, tous deux plus riches, car si le marin avait en caisse de quoi commencer quelques spéculations de commerce, la raccrocheuse avait recouvré de précieux moyens de renouer le sien, qui n’exigeait ni grandes avances, ni d’aller chercher si loin bout de monde. Rodolphe, épris et remis dans le droit chemin, proposa de s’embarquer : on y consentit. Ces amants se convenaient tous deux, avaient de l’activité, de la conduite et du courage. Le sort les soutint dans les dangers et fit réussir toutes leurs entreprises. Sans songer au mariage, ils demeurèrent inséparables, et finirent par être fort riches.

Après beaucoup d’années de cette libre intimité, Rodolphe allait s’éteindre. Allemand transplanté dès l’enfance et parvenu de mousse, il ne connaissait aucun parent. Il laissa tous ses biens à sa compagne, qui se trouva, sans s’en douter, héritière de près de huit cent mille livres. „

Pour ne plus revenir à ces gens-là (de qui nous avons sans doute beaucoup trop longuement entretenu le lecteur), disons que trois mois après les reconnaissances que nous avons racontées Limefort et Lucette, à cause de leurs enfants, qui leur donnaient les plus belles espérances, se marièrent enfin[5]. Bien en prit surtout au marquis, vu la barbarie qu’on exerce maintenant contre cette pauvre noblesse française, menacée de ne pas conserver un écu ni un chou de ses biens, s’ils demeurent irrévocablement sous la dent enragée d’un peuple de brigands assassins qui se disent souverains, égaux et libres.


FIN DU NUMÉRO SEPT

  1. Limefort, qui connaissait très-bien de nom Belamour et l’avait même vu, à la volée, avant d’émigrer, ne pouvait le reconnaître au bout de six mois, le bambin ayant grandi de deux pouces, et l’habit féminin l’exhaussant encore davantage.
  2. Nom supposé que l’étrangère avait pris.
  3. Vandhour : il revient au lecteur le portrait de cet amphibie, qu’il ne convenait pas d’esquisser plus tôt, de peur de gâter la scène d’équivoque, première du troisième fragment de ce numéro. Vandhour, le même que l’étranger, petit en homme, est une assez grande femme, brune de cheveux, mais blanche de peau. Elle est un peu pâle, mais les yeux sont vifs, exigeants, les lèvres fraîches, les dents complètes et blanches, et le mannequin, plus dodu que maigre, aurait de la tournure sous un costume qui ne serait pas le masculin, d’une coupe étrangère, ample à dessein, couleur d’olive et décoré d’un large galon d’or. Le chapeau, retapé à la vieille mode, et la perruque noire à l’anglaise, achèvent de composer l’apparence d’un homme sur le retour. En dépit de tout cela, mademoiselle Fleur d’autrefois, en femme, serait encore digne qu’on fît sa partie avec intérêt. Belamour, au plus bel âge, la fait par devoir, ensuite aussi par besoin, car à seize ans on le mettrait au diable lui-même, s’il montrait un con en belle humeur.
  4. C’est une consolation pour les matrones, que d’imaginer qu’elles doivent, à raison de leur habile expérience et de la multitude de leurs exploits, éclipser ces novices qui n’en sont qu’à l’a, b. c, du métier de catin. Les barbons ont aussi la prétention de se croire plus propres à donner aux connaisseuses des plaisirs dont, à la vérité, ils ne peuvent autant multiplier le procédé que le fait, en se jouant, la brûlante adolescence. Mais la qualité ! c’est sur ce point important que s’échafaude l’orgueil risible des presque invalides cardinaux du clergé de Vénus. Ô folie !
  5. “ Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, „ va peut-être objecter quelque marquis, jetant le gant pour l’honneur de ses pairs. À quoi bon, en relevant ce sot mariage avec une manipulatrice des Tuileries, dégrader un galant homme pour qui vous nous aviez d’abord inspiré quelque estime ? — Pas un mot à vous répliquer, pointilleux seigneur, pourvu que vous n’ayez vous-même ni agioté, ni prêté sur gage, ni fait banqueroute, ni disséminé de faux billets ou filé la carte, comme l’ont fait de nos jours tant d’illustres que nous ne nommerons point, plus titrés encore que l’honnête libertin dont la dérogance vous courrouce.