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XII.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, raide et glacée comme par la mort ; j’eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins ; il me sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n’en pus conserver qu’une idée vague. Au bout de trois jours j’étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et passer une partie de l’après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin ; j’ai su cela plus tard.

De tout ce que j’avais entendu, je n’avais compris clairement qu’une chose, qui était la cause de mon désespoir : c’est que Leoni ne m’aimait plus. Jusque-là je n’avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d’un reste de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l’orgie ; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d’infamies que ses amis m’avaient fait pressentir ; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, d’ailleurs : à mon abandon, à mon désespoir et à ma mort.

Je lui signifiai que j’étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais. J’avais gardé l’épingle de mon père ; en la vendant, j’aurais bien au-delà de ce qu’il me fallait d’argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d’un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre ; puis des sanglots et des cris s’échappèrent de sa poitrine ; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l’état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma chaise longue et je m’approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie : — Non, non ! tu ne me quitteras pas, s’écria-t-il, jamais je n’y consentirai ; si ta fierté, bien juste et bien légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t’en iras pas, car je t’aime avec passion ; tu es la seule femme au monde que j’aie pu respecter et admirer encore après l’avoir possédée six mois. Ce que j’ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge ; tu ne sais pas, Juliette, oh ! tu ne sais pas tous mes malheurs ! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d’hommes perdus, à quoi m’entraîne une âme de bronze, de feu, d’or et de boue, que j’ai reçue du ciel et de l’enfer réunis ! Si tu ne veux plus m’aimer, je ne veux plus vivre. Que n’ai-je pas fait, que n’ai-je pas sacrifié, que n’ai-je pas souillé pour m’attacher à cette vie exécrable qu’ils m’ont faite ! Quel démon moqueur s’est donc enfermé dans mon cerveau pour que j’y trouve encore parfois de l’attrait, et pour que je brise, en m’y élançant, les liens les plus sacrés ? Ah ! il est temps d’en finir ; je n’avais eu, depuis que je suis au monde, qu’une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t’ai possédée et adorée. Cela m’avait lavé de toutes mes iniquités, et j’aurais dû rester sous la neige dans le chalet ; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette ! grâce, pardon ! je sens mon âme se briser si tu m’abandonnes. Je suis encore jeune ; je veux vivre, je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu’avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l’ivresse ? Y crois-tu, y peux-tu croire ? Oh ! que je souffre ! que j’ai souffert depuis quinze jours ! J’ai des secrets qui me brûlent les entrailles ; si je pouvais te les dire… mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu’au bout !

— Je les sais, lui dis-je ; et si tu m’aimais, je serais insensible à tout le reste…

— Tu les sais ! s’écria-t-il d’un air égaré, tu les sais ! Que sais-tu ?

— Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n’est point à vous, que vous avez mangé en trois mois une somme immense ; je sais que vous êtes habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres. J’ignore comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune ainsi ; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource ; je crois que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez contre d’affreux conseils ; je crois que vous êtes au bord d’un abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.

— Eh bien ! oui, tout cela est vrai, s’écria-t-il, tu sais tout ! et tu me le pardonnerais ?

— Si je n’avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n’avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si vous êtes las de la Suisse. Si vous m’aimiez encore, vous ne seriez pas perdu ; car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l’intempérance, ni à aucune des passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique ; si vous m’aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque retraite où j’oublierais vite ce que je viens d’apprendre, où je ne vous le rappellerais jamais, où je ne pourrais pas en souffrir… Si vous m’aimiez… !

— Oh ! je t’aime, je t’aime, s’écria-t-il ; partons ! sauvons-nous, Sauve-moi ! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l’as toujours été. Viens, pardonne-moi !

Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j’y crus… et que j’y croirai toujours. Leoni me trompait, m’avilissait, et m’aimait en même temps.

Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.

— Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse qui n’avait que trop d’empire sur moi, c’est une passion bien autrement énergique que l’amour. Plus féconde en drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire, hélas ! si ce but est vil en apparence, l’ardeur est puissante, l’audace est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n’en inspirent de pareils. L’or est une puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l’amant n’est qu’un faible enfant dont les efforts sont dignes de pitié. Combien peu d’hommes avez-vous vus sacrifier à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité sans prix, cette condition d’existence sans laquelle on pense qu’il n’y a pas d’existence supportable, l’honneur ! Je n’en connais guère dont le dévouement aille plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur est âpre, il est stoïque ; il triomphe froidement, il succombe froidement ; il passe en quelques heures des derniers rangs de la société aux premiers ; dans quelques heures il redescend au point d’où il était parti, et cela sans changer d’attitude ni de visage. Dans quelques heures, sans quitter la place où son démon l’enchaîne, il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par toutes les chances de fortune qui représentent les différentes conditions sociales. Tour à tour roi et mendiant, il gravit d’un seul bond l’échelle immense, toujours calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa robuste ambition, toujours excité par l’âcre soif qui le dévore. Que sera-t-il tout à l’heure ? prince ou esclave ? Comment sortira-t-il de cet antre ? nu, ou courbé sous le poids de l’or ? Qu’importe ? Il y reviendra demain refaire sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu’il y a d’impossible pour lui, c’est le repos ; il est comme l’oiseau des tempêtes, qui ne peut vivre sans les flots agités et les vents en fureur. On l’accuse d’aimer l’or ? il l’aime si peu qu’il le jette à pleines mains. Ces dons de l’enfer ne sauraient lui profiter ni l’assouvir. À peine riche, il lui tarde d’être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse et terrible émotion sans laquelle la vie lui est insipide. Qu’est-ce donc que l’or à ses yeux ? Moins par lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais l’or lui est un emblème des biens et des maux qu’il vient chercher et braver. L’or, c’est son jouet, c’est son ennemi, c’est son Dieu, c’est son rêve, c’est son démon, c’est sa maîtresse, c’est sa poésie ; c’est l’ombre qu’il poursuit, qu’il attaque, qu’il étreint, puis qu’il laisse échapper, pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se prendre encore une fois corps à corps avec le destin. Va ! c’est beau cela ! c’est absurde, il faut le condamner, parce que l’énergie, employée ainsi, est sans profit pour la société, parce que l’homme qui dirige ses forces vers un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu’il aurait pu leur faire avec moins d’égoïsme ; mais en le condamnant, ne le méprisez pas, petites organisations qui n’êtes capables ni de bien ni de mal ; ne mesurez qu’avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur une mer fougueuse pour le seul plaisir d’exercer sa vigueur et de la jeter en dehors de lui. Son égoïsme le pousse au milieu des fatigues et des dangers, comme le vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses professions. Combien comptez-vous, dans le monde, d’hommes qui travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes ? Lui, il s’isole franchement, il se met à part ; il dispose de son avenir, de son présent, de son repos, de son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la fatigue. Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas à lui, dans le secret de votre orgueil, pour vous glorifier à ses dépens. Que son fatal exemple serve seulement à vous consoler de votre inoffensive nullité.

— Ô ciel ! lui répondis-je, de quels sophismes votre cœur s’est-il donc nourri, ou bien quelle est la faiblesse de mon intelligence ? Quoi ! le joueur ne serait pas méprisable ? Ô Leoni, pourquoi, ayant tant de force, ne l’avez-vous pas employée à vous dompter dans l’intérêt de vos semblables ?

— C’est, répondit-il d’un ton ironique et amer, que j’ai mal compris la vie, apparemment ; c’est que mon amour-propre m’a mal conseillé. C’est qu’au lieu de monter sur un théâtre somptueux, je suis monté sur un théâtre en plein vent ; c’est qu’au lieu de m’employer à déclamer de spécieuses moralités sur la scène du monde et à jouer les rôles héroïques, je me suis amusé, pour donner carrière à la vigueur de mes muscles, à faire des tours de force et à me risquer sur un fil d’archal. Et encore cette comparaison ne vaut rien : le saltimbanque a sa vanité, comme le tragédien, comme l’orateur philanthrope. Le joueur n’en a pas ; il n’est ni admiré, ni applaudi, ni envié. Ses triomphes sont si courts et si hasardés, que ce n’est pas la peine d’en parler. Au contraire, la société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout les jours où il a perdu. Tout son charlatanisme consiste à faire bonne contenance, à tomber décemment devant un groupe d’intéressés qui ne le regardent même pas, tant ils ont une autre contention d’esprit qui les absorbe ! Si dans ses rapides heures de fortune il trouve quelque plaisir à satisfaire les vulgaires vanités du luxe, c’est un tribut bien court qu’il paie aux faiblesses humaines. Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles jouissances d’un instant à l’activité dévorante de son âme, à cette fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre tout un jour de la vie des autres hommes. De la vanité à lui ! il n’en a pas le temps, il a bien autre chose à faire ! N’a-t-il pas son cœur à faire souffrir, sa tête à bouleverser, son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à perdre, sa vie à remettre en question, à reconstruire, à défaire, à tordre, à déchirer par lambeaux, à risquer en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à mettre dans sa bourse, à jeter sur la table à chaque instant ? Demandez au marin s’il peut vivre à terre, à l’oiseau s’il peut être heureux sans ses ailes, au cœur de l’homme s’il peut se passer d’émotions.

Le joueur n’est donc pas criminel par lui-même ; c’est sa position sociale qui presque toujours le rend tel, c’est sa famille qu’il ruine ou qu’il déshonore. Mais supposez-le, comme moi, isolé dans le monde, sans affections, sans parentés assez intimes pour être prises en considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié ou trompé en amour, comme je l’ai été si souvent, et vous plaindrez son erreur, vous regretterez pour lui qu’il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et vaniteux plutôt qu’avec un tempérament bilieux et concentré.

Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie que les flibustiers et les brigands ? Demandez aux gouvernements pourquoi ils tirent une partie de leurs richesses d’une source si honteuse ! Eux seuls sont coupables d’offrir ces horribles tentations à l’inquiétude, ces funestes ressources au désespoir.

Si l’amour du jeu n’est pas en lui-même aussi honteux que la plupart des autres penchants, c’est le plus dangereux de tous, le plus âpre, le plus irrésistible, celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer au bout de quelques années.

Quant à moi, poursuivit-il d’un air plus sombre et d’une voix moins vibrante, après avoir pendant longtemps supporté cette vie d’angoisses et de convulsions avec l’héroïsme chevaleresque qui était à la base de mon caractère, je me laissai enfin corrompre ; c’est à dire que, mon âme s’usant peu à peu à ce combat perpétuel, je perdis la force stoïque avec laquelle j’avais su accepter les revers, supporter les privations d’une affreuse misère, recommencer patiemment l’édifice de ma fortune, parfois avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment et pas à pas, sacrifier tout un mois à réparer les pertes d’un jour. Telle fut longtemps ma vie. Mais enfin, las de souffrir, je commençai à chercher hors de ma volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus vite les valeurs perdues ; j’empruntai, et dès lors je fus perdu moi-même.

On souffre d’abord cruellement de se trouver dans une situation indélicate ; et puis on s’y fait comme à tout, on s’étourdit, on se blase. Je fis comme font les joueurs et les prodigues ; je devins nuisible et dangereux à mes amis. J’accumulai sur leurs têtes les maux que longtemps j’avais courageusement assumés sur la mienne. Je fus coupable ; je risquai mon honneur, puis l’existence et l’honneur de mes proches, comme j’avais risqué mes biens. Le jeu a cela d’horrible, qu’il ne vous donne pas de ces leçons sur lesquelles il n’y a point à revenir. Il est toujours là qui vous appelle ! Cet or, qui ne s’épuise jamais, est toujours devant vos yeux. Il vous suit, il vous invite, il vous dit : « Espère ! » et parfois il tient ses promesses, il vous rend l’audace, il rétablit votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur ; mais le déshonneur est consommé du jour où l’honneur est volontairement mis en risque.

Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence ; la confession qu’il avait peut-être songé à me faire expira sur ses lèvres. Je vis à sa honte et à sa tristesse qu’il était bien inutile de rétorquer les arguments sophistiqués de son désordre ; sa conscience s’en était déjà chargée.

— Écoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés, demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et je pars pour Milan, où j’ai à toucher encore une somme assez forte qui m’est due. Pendant ce temps, soigne-toi bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ. Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi où tu voudras, pour toujours.

Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison fut fermée. Je n’attendis pas que je fusse entièrement guérie pour m’occuper de remettre tout en ordre et de reviser les mémoires des fournisseurs. J’espérais que Leoni m’écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me l’avait promis ; il fut plus de huit jours sans me donner de ses nouvelles. Il m’annonça enfin qu’il était sûr de toucher beaucoup plus d’argent que nous n’en devions, mais qu’il serait obligé de rester vingt jours absent au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt jours, une nouvelle lettre m’annonça qu’il était forcé d’attendre ses rentrées jusqu’à la fin du mois. Je tombai dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où, pour échapper aux insolentes visites des compagnons de Leoni, j’étais obligée de me cacher, de baisser les stores de ma fenêtre et de soutenir une espèce de siège, dévorée d’inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires réflexions et à tous les remords que l’aiguillon du malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre fin à ma déplorable vie.

Mais je n’étais pas au bout de mes souffrances.