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VIII.

Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le temps nécessaire pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes bientôt dans l’intérieur de la Suisse, et là nous perdîmes toute inquiétude d’être poursuivis et découverts. Depuis notre départ, Leoni n’aspirait qu’à gagner avec moi une retraite agreste et paisible et à vivre d’amour et de poésie dans un éternel tête-à-tête. Ce rêve délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans une des vallées du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans une situation ravissante. Pour très-peu d’argent nous le fîmes arranger commodément à l’intérieur, et nous le prîmes à loyer au commencement d’avril. Nous y passâmes six mois d’un bonheur enivrant, dont je remercierai Dieu toute ma vie, quoiqu’il me les ait fait payer bien cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute relation avec le monde. Nous étions servis par deux jeunes mariés gros et réjouis, qui augmentaient notre contentement par le spectacle de celui qu’ils goûtaient. La femme faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au pâturage une vache et deux chèvres qui composaient tout notre troupeau. Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous nous levions de bonne heure, et, lorsque le temps était beau, nous déjeunions à quelques pas de la maison, dans un joli verger dont les arbres, abandonnés à la direction de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues, moins riches en fruits qu’en fleurs et en feuillage. Nous allions ensuite nous promener dans la vallée ou nous gravissions les montagnes. Nous prîmes peu à peu l’habitude de faire de longues courses, et chaque jour nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les pays de montagnes ont cela de délicieux qu’on peut les explorer longtemps avant d’en connaître tous les secrets et toutes les beautés. Quand nous entreprenions nos plus grandes excursions, Joanne, notre gai majordome, nous suivait avec un panier de vivres, et rien n’était plus charmant que nos festins sur l’herbe. Leoni n’était difficile que sur le choix de ce qu’il appelait le réfectoire. Enfin, quand nous avions trouvé à mi-côte d’une gorge un petit plateau paré d’une herbe fraîche, abrité contre le vent ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout auprès embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait lui-même le repas sur un linge blanc étendu à terre. Il envoyait Joanne cueillir des fraises et plonger le vin dans l’eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à l’esprit-de-vin et faisait cuire les œufs frais. Par le même procédé, après la viande froide et les fruits, je lui préparais d’excellent café. De cette manière nous avions un peu des jouissances de la civilisation au milieu des beautés romantiques du désert.

Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent au commencement du printemps, nous allumions un grand feu pour préserver de l’humidité notre habitation de sapin ; nous nous entourions de paravents que Leoni avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions du thé ; et, tandis qu’il fumait dans une longue pipe turque, je lui faisais la lecture. Nous appelions cela nos journées flamandes : moins animées que les autres, elles étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un talent admirable pour arranger la vie, pour la rendre agréable et facile. Dès le matin il occupait l’activité de son esprit à faire le plan de la journée et à en ordonner les heures, et, quand ce plan était fait, il venait me le soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et nous ne nous en écartions plus. De cette manière l’ennui, qui poursuit toujours les solitaires et jusqu’aux amants dans le tête-à-tête, n’approchait jamais de nous. Leoni savait tout ce qu’il fallait éviter et tout ce qu’il fallait observer pour maintenir la paix de l’âme et le bien-être du corps. Il me le dictait avec sa tendresse adorable ; et, soumise à lui comme l’esclave à son maître, je ne contrariais jamais un seul de ses désirs. Ainsi il disait que l’échange des pensées entre deux êtres qui s’aiment est la plus douce des choses, mais qu’elle peut devenir la pire de toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures et les lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés à travailler ; je prenais soin du ménage, je lui préparais des friandises ou je plissais moi-même son linge. Il était extrêmement sensible à ces petites recherches de luxe, et les trouvait doublement précieuses au fond de notre ermitage. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait un peu de tous les métiers : il faisait des meubles en menuiserie, il posait des serrures, il établissait des cloisons en châssis et en papier peint, il empêchait une cheminée de fumer, il greffait un arbre à fruit, il amenait un courant d’eau vive autour de la maison. Il était toujours occupé de quelque chose d’utile, et il l’exécutait toujours bien. Quand ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait l’aquarelle, composait de charmants paysages avec les croquis que, dans nos promenades, nous avions pris sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée en composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me trouvait souvent dans l’étable avec mon tablier plein d’herbes aromatiques, dont les chèvres sont friandes. Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux. L’une était blanche et sans tache : elle s’appelait Neige ; elle avait l’air doux et mélancolique. L’autre était jaune comme un chamois, avec la barbe et les jambes noires. Elle était toute jeune, sa physionomie était mutine et sauvage : nous l’appelions Daine. La vache s’appelait Pâquerette. Elle était rousse et rayée de noir transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon épaule ; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m’appelait sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m’étaient presque toujours adressés. C’étaient des hymnes d’amour et de bonheur qui me semblaient sublimes, et qui devaient l’être. Je pleurais sans rien dire en les écrivant ; et quand j’avais fini : «Eh bien ! me disait Leoni, tu les trouves mauvais ?» Je relevais vers lui mon visage baigné de larmes : il riait et m’embrassait avec transport.

Et puis il s’asseyait sur le fourrage embaumé et me lisait des poésies étrangères, qu’il me traduisait avec une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de l’étable. Il faut savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d’eau de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle l’eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et dérober quelques graines. C’était l’endroit le plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s’y endormait sur l’herbe fraîchement coupée, et je quittais mon ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité du sommeil ennoblissait encore.

Durant ces journées si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque toujours ensemble ; nous échangions quelques douces paroles, quelques douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement à notre œuvre. Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif d’esprit : c’étaient les heures où il était le plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l’arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d’elles devait commencer à briller à son tour. Leoni connaissait parfaitement l’astronomie, mais Joanne possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait aux astres d’autres noms souvent plus poétiques et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s’était amusé de son pédantisme rustique, il l’envoyait jouer sur son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l’extase ; puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n’était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s’allumaient dans l’herbe autour de nous, et qu’un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d’un rêve ou s’éveiller à une autre vie. Son âme s’embrasait, son éloquence passionnée m’inondait le cœur ; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à toute la nature avec enthousiasme ; il me prenait dans ses bras et m’accablait de caresses délirantes ; puis il pleurait d’amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m’adressait les paroles les plus suaves et les plus enivrantes.

Oh ! comment ne l’aurais-je pas aimé, cet homme sans égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours ? Qu’il était aimable alors ! qu’il était beau ! Comme le hâle allait bien à son mâle visage et respectait son large front blanc sur des sourcils de jais ! Comme il savait aimer et comme il savait le dire ! Comme il savait commander à la vie et la rendre belle ! Comment n’aurais-je pas pris en lui une confiance aveugle ? Comment ne me serais-je pas habituée à une soumission illimitée ? Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait était bien, beau et bon. Il était généreux, sensible, délicat, héroïque ; il prenait plaisir à soulager la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre ; une nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient fait entendre des cris de détresse. Oh ! comment, comment, comment me serais-je méfiée de Leoni ? comment aurais-je fait pour craindre l’avenir ? Ne me dites plus que je fus crédule et faible ; la plus virile des femmes eût été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour. Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel d’avoir abandonné mes parents, l’idée de leur douleur s’affaiblit peu à peu et finit presque par s’effacer. Oh ! qu’elle était grande, la puissance de cet homme !

Juliette s’arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d’aller se reposer. — Non, dit-elle ; si vous n’êtes pas las de m’entendre, je veux parler encore. Je sens que j’ai entrepris une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que quand j’aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que j’ai aujourd’hui.

— Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la singulière conduite d’Henryet au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet homme ne t’avaient-elles pas laissé dans l’esprit un doute, une crainte ?

— Quelle crainte pouvais-je conserver ? répondit Juliette ; j’étais si peu instruite des choses de la vie et des turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce mystère. Leoni m’avait dit qu’il avait un secret terrible : j’imaginai mille infortunes romanesques. C’était la mode alors en littérature de faire agir et parler des personnages frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. Les théâtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques, des assassins et des forçats vertueux. Je lus un jour Frédérick Styndall, une autre fois l’Espion de Cooper me tomba sous la main. Songez que j’étais bien enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en arrière de mon cœur. Je m’imaginai que la société, injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous avouerai même que ma pauvre tête de jeune fille trouva un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que mon âme de femme s’exalta devant l’occasion de risquer sa destinée entière pour soulager une belle et poétique infortune.

— Leoni dut s’apercevoir de cette disposition romanesque et l’exploiter ? dis-je à Juliette.

— Oui, me répondit-elle, il le fit ; mais, s’il se donna tant de peine pour me tromper, c’est qu’il m’aimait, c’est qu’il voulait mon amour à tout prix.

Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit son récit.