Le spectre menaçant/02/06

Maison Aubanel père, éditeur (p. 54-58).

VI

Les quelques dollars que Madame Coulombe avait glissés dans les poches du pardessus d’André lui permirent de se chercher une pension. Comme il était très fatigué il alla frapper à la première enseigne.

Après s’être introduit et avoir annoncé le but de son voyage, la maîtresse de pension lui apprit que la Compagnie qui construisait le barrage hébergeait ses employés.

— Vous n’avez pas d’objection à m’héberger pour la nuit, dit André.

— Non, mais c’est payable d’avance !

— Et combien pour le coucher et le déjeuner ?

— Ma foi, vous n’avez pas l’air d’un homme bien « en moyens ! » Une piastre, c’est-i-trop ?

— Non, merci, j’accepte, voici votre écot.

— Quel est votre nom, Monsieur ? On aime toujours à savoir qui on héberge !

— André Selcault, Madame.

— Selcault, c’est-i anglais, ça ?

— Non, Madame, c’est bien français.

— Je vais vous dire, il y a tant de Mc Donald, de Mc Farlane, de Croft, de Foster, de Drassel, au Lac-Saint-Jean, qui portent des noms écossais et qui sont des « Canayens » comme nous, qu’on sait plus les distinguer. Vous savez il ne me reste plus qu’une chambre, sous le toit. On l’appelle la chambre de Napoléon. C’est un Français qui a pensionné ici qui l’a baptisée comme ça. Il disait que ça lui rappelait la chambre de Napoléon ier, qui avait habité sous un toit en arrivant à Paris. Ces Français-là ça parle tant ; il faut en croire et en laisser.

— Eh bien ! je dormirai dans la chambre de Napoléon ! dit André en riant d’un franc rire, qu’il n’avait pas connu depuis trois ans.

— Je ne sais si la chambre de Napoléon était chaude, mais celle-ci ne l’est pas. Vous pourrez laisser votre porte ouverte. C’est tout du monde « d’adon ». C’est tous des « Canayens » qui pensionnent ici. Les « Pollocks » c’est peut-être du « ben » bon monde aussi, mais on est toujours mieux avec les siens.

— Y en a-t-il beaucoup de ces Polonais qui travaillent au barrage ?

— C’est rien que ça des « Pollocks ». Aussi je doute fort que vous trouviez de l’ouvrage là, car ils n’aiment pas à employer les « Canayens ».

— Et pourquoi donc ? Nous sommes pourtant chez nous, dans notre pays !

— Oui, mais « c’est » des Américains qui construisent le barrage. Ne me demandez pas en quel honneur ; je ne le sais pas, mais c’est pas des gens « d’adon » ces Américains. Ils viennent ici s’emparer de nos biens et quand on va leur demander de l’ouvrage, bernique ; si un « Pollock » arrive, par exemple, vite on lui donne une place. Vite un pic et une pelle pour lui ; quant aux autres, vous reviendrez demain. À la fin ils se « tannent » et ils s’en vont. C’est pas plus malin que ça.

— Mais m’expliquerez-vous pourquoi ? Les Canadiens sont de bons travailleurs ?

— Vous ne voyez pas ? Moi je comprends ça comme ceci : Si un « Canayen » se noie, ça fait invariablement un procès et la Compagnie est obligée de payer, tandis que si c’est un « Pollock », on le laisse disparaître et tout est dit. Sa famille n’en aura jamais ni vent ni nouvelles.

— S’en noient-ils beaucoup comme ça ?

— Ah ! grand Dieu ! Il ne se passe pas de dimanche sans qu’il s’en noie un ou deux.

— Alors on travaille le dimanche ?

— Bah ! ces hérétiques-là, qu’est-ce que ça leur fait le dimanche ; ça ne fait même pas de religion. Si j’ai un conseil à vous donner, jeune homme, n’allez pas travailler là, ça ressemble trop à l’enfer.

— Et vous dites que les noyades arrivent surtout le dimanche ?

— « Immanquablement », mais ce que je trouve drôle, moi, c’est que le bon Dieu punisse ces pauvres malheureux qui ne demanderaient pas mieux qu’à se reposer et que les mécréants qui les forcent à travailler s’en tirent indemnes !

— C’est qu’eux ont bien soin de ne pas s’exposer !

— C’est peut-être ça, mais ça m’a pas l’air juste, pareil.

— Dieu les attend ailleurs !

— Je l’espère, sans quoi je m’demande où serait la justice.

— C’est justement ce que disait le curé dimanche dernier. Que c’est donc mal commode de ne pas avoir d’instruction ! J’ai compris ça rien qu’hier ce que le curé avait dit. Je suppose que vous êtes instruit, vous, parce que vous m’avez l’air de parler en « tarmes » comme Monsieur le Curé. Vous savez, c’est demain dimanche. Pour quelle messe voulez-vous que je vous éveille ?

— En effet, j’avais oublié. À voyager on perd la notion du temps. À quelle heure est la messe ?

— Il y en a « partant » de cinq heures pour les travaillants, jusqu’à la grand’messe qui est à dix heures.

— Alors laissez faire, je m’éveillerai bien seul. Bonsoir et bonne nuit.

— Bonne nuit, Monsieur. Vous savez, laissez votre porte ouverte. Y a pas de danger.

La maîtresse de pension descendit ensuite à la cuisine pour y terminer son ouvrage et préparer le déjeuner pour le lendemain.