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Le souper chez le Commandeur

Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2
Hans Werner (Henri Blaze de Bury)

Le souper chez le Commandeur

LE SOUPER

CHEZ

LE COMMANDEUR.

L’intérieur du sépulcre. Le commandeur el don Juan assis à table. DON JUAN.

Sais-tu, commandeur, que je suis presque honteux ? Eh quoi ! tu m’invites à venir souper sans façon , et voilà que lu me traites avec tant de luxe et d’appareil ! C’est bien mal de ne pas m’avoir averti ; car si j’eusse un peu moins compté sur ta parole, au lieu de m’habiller de noir, comme c’est d’usage lorsqu’on visite les morts, au lieu de chevaucher tout seul el sans escorte à travers l’obscurité de la nuit, comme un écolier qui va rejoindre son université, je me serais vêtu de soie et de velours, et j’aurais fait atteler six mules à mon carrosse. Mais, une autre fois. Excellence, vous me préviendrez plus tôt, je l’espère, afin que j’aie au moins le lomps de faire préparer mes équipages et sabler le chemin qui conduit de TOME II. — 1’"'^ JUIN 1854. 53 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/504 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/505 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/506 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/507 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/508 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/509 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/510 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/511 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/512 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/513 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/514 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/515 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/516 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/517 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/518 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/519 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/520 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/521 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/522 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/523 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/524 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/525 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/526 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/527 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/528 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/529 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/530 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/531 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/532 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/533 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/534 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/535 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/536 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/537 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/538 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/539 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/540 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/541 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/542 Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 2.djvu/543 '>58 REVUE DES DEUX MONDES.

comme elle a bien choisi les fleurs de ta couronne ! Anna ! Anna î comme te voilà belle ! laisse-moi t’embrasser. Oh ! je l’aime plus (jue jamais ; folle, que parlais-tu de ciel ? nous y sommes dans le ciel ! Dis, n’es-tu pas la vierge Anna ? ne suis-je pas ton époux ? n’est-ce pas Dieu, cet ange invisible, qui nous unit ensemble après la mort, et nous apporte avec ses ailes tous les parfums de la vie ? Anna ! Anna ! quelle trinité veux-tu donc plus auguste que la nôtre ? Des prières ? oui, j’en ferai, mais pour l’adorer, car toi seule es ma vierge ; l’autre, je ne la connais que pour l’avoir vue peinte sur des murailles. Mais toi, je t’ai suivie autrefois, j’ai touché les pans de ta robe, et je le retrouve sanctifiée aujourd’hui. Anna ! Anna ! un baiser encore, toujours ! pourquoi le retirer ainsi ? Méchante, avez-vous donc oublié cette parole : Don Juan, ton amour en ce monde, et l’enfer dans l’autre ? As-tu donc oublié cette parole, toi qui veux l’envoler au ciel lorsque je suis damné, et mettre ainsi le purgatoire entre nous deux afin de ne plus entendre ma voix ?

ANNA.

Ah ! don Juan, c’est indigne ; je viens le demander mon salut et lu travailles encore à ma perdition ! Mais sois averti, quoi que tu fasses maintenant, je ne tomberai pas plus bas que le purgatoire.

DON JUAN.

Tu ne te souviens donc plus d’avoir répété trois fois celle parole ?

ANNA.

Lorsque je blasphémais de la sorte, je confondais la passion des sens avec le pur amour, je n’étais pas entrée au ciel, je n’avais pas vu le bonheur des anges.

DON JUAN.

Us sont donc bien heureux les anges ! ANNA.

Seigneur, Seigneur, pourquoi m’avoir montré ta comédie, puisque je ne dois point y prendre part de dix mille ans ? Hélas, hélas ! pouiquoi l’être égarée au jardin du ciel, mon ame ! pauvre fleur fjui dois prendre racine au purgatoire ? Oh ! les anges, source éternelle d’extase et de béatitude ! couronnes oii l’amour resplendit, LE bOLPEK CHEZ LE COLMANDELIl. o39

chevelures d’or, blanches ailes que l’amour inonde, calices embrasés dont l’amour est le seul parfum ! oh ! les anges, les anges ! DON JUAN.

Oui , leur front est calme , Anna , mais une flamme intérieure les consume ; ils souffrent comme nous du mal qui ronge la créalion, car la création est une fleur, et le néant, le ver qui l’habite. Partout le néant, partout la soif d’une eau que l’on croit tarie et qui n’a jamais coulé ! Damnation ! tandis que je poursuis toute ma vie un être insaisissable et que je blasphème ne le trouvant pas sur la terre, l’ange du ciel prie et chante pour attirer à lui quelque beauté surnaturelle, et le créateur, du fond de sa solitude, nous voyant tous souffrir, rêve une œuvre parfaite, et pleure à l’idée qu’il est impuissant à la réaliser. L’homme, l’ange et le créateur se courent après dans le chaos et s’appellent tous trois sans que l’on puisse dire quel est le plus malheureux de celui qui blasphème, de celui qui prie ou de celui qui pleure. ANNA.

Don Juan , c’est la chair qui soulève ces tempêtes et remue en ton ame ces amours insatiables qui veulent toutes se répandre à la fois et se heurtent comme les vagues d’une eau qui bout ! Mais les anges ! eux sont de purs esprits , de célestes fontaines , et leur amour s’épanche pur, limpide et sans tumulte, car il a conscience de son éternité.

DON JUAN.

Oui , mais dans ces réservoirs célestes viennent se mirer des étoiles et des splendeurs , Marie et Jésus, que sais-je moi ? et les anges, aussitôt épris de ces reflets qu’ils ne peuvent saisir, meurent dans leur éternité !

ANNA.

Le tourment dont tu parles est inconnu là haut. Mon Dieu , tu pouvais t’élever jusqu’au ciel sur les ailes de la prière, si tu pouvais épier les anges un instant, un seul instant, oh ! comme lu dirais en face de leur béatitude : J’étais un insensé de confondre ainsi l’amour et l’adoration ! Tu trouves le bonheur des anges imparfait, et lu ne sais pas seulement ce que c’est qu’un ange ! Don Juan, deux êtres qui se sont bien aimés sur la terre font un ange dans le ciel !

o40 REVUE DES DEUX MOxDES.

DON JUAN.

Ainsi donc, à nous deux, nous lirions un ange. ANNA.

Oui, si lu le voulais !

DON JUAN.

Un ange !

ANNA.

don Juan ! je suis un pauvre oiseau chétif, et n ai d’essor que jusqu’au purgatoire ; tends avec moi ton aile, et nous irons nous réfugier aux pieds de Dieu. Don Juan, le vois-tu transfiguré, te vois-tu séraphin ? vois-tu ton ame échanger et confondre avec la mienne son parfum et sa musique ? vois-tu les anges composer avec nos deux noms un verbe pour nous appeler dans le ciel ? sens-tu battre tes ailes et couler sur nos cheveux le baptême de lumière ? Joie ineffab(e ! un ange ! Mais pour que le mystère s’accomplisse, il faut des pleurs, des pleurs ! La mine est au fond de ton ame, creusc-la, don Juan, et bientôt ruisselleront autour de loi des larmes et des diamans célestes, et je viendrai les ramasser. Oh ! comme je serai belle quand je retournerai vers Dieu parée avec toutes tes larmes, et que les anges et les saintes réfléchiront leur gloire dans les joyaux de ma couronne ! DON JUAN.

Anna ! que, ta voix est harmonieuse ! Anna ! ma belle ! emmène-moi dans ton jardin, ciel ou purgatoire, n’importe, emmène-moi dans la sphère où tu remontes, si la rosée y tombe aussi douce que tes paroles, si le vent y respire aussi pur que ton haleine !.

ANNA.

Notre pacte est conclu, don Juan, lu vas prier pour moi. DON JUAN.

Je n’ai rien promis ; mon front ruisselle, ma main tremble, j’ai la fièvre, je suis en démence ; nous nous reverrons, Anna ! ANNA.

Ne l’espère pas, don Juan, car si tu sors de cette tombe sans être converti, tu vas de nouveau l’enfermer dans un de ces palais d’orgie et d’impiété dont les amcs ne peuvent traverser les muLE SOUPER CHEZ LE COMMANDEUR. o41

railles. Don Juan, les âmes ne descendent que dans les lieux sacrés, et, pareilles aux filles de ce monde, qui ne parlent avec les jeunes hommes que sous les yeux de leurs mères, elles ne conversent avec les vivans qu’en présence du crucifix ou de la sainte Vierge. Or, lu le vois, si tu m’échappes cette nuit, je suis perdue, hélas ! car il ne doit plus t’arriver de mettre le pied dans un sanctuaire ! DON JUAN.

Il me faut deux jours pour ma conversion, veux-tu me les donner ?

ANNA.

Oui, mais le troisième, où te retrouverai-je ? DON JUAN.

Au couvent de Saint-Just, tu frapperas à la cellule de Charles Quint.

ANNA.

Je suis sauvée, ô mon Dieu ! les larmes de don Juan rachèteraient Lucifer de sa damnation éternelle ! (Anna disparaît.) DON JUAN.

Assez, assez d’amertume et de fiel, je veux boire à la coupe des anjyes ! et toi, maudit, qui jour et nuit m’irritais en de nouveaux désirs, compagnon de l’enfer qui me poursuivais sans cesse et partout ! vipère qui te roulais autour de ma pensée et l’envenimais au point de la faire bondir comme une folle en d’insatiables ardeurs, malheur à toi, corps de chair et d’os ! Je te le dis : malheur à loi ! tu seras bien puni pour m’avoir trompé si long-temps, l’ame de don Juan se révolte à la fin, elle te repousse, elle le foule aux pieds, misérable ! tu m’avais promis toutes les jouissances de la terre en échange de ma vie éternelle, et j’étais le plus malheureux de tous les hommes, et le plus insensé, car je me vengeais sur autrui d’un mal qui me venait de toi. Oh ! quelle rude pénitence tu vas faire ! toi, si magnifique, tu seras couvert d’un linceul, et frappé de verges, tu marcheras pieds nus sur des ronces, tu deviendras chauve, tu le fondras en larmes ! Buisson maudit, tu sécheras enfin 542 REVUE DES DEUX MONDES.

pour que la fleur étouffée en les ramures puisse croître au soleil et du milieu de tes ruines s’élancer jusqu’au ciel. — Quelle surprise étrange chez les hommes, demain, quand on dira : Don Juan s’est fait moine ! que de livres ils vont écrire là-dessus ! Et quand je serai mort, quelle rumeur chez tous les savans de la terre ! Comme ils viendiont chercher sur mon crâne les traces de mon ame, et les flairer, pareils à des chiens qui s’arrêtent à l’endroit où l’alouette s’était posée et demeurent absorbés sur la piste, tandis que l’oiseau matinal joue et chante dans l’air ! N’importe, je n’en serai que plus inexplicable ; ils auront beau se torturer l’esprit, noircir leurs parchemins, entasser volume sur volume ; ils deviendront fous peut-être, mais ils ne me comprendront jamais. Don Juan ! qui donc expliquera don Juan ? cet être que toutes les femmes ont vu devant elles à l’heure de leur perdition, qui n’est ni roi ni fils de roi, et se ferait servir par des princesses, qui tient les hommes en mépris et court les champs seul avec son valet ! qui viole, blesse et tue avec ses yeux, développe à la fois des semences de haine et d’amour, de vie et de mort avec son regard, son seul regard ! et, comme le soleil, fait croître dans un même champ des ronces et des épis, et qui par un beau soir, ivre de duels, de femmes et de vin, raillant le ciel et l’enfer, entre dans une tombe, et le matin en sort moine et transfiguré ! Don Juan, qui saura jamais ce que c’est que don Juan ? Les hommes, ils ne me croiront pas, et quand je traverserai la place ainsi vêtu, ils diront : Don Juan est mort, ce n’est pas là don Juan, mais son ombre ; et tous prendront ma robe de moine pour quelque hnceul trouvé dans le sépulcre du commandeur. — Je tiendrai ma parole, Seigneur, le pacte est fait, maintenant il me faut l’extase des martyrs et des anges, il faut que ton esprit me recouvre comme une chape toute l’éternité, car mon ame ne dépouille pas son corps pour rester nue ensuite et frissonner au grand air. Je veux prier, je veux prier, dussè-je mourir dans l’effusion de ce nouvel amour. Prier ! mais on ne m’a jamais appris de formule ; prier ! comment prier si la révélation ne me vient pas ? Cependant mon ame est suspendue, elle peut retomber si les ailes de la prière ne l’emportent bien vite au tabernacle du Seigneur. Anna l’a dit, la prière est la seule voix d’iri-bas qui s’entende là-haut, In prière est l’occupation éternelle LE SOUPER CHEZ LE COMMA ? iDEUR. o4ô

des saintes. Or, voyez-vous don Juan entrer au ciel sans pouvoiisaluer Marie et ses compagnes avec une prière, voyez-vous don Juan servir de risée à tous les petits chérubins ? ( il éteint la lampe du sépulcre.) Maintenant, splendeur, étoile ou soleil, révèle —toi, forme de la prière, que je t’inonde de mes larmes, que je te couvre de baisers, révèle-toi, que nos amours s’accomplissent avant l’aurore. Déception ! mon Dieu, comment faut-il donc faire pour prier, veux-tu que je tombe à genoux comme les vieilles femmes ? J’ai honte ! n’importe, essayons. Anna, si tu m’avais trompé ! où trouver une image de saint ? ah ! je viens de me déchirer à tes épines ; c’est toi, Christ ? salut, voilà bien long-temps que tu pleures, tant de soufCrance doit avoir aigri ton ame, et je n’ose t’adorer si tôt. Mais vous, blanche couronne, que les hommes n’ont pas effeuillée encore, vous attirez mon ame à vos parfums, et c’est sur vous qu’elle répandra sa première rosée ; vous êtes femme comme Anna ; Marie, Marie, ô sainte Marie, ayez pitié de moi ! ( Il tombe à genoux et prie.)

(Le conmiandeur entre par le fond, les bras croisés sur sa poitrine la tête inclinée, comme un homme qui rêve.)

LE COMMANDEUR.

Réversibilité ! mot sublime et profond

Qui ne pouvait sortir, ici-bas, que d’un front Couronné des splendeurs d’une triple aiH’éole ! Réversibilité ! magnifique parole

Dont a jailli sur nous la lumière à grands flots. Parole de salut, dogme céleste, éclos

De toute éternité pour les saintes phalanges, Mot auguste et profond de la langue des anges Que nous autres mortels n’eussions jamais appris. Si toi, divin Jésus, divin martyr épris De nos tristes douleurs et de notre misère, Tu ne fusses un jour venu sur le Calvaire Pour nous le révéler. Gloire donc, gloire à toi, Divin crucifié ! — Certes le nièuie roi, 544 REVUE DES DEUX MONDES.

Le même qui, la main sur le poteau clouée, Les yeux remplis de sang et la voix enrouée Par les âpres saveurs de l’éponge de fiel, Cria : — Fraternité ! — Ce mot venu du ciel Devail dans sa douleur et dans sa longue plainte Nous révéler encor cette parole sainte, Ce mot qu’au fond de l’ame il avait apporté, Ce dogme de la mort : réversibilité ! Car ces deux mots divins se réclament l’un l’autre, Et veulent même cœur, même voix, même apôtre ; L’un parle de la vie, et l’autre de la mort. Ces deux sons merveilleux forment un seul accord, Une seule harmonie éclatante et superbe Qui tonne sur le monde et qu’on appelle Verbe ! Réversibilité ! loi de vie et d’amour, Rapport indissoluble entre l’ame qui pleure Toute nue au grand air et celle qui demeure En un corps bien dispos. Réversibililé ! Lien de l’univers avec l’humanité, Verbe qui réunit au même sanctuaire Le vivant et le mort, la cape et le suaire, Tout ce qui tend enfin au bonheur des élus, Le siècle d’à présent et ceux qui ne sont plus ! ( Il s’assied sous la voûte du tombeau, du côté opposé à don Juan, et demeure immobile. — Silence.)

DON JUAN, s’éveillant de son extase. Vision du ciel, pourquoi déjà me fuir ? Quel songe ! votre essaim a passé devant moi, chastes colombes du purgatoire, et j’aurais pu toutes vous appeler malgré vos transfigurations. Jeunes filles, mortes en mes bras, j’ai reconnu vos âmes, car déjà dans ce monde je les voyais sous vos poitrines briller et resplendir comme une lumière sous le globe de cristal ! Lumières ardentes que je voulais LE SOUPER CHEZ LE COM5L4NDEUK. 545

saisir et pour lesquelles j’ai bien souvent brise le globe. Mais elles s’envolaient au ciel, car les âmes comme les sons et les parfums montent vers Dieu, quand on les abandonne à leur nature. Gloire à toi, Seigneur, qui me les as rendues, à toi qui en as effeuillé sur ma tète les belles roses de ton jardin ! Et vous, esprits célestes, chantez vos cantiques, faites sonner les rayons du soleil aux baitemens de vos ailes ; voici don Juan, voici des amours pour toute l’éternité. Flottez, esprits divins, un jour mon ame ira se tremper comme vous dans l’élément sonore. Aujourd’hui elle vous contemple, mon ame, et ressemble à la jeune fille qui, par un beau temps de juillet, accourt au bord du fleuve, et tandis que le soleil essuie ses blonds cheveux, s’assied et regarde folâtrer ses compagnes, heureuse de se dire : ïout-à-l’heure je dénouerai ma ceinture et je ferai comme elles. Si vous êtes des anges, pourquoi m’abandonner ? si vous êtes des étoiles, pourquoi vous éteindre ? Anna, rayon du ciel, pourquoi déjà te retirer quand ma pensée allait fleurir ? LE C0M5LANDEUR,

Tout n’est pas consommé, don Juan. Certes, la rédemption des âmes serait facile, si tu pouvais l’accomplir tout entière au bruit de la musique des anges, aux lueurs des saphirs d’orient. Après le jour vient la nuit, la fête d’initiation est passée ; voici maintenant la douleur et le sacrifice. Les âmes ont chanté ton départ de ce monde, elles chanteront encore ton arrivée au ciel. Mais entre le départ et l’arrivée est le voyage, entre le baptême et le dernier sacrement se tient la liberté de l’homme. Les anges ont accompagné le Verbe jusque dans le sein de la Vierge, et sont partis, laissant Jésus naître, grandir et faire son œuvre sur la terre ! DON JUAN.

Je suis de force à porter seul ma croix. LE COÎHMANDEUU.

Tu iras au couvent ?

DON JUAN.

Je suis bien venu dans ton sépulcre.

LE COMMANDEUR.

Dieu te garde en cette volonté.

TOME II. — SUPPLÉMENT. ÔG

54() REVUE DES DEUX MONDES.

DON JUAN.

Sois en repos , commandeur, la fille rejoindra son père (|ui est dans le ciel.

LE COSOIANDEUR.

Courage , don Juan , la montagne est rude à gravir pieds nus. Écoute : à deux cents pas de ce monument, si lu rencontres ta mère tout en larmes , souviens-toi des six stations de Jésus-Christ , descends de ton cheval , réchauffe ses mains à ta poitrine et couvre-la de ton manteau. Essaie de la consoler ; si tu ne le peux, pleure avec elle , ensuite lave ses pieds ; demande-lui sa bénédiction et va l’agenouiller au sanctuaire. Il est inutile que je t’apprenne ici dans quels lieux tu feras les autres stations , don Juan ; les araes qui veulent se dévouer n’ont pas besoin qu’on leur enseigne le chemin du Calvaire. Courage, ne te laisse pas rebuter ; songe que le Christ fut couronné d’épines avant de rencontrer la Vierge qui lui donna son voile. (Les statues chantent au dehors le Gloria in excelsis. ) DON JUAN.

Étrange concert ! est-ce que je rêve ? est-ce que le ciel fait jouer pour moi toutes ses orgues ?

LE COMMANDEUR.

Don Juan , tu veilles et ne peux entendre encore la musique des sphères. Quoi donc ! ne reconnais-tu pas les chantres de cette nuit ? DON JUAN.

Ah ! oui , les statues de ton enclos , j’ai peine à concevoir comment ces voix funèbres ont pu devenir si glorieuses. Quelles intonations puissantes ! quel bonheur de faire tant de bruit dans la nature !

céleste musique ! célestes chanteurs ! La lune sans doute les 

avait enroués hier au soir , et le soleil leur rend la voix en même temps qu’aux oiseaux et qu’aux moissons. ( Les statues en dehors continuent leur chant. ) LE CO>niAND£UR.

Veux-tu savoir tout le mystère, don Juan ? Hier au soir les statues chantaient la prose des morts, et ce matin elles entonnent l’hymne de gloire et de résurrection. DON JUAN.

C’est donc moi qui suis le ressuscité ?

LE SOUPER CHEZ LE COMMANDEUR. 547 LE COMMANDEUR. Viens, don Juan ! L’enclos du commandeur. — Toutes les statues sur leurs piédestaux. PREMIÈRE STATUE. Avouez que c’était un magnifique enjeu. Anna contre don Juan ; la partie était belle, Et long-temps a penché pour l’archange rebelle. Elle est gagnée enfin et tout retourne à Dieu. DEUXIÈME STATUE. L’enfer pleure et gémit, le ciel est calme et bleu, La terre se réveille, et la troupe fidèle Chante son hosannah ! Satan, à tire d’aile, Regagne tout confus ses royaumes de feu.’ TROISIÈME STATUE. Comme il va se venger sur sa triste famille î Comme il va séparer la mère de la fille, Le frère de la sœur, la femme de l’époux ! QUATRIÈME STATUE. Que d’ames vont se fondre en pleurs intarissables ! CINQUIÈME STATUE. Oui, le joueur qui perd rend les siens responsables. SIXIÈME STATUE. Compagnons de Satan, trois fois malheur à vous ! Don Juan et le commandeur sortent du sépulcre. DON JUAN. Salut, terre ! salut ! comme te voilà fraîche et renouvelée ! comme tes vallons aspirent la vie à pleins calices, comme ta belle gorge frissonne, ondule et palpite sous sa triple ceinture de par.

54-8 REVUE DES DEUX MONDES.

fums, de lumière et de voix. Chaque fleur porte son diamant d’où jaillit rarc-en-ciel ; mille insectes de flamme tremblent au cou des marguerites. L’arc-en-ciel, double nature, merveille qui tient à la terre par une goutte de rosée, au firmament par im rayon de soleil, et qui tout à coup se dissipe sans qu’il reste enveloppe ni chrysalide ; l’arc-en-ciel ! illusion ! rêve ! Salut, terre ! salut ! à te voir si magnifique, on dirait que tes soleils ont aspiré les âmes d’une autre sphère pour les verser en pluie au calice de tes fleurs. Terre ! te souvient-il d’hier au soir, de cet homme insensé qui brisait les plantes sous ses pas, et dont le bruit empêchait tes morts de s’endormir ? Eh bien ! le voilà, ce don Juan, heureux et comme toi plein de fraîcheur et— d’harmonie. merveille ! tout un Eden fleurit autour de moi. Auréoles, sons, parfums, tout cela tinte et flotte et tremble dans l’espace, et si je me recueille, d’autres musiques chantent en moi, d’autres soleils luisent en mon esprit. Qui m’apprendra dans cette confusion à séparer la couleur du reflet ? grâce, mon Dieu ; assez d’extase et de mélodie, assez. Le vertige me prend, ma tête s’égare au milieu de tout ce bruit, je n’entends plus la voix de mon ame. Salut, terre ! salut ! Oh ! qui jamais eût dit, en te voyant sombre et livide hier au soir, que tu serais bientôt si fraîche ? Oh ! qui jamais eût dit que cette sorcière, qui frissonnait dans sa cape de brouillards, boirait encore une fois la vie et la jeunesse dans la coupe du matin ? Gomme te voilà belle avec tes longs cheveux qui flottent parmi les rayons du soleil ! O terre, enivre-moi de tes parfums, laisse don Juan ouvrir sur toi ses ailes d’ange ! Double miracle ! six heures, et le chaos s’est illuminé ; six heures, et plus de nuit, plus de doute, partout la lumière, partout la foi ! six heures, et le soleil a fait de la terre un jardin, et de mon ame un paradis où mille oiseaux chantent à leur éveil ! six heures, et deux ennemis irréconcihables, la terre et don Juan, en sont venus à se donner la main pour leurs fiançailles ! O terre ! nous nous sommes transfigurés en même temps, toi par la rosée, moi par les larmes. Commandeur, c’est une volupté sans pareille lorsque les étoiles vous regardent avec mélancolie et que les fleurs vous disent : Mon bien-aimé !

LE C03DIArsDEUR.

Conviens, doî ! Juan, (|u’hier au soir tu ne soupçonnais pas LK SOUPER CHEZ LE COMMANDEUR. 549 de si douces paroles au fond de ces calices que tu foulais au :v pieds.

DON JUAN.

On eût dit qu’elles m’avaient pris en haine et se fermaient à mon approche comme elles font au tomber de la nuit. Cependant je les aimais , les fleurs !

LE COMMANDEUR.

Oui, comme tu aimais les femmes, pour les respirer et les briser ensuite.

DON JUAN.

Nous sommes donc réconciliés ce matin ? regarde, il n’en e^i est pas une dans le champ qui ne se fasse belle pour me plaire. LE COMMANDEUR.

Ne viens-tu pas de prier Dieu ? Quand l’ame a pardonné , la bouche sourit.

DON JUAN.

Eh quoi ! c’est la prière qui m’ouvre avec ses jolis doi{jts tous les yeux du firmament, tous les calices de la plaine ? Ainsi , plus de rancune, chastes étoiles ; la paix est donc faite entre nous, belles marguerites ? regarde-les déployer leurs colliers de perles blanches ; écoute-les chanter en chœur pour me glorifier. saintes fleurs, vous avez bien mérité du Christ et de la Vierge, et Dieu vous donnera sans doute une couronne , si vous restez toujours ainsi.

LE COMMANDEUR.

Les fleurs et les étoiles sont les anges de la terre. DON JUAN.

Amour intarissable ! Autrefois dans mes nuits d’orgie , à force de vin et de passion, je déployais mes aîlcs aussi ; mais, hélas ! à peine j’avais perdu pied que je heurtais du front les voûtes d’une taverne, et retombais ivre sur la terre. Ce matin, je ne sais si je suis en démence, mais plus je m’élève et plus je sens le besoin de m’élever encore ; il me semble que je ne dois plus trouver de limites.

LE COMMANDEUR.

Je le crois bien , lu voles dans l’infini.

o50 REVUE DES DEUX MONDES.

DON JUAN.

Commandeur, vois-lii cette étoile qui tremble à l’orient , là-bas ? comment les anges l’appellent-ils ?

LE C0>BIAINDEUR.

Du nom de sainte Anne, sœur de Marie. DON JUAN.

Et patrone de ta fille. Maintenant je ne m’ëtonne plus si depuis une heure elle me fait des signes. Regarde : tandis que ses compagnes s’éparpillent dans les blés ou se mirent au cristal des lacs , elle tient ses rayons fixés sur mon visage , on dirait qu’elle en veut à mes larmes.

LE COMMANDEUR.

Les anges l’appellent sainte Anne.

( Ils suivent ei ? silence l’allée des statues qui conduit aux portes de l’enclos. Don Juan s’arrête de temps en temps et regarde avec admiration. ) DON JUAN.

Je te fais compliment sur tes aïeux, commandeur ; quelle majesté surhumaine !

LE COMMANDEUR.

Tels tu les vois en marbre , don Juan , tels ils étaient en chair. Les statuaires de leur temps, braves catholiques et pleins de foi dans l’ait, copiaient un homme et ne l’inventaient pas ; ils le reproduisaient après sa mort tel qu’ils l’avaient connu durant sa vie. Mais ce n’est point à dire pour cela qu’il leur manquât l’intelligence du beau idéal ; au contraire , ils l’avaient au plus haut degré ; les portails de toutes nos cathédrales d’Espagne montrent assez qu’ils étaient poètes, ces tailleurs de pierre ! Ils divisaient leur génie en trois parts ; ils donnaient au Christ la beauté pure , à Satan la laideur, ils gardaient la vérité pour l’homme. De nos jours l’art devient incrédule, et c’est une chose déplorable de voir le grand homme obligé de se faire sculpter durant sa vie , et de présider lui-même à ce travail, afin d’empêcher le statuaire de mentir à la nature.

DON JUAN.

Quelles tètes ! quelle foi profonde ! Certes des âmes vulgaires ne dovaienl pas habiter on do paioils corps. Salut, lioupe divine !

LE SOU !>EK CHEZ LE COJDIAiNDEUR, 5ol

Si l’Espagne avait à se faire représenter dans le ciel , c’est vous qu’elle choisirait, moines et guerriers de cet enclos. Quel est donc cet homme à la mine austère, et qui semble conduire la procession de tes aïeux ? il n’est pas né d’hier, celui-là, commandeur. A son arnmre qui s’effeuille, à ses épaules couvertes de mousse, on voit qu’il va bientôt atteindre à la vieillesse du granit. N’importe, il est encore ferme sur ses jambes , et le piédestal pourra bien crouler avant la statue. Son nom ?

LE COMMANDEUR.

Valero , cousin du Cid et mort au siège de Tolède. DON JUAN.

tient son épée à la main , et dès qu’il cesse de chanter, on dirait 

qu’il écoute s’il n’entend pas venir les Maures. — Et cet autre chauve et maigre, qui porte un Hvre sous son bras ? LE COMMANDEUR.

Domingo Palenjuez, docteur en théologie à Salamanque : tu vois à côté de lui son fils Onorio qui fut à trente ans archevêque et prince de l’église.

DON JUAN.

Comme ils sont tous occupés au grand œuvre de leur vie ! On dirait que leur pensée aussitôt après la mort est venue en ces tètes de pierre , et qu’elle s’y développe mieux à l’aise , pareille à la fleur transplantée en un vase plus grand. Quelle foi profonde ! quelle sévère expression de visage ! Quand ils n’auraient pas le costume de leur ordre, quand leur caractère ne serait pas écrit sur le piédestal , il suffirait de les regarder en face pour savoir quel travail ils ont accompli. Comme ils sont tous occupés du grand œuvre de leur vie ! En vérité , commandeur, vous devez avoir d’étranges entretiens aux rayons de la lune , quand le guerrier parle d’armures et de batailles à son neveu le docteur qui développe une théorie ; et, possédés tous comme vous l’êtes par une seule idée, il me semble que vous ne devez pas toujours bien vous entendre. LE COmiANDEUR.

Tu dis vrai, don Juan ; mais lorsqu’il nous arrive par hasard de nous égarer dans les détails de notre vie terrestre , le premier de nous qui s’en aperçoit lève la main , et dès lors nous entonnons tous MU chœur afin de remonter par l’harmonie à la pensée universelle !

»)0i2 REVUE DES DEUX MONDES.

LES STATUES.

Tu soins smictiis , tu solus Dominus , tu solus altissimiis. DOi JUAN.

Oh ! la glorieuse famille des Palenjuez ! LE COMMANDEUR.

Glorieuse, oui, surtout depuis qu’elle vient de s’augmenter dans le ciel et sur la terre.

DON JUAN.

Me voilà donc entré dans ta famille. LE COMMANDEUR.

Oui , comme le Christ est entré dans ce monde , par l’opération du saint Esprit.

DON JUAN.

Divin mystère !

LE COMMANDEUR.

Don Juan , lorsque tu seras mort, pendant la nuit qui précédera tes funérailles, toutes les statues de ma famille descendront de leurs piédestaux, et se répandant par toutes les allées de cet enclos, iront les cultiver pour la fête du lendemain. Ce travail accompli, elles viendront se remettre en place et commencer la prière des morts jusqu’à l’heure de ton arrivée. Alors notre aïeul l’archevêque , couronné de sa mître et tenant sa crosse dans la main , ira te recevoir à la porte et présider à la sépulture de ton corps. Lorsqu’il reviendra, les chants lugubres cesseront, et nous entonnerons avec le peuple et tous les moines un hymne d’actions de grâces afin d’inaugurer solennellement ta statue ! DON JUAN.

Ma statue ! j’aurai donc aussi ma statue ! LE COMMANDEUR.

Ainsi nous l’avons décidé tout-à-l’heure, et si tu veux te recueillir, don Julien Palenjuez, ministre du roi Ferdinand, et qui tient aujourd’hui les archives de cet enclos , mon aïeul Julien va te lire à quelles conditions.

DON JUAN.

Me ferez-vous cette grâce ?

LE SOUPER CHEZ LE COMMAINDEUR. ’^K)5 DON JULIEN du haut de son piédestal. Oui , puisque telle est la volonté de Dieu. DON JUAN. Monseigneur, je vous écoute. DON JULIEN. ( Il ouvre son livre de marbre, tourne quelques feuillets, puis s’arrête et lit, ) Au nom de Jésus-Christ et de la Vierge sainte , Et de tous les élus , don Juan , le rédempteur De notre nièce Anna, fille du commandeur, Peut avoir sa statue en cette auguste enceinte. Elle sera de marbre et d’une seule teinte , Elle aura douze pieds dans toute sa hauteur, Le costume de moine est surtout de rigueur, D’un bandeau de cheveux la tête sera ceinte. Que le style soit grave et digne de ce lieu , Que Juan ait en ses mains la croix du fils de Dieu Ou la tête de mort de sainte Madeleine. Voilà. Nous conseillons de plus à l’ouvrier De se mettre en état de grâce , et de prier Chaque fois qu’il aura besoin de prendre haleine. Fait en l’enclos de notre famille, le mardi après la fête de la Conception. AU NOM DU PÈRE, DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT. ( TI ferme son livre. ) DON JUAN. Ainsi soit-il. LE COMMANDEUR. Tu peux dès demain ordonner les travaux de ton monument. DON JUAN. Connais-tu quelque part un bon ouvrier cathoHque ? LE COMMANDEUR. Ces hommes deviennent plus rares tous les jours, et je vais t’en dire la raison. Les ouvriers d’autrefois avaient mission de repré554 REVUE DES DEUX MOINDES.

senter les anges du paradis et les grandes familles de ce monde. Ils ont accompli dignement leur tâche ; puis, croisant leurs bras, se sont endormis sous la terre après avoir tant élevé pour les autres de sépulcres de marbre et de granit. Aujourd’hui, nul n’est épris de l’amour des grandes choses , on ne croit plus à la vie éternelle. Les hommes qui nous ont succédé laissent reposer la chair de leurs corps, au lieu de la travailler, afin qu’elle se convertisse en marbre quel- (jue jour. Les cathédrales sont pleines, et j’ai vu des saints à genoux au grand air, faute de trouver place dans une chapelle. D’un autre côté les grandes familles disparaissent, qu’ est-il besoin de statuaire ?

Les actions glorieuses de nos aïeux , voilà le vrai marbre 

dont on faisait une statue impérissable ; aujourd’hui la carrière est épuisée, nos aïeux sont tous morts, qu’est-il besoin de ciseaux et d’instrumens, la matière manque. Hélas ! hélas ! l’amour de l’or a remplacé la foi, toutes les têtes se tournent vers le nouveau soleil ijui féconde le vice, et développe et sèche avant le temps la belle fleur de l’ame. Autrefois les artistes travaillaient en famille et ne s’éloignaient pas de leur maison. Ils passaient quarante ans de leur vie à bourdonner comme des abeilles autour d’un bloc de marbre, et s’ils sortaient par hasard de la ville, c’était pour accompagner (juelque statue de leur atelier dans la cathédrale qu’elle devait habiter. Maintenant ils se font aventuriers et débauchés , ils savent manier Tépée et le poignard , courent le monde , et vont en Italie , attirés non par le bruit des cloches de Saint-Pierre de Rome, mais, hélas ! par le son des piastres de Venise. Là de gros marchands bien repus d’or et de vanité commandent pour leurs festins des plats d’argent et de vermeil , et les fils de nos statuaires, plutôt que d’aller pieds nus, font le métier de ciseleurs, et sculptent sur des vases de métal ce que leurs aïeux taillaient en pierre sur les murailles des cathédrales. profanation et sacrilège ! les beaux chérubins catholiques déchus de leurs vitraux dansent une ronde avec des satyres païens, et tout cela pour réjouir un marchand de Venise ! Corruption !

mon Dieu , corruption ! vous faites plus que le comte Ugolin 

qui mangeait le crâne de ses ennemis, ô marchands de Venise, vous <jui dans vos repas dévorez avec indifférence l’ame et l’esprit de nos artistes ! — Cependant il se trouve encore des statuaires en Espagne, et dans le nombre on peut compter Bonifacio (jui demeure LE SOUPER CHEZ LE C0M3IANDEUR. OOÙ

à Tolède. Certes ce n’est pas un homme de la trempe de son aïeul Bartholomé, qui, dans l’espace d’un an, taillait en marbre les douze apôtres de l’Évangile , que dis-je ! en moins d’un an , puisqu’il faut déduire les dimanches et jours de fête pendant lesquels il suspendait son travail pour venir aux offices. Bonifacio de Tolède aime le vin, et je sais qu’il entre quelquefois au cabaret en sortant de l’église ; mais, il n’a pas renié l’œuvre de ses pères , et dans le fond il est resté bon catholique. Il était bien jeune quand je lui commandai ma statue autrefois , depuis ce temps il a beaucoup étudié son art , et si l’âge n’a pas éteint en lui ce feu qui réchauffe le marbre , il doit s’occuper à cette heure de quelque grande image du Christ (]ui fonde sa gloire dans l’avenir. Pauvre Bonifacio ! je l’ai vu pleurer un jour pendant la musique des orgues. Va le trouver dans son ateher à Tolède , dis-lui bien que tu viens de ma part. DON JUAN.

Si, malgré son grand âge, il consent à faire pacte avec moi, je te l’amènerai , commandeur, et tandis qu’il taillera sa pierre, lu me présenteras à tes aïeux.

LE COMMANDEUR.

Oui , mais auparavant il convient que tu lises leur histoire. Il est, dans la bibliothèque du cloître de Saint-Just, un livre où sont classés tous les récits que les moines ont pu recueillir sur notre famille. Demande-le ce livre, et quand tu l’auras, enferme-toi dans ta cellule et médite profondément sur chacune de ses pages. Ainsi , (Ion Juan, tu deviendras familier avec les hommes surnaturels de cet enclos. Ces colosses de marbre , dont la parole est un chant solennel pour les oreilles de ton corps, descendront alors de leur piédestal pour venir causer avec toi de l’amour, du sacrifice , et de toutes les choses du ciel et de la terre. Ce sera l’homme qui viendra te prendre par la main pour te conduire vers le sommet sur lequel il s’est transfiguré. Je te conseille de lire leur histoire ; tu verras sur le parchemin des ciselures que le marbre ne peut reproduire. Dieu seul est un dans son œuvre, et ce n’est qu’à la condition de se réunir que les hommes travaillent à son image. 11 laut que l’historien aide le sculpteur, que l’un apporte la pensée, cl l’autre la pieiie , cl que les deux ouvriers agissent d’intelligence.

Oo6 REVUE DES DEUX MONDES.

La plus belle statue vous serait indifférente , comme le marbre dont on l’a tirée , si le poète avec ses doigts de feu n’écrivait le jugement des hommes sur son piédestal. Oui , don Juan , le statuaire et l’historien sont les deux anges visibles qui s’approchent du mort glorieux, prennent l’empreinte, l’un de sa face et l’autre de son ame , et s’en vont travailler ensuite à sa résurrection terrestre. Je te conseille de lire leur histoire , car il faut bien que tu saches comment le diable, sous l’incarnation d’un Sarrasin, vint tenter mon aïeul la veille de la bataille de Tolède , et comment le lion de saint Jérôme apparut à son fils le cardinal, un jour qu’il s’était endormi dans une âpre forêt. C’est une des gloires de mes ancêtres, que chacun d’eux a son miracle, son miracle, peinture divine que le reste de sa vie encadre en un cercle d’or fin. DON JUAN.

Oui, commandeur, après l’office de midi, lorsque l’unité du couvent se, dissout pour se raUier aux premiers sons des cloches , à cette heure de liberté où les moines se répandent par les grands corridors, où chacun peut ouvrir son bréviaire à l’oremus qu’il affectionne, je descendrai, moi, dans le jardin du ’cloître, afin d’étudier la légende de tes aïeux en ce grand hvre ouvert sur mes genoux.

LE COMMANDEUR.

Si le frère Martin vit encore, il est sans doute occupé d’écrii’c l’histoire de ma vie. Certes , celui qui fut pendant trente ans le familier de notre maison de Burgos , doit savoir mieux que personne le bien et le mal que j’ai pu faire sur la terre , et je ne doute pas de sa bonne foi. Mais, hélas ! les écrivains de ce temps lui donnent un si triste exemple ; car tu le sais, don Juan , ces hommes, envoyés pour instruire le peuple , se laissent aller à ses caprices , et l’on voit tous les jours des poètes oublier leur mission divine , au point d’inventer des intrigues d’amour sur le compte des plus graves personnages, et d’attacher insolemment des oripeaux de soie à des corps l^its pour l’armure d’acier ou de granit. Je crains bien que cette forme nouvelle n’aille tenter le vieux moine jusque dans le fond de son laboratoire, et ce serait me rendre un grand LE SOUPER CHEZ LE COMMANDEUR. 557 service que de le surveiller un peu dans son travail. Je te prie aussi de lui rappeler que j’étais de l’ordre de Saint-Jacques. DON JUAN. Est-ce tout, commandeur ? LE COM.MANDEUR. Raconte-lui ce qui s’est passé dans mon sépulcre cette nuit. Ta conversion est une histoire à clore dignement le livre de notre famille. DON JUAN. Ho ! ho ! qu’est-ce que je vois là ? mon cheval couvert de soie et de velours comme pour un triomphe ! LE C03DIANDEUR. Tu craignais pour lui le froid du matin , j’ai fait jeter ma cape sur ses épaules. DON JUAN. Y penses-tu, commandeur ? elle est aux armes de ta famille. LE C03IMANDEUR. N’es-tu pas l’époux d’Anna ? DON JUAN. C’est vrai , le mariage est consommé par la chair et par l’esprit. LE COMMANDEUR. Prends-les, mon fils, je te les donne. Le soleil de notie famille n’aura fait que passer sous la terre, il va renaître et se lever tout glorieux à l’autre point du ciel. La stupeur des hommes sera grande. Nous te donnons nos armes ici-bas , et là-haut notre bénédiction. DON JUAN. Je porterai votre bénédiction dans mon ame , et vos armes sur ma poitrine comme font les pères de la Merci à Tolède. LE COMMANDEUR. La terre se réveille à l’explosion des soleils ; le chœur des statues se tait, celui des hommes va commencer.

5,^i8 REVUE DES DEUX MONDES. DON JUAN. Je vais prendre ma partie dans le chœur des hommes. LE COMMANDEUR. Adieu , don Juan , je remonte sur mon piédestal. DON JUAN. (Il saute à cheval el lui serre la main.) Sire commandeur, au revoir ! (Il part.) H ANS Werner.