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Eugène Renduel (Œuvres complètes de Victor Hugo. Drames, Tome Vp. 153-190).
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IV

BLANCHE.


PERSONNAGES.


FRANÇOIS PREMIER.
TRIBOULET.
BLANCHE.
SALTABADIL.
MAGUELONNE.


ACTE IV.


Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain. — À droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et d’escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l’on distingue un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le spectateur est tellement à jour, qu’on en voit tout l’intérieur. Il y a une table, une cheminée, et au fond un raide escalier qui mène au grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l’acteur est percée d’une porte qui s’ouvre en dedans. Le mur est mal joint, troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est recouverte au dehors d’un auvent et surmontée d’une enseigne d’auberge. — Le reste du théâtre représente la grève. — À gauche, il y a un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel est scellé le support de la cloche du bac. — Au fond, au-delà de la rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans l’éloignement.


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Scène I.


TRIBOULET, BLANCHE, en dehors, SALTABADIL dans la maison.

Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l’air inquiet et préoccupé d’un homme qui craint d’être dérangé, vu et surpris. Il doit regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure. Saltabadil, assis dans l’auberge, près d’une table, s’occupe à fourbir son ceinturon sans rien entendre de ce qui se passe à côté.



Triboulet.

Et tu l’aimes !


Blanche.

Et tu l’aimes ! Toujours !


Triboulet.

Et tu l’aimes ! Toujours ! Je t’ai pourtant laissé
Tout le temps de guérir cet amour insensé.


Blanche.

Je l’aime.


Triboulet.

Je l’aime.Ô pauvre cœur de femme ! — Mais explique
Tes raisons de l’aimer.


Blanche.

Tes raisons de l’aimer.Je ne sais.


Triboulet.

Tes raisons de l’aimer. Je ne sais.C’est unique !
C’est étrange !


Blanche.

C’est étrange ! Oh ! non pas. C’est bien cela qui fait
Justement que je l’aime. On rencontre en effet
Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,
Des maris qui vous font riche et digne d’envie. —
Les aime-t-on toujours ? — Lui ne m’a fait, je croi,

Que du mal, et je l’aime, et j’ignore pourquoi.
Tenez, c’est à ce point qu’il n’est rien que j’oublie,
Et que, s’il le fallait, — voyez quelle folie ! —
Lui qui m’est si fatal, vous qui m’êtes si doux,
Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous !


Triboulet.

Je te pardonne, enfant !


Blanche.

Je te pardonne, enfant ! Mais, écoutez, il m’aime.


Triboulet.

Non ! — Folle !


Blanche.

Non ! — Folle ! Il me l’a dit ! il me l’a juré même !
Et puis il dit si bien, et d’un air si vainqueur,
De ces choses d’amour qui vous prennent au cœur !
Et puis il a des yeux si doux pour une femme !
C’est un roi brave, illustre et beau !


Triboulet, éclatant.

C’est un roi brave, illustre et beau ! C’est un infâme !
Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,
Qu’il m’ait impunément arraché mon bonheur !


Blanche.

Vous aviez pardonné, mon père…


Triboulet.

Vous aviez pardonné, mon père…Au sacrilége !
Il me fallait le temps de construire le piége.
Voilà.


Blanche.

Voilà.Depuis un mois, — je vous parle en tremblant, —
Vous avez l’air d’aimer le Roi.


Triboulet.

Vous avez l’air d’aimer le Roi.Je fais semblant.
— Je te vengerai, Blanche !


Blanche, joignant les mains.

Je te vengerai, Blanche ! Épargnez-moi, mon père !


Triboulet.

Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère
S’il te trompait ?


Blanche.

S’il te trompait ? Lui, non. Je ne crois pas cela.


Triboulet.

Et si tu le voyais de ces yeux que voilà ?
Dis, s’il ne t’aimait plus, tu l’aimerais encore ?


Blanche.

Je ne sais pas. — Il m’aime, il me dit qu’il m’adore.
Il me l’a dit hier !


Triboulet, amèrement.

Il me l’a dit hier.À quelle heure ?


Blanche.

Il me l’a dit hier ! À quelle heure ? Hier soir !


Triboulet.

Eh bien ! regarde donc, et vois si tu peux voir !

Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison : elle regarde.

Blanche, bas.

Je ne vois rien qu’un homme.


Triboulet, baissant aussi la voix.

Je ne vois rien qu’un homme.Attends un peu.

Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de l’hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque chambre voisine.

Blanche, tressaillant.

Je ne vois rien qu’un homme. Attends un peu.Mon père !


Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l’intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d’un tremblement convulsif.



Scène II.


Les mêmes, LE ROI, MAGUELONNE.

Le roi frappe sur l’épaule de Saltabadil, qui se retourne dérangé brusquement dans son opération.



Le Roi.

Deux choses, sur-le-champ.


Saltabadil.

Deux choses, sur-le-champ.Quoi ?


Le Roi.

Deux choses, sur-le-champ. Quoi ? Ta sœur et mon verre.


Triboulet, dehors.

Voilà ses mœurs. Ce Roi par la grâce de Dieu
Se risque souvent seul dans plus d’un méchant lieu,
Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne
Est celui que lui verse une Hébé de taverne !


Le Roi, dans le cabaret, chantant.

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie !
Une femme souvent
N’est qu’une plume au vent !

Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une bouteille et un verre qu’il apporte sur la table. Puis il frappe deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend l’escalier en sautant. Dès qu’elle entre, le Roi cherche à l’embrasser, mais elle lui échappe.

Le Roi, à Saltabadil, qui s’est remis gravement à frotter son baudrier.

L’ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair
Si tu l’allais un peu nettoyer en plein air.


Saltabadil.

Je comprends.

Il se lève, salue gauchement le Roi, ouvre la porte du dehors, et sort en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit Triboulet, vers qui il se dirige d’un air de mystère. Pendant les quelques paroles qu’ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au Roi, et Blanche observe avec terreur.

Saltabadil, bas à Triboulet, désignant du doigt la maison.

Je comprends.Voulez-vous qu’il vive ou bien qu’il meure ?
Votre homme est dans nos mains. — Là.


Triboulet.

Votre homme est dans nos mains. — Là.Reviens tout-à-l’heure.

Il lui fait signe de s’éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le Roi lutine la jeune bohémienne, qui le repousse en riant.

Maguelonne, que le Roi veut embrasser.

Nenni !


Le Roi.

Nenni ! Bon. Dans l’instant, pour te serrer de près,

Tu m’as très-fort battu. Nenni, c’est un progrès.
Nenni, c’est un grand pas ! — toujours elle recule !
— Causons. —

La bohémienne se rapproche.

Causons. —Voilà huit jours. — C’est à l’hôtel d’Hercule…
— Qui m’avait mené là ? mons Triboulet, je crois, —
Que j’ai vu tes beaux yeux pour la première fois.
Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t’adore,
Je n’aime que toi seule !


Maguelonne, riant.

Je n’aime que toi seule ! Et vingt autres encore !
Monsieur, vous m’avez l’air d’un libertin parfait !


Le Roi, riant aussi.

Oui, j’ai fait le malheur de plus d’une, en effet.
C’est vrai, je suis un monstre !


Maguelonne.

C’est vrai, je suis un monstre ! Oh ! le fat !


Le Roi.

C’est vrai, je suis un monstre ! Oh ! le fat ! Je t’assure.
Çà, tu m’as ce matin mené dans ta masure,
Méchante hôtellerie où l’on dîne fort mal
Avec du vin que fait ton frère, un animal
Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche
D’oser montrer son mufle à côté de ta bouche.
C’est égal, je prétends y passer cette nuit.


Maguelonne, à part.

Bon, cela va tout seul !

Au roi, qui veut encore l’embrasser.

Bon, cela va tout seul ! Laissez-moi !


Le Roi.

Bon, cela va tout seul ! Laissez-moi ! Que de bruit !


Maguelonne.

Soyez sage !


Le Roi.

Soyez sage ! Voici la sagesse, ma chère.
— Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère.
Je pense là-dessus comme feu Salomon.


Maguelonne.

Tu vas au cabaret plus souvent qu’au sermon !


Le Roi, lui tendant les bras.

Maguelonne !


Maguelonne, lui échappant.

Maguelonne ! Demain !


Le Roi.

Maguelonne ! Demain ! Je renverse la table
Si tu redis ce mot sauvage et détestable.
Jamais une beauté ne doit dire demain !


Maguelonne, s’apprivoisant tout d’un coup et venant s’asseoir gaiement sur la table auprès du roi.

Eh bien ! faisons la paix.


Le Roi, lui prenant la main.

Eh bien ! faisons la paix.Mon Dieu, la belle main !
Et qu’on recevrait mieux, sans être un bon apôtre,
Soufflets de celle-là que caresses d’une autre !


Maguelonne, charmée.

Vous vous moquez !


Le Roi.

Vous vous moquez ! Jamais !


Maguelonne.

Vous vous moquez ! Jamais ! Je suis laide !


Le Roi.

Vous vous moquez ! Jamais ! Je suis laide ! Oh ! non pas.
Rends donc plus de justice à tes divins appas !
Je brûle ! Ignores-tu, reine des inhumaines,
Comme l’amour nous tient, nous autres capitaines,
Et que, quand la beauté nous accepte pour siens,
Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens !


Maguelonne, éclatant de rire.

Vous avez lu cela quelque part dans un livre.


Le Roi, à part.

C’est possible.
Haut.
C’est possible.Un baiser !


Maguelonne.

C’est possible. Un baiser ! Allons ! vous êtes ivre !


Le Roi, souriant.

D’amour !


Maguelonne.

D’amour ! Vous vous raillez, avec votre air mignon,
Monsieur l’insouciant de belle humeur !


Le Roi.

Monsieur l’insouciant de belle humeur ! Oh non !
Monsieur l’insouciant de belle humeur ! Le Roi l’embrasse.


Maguelonne.

C’est assez !


Le Roi.

C’est assez ! Çà, je veux t’épouser.


Maguelonne, riant.

C’est assez ! Çà, je veux t’épouser.Ta parole ?


Le Roi.

Quelle fille d’amour délicieuse et folle !

Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit et minaude. Blanche n’en peut supporter davantage ; elle se retourne, pâle et tremblante, vers Triboulet.

Triboulet, après l’avoir regardée un instant en silence.

Hé bien ! que penses-tu de la vengeance, enfant ?


Blanche, pouvant à peine parler.

Ô trahison ! — L’ingrat ! — Grand Dieu ! mon cœur se fend !
Oh ! comme il me trompait ! — Mais c’est qu’il n’a point d’âme !
Mais c’est abominable ! Il dit à cette femme
Des choses qu’il m’avait déjà dites à moi !
Cachant sa tête dans la poitrine de son père.
— Et cette femme, est-elle effrontée ! — oh !…


Triboulet, à voix basse.

Et cette femme, est-elle effrontée ! — oh !…Tais-toi.
Pas de pleurs. Laisse-moi te venger !


Blanche.

Pas de pleurs. Laisse-moi te venger ! Hélas ! — Faites
Tout ce que vous voudrez.


Triboulet.

Tout ce que vous voudrez.Merci !


Blanche.

Tout ce que vous voudrez. Merci ! Grand Dieu ! vous êtes
Effrayant. Quel dessein avez-vous ?


Triboulet.

Effrayant. Quel dessein avez-vous ? Tout est prêt.
Ne me le reprends pas, cela m’étoufferait !
Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d’homme,
Un cheval, de l’argent, n’importe quelle somme,
Et pars, sans t’arrêter un instant en chemin,
Pour Évreux, où j’irai te joindre après demain.
— Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère ?
L’habit est là. — Je l’ai d’avance exprès fait faire. —
Le cheval est sellé. — Que tout soit fait ainsi.
Va. — Surtout garde-toi de revenir ici,
Car il va s’y passer une chose terrible.
Va.


Blanche.

Va.Venez avec moi, mon bon père !


Triboulet.

Va. Venez avec moi, mon bon pèreImpossible.
Va. Venez avec moi, mon bon père ! Il l’embrasse.


Blanche.

Ah ! je tremble !


Triboulet.

Ah ! je tremble ! À bientôt !

Il l’embrasse encore. Blanche se retire en chancelant.

Ah ! je tremble ! À bientôt ! Fais ce que je te dis.


Pendant toute cette scène et la suivante, le Roi et Maguelonne, toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries et de se parler à voix basse en riant. — Une fois Blanche éloignée, Triboulet va au parapet, et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour baisse.



Scène III.


TRIBOULET, SALTABADIL, dehors. — MAGUELONNE,
LE ROI, dans la maison.


Triboulet, comptant des écus d’or devant Saltabadil.

Tu m’en demandes vingt, en voici d’abord dix.
S’arrêtant au moment de les lui donner.
Il passe ici la nuit, pour sûr ?


Saltabadil, qui a été examiner l’horizon avant de répondre.

Il passe ici la nuit, pour sûr ? Le temps se couvre.


Triboulet, à part.

Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.


Saltabadil.

Soyez tranquille ; avant une heure il va pleuvoir.
La tempête et ma sœur le retiendront ce soir.


Triboulet.

À minuit, je reviens.


Saltabadil.

À minuit, je reviens.N’en prenez pas la peine.
Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.


Triboulet.

Non, je veux l’y jeter moi-même !


Saltabadil.

Non, je veux l’y jeter moi-même ! À votre gré.
Tout cousu dans un sac, je vous le livrerai.


Triboulet, lui donnant l’argent.

Bien. — À minuit ! — J’aurai le reste de la somme.


Saltabadil.

Tout sera fait — Comment nommez-vous ce jeune homme ?


Triboulet.

Son nom ? Veux-tu savoir le mien également ?
Il s’appelle le crime, et moi le châtiment !


Il sort.



Scène IV.


Les mêmes, moins TRIBOULET.


Saltabadil, resté seul, examinant l’horizon qui se charge de nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée ; quelques éclairs.

L’orage vient, la ville en est presque couverte.
Tant mieux, tantôt la grève en sera plus déserte.
Réfléchissant.
Autant qu’on peut juger de tout ceci, ma foi,
Tous ces gens-là m’ont l’air d’avoir on ne sait quoi.
Je ne devine rien de plus, l’aze me quille !

Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le Roi badine avec Maguelonne.

Le Roi, essayant de lui prendre la taille.

Maguelonne !


Maguelonne, lui échappant.

Maguelonne ! Attendez !


Le Roi.

Maguelonne ! Attendez ! Ô la méchante fille !


Maguelonne, chantant.

Bourgeon qui pousse en avril
Met peu de vin au baril.


Le Roi.

Quelle épaule ! quel bras ! ma charmante ennemie,
Qu’il est blanc ! — Jupiter ! la belle anatomie !
Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus
Ait mis le cœur d’un Turc dans ce corps de Vénus ?


Maguelonne.

Lairelanlaire !
LairelanlaireRepoussant encore le Roi.
Lairelanlaire ! Point. Mon frère vient.

Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui.

Le Roi.

Lairelanlaire ! Point. Mon frère vient.Qu’importe !

On entend un tonnerre éloigné.

Maguelonne.

Il tonne.


Saltabadil.

Il tonne.Il va pleuvoir d’une admirable sorte.


Le Roi, frappant sur l’épaule de Saltabadil.

Bon. Qu’il pleuve ! — Il me plaît cette nuit de choisir
Ta chambre pour logis.


Maguelonne.

Ta chambre pour logis.C’est votre bon plaisir ?
Prend-il des airs de roi ! — Monsieur, votre famille
S’alarmera.

Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes.

Le Roi.

S’alarmera.Je n’ai ni grand’mère, ni fille,
Et je ne tiens à rien.


Saltabadil, à part.

Et je ne tiens à rien.Tant mieux !

La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire.

Le Roi, à Saltabadil.

Et je ne tiens à rien. Tant mieux ! Tu coucheras,
Mon cher, à l’écurie, au diable, où tu voudras.


Saltabadil, saluant.

Merci.


Maguelonne, au Roi, très-bas et très-vivement, tout en allumant une lampe.

Merci.Va-t’en !


Le Roi, éclatant de rire et tout haut.

Merci. Va-t’en ! Il pleut ! Veux-tu pas que je sorte

D’un temps à ne pas mettre un poète à la porte ?

Il va regarder à la fenêtre.

Saltabadil, bas à Maguelonne, lui montrant l’or qu’il a dans la main.

Laisse-le donc rester ! — Dix écus d’or ! et puis
Dix autres à minuit !

Gracieusement au roi.

Dix autres à minuit ! Trop heureux si je puis
Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre !


Le Roi, riant.

On y grille en juillet, en revanche en décembre
On y gèle, est-ce pas ?


Saltabadil.

On y gèle, est-ce pas ? Monsieur la veut-il voir ?


Le Roi.

Voyons.

Saltabadil prend la lampe. Le Roi va dire deux mots en riant à l’oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l’échelle qui mène à l’étage supérieur, Saltabadil précédant le Roi.

Maguelonne, restée seule.

Voyons.Pauvre jeune homme !

Allant à une fenêtre.

Voyons. Pauvre jeune homme ! Ô mon Dieu ! qu’il fait noir !

On voit par la lucarne d’en haut Saltabadil et le Roi dans le grenier.

Saltabadil, au roi.

Voici le lit, monsieur, la chaise, et puis la table.


Le Roi.

Combien de pieds en tout ?

Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise.

Combien de pieds en tout ? Trois, six, neuf, — admirable !
Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher,
Qu’ils sont tous éclopés ?

S’approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés.

Qu’ils sont tous éclopés ? Et l’on dort en plein air.
Ni vitres, ni volets. Impossible qu’on traite
Le vent qui veut entrer de façon plus honnête !

À Saltabadil, qui vient d’allumer une veilleuse sur la table.

Bonsoir.


Saltabadil.

Bonsoir.Que Dieu vous garde !

Il sort, pousse la porte, et on l’entend redescendre lentement l’escalier.

Le Roi, seul, débouclant son baudrier.

Bonsoir. Que Dieu vous garde ! Ah ! je suis las, mordieu ! —
Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.

Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et s’étend sur le lit.

Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte !
Se redressant.
J’espère bien qu’il a laissé la porte ouverte.
— Oui, c’est bien !

Il se recouche, et un moment après on le voit profondément endormi sur le grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle inférieure. L’orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le théâtre de pluie et d’éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre. Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son frère achève de vider d’un air réfléchi la bouteille qu’a laissée le Roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d’une idée grave.

Maguelonne.

Oui, c’est bien ! Ce jeune homme est charmant !


Saltabadil.

Oui, c’est bien ! Ce jeune homme est charmant ! Je crois bien.
Il met vingt écus d’or dans ma poche.


Maguelonne.

Il met vingt écus d’or dans ma poche.Combien ?


Saltabadil.

Vingt écus.


Maguelonne.

Vingt écus.Il valait plus que cela.


Saltabadil.

Vingt écus. Il valait plus que cela.Poupée !
Va voir là-haut s’il dort. N’a-t-il pas une épée ?
Descends-la.

Maguelonne obéit. L’orage est dans toute sa violence. On voit paraître au fond du théâtre Blanche, vêtue d’habits d’homme, habit de cheval, des bottes et des éperons, en noir ; elle s’avance lentement vers la masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier, considère avec sa lampe le Roi endormi.

Maguelonne, les larmes aux yeux.

Descends-la.Quel dommage !

Elle prend l’épée.

Descends-la. Quel dommage ! Il dort. Pauvre garçon !

Elle redescend et rapporte l’épée à son frère.



Scène V.


LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE dans la salle basse, BLANCHE dehors.


Blanche, venant à pas lents dans l’ombre, à la lueur des éclairs. Il tonne à chaque instant.

Une chose terrible ? — Ah ! je perds la raison.
— Il doit passer la nuit dans cette maison même.
— Oh ! je sens que je touche à quelque instant suprême ! —
Mon père, pardonnez, vous n’êtes plus ici,
Je vous désobéis d’y revenir ainsi ;
Mais je n’y puis tenir. —

S’approchant de la maison.

Mais je n’y puis tenir. —Qu’est-ce donc qu’on va faire ?
Comment cela va-t-il finir ? — Moi qui naguère,
Ignorant l’avenir, le monde et les douleurs,
Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,
Me voir soudain jetée en des choses si sombres ! —
Ma vertu, mon bonheur, hélas ! tout est décombres !
Tout est deuil ! — Dans les cœurs où ses flammes ont lui
L’amour ne laisse donc que ruine après lui ?
De tout cet incendie il reste un peu de cendre.

Il ne m’aime donc plus ! —

Relevant la tête.

Il ne m’aime donc plus ! —Il me semblait entendre,
Tout à l’heure, à travers ma pensée, un grand bruit
Sur ma tête. Il tonnait, je crois. — L’affreuse nuit !
Il n’est rien qu’une femme au désespoir ne fasse.
Moi qui craignais mon ombre ! —

Apercevant la lumière de la maison.

Moi qui craignais mon ombre ! —Oh ! qu’est-ce qui se passe !

Elle avance, puis recule.

Tandis que je suis là, Dieu ! j’ai le cœur saisi,
Pourvu qu’on n’aille pas tuer quelqu’un ici !

Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle voisine.

Saltabadil.

Quel temps !


Maguelonne.

Quel temps ! Pluie et tonnerre.


Saltabadil.

Quel temps ! Pluie et tonnerre.Oui, l’on fait à cette heure
Mauvais ménage au ciel ; l’un gronde et l’autre pleure.


Blanche.

Si mon père savait à présent où je suis !


Maguelonne.

Mon frère !


Blanche, tressaillant.

Mon frère ! On a parlé, je crois.

Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du mur ses yeux et ses oreilles.

Maguelonne.

Mon frère ! On a parlé, je crois.Mon frère !


Saltabadil.

Mon frère ! On a parlé, je crois. Mon frère ! Et puis ?


Maguelonne.

Sais-tu, mon frère, à quoi je pense ?


Saltabadil.

Sais-tu, mon frère, à quoi je pense ? Non.


Maguelonne.

Sais-tu, mon frère, à quoi je pense ? Non.Devine.


Saltabadil.

Au diable !


Maguelonne.

Au diable ! Ce jeune homme est de fort bonne mine.

Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.
Il m’aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.
Ne le tuons pas.


Blanche, qui entend et voit tout.

Ne le tuons pas.Ciel !


Saltabadil, tirant d’un coffre un vieux sac de toile et un pavé, et présentant le sac à Maguelonne d’un air impassible.

Ne le tuons pas. Ciel ! Recouds-moi tout de suite
Ce vieux sac.


Maguelonne.

Ce vieux sac.Pourquoi donc ?


Saltabadil.

Ce vieux sac. Pourquoi donc ? Pour y mettre au plus vite,
Quand j’aurai dépêché là-haut ton Apollo,
Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l’eau.


Maguelonne.

Mais…


Saltabadil.

Mais…Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.


Maguelonne.

Si…


Saltabadil.

Si…Si l’on t’écoutait, on ne tuerait personne.
Raccommode le sac.


Blanche.

Raccommode le sac.Quel est ce couple-ci ?
N’est-ce pas dans l’enfer que je regarde ainsi ?


Maguelonne, se mettant à raccommoder le sac.

J’obéis. — Mais causons.


Saltabadil.

J’obéis. — Mais causons.Soit.


Maguelonne.

J’obéis. — Mais causons. Soit.Tu n’as pas de haine
Contre ce cavalier ?


Saltabadil.

Contre ce cavalier ? Moi ! C’est un capitaine !
J’aime les gens d’épée, en étant moi-même un.


Maguelonne.

Tuer un beau garçon, qui n’est pas du commun,
Pour un méchant bossu fait comme une S !


Saltabadil.

Pour un méchant bossu fait comme un S ! En somme,
J’ai reçu d’un bossu pour tuer un bel homme,
Cela m’est fort égal, dix écus tout d’abord ;
J’en aurai dix de plus en livrant l’homme mort.
Livrons. C’est clair.


Maguelonne.

Livrons. C’est clair.Tu peux tuer le petit homme
Quand il va repasser avec toute la somme.
Cela revient au même.


Blanche.

Cela revient au même.Ô mon père !


Maguelonne.

Cela revient au même. Ô mon père ! Est-ce dit ?


Saltabadil, regardant Maguelonne en face.

Hein ? pour qui me prends-tu, ma sœur ? suis-je un bandit ?
Suis-je un voleur ? Tuer un client qui me paie !


Maguelonne, lui montrant un fagot.

Hé bien ! mets dans le sac ce fagot de futaie.
Dans l’ombre, il le prendra pour son homme.


Saltabadil.

Dans l’ombre, il le prendra pour son homme.C’est fort.
Comment veux-tu qu’on prenne un fagot pour un mort ?

C’est immobile, sec, tout d’une pièce, roide,
Cela n’est pas vivant.


Blanche.

Cela n’est pas vivant.Que cette pluie est froide !


Maguelonne.

Grâce pour lui !


Saltabadil.

Grâce pour lui ! Chansons !


Maguelonne.

Grâce pour lui ! Chansons ! Mon bon frère !


Saltabadil.

Grâce pour lui ! Chansons ! Mon bon frère ! Plus bas !
Il faut qu’il meure ! Allons, tais-toi.


Maguelonne.

Il faut qu’il meure ! Allons, tais-toi.Je ne veux pas !
Je l’éveille et le fais évader.


Blanche.

Je l’éveille et le fais évader.Bonne fille !


Saltabadil.

Et les dix écus d’or ?


Maguelonne.

Et les dix écus d’or ? C’est vrai.


Saltabadil.

Et les dix écus d’or ? C’est vrai.Là, sois gentille,
Laisse-moi faire, enfant !


Maguelonne.

Laisse-moi faire, enfant ! Non. Je veux le sauver !

Maguelonne se place d’un air déterminé devant l’escalier, pour barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance, revient sur le devant de la scène, et paraît chercher dans son esprit un moyen de tout concilier.

Saltabadil.

Voyons. — L’autre à minuit viendra me retrouver.
Si d’ici là quelqu’un, un voyageur, n’importe,
Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,
Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien
Je le mets dans le sac. L’autre n’y verra rien.
Il jouira toujours autant dans la nuit close,
Pourvu qu’il jette à l’eau quelqu’un ou quelque chose.
C’est tout ce que je puis faire pour toi.


Maguelonne.

C’est tout ce que je puis faire pour toi.Merci.
Mais qui diable veux-tu qui passe par ici ?


Saltabadil.

Seul moyen de sauver ton homme.


Maguelonne.

Seul moyen de sauver ton homme.À pareille heure ?


Blanche.

Ô Dieu ! vous me tentez, vous voulez que je meure !
Faut-il que pour l’ingrat je franchisse ce pas ?
Oh ! non, je suis trop jeune ! — Oh ! ne me poussez pas,
Mon Dieu !

Il tonne.

Maguelonne.

Mon Dieu ! S’il vient quelqu’un dans une nuit pareille,
Je m’engage à porter la mer dans ma corbeille.


Saltabadil.

Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.


Blanche, frissonnant.

Horreur ! — Si j’appelais le guet ?… Mais non, tout dort.
D’ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.
Je ne veux pas mourir pourtant. J’ai mieux à faire,
J’ai mon père à soigner, à consoler, et puis
Mourir avant seize ans, c’est affreux. Je ne puis !
Ô Dieu ! sentir le fer entrer dans ma poitrine !
Ah !

Une horloge frappe un coup.

Saltabadil.

Ah ! Ma sœur, l’heure sonne à l’horloge voisine.

Deux autres coups.

C’est onze heures trois quarts. Personne avant minuit
Ne viendra. Tu n’entends au dehors aucun bruit ?
Il faut pourtant finir, je n’ai plus qu’un quart d’heure.

Il met le pied sur l’escalier. Maguelonne le retient en sanglotant.

Maguelonne.

Mon frère, encore un peu !


Blanche.

Mon frère, encore un peu ! Quoi ! cette femme pleure !
Et moi, je reste là, qui peux le secourir !
Puisqu’il ne m’aime plus, je n’ai plus qu’à mourir.
Eh bien ! mourons pour lui. —

Hésitant encore.

Eh bien ! mourons pour lui. —C’est égal, c’est horrible !


Saltabadil, à Maguelonne.

Non, je ne puis attendre enfin, c’est impossible.


Blanche.

Encor si l’on savait comme ils vous frapperont !
Si l’on ne souffrait pas ! mais on vous frappe au front,
Au visage… Ô mon Dieu !


Saltabadil, essayant toujours de se dégager de Maguelonne qui l’arrête.

Au visage… Ô mon Dieu ! Que veux-tu que je fasse ?
Crois-tu pas que quelqu’un viendra prendre sa place ?


Blanche, grelottant sous la pluie.

Je suis glacée !
Je suisSe dirigeant vers la porte.
Je suis glacée ! Allons !
Je suis glacée AllonsS’arrêtant.
Je suis glacée ! Allons ! Mourir ayant si froid !

Elle se traîne en chancelant jusqu’à la porte et y frappe un faible coup.

Maguelonne.

On frappe !


Saltabadil.

On frappe ! C’est le vent qui fait craquer le toit.

Blanche frappe de nouveau.

Maguelonne.

On frappe !

Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors.

Saltabadil.

On frappe ! C’est étrange !


Maguelonne, à Blanche.

On frappe ! C’est étrange ! Holà ! qu’est-ce ?
On frappe ! C’est étrange ! Holà !À Saltabadil.
On frappe ! C’est étrange ! Holà ! qu’est-ce ? Un jeune homme.


Blanche.

Asile pour la nuit !


Saltabadil.

Asile pour la nuit ! Il va faire un fier somme !


Maguelonne.

Oui, la nuit sera longue.


Blanche.

Oui, la nuit sera longue.Ouvrez !


Saltabadil, à Maguelonne.

Oui, la nuit sera longue. Ouvrez ! Attends ! — Mordieu !
Donne-moi mon couteau que je l’aiguise un peu.

Elle lui donne son couteau, qu’il aiguise au fer d’une faux.

Blanche.

Ciel ! j’entends le couteau qu’ils aiguisent ensemble !


Maguelonne.

Pauvre jeune homme ! il frappe à son tombeau.


Blanche.

Pauvre jeune homme ! il frappe à son tombeau.Je tremble !
Quoi, je vais donc mourir !

Tombant à genoux.

Quoi, je vais donc mourir ! Ô Dieu, vers qui je vais,

Je pardonne à tous ceux qui m’ont été mauvais,
Mon père, et vous, mon Dieu ! pardonnez-leur de même,
Au roi François premier, que je plains et que j’aime,
À tous, même au démon, même à ce réprouvé
Qui m’attend là, dans l’ombre, avec un fer levé !
J’offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.
S’il en est plus heureux, oh ! qu’il m’oublie ! — et puisse,
Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,
Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir !
Se levant.
— L’homme doit être prêt !

Elle va frapper de nouveau à la porte.

Maguelonne, à Saltabadil.

L’homme doit être prêt ! Hé ! dépêche, il se lasse.


Saltabadil, essayant sa lame sur la table.

Bon. — Derrière la porte attends que je me place.


Blanche.

J’entends tout ce qu’il dit. Oh !

Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu’en s’ouvrant en dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au spectateur.

Maguelonne, à Saltabadil.

J’entends tout ce qu’il dit. Oh ! J’attends le signal.


Saltabadil, derrière la porte, le couteau à la main.

Ouvre.


Maguelonne, ouvrant à Blanche.

Ouvre.Entrez.


Blanche, à part.

Ouvre. Entrez.Ciel ! il va me faire bien du mal !

Elle recule.

Maguelonne.

Eh bien ! qu’attendez-vous ?


Blanche, à part.

Eh bien ! qu’attendez-vous ? La sœur aide le frère.
— Ô Dieu ! pardonnez-leur ! — Pardonnez-moi, mon père !


Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit Saltabadil lever son poignard. La toile tombe.