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Le roi s’amuse/Acte I

< Le roi s’amuse

Eugène Renduel (Œuvres complètes de Victor Hugo. Drames, Tome Vp. 35-74).
Acte II  ►


I

M. DE SAINT-VALLIER


PERSONNAGES.


FRANÇOIS PREMIER.
TRIBOULET.
M. DE SAINT-VALLIER.
CLÉMENT MAROT.
M. DE PIENNE.
M. DE GORDES.
M. DE PARDAILLAN.
M. DE BRION.
M. DE MONTCHENU.
M. DE MONTMORENCY.
M. DE COSSÉ.
M. DE LA TOUR-LANDRY.
MADAME DE COSSÉ.


ACTE I.


Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d’hommes et de femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire. — Des valets portant des plats d’or et des vaisselles d’émail, des groupes de seigneurs et de dames passent et repassent sur le théâtre. — La fête tire à sa fin ; l’aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne ; la fête a un peu le caractère d’une orgie. — Dans l’architecture, dans les ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.


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Scène I.


LE ROI — comme l’a peint Titien. — M. DE LA TOUR-LANDRY.


Le Roi.

Comte, je veux mener à fin cette aventure.
Une femme bourgeoise, et de naissance obscure,
Sans doute, mais charmante !


M. de La Tour-Landry.

Sans doute, mais charmante ! Et vous la rencontrez
Le dimanche à l’église ?


Le Roi.

Le dimanche à l’église ? À saint-Germain-des-Prés.
J’y vais chaque dimanche.


M. de La Tour-Landry.

J’y vais chaque dimanche.Et voilà tout à l’heure
Deux mois que cela dure ?


Le Roi.

Deux mois que cela dure ? Oui.


M. de La Tour-Landry.

Deux mois que cela dure ? Oui.La belle demeure ?…


Le Roi.

Au cul-de-sac Bussy.


M. de La Tour-Landry.

Au cul-de-sac Bussy.Près de l’hôtel Cossé ?


Le Roi, avec un signe affirmatif.

Dans l’endroit où se trouve un grand mur.


M. de La Tour-Landry.

Dans l’endroit où se trouve un grand mur.Ah ! je sai.
Et vous la suivez, sire ?


Le Roi.

Et vous la suivez, sire ? Une farouche vieille
Qui lui garde les yeux, et la bouche, et l’oreille,
Est toujours là.


M. de La Tour-Landry.

Est toujours là.Vraiment ?


Le Roi.

Est toujours là. Vraiment ? Et le plus curieux,
C’est que le soir, un homme, à l’air mystérieux,
Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l’ombre,
D’une cape fort noire et de la nuit fort sombre,
Entre dans la maison.


M. de La Tour-Landry.

Entre dans la maison.Hé, faites de même !


Le Roi.

Entre dans la maison. Hé, faites de même ! Hein !
La maison est fermée et murée au prochain !


M. de La Tour-Landry.

Par votre majesté quand la dame est suivie,
Vous a-t-elle par fois donné signe de vie ?


Le Roi.

Mais à certains regards, je crois, sans trop d’erreur
Qu’elle n’a pas pour moi d’insurmontable horreur.


M. de La Tour-Landry.

Sait-elle que le roi l’aime ?


Le Roi, avec un signe négatif.

Sait-elle que le roi l’aime ? Je me déguise
D’une livrée en laine et d’une robe grise.


M. de La Tour-Landry, riant.

Je vois que vous aimez d’un amour épuré
Quelque auguste Toinon, maîtresse d’un curé !

Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet.

Le Roi, à M. de la Tour-Landry.

Chut ! on vient. — En amour il faut savoir se taire
Quand on veut réussir.

Se tournant vers Triboulet, qui s’est approché pendant ces dernières paroles et les a entendues.

Quand on veut réussir.N’est-ce pas ?


Triboulet.

Quand on veut réussir. N’est-ce pas ? Le mystère
Est la seule enveloppe où la fragilité
D’une intrigue d’amour puisse être en sûreté !



Scène II.


LE ROI, TRIBOULET, M. DE GORDES, PLUSIEURS SEIGNEURS. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son costume de fou, comme l’a peint Boniface.

Le Roi regarde passer un groupe de femmes.



M. de La Tour-Landry.

Madame de Vendosme est divine !


M. de Gordes.

Madame de Vendosme est divine ! Mesdames
D’Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.


Le Roi.

Madame de Cossé les passe toutes trois.


M. de Gordes.

Madame de Cossé ! sire, baissez la voix

Lui montrant M. de Cossé qui passe au fond du théâtre — M. de Cossé, court et ventru, un des quatre plus gros gentilshommes de France, dit Brantôme.

Le mari vous entend.


Le Roi.

Le mari vous entend.Hé, mon cher Simiane,
Qu’importe !


M. de Gordes.

Qu’importe ! Il l’ira dire à madame Diane


Le Roi.

Qu’importe !

Il va au fond du théâtre parler à d’autres femmes qui passent.


Triboulet.

Qu’importe : Il va fâcher Diane de Poitiers.
Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.


M. de Gordes.

S’il l’allait renvoyer à son mari ?


Triboulet.

S’il l’allait renvoyer à son mari ? J’espère
Que non.


M. de Gordes.

Que non.Elle a payé la grâce de son père.
Partant quitte.


Triboulet.

Partant quitte.À propos du sieur de Saint-Vallier,
Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier,
De mettre dans un lit nuptial sa Diane,
Sa fille, une beauté choisie et diaphane,
Un ange, que du ciel la terre avait reçu,
Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu !


M. de Gordes.

C’est un vieux fou. — J’étais sur son échafaud même
Quand il reçut sa grâce. — Un vieillard grave et blême.
— J’étais plus plus près de lui que je ne suis de toi.
— Il ne dit rien, sinon : que Dieu garde le roi !
Il est fou maintenant tout-à-fait.


Le Roi, passant avec madame de Cossé.

Il est fou maintenant tout-à-fait. Inhumaine !
Vous partez !


Madame de Cossé, soupirant.

Vous partez ! Pour Soissons, où mon mari m’emmène.


Le Roi.

N’est-ce pas une honte, alors que tout Paris,
Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,
Fixent sur vous des yeux pleins d’amoureuse envie,
À l’instant le plus beau d’une si belle vie,
Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,
Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,
Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,
Que vous, qui d’un tel lustre éblouissez la cour,
Que, ce soleil parti, l’on doute s’il fait jour,
Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince,
Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province !


Madame de Cossé.

Calmez-vous !


Le Roi.

Calmez-vous ! Non, non, rien. Caprice original
Que d’éteindre le lustre au beau milieu du bal !

Entre M. de Cossé.

Madame de Cossé.

Voici mon jaloux, sire !

Elle quitte vivement le roi.

Le Roi.

Voici mon jaloux, sire ! Ah ! le diable ait son âme !

À Triboulet

Je n’en ai pas moins fait un quatrain à sa femme !
Marot t’a-t-il montré ces derniers vers de moi ?…


Triboulet.

Je ne lis pas de vers de vous. — Des vers de roi
Sont toujours très mauvais.


Le Roi.

Sont toujours très mauvais.Drôle !


Triboulet.

Sont toujours très mauvais.Drôle ! Que la canaille
Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.
Mais près de la beauté gardez vos lots divers,
Sire, faites l’amour, Marot fera les vers.
Roi qui rime déroge.


Le Roi, avec enthousiasme.

Roi qui rime déroge.Ah ! rimer pour les belles
Cela hausse le cœur. — Je veux mettre des ailes
À mon donjon royal.


Triboulet.

À mon donjon royalC’est en faire un moulin.


Le Roi.

Si je ne voyais là madame de Coislin,
Je te ferais fouetter.

Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques galanteries.

Tribouletà part.

Je te ferais fouetter.Suis le vent qui t’emporte
Aussi vers celle-là !


M. de Gordes, s’approchant de Triboulet, et lui faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre.

Aussi vers celle-là ! Voici par l’autre porte
Madame de Cossé. Je te gage ma foi
Qu’elle laisse tomber son gant pour que le roi
Le ramasse.


Triboulet.

Le ramasse.Observons.

Madame de Cossé, qui voit avec dépit les attentions du Roi pour madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le Roi quitte madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui il entame une conversation qui paraît fort tendre.

M. de Gordes, à Triboulet.

Le ramasse.Observons.L’ai-je dit ?


Triboulet.

Le ramasse.Observons.L’ai-je dit ? Admirable !


M. de Gordes.

Voilà le roi repris !


Triboulet.

Voilà le roi repris ! Une femme est un diable
Très-perfectionné.

Le Roi serre la taille de madame de Cossé et lui baise la main. Elle rit et babille gaiment. Tout à coup M. de Cossé entre par la porte du fond ; M. de Gordes le fait remarquer à Triboulet. — M. de Cossé s’arrête l’œil fixé sur le groupe du Roi et de sa femme.

M. de Gordes, à Triboulet.

Très-perfectionné.Le mari !


Madame de Cossé, apercevant son mari, au Roi qui la tient presque embrassée.

Très-perfectionné.Le mari ! Quittons-nous !

Elle glisse des mains du Roi et s’enfuit.

Triboulet.

Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux !

Le Roi s’approche d’un buffet au fond, et se fait verser à boire.

M. de Cossé, s’avançant sur le devant du théâtre tout rêveur.
À part.

Que se disaient-ils ?

Il s’approche avec vivacité de M. de la Tour-Landry, qui lui fait signe qu’il a quelque chose à lui dire.

Que se disaient-ils ? Quoi ?


M. de La Tour-Landry, mystérieusement.

Que se disaient-ils ? Quoi ? Votre femme est bien belle !

M. de Cossé se rebiffe et va à M. de Gordes qui paraît avoir quelque chose à lui confier.

M. de Gordes, bas.

Qu’est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle ?
Pourquoi regardez-vous si souvent de côté ?

M. de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec Triboulet qui l’attire d’un air discret dans un coin du théâtre, pendant que MM. de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge déployée.

Triboulet, bas à M. de Cossé.

Monsieur, vous avez l’air tout encharibotté !

Il éclate de rire et tourne le dos à M. de Cossé qui sort furieux.

Le Roi, revenant.

Oh ! que je suis heureux ! Près de moi, non, Hercules,
Et Jupiter ne sont que des fats ridicules !
L’Olympe est un taudis ! — Ces femmes, c’est charmant.
Je suis heureux ! et toi ?


Triboulet.

Je suis heureux ! et toi ? Considérablement.
Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes ;
Moi, je critique, et vous, vous jouissez ; vous êtes
Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.


Le Roi.

Jour de joie où ma mère en riant m’a conçu !

Regardant M. de Cossé qui sort.

Ce monsieur de Cossé, seul, dérange la fête.
Comment te semble-t-il ?


Triboulet.

Comment te semble-t-il ? Outrageusement bête.


Le Roi.

Ah ! n’importe ! excepté ce jaloux, tout me plaît.
Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir ! Triboulet !
Quel plaisir d’être au monde, et qu’il fait bon de vivre !
Quel bonheur !


Triboulet.

Quel bonheur ! Je crois bien, sire, vous êtes ivre !


Le Roi.

Mais, là-bas, j’aperçois… les beaux yeux ! les beaux bras !


Triboulet.

Madame de Cossé ?


Le Roi.

Madame de Cossé ? Viens, tu nous garderas !

Il chante.

Vivent les gais dimanches
Du peuple de Paris !
Quand les femmes sont blanches…


Triboulet chantant.

Quand les hommes sont gris !


Ils sortent. Entrent plusieurs gentilshommes.



Scène III.


M. DE GORDES, M. DE PARDAILLAN, jeune page blond ; M. DE VIC, Maître CLÉMENT MAROT, en habit de valet-de-chambre du Roi ; puis M. DE PIENNE ; un ou deux autres gentilshommes. De temps en temps M. DE COSSÉ qui se promène d’un air rêveur et très-sérieux.


Clément Marot, saluant M. de Gordes.

Que savez-vous, ce soir ?


M. de Gordes.

Que savez-vous, ce soir ? Rien ; que la fête est belle
Et que le roi s’amuse.


Marot.

Et que le roi s’amuse.Ah ! c’est une nouvelle !
Le roi s’amuse ? Ah diable !


M. de Cossé, qui passe derrière eux.

Le roi s’amuse ? Ah diable ! Et c’est très-malheureux,
Car un roi qui s’amuse est un roi dangereux.

Il passe outre.

M. de Gordes.

Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l’âme.


Marot, bas.

Il paraît que le roi serre de près sa femme ?

M. de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre M. de Pienne.

M. de Gordes.

Hé, voilà ce cher duc !

Ils se saluent.

M. de Pienne, d’un air mystérieux.

Hé, voilà ce cher duc ! Mes amis ! du nouveau !
Une chose à brouiller le plus sage cerveau !
Une chose admirable ! une chose risible !
Une chose amoureuse ! une chose impossible !


M. de Gordes.

Quoi donc ?


M. de Pienne.
Il les ramasse en groupe autour de lui.

Quoi donc ? Chut !

À Marot, qui est allé causer avec d’autres dans un coin.

Quoi donc ? Chut ! Venez çà, maître Clément Marot !


Marot, approchant.

Que me veut monseigneur ?


M. de Pienne.

Que me veut monseigneur ? Vous êtes un grand sot.


Marot.

Je ne me croyais grand en aucune manière.


M. de Pienne.

J’ai lu dans votre écrit du siège de Peschière,
Ces vers sur Triboulet : « Fou de tête écorné,
Aussi sage à trente ans que le jour qu’il est né… — »
Vous êtes un grand sot !


Marot.

Vous êtes un grand sot ! Que Cupido me damne
Si je vous comprends !


M. de Pienne.

Si je vous comprends ! Soit.

À M. de Gordes.

Si je vous comprends ! Soit.Monsieur de Simiane,

À M. de Pardaillan.

Monsieur de Pardaillan,

M. de Gordes, M. de Pardaillan, Marot et M. de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour du duc.

Monsieur de Pardaillan, Devinez, s’il vous plaît.
Une chose inouïe arrive à Triboulet.


M. de Pardaillan.

Il est devenu droit ?


M. de Cossé.

Il est devenu droit ? On l’a fait connétable ?


Marot.

On l’a servi tout cuit par hasard sur la table ?


M. de Pienne.

Non, c’est plus drôle. Il a… — Devinez ce qu’il a. —
C’est incroyable !


M. de Gordes.

C’est incroyable !Un duel avec Gargantua ?


M. de Pienne.

Point.


M. de Pardaillan.

Point.Un singe plus laid que lui ?


M. de Pienne.

Point.Un singe plus laid que lui ?Non pas.


Marot.

Point.Un singe plus laid que lui ?Non pas.Sa poche
Pleine d’écus ?


M. de Cossé.

Pleine d’écus ?L’emploi du chien du tourne-broche ?


Marot.

Un rendez-vous avec la Vierge au paradis ?


M. de Gordes.

Une âme, par hasard ?


M. de Pienne.

Une âme, par hasard ? Je vous le donne en dix !
Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,
Cherchez bien ce qu’il a… — quelque chose d’énorme !


Marot.

Sa bosse ?


M. de Pienne.

Sa bosse ? Non. Il a… — Je vous le donne en cent ! —
Une maîtresse !

Tous éclatent de rire.

Marot.

Une maîtresse ! Ah ! ah ! Le duc est fort plaisant.


M. de Pardaillan.

Le bon conte !


M. de Pienne.

Le bon conte ! Messieurs, j’en jure sur mon âme,
Et je vous ferai voir la porte de la dame.
Il y va tous les soirs, vêtu d’un manteau brun,
L’air sombre et furieux, comme un poète à jeun.
Je lui veux faire un tour. Rôdant, à la nuit close,
Près de l’hôtel Cossé, j’ai découvert la chose.
Gardez-moi le secret.


Marot.

Gardez-moi le secretQuel sujet de rondeau !
Quoi ! Triboulet la nuit se change en Cupido !


M. de Pardaillan, riant.

Une femme à messer Triboulet !


M. de Gordes, riant.

Une femme à messer Triboulet ! Une selle
Sur un cheval de bois !


Marot, riant.

Sur un cheval de bois ! Je crois que la donzelle
Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais,
Aurait tout ce qu’il faut pour chasser les Anglais !

Tous rient. Survient M. de Vic. M. de Pienne met son doigt sur sa bouche.

M. de Pienne.

Chut !


M. de Pardaillan, à M. de Pienne.

Chut ! D’où vient que le roi sort aussi vers la brune
Tous les jour, et tout seul, comme cherchant fortune ?


M. de Pienne, riant.

Vic nous dira cela.


M. de Vic.

Vic nous dira cela.Ce que je sais d’abord,
C’est que sa majesté paraît s’amuser fort.


M. de Cossé.

Ah ! ne m’en parlez pas !


M. de Vic.

Ah ! ne m’en parlez pas !Mais, que je me soucie
De quel côté le vent pousse sa fantaisie,
Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d’hiver,
Méconnaissable en tout de vêtements et d’air,
Si de quelque fenêtre il se fait une porte,
N’étant pas marié, mes amis, que m’importe !


M. de Cossé, hochant la tête.

Un roi, — les vieux seigneurs, messieurs, savent cela, —
Prend toujours chez quelqu’un tout le plaisir qu’il a.
Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire !
Un puissant en gaîté ne peut songer qu’à nuire.
Il est bien des sujets de craindre là-dedans.
D’une bouche qui rit on voit toutes les dents.


M. de Vic, bas aux autres.

Comme il a peur du roi !


M. de Pardaillan.

Comme il a peur du roi !Sa femme fort charmante
En a moins peur que lui.


Marot.

En a moins peur que lui.C’est ce qui l’épouvante.


M. de Gordes.

Cossé, vous avez tort. Il est très-important
De maintenir le roi gai, prodigue et content.


M. de Pienne, à M. de Gordes.

Je suis de ton avis, comte ! un roi qui s’ennuie,
C’est une fille en noir, c’est un été de pluie.


M. de Pardaillan.

C’est un amour sans duel.


M. de Vic.

C’est un amour sans duel.C’est un flacon plein d’eau.


Marot, bas.

Le roi revient avec Triboulet-Cupido.


Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s’écartent avec respect.



Scène IV


Les mêmes, LE ROI, TRIBOULET.


Triboulet, entrant et comme poursuivant une conversation commencée.

Des savants à la cour ! monstruosité rare !


Le Roi.

Fais entendre raison à ma sœur de Navarre.
Elle veut m’entourer de savants.


Triboulet.

Elle veut m’entourer de savants.Entre nous,
Convenez de ceci, — que j’ai bu moins que vous.
Donc, sire, j’ai sur vous, pour bien juger les choses,
Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes,
Un avantage immense, et même deux, je croi,
C’est de n’être pas gris, et de n’être pas roi.
— Plutôt que des savants, ayez ici la peste,
La fièvre, et cætera !


Le Roi.

La fièvre, et cætera ! L’avis est un peu leste,
Ma sœur veut m’entourer de savants !


Triboulet.

Ma sœur veut m’entourer de savants ! C’est bien mal
De la part d’une sœur. — Il n’est pas d’animal,
Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,
Pas d’oison, pas de bœuf, pas même de poète,
Pas de mahométan, pas de théologien,
Pas d’échevin flamand, pas d’ours et pas de chien,
Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
Plus caparaçonné d’absurdités énormes,
Plus hérissé, plus sale et plus gonflé de vent,
Que cet âne bâté qu’on appelle un savant !
— Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes,
Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes !


Le Roi.

Hai… ma sœur Marguerite un soir m’a dit très-bas
Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,
Et quand je m’ennuîrai…


Triboulet.

Et quand je m’ennuîrai…Médecine inouïe !
Conseiller les savants à quelqu’un qui s’ennuie !
Madame Marguerite est, vous en conviendrez,
Toujours pour les partis les plus désespérés.


Le Roi.

Hé bien, pas de savants, mais cinq ou six poètes…


Triboulet.

Sire ! j’aurais plus peur, étant ce que vous êtes,

D’un poète, toujours de rimes barbouillé,
Que Belzébuth n’a peur d’un goupillon mouillé.


Le Roi.

Cinq ou six…


Triboulet.

Cinq ou six… Cinq ou six ! c’est tout une écurie !
C’est une académie, une ménagerie !

Montrant Marot.

N’avons-nous pas assez de Marot que voici,
Sans nous empoisonner de poètes ainsi !


Marot.

Grand merci !
Grand merci !À part.
Grand merci !Le bouffon eût mieux fait de se taire.


Triboulet.

Les femmes, sire ! ah Dieu ! c’est le ciel, c’est la terre !
C’est tout ! Mais vous avez les femmes ! vous avez
Les femmes ! laissez-moi tranquille ! vous rêvez,
De vouloir des savants !


Le Roi.

De vouloir des savants ! Moi, foi de gentilhomme !
Je m’en soucie autant qu’un poisson d’une pomme.

Éclats de rire dans un groupe au fond.

Le Roi.

Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.

Triboulet va les écouter et revient.

Triboulet.

Non, c’est d’un autre fou.


Le Roi.

Non, c’est d’un autre fou.Bah ! de qui donc ?


Triboulet.

Non, c’est d’un autre fou.Bah ! de qui donc ? Du roi.


Le Roi.

Vrai ! que chantent-ils ?


Triboulet.

Vrai ! que chantent-ils ? Sire, ils vous disent avare,
Et qu’argent et faveurs s’en vont dans la Navarre.
Qu’on ne fait rien pour eux.


Le Roi.

Qu’on ne fait rien pour eux.Oui, je les vois d’ici
Tous les trois. — Montchenu, Brion, Montmorency.


Triboulet.

Juste.


Le Roi.

Juste.Ces courtisans ! engeance détestable !

J’ai fait l’un amiral, le second connétable,
Et l’autre, Montchenu, maître de mon hôtel.
Ils ne sont pas contents ! as-tu vu rien de tel ?


Triboulet.

Mais vous pouvez encor, c’est justice à leur rendre,
Les faire quelque chose.


Le Roi.

Les faire quelque chose.Et quoi ?


Triboulet.

Les faire quelque chose.Et quoi ? Faites-les pendre.


M. de Pienne, riant, aux trois seigneurs qui sont toujours au fond du théâtre.

Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet ?


M. de Biron.
Il jette sur le fou un regard de colère.

Oui, certe !


M. de Monmorency.

Oui, certe ! Il le paîra !


M. de Monchenu.

Oui, certe ! Il le paîra ! Misérable valet !


Triboulet, au roi.

Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l’âme
Un vide… — Autour de vous n’avoir pas une femme
Dont l’œil vous dise non, dont le cœur dise oui !


Le Roi.

Qu’en sais-tu ?


Triboulet.

Qu’en sais-tu ? N’être aimé que d’un cœur ébloui,
Ce n’est pas être aimé.


Le Roi.

Ce n’est pas être aimé.Sais-tu si pour moi-même
Il n’est pas dans ce monde une femme qui m’aime ?


Triboulet.

Sans vous connaître ?


Le Roi.

Sans vous connaître ? Eh oui !
Sans vous connaître ? Eh oui !À part.
Sans vous connaître ? Eh oui !Sans compromettre ici
Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.


Triboulet.

Une bourgeoise donc ?


Le Roi.

Une bourgeoise donc ? Pourquoi non ?


Triboulet, vivement.

Une bourgeoise donc ? Pourquoi non ? Prenez garde.
Une bourgeoise ! ô ciel ! votre amour se hasarde.
Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.

Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains.
Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,
Des femmes et des sœurs de vos bons gentilshommes.


Le Roi.

Oui, je m’arrangerai de la femme à Cossé.


Triboulet.

Prenez-la.


Le Roi, riant.

Prenez-la.C’est facile à dire et malaisé
À faire.


Triboulet.

À faire.Enlevons-la cette nuit.


Le Roi, montrant M. de Cossé.

A faire.Enlevons-la cette nuit.Et le comte ?


Triboulet.

Et la Bastille ?


Le Roi.

Et la Bastille ? Oh non !


Triboulet.

Et la Bastille ? Oh non ! Pour régler votre compte,
Faites-le duc.


Le Roi.

Faites-le duc.Il est jaloux comme un bourgeois.
Il refusera tout et criera sur les toits.


Triboulet, rêveur.

Cet homme est fort gênant, qu’on le paie ou l’exile…

Depuis quelques instants, M. de Cossé s’est rapproché par derrière du roi et du fou et il écoute leur conversation. Triboulet se frappe le front avec joie.

Mais il est un moyen, commode, très-facile,
Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.

M. de Cossé se rapproche encore et écoute.

— Faites couper la tête à monsieur de Cossé.

M. de Cosse recule tout effaré.

— … On suppose un complot avec l’Espagne ou Rome…


M. de Cossé, éclatant.

Oh ! le petit satan !


Le Roi, riant et frappant sur l’épaule de M. de Cossé.
À Triboulet.

Oh ! le petit satan ! Là, foi de gentilhomme,
Y penses-tu ? couper la tête que voilà ?
Regarde cette tête, ami ! Vois-tu cela ?
S’il en sort une idée, elle est toute cornue.


Triboulet.

Comme le moule, auquel elle était contenue.


M. de Cossé.

Couper ma tête !


Triboulet.

Couper ma tête ! Eh bien ?


Le Roi, à Triboulet.

Couper ma tête ! Eh bien ? Tu le pousses à bout.


Triboulet.

Que diable ! on n’est pas roi pour se gêner en tout.
Pour ne point se passer la moindre fantaisie.


M. de Cossé.

Me couper la tête ! ah ! j’en ai l’âme saisie.


Triboulet.

Mais c’est tout simple. — Où donc est la nécessité
De ne pas vous couper la tête ?


M. de Cossé.

De ne pas vous couper la tête ? En vérité !
Je te châtierai, drôle !


Triboulet.

Je te châtierai, drôle ! Oh ! je ne vous crains guère !
Entouré de puissants auxquels je fais la guerre,
Je ne crains rien, monsieur, car je n’ai sur le cou
Autre chose à risquer que la tête d’un fou.

Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre
Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre,
Ce qui m’enlaidirait.


M. de Cossé, la main sur son épée.

Ce qui m’enlaidirait.Maraud !


Le Roi.

Ce qui m’enlaidirait.Maraud ! Comte, arrêtez. —
Viens, fou !

Il s’éloigne avec Triboulet, en riant.

M. de Gordes.

Viens, fou ! Le roi se tient de rire les côtés !


M. de Pardaillan.

Comme à la moindre chose il rit, il s’abandonne !


Marot.

C’est curieux. Un roi qui s’amuse en personne !


Une fois le roi et le fou éloignés, les courtisans se rapprochent, et suivent Triboulet d’un regard de haine.



M. de Brion.

Vengeons-nous du bouffon !


Tous.

Vengeons-nous du bouffon ! Hun !


Marot.

Vengeons-nous du bouffon ! Hun ! Il est cuirassé.
Par où le prendre ? où donc le frapper ?


M. de Pienne.

Par où le prendre ? où donc le frapper ? Je le sai.
Nous avons contre lui chacun quelque rancune ;
Nous pouvons nous venger.

Tous se rapprochent avec curiosité de M. de Pienne.

Nous pouvons nous venger.Trouvez-vous à la brune,
Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy, —
Près de l’hôtel Cossé. — Plus un mot de ceci.


Marot.

Je devine.


M. de Pienne.

Je devine.C’est dit ?


Tous.

Je devine.C’est dit ? C’est dit.


M. de Pienne.

Je devine.C’est dit ? C’est dit.Silence ! il rentre.

Rentrent Triboulet et le roi entouré de femmes.

Triboulet, seul de son côté, à part.

À qui jouer un tour maintenant ? — au roi… — Diantre !


Un valet, entrant, bas à Triboulet.

Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,
Demande à voir le Roi.


Triboulet, se frottant les mains.

Demande à voir le Roi.Mortdieu ! laissez-nous voir
Monsieur de Saint-Vallier.
Monsieur de Saint-Vallier.Le valet sort.
Monsieur de Saint-Vallier.C’est charmant ! comment diable !
Mais cela va nous faire un esclandre effroyable !

Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte.

Une voix, au-dehors.

Je veux parler au Roi !


Le Roi, s’interrompant de sa causerie.

Je veux parler au Roi ! Non !… qui donc est entré ?


La même voix.

Parler au Roi !


Le Roi, vivement.

Parler au Roi ! Non, non !

Un vieillard vêtu de deuil perce la foule, et vient se placer devant le roi, qu’il regarde fixement. Tous les courtisans s’écartent avec étonnement.



Scène V.


Les mêmes, M. DE SAINT-VALLIER, grand deuil, barbe et cheveux blancs.


M. de Saint-Vallier, au roi.

Parler au Roi ! Non, non ! Si ! Je vous parlerai !


Le Roi.

Monsieur de Saint-Vallier !


M. de Saint-Vallier, immobile au seuil.

Monsieur de Saint-Vallier ! C’est ainsi qu’on me nomme.

Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l’arrête.

Triboulet.

Oh, sire ! laissez-moi haranguer le bonhomme.
À M. de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale.
Monseigneur ! — vous aviez conspiré contre nous,
Nous vous avons fait grâce, en roi clément et doux.
C’est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre
D’avoir des petits-fils de monsieur votre gendre ?
Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné,
Marqué d’une verrue au beau milieu du né,

Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême,
Ventru comme monsieur,
Il montre M. de Cossé, qui se cabre.
Ventru comme monsieur, Bossu comme moi-même.
Qui verrait votre fille à son côté, rirait.
Si le roi n’y mettait bon ordre, il vous ferait
Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,
Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles,
Ventrus comme monsieur,
Montrant encore M. de Cossé, qu’il salue, et qui s’indigne.
Ventru comme monsieur, Et bossus comme moi !
Votre gendre est trop laid ! — Laissez faire le roi,
Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes
Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.

Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats de rire.

M. de Saint-Vallier, sans regarder le bouffon.

Une insulte de plus ! — Vous, Sire, écoutez-moi,
Comme vous le devez, puisque vous êtes roi !
Vous m’avez fait un jour mener pieds nus en Grève ;
Là, vous m’avez fait grâce, ainsi que dans un rêve,
Et je vous ai béni, ne sachant en effet
Ce qu’un roi cache au fond d’une grâce qu’il fait.
Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne. —
Oui, Sire, sans respect pour une race ancienne,
Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,
Tandis que, revenant de la Grève à pas lents,
Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire
Qu’il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire,

Vous, François de Valois, le soir du même jour,
Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour,
Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes,
Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé
Diane de Poitiers, comtesse de Brezé !
Quoi, lorsque j’attendais l’arrêt qui me condamne,
Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane !
Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard,
Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,
Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte,
Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte,
Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser !
Qu’un matin le bourreau vint en Grève dresser,
Avant la fin du jour, devait être, ô misère !
Ou le lit de la fille, ou l’échafaud du père !
Ô Dieu ! qui nous jugez ! qu’avez-vous dit là-haut,
Quand vos regards ont vu, sur ce même échafaud,
Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée,
La luxure royale en clémence habillée !
Sire ! en faisant cela, vous avez mal agi.
Que du sang d’un vieillard le pavé fût rougi,
C’était bien. Ce vieillard, peut-être respectable,
Le méritait, étant de ceux du connétable.
Mais que pour le vieillard vous ayez pris l’enfant,
Que vous ayez broyé sous un pied triomphant
La pauvre femme en pleurs, à s’effrayer trop prompte,
C’est une chose impie, et dont vous rendrez compte !
Vous avez dépassé votre droit d’un grand pas.
Le père était à vous, mais la fille, non pas.

Ah ! vous m’avez fait grâce ! — Ah ! vous nommez la chose
Une grâce ! et je suis un ingrat, je suppose !
— Sire, au lieu d’abuser ma fille, bien plutôt
Que n’êtes-vous venu vous-même en mon cachot !
Je vous aurais crié : — Faites-moi mourir, grâce !
Oh ! grâce pour ma fille, et grâce pour ma race !
Oh ! faites-moi mourir ! la tombe, et non l’affront !
Pas de tête plutôt qu’une souillure au front !
Oh ! mon seigneur le roi, puisqu’ainsi l’on vous nomme,
Croyez-vous qu’un chrétien, un comte, un gentilhomme,
Soit moins décapité, répondez, mon seigneur,
Quand au lieu de la tête il lui manque l’honneur ?
— J’aurais dit cela, sire et le soir, dans l’église,
Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,
Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré,
Honorée, eût prié pour son père honoré !
— Sire, je ne viens pas redemander ma fille ;
Quand on n’a plus d’honneur, on n’a plus de famille.
Qu’elle vous aime ou non d’un amour insensé,
Je n’ai rien à reprendre où la honte a passé.
Gardez-la. — Seulement je me suis mis en tête
De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,
Et jusqu’à ce qu’un père, un frère, ou quelque époux,
— La chose arrivera, — nous ait vengé de vous,
Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire :
— Vous avez mal agi, vous avez mal fait, Sire ! —
Et vous m’écouterez, et votre front terni
Ne se relèvera que quand j’aurai fini.
Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire,
Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l’oserez faire,

De peur que ce ne soit mon spectre qui demain

Montrant sa tête.

Revienne vous parler, — cette tête à la main !


Le Roi, comme suffoqué de colère.

On s’oublie à ce point d’audace et de délire !… —
À M. de Pienne.
Duc ! arrêtez monsieur !

M. de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de chaque côté de M. de Saint-Vallier.

Triboulet, riant.

Duc ! arrêtez monsieur ! Le bonhomme est fou, Sire !


M. de Saint-Vallier, levant le bras.

Soyez maudits tous deux ! —
Soyez maudits tous deux ! — Au Roi.
Soyez maudits tous deux ! — Sire, ce n’est pas bien.
Sur le lion mourant vous lâchez votre chien !
À Triboulet.
Qui que tu sois, valet à langue de vipère,
Qui fais risée ainsi de la douleur d’un père,
Sois maudit ! —
Sois mauditAu Roi.
Sois maudit ! — J’avais droit d’être par vous traité
Comme une majesté par une majesté.
Vous êtes roi, moi père, et l’âge vaut le trône.
Nous avons tous les deux au front une couronne

Où nul ne doit lever de regards insolents,
Vous, de fleurs-de-lis d’or, et moi, de cheveux blancs.
Roi, quand un sacrilège ose insulter la vôtre,
C’est vous qui la vengez ; — c’est Dieu qui venge l’autre !