Le philtre bleu/04

CHAPITRE IV

OÙ LA COMÉDIE QUE PENSE JOUER M. QUIK MENACE DE TOURNER EN UNE TRAGÉDIE TERRIBLE


Donc, M. Quik, puisqu’il faut l’appeler ainsi, s’installa commodément dans un large fauteuil du cabinet, alluma une cigarette et se mit à examiner les divers objets qui l’entouraient. Mais rien de particulier… Rien pour lui faire penser que son hôte, le docteur Jacobson, fût quelque barbe-bleue qui, sous les dehors du plus parfait gentilhomme, savait dissimuler la plus odieuse perversité. Non… pas le moindre indice ! Au contraire : M. Quik se trouvait dans le sanctuaire du travailleur, du penseur, du savant… des livres, des paperasses, des cartes géographiques : l’une d’Afrique, l’autre des Indes ; puis, un mobilier sévère, de riches tapisseries, des bibelots, des peintures de maîtres ; pas de désordre, chaque chose à sa place, le tout disposé avec goût sûr. L’unique chose qui parut attirer plus spécialement le regard inquisiteur de M. Quik fut une belle panoplie, à laquelle étaient accrochées des armes d’une curieuse variété… armes de tous pays et de tous âges.

M. Quik s’en approcha. Un magnifique cimeterre frappa de suite son regard. Mais la lame très brillante, était légèrement tachetée à la pointe d’une substance qui, si elle n’était pas de la rouille, devait certainement être du sang… et du sang humain ! C’est ce que pensa de suite M. Quik. Il voulut s’assurer de l’exactitude de sa pensée : il mouilla de sa langue le bout de son index et frotta vivement l’une des taches. Cette tache demeura. M. Quik regarda son doigt : le doigt demeurait blanc, sans souillure, sans indice. Il hocha la tête.

Au-dessus du cimeterre pendait un stylet à poignée d’or curieusement ciselée. Cette sculpture représentait une jeune femme à genoux, les mains levées au ciel, un poignard enfoncé dans son sein. M. Quik frémit en dépit de toute la bravoure dont son cœur de policier était trempé. Sur la pointe du stylet il observe les taches, légèrement rousses, qu’il avait marquées sur la lame du cimeterre.

Un peu à gauche de cette arme antique, tout à côté d’une arquebuse pendue verticalement, M. Quik découvrit une hache de guerre. C’était une de ces bâches à large taillant et en forme de demi-lune comme en portaient, au troisième siècle, les Goths en leurs invasions. Et sur cette hache M. Quik aperçut encore les mêmes taches sanglantes.

Gravement encore, il hocha la tête. Puis, il se prit à repasser, comme en revue, toutes ces armes de fabrication ancienne et moderne.

Tout à coup, il tressaillit. Un bruit léger avait secoué l’énorme et pesant silence de la maison. Il prêta l’oreille. Son cœur battait vivement : il y posa une main comme pour le contenir. Ce bruit qu’il avait perçu, et qui avait frappé son oreille un peu distraite, lui avait semblé comme un vagissement de nouveau-né.

Pendant dix minutes il demeura immobile, retenant son souffle, écoutant avec une attention extrême… mais le silence demeura.

Il respira, regarda la pendule et remarqua que celle-ci marquait dix heures.

Il pensa :

— Je vais monter à ma chambre. Je suis certain qu’il n’y a personne dans cette maison, et cependant ma certitude, par moments, se trouble. Car je suis dans une maison mystérieuse, et mes hôtes sont mystérieux, ils n’agissent sûrement pas comme des êtres humains à l’état d’esprit normal. Qui sait ?… Je me pense seul ici… et peut-être à travers ces tentures, ces draperies, au travers de ces murs qu’un œil dissimulé m’épie ! Il me faut être prudent ! Le mieux, pour l’instant, c’est de monter à ma chambre, de me coucher et de feindre le plus profond sommeil. Peut-être alors, arriverai-je à pénétrer les premiers secrets de cet antre !

Et M. Quik, finissant par croire qu’il était effectivement épié, fit mine de s’endormir énormément : il bailla, étira les bras, rebailla, et, chancelant, comme un homme que le sommeil a gagné et alourdi il sortit du cabinet pour pénétrer dans le large vestibule. Au fond de ce vestibule un grand escalier montait vers les étages supérieurs. M. Quik se dirigea vers l’escalier. Mais il s’arrêta comme saisi d’une pensée nouvelle. Il leva les yeux vers le plafond du vestibule d’où un globe rouge jetait une clarté diffuse, et il remarqua que, hormis le cabinet de travail, toute la maison demeurait obscure. Aucune lumière ne filtrait nulle part par les portes entre-baillées.

M. Quik fixa le rayon de lumière qui sortait du cabinet.

— Vais-je éteindre cette lumière ? se demanda-t-il. Pourquoi pas ?…

De suite il alla au cadre de la porte, appuya sur un bouton, et de suite aussi il vit le cabinet s’obscurcir.

Satisfait, M. Quik gagna l’escalier, monta lentement, très lentement, l’œil aux aguets, l’oreille excessivement à pic.

Arrivé sur le palier du second étage, il remarqua qu’un deuxième globe électrique d’un vert bleu celui-là, éclairait une sorte de hall meublé avec un grand luxe. À gauche le second escalier, un peu plus petit et moins large, s’élevait au dernier étage où était sa chambre.

M. Quik s’y engagea.

Au dernier étage il se trouva dans un étroit corridor. À sa droite, il vit la porte ouverte d’un magnifique cabinet de toilette. À sa gauche, une autre porte ouverte. Le globe vert qui éclairait cet étage lui fit voir une chambre à coucher, qui, de prime abord, lui parut assez richement meublée. Était-ce sa chambre ? Il le pensa selon les indications qu’on lui avait données ; et il en fut assuré lorsqu’il découvrit ses malles placées près de la porte.

Il sourit et pensa :

— On m’a dit en face du cabinet de toilette… C’est là, d’autant mieux que j’y vois mes malles.

Il s’approcha. Au cadre de la porte il aperçut deux petites chaînettes en or auxquelles pendaient deux petites boules en argent. Il saisit délicatement l’une de ces petites boules et tira. La chambre s’illumina.

Très satisfait, M. Quik entra, ferma la porte, et examina la pièce dans laquelle il allait passer la nuit. Il demeura frappé d’étonnement devant le luxe inouï qui l’entourait.

— Diable ! se dit-il avec un sourire moqueur, on ne me fait pas les honneurs à demi : c’est la chambre d’un prince ou tout au moins d’un ambassadeur !

Il vit deux portes à l’intérieur, l’une à gauche, l’autre à droite. Il alla à celle de droite : il se trouva sur le seuil d’un joli petit cabinet de toilette. Il marcha vers celle de gauche : c’était une garde-robe dans laquelle il découvrit seulement une paire de pyjama et une robe de bain. Il referma la porte.

Il se mit ensuite à inventorier le mobilier.

L’immense lit à colonnes torses, paré de draperies en soies de Chine, et de rideaux d’une très fine dentelle qui tombaient d’un ciel en soies roses et bleues, le fit sourire d’aise.

— Bon ! dit-il en ricanant, il faut absolument que je m’entre dans l’idée que je ne suis pas un policier, ce soir, mais bien un marquis, ou un duc et pair !…

Puis, il admira une table de toilette sur laquelle s’étalaient les parfums les plus rares, les poudres, les talcs, les savons, les pâtes à parfumerie, les crèmes à massage, des huiles, des rouges…

Deux glaces immenses décoraient l’un des angles de la chambre et dans ces glaces M. Quik considéra sa personne entière. Mais alors, au sein de toute cette magnificence, au milieu des tableaux qui l’environnaient avec leur coloris puissant, sous la resplendissante clarté du grand lustre électrique, M. Quik se trouva en dépit de sa couche de bistre, un peu pâle, très pâle même ! Oui, son teint cuivré s’était blanchi, très blanchi… Il s’en émut !

— On penserait, murmura-t-il, que je ne suis pas du tout à mon aise dans ce lieu magnifique !

Il ricana, se dressa, cambra sa petite taille et jeta aux glaces un regard dédaigneux, comme s’il s’en fut pris à ces objets inanimés du malaise qu’il ressentait au fond de son être… tout au tréfonds ! Car nous pouvons bien le dire, le policier, sans le savoir, sans pouvoir en définir le motif ou la cause, avait peur !

Et sa peur faillit tourner à la terreur, lorsque, au moment où il allait jeter son habit sur le canapé richement tapissé, son oreille très tendue perçut une sorte de plainte très lugubre… Et cette plainte, funèbre entre toutes, parut venir de l’au-dessous… oui, comme juste sous ses pieds.

Il frémit et regarda pour s’assurer que ses deux pieds n’avaient pas remué un objet quelconque, un papier peut-être. Il ne vit qu’une petite carpette posée devant le canapé sur le parquet bien ciré.

N’importe ! il demeurait frémissant. Il voulut remonter son courage défaillant.

— Voyons ! se dit-il, est-ce que je vais avoir peur pour de bon ? Est-ce que je vais prendre pour des bruits bizarres ce qui n’est que l’effet de mon imagination ou de mon esprit fatigué ?

Il se pencha vers le parquet et se mit à écouter : aucun bruit que le battement de ses tempes.

Il se redressa en souriant, haussa les épaules avec une indifférence affectée, acheva sa toilette de nuit et se mit au lit.

Mais avant de glisser sous les draps tièdes, il eut soin de placer sous l’un des oreillers très moelleux et discrètement parfumés un revolver. Avec cette arme sous sa tête M. Quik pouvait se sentir en sûreté. Il s’apprêta au repos. Mais il remarqua que le lustre continuait de flamber. Il valait mieux, pensa-t-il l’éteindre.

À l’une des colonnes se son lit, au chevet, il découvrit deux petites chaînettes toutes pareilles aux chaînettes qu’il avait vues au cadre extérieur de sa porte. Il sourit, étendit une main, prit l’une des chaînettes et tira. M. Quik se trouva subitement dans la plus profonde obscurité… une obscurité comme il n’en avait pas encore vue autour de lui : c’était comme un enfer fermé de toutes parts. Il frémit encore.

Mais il ne fallait pas perdre la tête pour si peu. M. Quik demeura donc immobile et feignit dormir… mais non comme un marquis, un duc ou pair ! Point. M. Quik dormit comme un policier sur la piste ; c’est-à-dire qu’il s’appliqua, ne pouvant plus se servir de ses yeux à tous les efforts d’ouïe possibles. Et il écouta, écouta, écouta… très immobile, n’osant pas même respirer. Il demeura si immobile qu’il fut surpris par le sommeil. En effet, M. Quik, malgré toute sa bonne volonté, en dépit de ses habitudes de policier toujours à l’affût, toujours éveillé, toujours attentif… oui, M. Quik, qui voulut seulement feindre le sommeil, s’endormit pour de vrai. Il ronfla… il ronfla même terriblement.

Il ronfla et rêva en même temps. Son rêve fut tout à coup coupé par le passage d’un hurlement. Il bondit sous les draps et se mit sur son séant, écarquilla des yeux demeurés dans l’effrayante obscurité, tendit l’oreille. De son front un ruisseau de sueurs coulait lentement.

Le silence régnait partout

Combien de temps avait-il dormi ? Il n’eût su le dire.

Qu’est-ce qui l’avait si subitement réveillé ?… Quel bruit infernal avait frappé si rudement son ouïe ? Il se le demandait encore, lorsqu’un glapissement qu’on eût dit modulé monta des étages Inférieurs. M. Quik frissonna. Ce glapissement lui sembla plutôt comme un gémissement d’agonie ! Cela lui parut entrecoupé de hoquets, d’étouffements. Mais tout cela était très vague, très diffus, car tout cela semblait venir des plus lointaines profondeurs ! Qu’était-ce ?…

De suite M. Quik pensa :

— Il se passe quelque chose dans cette maison… et cela doit être dans les sous-sols !

Un autre bruit, nouveau, d’un tout autre son comme d’un tout autre genre, frappa ses oreilles attentives.

Il sembla à M. Quik qu’une femme pleurait. Il lui sembla voir le sein de cette femme secoué par les sanglots… car il distinguait très nettement des sanglots, et des sanglots qu’on cherchait à contenir ; M. Quik s’y connaissait ! Et ces sanglots lui semblaient venir de tout près de lui ! Ces pleurs entendus paraissaient surgir d’une pièce voisine de sa chambre !

La bravoure de M. Quik commença à fondre un peu… beaucoup quand les sanglots furent traversés par un grondement de colère qui partait encore de la pièce voisine !

Tremblant, l’œil désorbité, M. Quik pencha la tête hors des rideaux du lit. Que pouvait-il voir dans cette obscurité d’enfer ? Un instant il eut la pensée de faire briller les lumières du lustre. Il n’osa, par crainte de troubler la scène effroyable qu’il devinait se passer à deux pas de lui peut-être, et par crainte aussi d’attirer l’attention vers sa chambre.

Or, à présent, les sanglots devenaient des gémissements prolongés. Puis, soudain, il entendit, ce brave M. Quik, comme un choc de verre… mais un choc de verre effrayant… et ce bruit parut venir de plus loin que le voisinage de sa chambre, cela parut venir d’en bas. Aussitôt les gémissements s’accentuèrent. Puis, encore un choc… mais, cette fois, un choc d’acier, de fer, de métal quelconque ! Dans son imagination le policier entrevit le terrible cimeterre, le joli stylet et la gigantesque hache de guerre ! À ce moment, les gémissements se firent plaintes étouffées. Mais alors un cri perça les murs de la maison… Oh ! mais un cri comme jamais en sa vie n’en avait entendu M. Quik… un cri de douleur, de douleur atroce, peut-être aussi de rage !

Cette fois, le policier sauta hors de son lit… ce fut plus fort que lui… car l’atroce cri avait surgi juste au-dessous du lit à colonnes torses et à dentelles fines. Qu’y avait-il donc sous ce lit ?

Piqué par une intense frayeur, M. Quik chercha à tâtons les chaînettes du lustre. Mais avec des mouvements malhabiles, des mains très tremblantes, il ne put rien saisir que des dentelles, des tissus quelconques, des draps, des oreillers… les colonnes du lit semblaient avoir fondu.

Il s’arrêta, tout à fait figé, lorsqu’il entendit, comme tout derrière sa porte, un ricanement sourd.

Le policier chancela, se retint au bord du lit un moment, posa une main sur son cœur qui voulait éclater, puis chercha sous l’oreiller son revolver.

Il demeura ensuite comme statufié, écoutant toujours, dans l’effrayant silence qui suivit.

Non, plus un bruit nulle part, plus un souffle, la maison tout entière s’était plongée comme en un silence de tombeau. M. Quik ne percevait que les battements de son cœur, les sifflements de sa respiration, que les gouttelettes de sueur qui de son front tombaient une à une sur le parquet de la chambre.

Mais M. Quik était brave ! Il le disait du moins ! Il se disait encore qu’il en avait vu et entendu bien d’autres ! Il eut raison de se dire et se redire ces choses, car il finit par se maîtriser, par dompter son système nerveux, et parut devenir très fort, très courageux, lorsqu’il eut réussi à assujettir dans sa main droite son revolver à six bonnes balles. Il fit quelques pas — mal assurés, c’est vrai — dans l’obscurité de sa chambre vers le canapé sur lequel il avait déposé son pantalon. M. Quik venait de prendre une résolution — résolution digne d’éloge — de faire des perquisitions dans la maison qui l’abritait. Revolver au poing, il pouvait aller partout, affronter tous les dangers !

Sa main gauche rencontra l’étoffe de son vêtement. Il respira d’aise. Rapidement il fit tomber son pyjama et s’apprêta à passer son pantalon. Mais il dut s’arrêter et dresser de suite une oreille très inquiète.

Qu’entendait-il donc encore ?

Dans le corridor il venait d’entendre — c’était peu, si vous voulez — un pas… mais un pas lourd qu’on cherche à étouffer, à étouffer à dessein. Donc, ce pas étant lourd, ce ne pouvait être, comme pensa M. Quik le pas d’une femme qui foulait les tapis du corridor. Ce ne pouvait donc être que le pas d’un homme, et d’un homme corpulent encore. De suite l’imagination de M. Quik lui fit voir l’image du docteur Jacobson. Mais peu importait que ce pas appartint au docteur ! L’important, à cette minute précise, est que le pas venait de s’arrêter derrière la porte du policier. Celui-ci heureusement, avait en entrant le soir même dans sa chambre, imprimé à la clef un tour vigoureux dans la serrure. Fort heureusement en effet, car M. Quik percevait très distinctement une respiration humaine, une haleine quelconque, un souffle qu’on retenait avec précautions.

La bravoure du policier descendit d’un degré derechef, puis de deux degrés… et elle tomba à trois degrés, quand un grattement singulier se produisit dans cette même porte, comme si dans l’obscurité on eût tâtonné et cherché à introduire une clef dans la serrure.

M. Quik sentit ses jambes amollir, se dérober presque. Pour se donner du sang. Il éleva le canon de son revolver dans la direction de la porte, à hauteur d’une poitrine d’homme. Il tint son arme ainsi, mais d’une main trop tremblante pour être dangereuse. Il attendit…

Rien d’extraordinaire ne se passa. Le grattement cessa tout à coup. M. Quik commença à respirer de nouveau. Mais si ce bruit bizarre avait cessé, il ne perdit pas à l’échange du bruit nouveau qui vint caresser son oreille. Dans le corridor commençait une course, la course d’un être quelconque poursuivi par un autre être quelconque… et cette course parut devenir effrénée… ce fut une galopade infernale !… M. Quik saisit une respiration énorme, des halètements, des frôlements rudes et brusques contre sa porte, et il perçut des bonds gigantesques, des sauts énormes, bref, une sarabande affolée comme jamais entendue, comme jamais rêvée pas son imagination ! Puis, comme un coup de tonnerre qui éclate pour annoncer l’orage, une chute… la chute d’un corps pesant… une chute comme M. Quik n’eût certes pas voulu faire… puis une plainte sourde ! Et le policier saisit encore une autre plainte, non moins sourde, puis, de suite, un juron très singulier… un juron qui lui parut comme un « goddam » mal prononcé, pas bien accentué… Et puis, encore, sans intermission, un crac épouvantable… un bris de verre terrible qui réveilla tous les échos de la maison !…

M. Quik tomba sur les genoux… il allait s’évanouir !

Mais il se cramponna de suite à lui-même, il retrouva la vie et l’usage de sa raison en entendant dans l’escalier une dégringolade… mais une dégringolade comme si l’escalier eût été arraché de son cadre ! Et, après des grondements, des hurlements étouffés qui semblaient disparaître vers les profondeurs de la maison. Puis plus rien ! Tout retomba dans le mortel silence d’avant.

Qu’importe ! Ce silence, quoique terrible, valait encore mieux que le démoniaque chahut qui l’avait terrorisé un moment. Car M. Quik retrouva son aplomb, son courage avec l’éloignement du danger !

Mais allait-il maintenant se recoucher ? Un peu de lit moelleux l’eût fort réconforté, car il se sentait excessivement fatigué par l’effroyable tension que son esprit et ses nerfs avaient subie. Mais non… il importait de combattre la fatigue, comme la peur avait été combattue ! Et M. Quik, sans plus, décida qu’il allait savoir ce qui se passait d’étrange dans cette maison maudite ou, tout au moins, ce qui s’était plus particulièrement passé dans son corridor.

Encore à tâtons il chercha la porte, mit les doigts sur la clef, tourna celle-ci. Les mêmes doigts se posèrent ensuite sur le bouton. M. Quik tira lentement la porte, tenant son revolver braqué sur l’ouverture, deux pouces d’entrebâillement tout au plus. Mais cela suffisait pour le moment au policier. Par cette mince ouverture il put voir que le corridor était très noir, que le globe vert n’était plus là, ou du moins qu’il n’éclairait plus.

Le corridor était tout à fait silencieux.

Rassuré, M. Quik se hasarda à ouvrir tout à fait sa porte, puis à risquer la tête, puis un pied dans le corridor ; mais tête et pied dûment précédés par le canon du revolver. De son regard légèrement troublé M. Quik put alors entrevoir une légère clarté filtrant dans l’escalier et s’arrêtant sur le palier de son étage. Il se dirigea vers cette clarté, lentement, un peu tremblant, l’œil fixe très ouvert, l’oreille bien allongée en avant. Il avança sans bruit, sans un souffle, comme une ombre.

Mais il dut s’arrêter à mi-chemin et tout à coup. Dans ses veines son sang bouillonna avec violence, ses tempes battirent comme des marteaux, ses cheveux se hérissèrent. Il se retourna d’une pièce. Dans le corridor un pas approchait, un pas très étouffé, mais bien saisissable. Oui, quelqu’un venait vers lui… et quelqu’un dont il vit soudain les yeux briller comme des saphirs. M. Quik sentit un étourdissement, il s’affola… à ce point qu’il pressa la détente de son arme à feu et que celle-ci refusa de partir ! Alors, il voulut faire un bond… Mais il ne le fit pas de suite… non, plus tard… après qu’il eut senti une chose velue, un être poilu frôler ses jambes nues et une haleine chaude, bouillante, lui souffler sur la nuque ! C’est alors seulement que le bond se fit… Jamais M. Quik n’avait été aussi agile, aussi souple ! Du corridor il sauta tout simplement dans son lit, s’enfonça sous les couvertures, et demeura immobile… si immobile qu’on eût juré que le brave policier venait d’exhaler son dernier soupir !

Mais point ! M. Quik venait de s’évanouir !

Comme tout passe en ce monde, même les plus longs évanouissements, la torpeur de M. Quik passa, elle prit fin juste au moment où il entendait dans le corridor, derrière sa porte encore, qu’il avait refermée sans le savoir, ou qu’une main inconnue avait refermée pour lui… oui, M. Quik entendait ces paroles étranges prononcées par une voix bien connue cette fois, la voix du docteur Jacobson.

Et la voix s’étouffait un peu comme en la crainte d’être entendue.

— Cet animal est sur le point de recevoir une balle, Lina ! C’est toujours le remède le plus prompt pour les mécréants !…

Un chuchotement suivit, des pas étouffées descendirent l’escalier, et M. Quik n’entendit plus rien.

Il retomba aussitôt dans une nouvelle torpeur que les rayons d’un beau soleil d’hiver, qui emplissaient toute la chambre, firent cesser.

M. Quik se leva, hagard, livide, défait. Si défait, qu’il eut peine à reconnaître sa personne dans la grande glace qui la refléta…