Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/05/02

Éditions Édouard Garand (p. 109-111).

II

LE MENSONGE

Claude de L’Aigle était absent depuis la veille. Il était parti le lendemain de l’arrivée de la « mystérieuse lettre » pour parler comme Mme d’Artois, lorsqu’elle faisait ses réflexions in petto. Il avait été appelé à Québec, pour une assemblée d’astronomes ; assemblée importante, qu’il ne saurait manquer, avait-il annoncé.

— S’il ne faisait pas si chaud, avait dit Magdalena, lorsque son mari lui eut appris qu’il partait, je t’accompagnerais à Québec. Le fait est que j’aurais affaire dans les magasins… Penses-tu qu’il fait plus chaud à la ville qu’ici, Claude ?

— Infiniment plus, ma chérie, avait-il répondu vivement. Je te conseille d’attendre. Nous irons à Québec quand tu le voudras ; le mois prochain, si tu le désires.

— Évidemment, se disait Mme d’Artois, qui était présente, M. de L’Aigle ne tient pas à ce que sa femme l’accompagne… J’espère qu’elle ne s’en aperçoit pas, la chère enfant !

Magdalena aurait aimé aller passer un jour ou deux à La Hutte pendant l’absence de Claude, avec Claudette, Rosine et Mme d’Artois ; mais il pleuvait à boire debout et elle dut renoncer à son projet. Son mari absent et la pluie tombant à verse ! Pouvait-on imaginer rien de plus déprimant ?

Le surlendemain du départ de Claude, alors que Magdalena était dans la serre des roses, elle entendit la voix d’Euphémie Cotonnier venant de l’étude ; elle causait avec quelqu’un, sa tante probablement. La jeune femme fut légèrement surprise, sans être très intéressée, car elle avait été sous l’impression que la secrétaire était absente de L’Aire, depuis quelques jours.

— Puisque M. de L’Aigle est parti pour Québec, disait Candide, continuant, évidemment, une conversation commencée, tu aurais pu rester encore une journée ou deux avec ta mère, Euphémie.

— Vous dites que M. de L’Aigle est allé à Québec ? À Québec, ma tante ?

— Mais, oui. J’ai entendu Monsieur dire cela à Madame, la veille de son départ, alors que je passais dans un corridor.

— Ha ha ha ! rit Euphémie.

— Eh ! bien, ma bonne, qu’est-ce qui t’amuse tant, hein ?

M. de L’Aigle est allé, non à Québec, mais à Montréal, tante Candide. J’étais à côté de lui, près du guichet de la gare, avant hier matin, lorsqu’il a demandé un billet de première pour Montréal.

— Ma pauvre Euphémie, répondit Candide, ce ne sont pas précisément de nos affaires où M. de L’Aigle est allé, je crois. Qu’il soit parti pour Montréal ou pour Québec, ça ne nous concerne pas, que je sache.

— Vous avez raison, ma tante, et M. de L’Aigle peut dire ce qui lui plait à sa trop naïve, trop crédule épouse, fit Euphémie, toujours riant ; mais de dire qu’il va dans une ville quand il a l’intention d’aller dans une autre, cela prouve qu’ils sont presque toujours inexplicables les agissements du « mystérieux M. de L’Aigle », n’est-ce pas ?

Magdalena n’en écouta pas davantage. Elle se dirigea vers le corridor d’entrée et dit à Mme d’Artois qui y était installée avec son tricot :

Mme d’Artois, Claude a bien dit, n’est-ce pas, qu’il allait à Québec ?

— Oui, certainement ! lui fut-il répondu.

— Je viens d’entendre une conversation entre Mlle Cotonnier et sa tante ; elle prétend, Mlle Cotonnier je veux dire, que Claude a pris un billet pour Montréal et non pour Québec, avant-hier matin. N’est-ce pas étrange ?

— Je ne me fierais pas trop… aux oreilles de Mlle Cotonnier, si j’étais vous, Magdalena, dit Mme d’Artois.

— Mais, elle dit qu’elle était tout à côté de mon mari, au guichet de la gare, et qu’elle l’a entendu demander un billet de première pour Montréal.

— Alors, quelque chose sera survenu, au dernier moment, pour forcer M. de L’Aigle à changer son itinéraire, chère enfant, assura la dame de compagnie d’un ton tranquille, quoique son cœur se serrât, sans trop comprendre pour quelle raison.

— Je lui demanderai, à Claude, pourquoi il a changé ses plans au dernier moment dit la jeune femme. Il a dû avoir des raisons sérieuses pour ce faire, ne le pensez-vous pas ?

— J’en suis convaincue, Magdalena.

Restée seule dans le corridor, Mme d’Artois, se livra à ses réflexions :

— Heureusement, se disait-elle, Magdalena ne prend pas cet incident à cœur. Elle a une telle confiance en son mari… Ah ! Tant mieux ! Moi, je n’en puis dire autant ; je commence à croire que ce n’est pas sans raison qu’on l’appelle le « mystérieux M. de L’Aigle ». J’espère que je le soupçonne à tort… Je donnerais volontiers la moitié de mon salaire pour savoir si M. de L’Aigle est allé à Montréal plutôt qu’à Québec, et pourquoi il a trompé sa femme de cette façon… Il avait des raisons, bien sûr, pour dire qu’il allait dans une ville, quand il avait l’intention d’aller dans une autre… Car, pour croire qu’il a changé son itinéraire au dernier moment, je n’en crois rien, absolument rien… Oui, je donnerais beaucoup pour savoir à quoi m’en tenir !

Quelqu’un qui eut pu renseigner Mme d’Artois sur les agissements de Claude de L’Aigle, et qui l’eut fait pour rien, c’était Séverin Rocques.

Séverin n’avait pas voulu laisser seul Zenon Lassève, dans le temps des « fêtes » ; il avait donc remis sa visite chez sa tante Lefranc, à l’été. Or, un bon matin, les deux hommes, (Zenon et Séverin) avaient quitté la Pointe Saint-André, en voiture, en route pour la Rivière-du-Loup, car Séverin partait pour Montréal où il avait affaire ; il se proposait d’arrêter à Lévis, à son voyage de retour.

Étant arrivé à la gare de la Rivière-du-Loup un peu en retard, Séverin était accouru au guichet, acheter un billet de seconde classe pour Montréal.

— Car, disait-il souvent à qui voulait l’entendre, pourquoi prendrais-je un billet de première, quand je voyage, puisque je passe tout mon temps dans le wagon de deuxième classe, à fumer ?

Comme Séverin allait sauter dans le train, il aperçut Claude de L’Aigle, accompagné d’un homme portant sa valise ; il se dirigeait vers le Pullman. Séverin eut pu lui parler, lui dire un « bonjour », en passant ; mais le mari de Magdalena lui en avait toujours imposé quelque peu. Le brave garçon se disait (bien à tort assurément) qu’il n’était que toléré, à L’Aire, à cause de Zenon Lassève… Et puis, s’il eut adressé la parole à M. de L’Aigle, celui-ci se serait cru obligé probablement de lui offrir un siège dans le wagon de luxe, ce qui eut beaucoup embarrassé l’humble villageois de Saint-André.

Arrivé à Lévis, Séverin prit passage à bord du traversier, pour Québec, en même temps que Claude ; mais, pas plus qu’à la gare de la Rivière-du-Loup, ce dernier ne le vit.

À la gare de Québec, l’après-midi de ce même jour, Séverin vit, encore une fois, le propriétaire de L’Aire, qui, lui aussi, prenait le train.

— Nous voyageons de compagnie, M. de L’Aigle et moi, à ce qu’il parait ! se disait-il en souriant. Je présume qu’il se rend à Montréal, lui aussi.

Le lendemain, dans une des principales rues de la ville, Séverin aperçut, de nouveau, Claude, sans que celui-ci le vit. Séverin remarqua que Claude avait l’air préoccupé.

— Ma foi ! se dit-il, moitié riant, c’est comme un sort ! J’aperçois M. de L’Aigle, à tout propos, sans qu’il me voie, lui… C’est quelque peu… curieux l’effet que ces rencontres me font… Ne dirait-on pas que je le poursuis, cet homme… que je le… surveille… que je le… guette ? Ah ! Bah ! Suis-je ridicule un peu ! Dans tous les cas, il va retourner à Saint-André aujourd’hui ou demain le plus tard probablement ; il n’est jamais longtemps absent de L’Aire… Eh ! bien, pour dire le vrai, je ne serai pas fâché de constater qu’il est retourné chez lui… Sans que je puisse m’expliquer pourquoi, il me semble qu’il y a quelque chose de… de… sinistre dans ces rencontres d’un homme qui est tout à fait inconscient de ma présence ainsi… C’est comme si je rencontrais un… un revenant… une… ombre, ou, du moins, un être étrange ; oui, étrange, car, on dirait que ce n’est pas le même personnage M. de L’Aigle de L’Aire et le M. de L’Aigle qui se promène, seul et préoccupé, dans les rues de la ville… Mais, tiens ! Je ne peux pas définir au juste l’impression que je ressens à l’égard du mari de Magdalena ; tout ce que je sais, c’est que j’ai hâte qu’il retourne chez lui et que j’en aie fini de le voir à tout bout d’champ ainsi !

Mais il n’en avait pas fini ; il s’en manquait de beaucoup !

Lorsque Claude revint chez lui, après avoir été absent six jours, sa femme lui fit, comme toujours, une chaleureuse réception. Le temps lui avait paru bien long. Il avait plu continuellement et elle avait été portée au spleen. Ce fut donc une joie pour elle de revoir son mari.

Installée dans la bibliothèque, après le dîner, le soir du retour de Claude et alors que celui-ci dépouillait son courrier, Magdalena demanda soudain :

— Claude, est-ce à Québec ou à Montréal que tu es allé ?

Mme d’Artois leva les yeux de sur son tricot et regarda fixement Claude de L’Aigle. Elle le vit rougir légèrement et elle remarqua que sa réponse était un peu lente à venir ; il se demandait, probablement, s’il allait dire la vérité ou non.

— Je suis allé à Montréal, ma chérie, répondit-il.

— Tu m’avais dit…

— Oui, je sais. Un télégramme, reçu le soir même de mon arrivée à la Rivière-du-Loup, m’annonçait que l’assemblée du Club Astronomique aurait lieu à Montréal, plutôt qu’à Québec.

— Mais, Claude, fit Magdalena, s’il était arrivé quelque chose ici, comment aurais-je pu t’en avertir ? Te croyant à Québec, j’aurais adressé un télégramme à l’hôtel L… de cette ville, où nous nous retirons toujours.

— C’est vrai, tu as raison, chère enfant… Je n’avais pas pensé à cela. Une autre fois, si pareille chose arrivait, je t’en avertirais immédiatement. Je te demande bien pardon d’avoir agi si sottement, Magdalena.

— Oh ! Il n’y a rien à pardonner, cher Claude, puisqu’il n’y a eu, heureusement, aucune occasion de t’envoyer un message, fit la jeune femme en souriant. N’en parlons plus.

Évidemment, Magdalena ajoutait foi aux explications de son mari.

— Tant mieux ! Oh ! Tant mieux ! se disait Mme d’Artois. Quant à moi, je suis positive d’une chose ; c’est que M. de L’Aigle vient de mentir… Il y a certainement quelque chose de fort mystérieux dans la vie de cet homme… Si au moins, Magdalena peut continuer à avoir en lui une confiance aussi entière… Car, le jour où elle soupçonnera son mari de la tromper, ou de lui cacher quelque chose, elle en sera infiniment malheureuse… Eh ! bien, je veillerai… et je la protégerai, la pauvre petite, si jamais il y a lieu !

Dix jours plus tard, Séverin Rocques revenait à La Hutte, à la grande joie de Zenon Lassève, qui s’était beaucoup ennuyé de son compagnon. Pourtant c’était un Séverin tout changé ; sa belle humeur semblait s’être enfuie et il était distrait, inquiet et nerveux. La première question qu’il posa, ce fut :

M. de L’Aigle est-il de retour à L’Aire, M. Lassève ?

— Mais, oui, Séverin ! M. de L’Aigle est de retour depuis une dizaine de jours au moins. Je les ai vus, hier ; lui et Magdalena, je veux dire. Ils sont venus ici, avec la petite. Ils étaient superbes de santé et de bonne humeur, tous trois.

— Ah ! Tant mieux ! s’était écrié Séverin. Tout bas, il avait murmuré : « Pauvre Magdalena ! Que Dieu la garde, la chère enfant ! Ô ciel ! Si elle se doutait de… de… ce que j’ai découvert, durant mon voyage, elle en mourrait, oui, elle en mourrait, pour sûr ! »

Qu’avait donc Séverin Rocques ? Quelle découverte avait-il faite ?