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Le monde enchante/IX. — Mlle de la Force : La Bonne Femme

La bonne femme et 3 enfants

IX.

MADEMOISELLE DE LA FORCE.


LA BONNE FEMME.



Il y avait une fois une bonne femme qui avait de l’honnêteté, de la franchise et du courage. Elle avait senti tous les revers qui sont capables d’agiter la vie.

Elle avait été à la cour, et y avait éprouvé tous les orages qui y sont si ordinaires : trahisons, perfidies, point de bonne foi, perte de biens, perte d’amis. De sorte que, rebutée d’être dans un lieu où la dissimulation et l’hypocrisie ont établi leur empire, et lassée d’un commerce où les cœurs ne se montrent jamais tels qu’ils sont, elle résolut de quitter son pays, et de s’en aller si loin, qu’elle pût oublier tout le monde, et qu’on n’entendit jamais parler d’elle.

Quand elle crut être bien éloignée, elle fit une petite maisonnette dans un lieu où la situation était extrêmement agréable. Tout ce qu’elle put faire fut d’acheter un petit troupeau dont le lait servait à sa nourriture et la toison pour se vêtir.

A peine fut-elle quelque temps de la sorte, qu’elle se trouva heureuse. « Il est donc un état dans la vie où l’on peut être contente, disait-elle, et, par le choix que j’ai fait, je n’ai plus rien à désirer. » Elle allait tous les jours filant sa quenouille, et conduisant son petit troupeau ; elle aurait bien souhaité quelquefois d’avoir de la compagnie, mais elle en craignait le danger.

Elle s’était insensiblement accoutumée à la vie qu’elle menait, quand un jour, voulant ramasser son troupeau, il se mit à se répandre par la campagne et à la fuir. Il la fuit en effet si bien, qu’en peu de temps elle ne vit plus un seul de ses moutons. « Suis-je un loup ravisseur ? s’écria-t-elle ; que veut dire cette merveille ? » Et appelant sa brebis la mieux aimée, elle ne reconnut plus sa voix ; elle courut après. « Je me consolerai de perdre tout le troupeau, lui disait-elle, pourvu que tu me demeures. » Mais l’ingrate le lut jusqu’au bout, elle s’en alla avec le reste.

La bonne femme fut très affligée de la perte qu’elle avait faite. « Je n’ai plus rien, s’écriait-elle ; encore peut-être que je ne trouverai pas mon jardin et que ma petite maison ne sera plus à sa place. »

Elle s’en retourna tout doucement, car elle était bien lasse de la course qu’elle avait faite : des fruits et des légumes la soutinrent quelque temps avec une provision de fromage.

Elle commençait à voir la fin de toutes ces choses. « Fortune, disait-elle, tu as beau me chercher pour me persécuter, aux lieux même les plus reculés, tu n’empêcheras pas que je ne sois prête à voir les portes de la mort sans frayeur, et après tant de travaux je descendrai avec tranquillité dans les lieux paisibles. »

Elle n’avait plus de quoi filer, elle n’avait plus de quoi vivre ; et, s’appuyant sur sa quenouille, elle prit son chemin dans un petit bois, et cherchant de l’œil une place pour se reposer, elle fut bien étonnée de voir courir vers elle trois petits enfants, plus beaux que le plus beau jour. Elle fut toute réjouie devoir une si gracieuse compagnie. Ils lui rirent cent caresses, et se mettant à terre pour les recevoir plus commodément, l’un lui passait ses petits bras autour du cou, l’autre la prenait par derrière, et le troisième l’appelait sa mère. Elle attendit longtemps pour voir si on ne les viendrait point chercher, croyant que ceux qui les avaient amenés là ne manqueraient pas de les venir reprendre, tout le jour se passa sans qu’elle vît personne.

Elle se résolut à les mener chez elle et crut que le ciel lui rendait ce petit troupeau en la place de celui qu’elle avait perdu. Il était composé de deux filles qui n’avaient que deux et trois ans, et d’un petit garçon qui en avait cinq. Ils avaient chacun de petits cordons pendus au cou, auxquels étaient attachés de petits bijoux. L’un était une cerise d’or émaillée d’incarnat, et il y avait gravé tout autour ces paroles : Lirette. Elle crut que c’était le nom de la petite fille, et elle se résolut de l’appeler ainsi. L'autre était une azerole où il y avait écrit Mirtis. Et le petit garçon avait une amande d’un bel émail vert, où il y avait autour Finfin. La bonne femme comprit bien que c’étaient leurs noms.

Les petites filles avaient quelques pierreries à leurs coiffures, et plus qu’il n’en fallait pour mettre la bonne femme à son aise. Elle eut bientôt acheté un autre troupeau et se donna les commodités nécessaires pour nourrir son aimable famille. Elle leur faisait pour l’hiver des habits d’écorces d’arbres, et l’été ils étaient vêtus de toile de coton bien blanche. Tout petits qu’ils étaient, ils gardaient leur troupeau. Et pour cette fois leur troupeau leur fut fidèle ; il leur était plus docile et plus obéissant qu’à de grands chiens qu’ils avaient, et ces chiens étaient doux et flatteurs pour eux.

Ils croissaient à vue d’œil, et ils passaient leur vie dans une grande innocence ; ils aimaient la bonne femme, et ils s’aimaient infiniment tous trois.

Ils s’occupaient à garder leurs moutons, quelquefois ils pêchaient à la ligne, ils tendaient des rets pour prendre des oiseaux, ils travaillaient à un petit jardin qu’ils avaient et ils employaient leurs mains délicates à faire venir des fleurs.

Il y avait un rosier, que la jeune Lirette aimait fort ; elle l’arrosait souvent, elle en prenait beaucoup de soin ; elle ne trouvait rien de si beau que la rose, elle l’aimait sur toutes les fleurs. Il lui prit une fois envie d’entr’ouvrir un bouton, et elle s’occupait à en chercher le cœur, quand elle se piqua le doigt avec une épine. Cette blessure lui fut fort sensible, elle se mit à pleurer ; et le beau Finfin, qui ne la quittait guère, s’étant approché, pleura aussi de la douleur qu’elle ressentait. Il prit son petit doigt, le pressait, et en faisait sortir le sang tout doucement.

La bonne femme, qui vit leur alarme pour cette blessure, s’approcha d'eux ; et sachant ce qui l’avait causée :

« Quelle curiosité aussi, lui dit-elle. Pourquoi dépouiller cette fleur que vous aimez tant ? Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/433 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/434 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/435 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/436 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/437 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/438 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/439 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/440 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/441 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/442 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/443 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/444 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/445 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/446 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/447 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/448 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/449 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/450 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/451 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/452 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/453 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/454 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/455 Page:Lescure - Le Monde enchanté.djvu/456

Ce fut alors qu’ils se crurent véritablement heureux. On célébra ces mariages avec une grande pompe ; le roi Finfin épousa la princesse Lirette, et Mirtis le prince. Quand ces belles noces furent faites, la bonne femme demanda la permission de se retirer à la maison des roses ; on eut bien de la peine à y consentir, mais ils se rendirent à sa volonté. La reine veuve voulut aussi demeurer avec elle le reste de sa vie ; la perdrix et le faon y passèrent aussi leurs jours. Ils étaient tous rebutés du monde, ils trouvèrent la tranquillité dans cette retraite : aussi madame Tu-tu les allait souvent visiter, aussi bien que le roi et la reine, le prince et la princesse.