Le château de Beaumanoir/38

Mercier & Cie (p. 269-274).

XL

EST-IL UNE DOULEUR SEMBLABLE À LA SIENNE ?

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Il est neuf du soir. Depuis longtemps déjà la bataille — dernière victoire des Français en Amérique — est terminée.

Pêle-mêle, dans un suprême embrassement, les ennemis de tantôt dorment du dernier sommeil à la place même où ils combattaient quelques heures auparavant.

À l’entrée du Carouge, une villa a été épargnée par l’ennemi ; c’est celle de madame de la Gorgendière.

Une faible lumière pénètre à travers les volets clos, entrons.

Sur un lit de repos, dans le salon, repose le corps de Louis Gravel, dans son uniforme d’officier au régiment de Béarn. Sa figure est sereine, sa bouche semble sourire, on dirait qu’il va s’éveiller.

À la tête du cadavre, un jeune homme et une jeune fille sanglotent agenouillés : Claude et Blanche pleurent le fiancé de leur malheureuse amie.

Au pied du lit, madame de la Gorgendière soutient une autre jeune fille qui parait étrangère à tout ce qui passe autour d’elle, les yeux secs et fixes, le teint plus blanc que la cire, les cheveux épars, affaissée sur elle-même. Ce spectacle est navrant, car rien ne peut égaler la douleur de Claire de Godefroy.

Plus loin, dans l’ombre, debout, immobile, on aperçoit la sombre et farouche silhouette de Tatassou.

Deux bougies éclairent de leurs lueurs blafardes cette scène de désespoir et de mort.

— Voyons, mon enfant, du courage, fait, madame de la Gorgendière, priez pour celui qui vous a tant aimée !… Voyons, Claire, mon enfant, ne m’entendez-vous pas ?…

La jeune fille est toujours impassible, inerte, sans vie…

Tout-à-coup, elle promène un regard égaré sur tous les objets qui l’environnent, étreint sa tête à deux mains dans un mouvement convulsif, jette un cri de désespoir, le cri de la tigresse, le cri de la hyène à laquelle on enlève ses petits, et se précipite sur le corps de son fiancé avant même qu’il ait été possible de prévenir son action :

— Louis !… Louis !.. Non, il est impossible que Dieu l’ait permis… Non, Louis, tu n’es pas mort !… Louis !… cher Louis !… toi qui étais déjà mon époux devant Dieu…

Puis on l’entendit répéter avec des sanglots :

— Louis !… mon bien-aimé… Non, il est impossible que Dieu t’ait rappelé à lui… Louis ma vie… mon amour… ne m’entends-tu pas ?… Ne vas-tu pas sortir de ce sommeil léthargique qui t’étreint ?

— Mais il a l’air de dormir ! s’écria-t-elle en se précipitant de nouveau sur le cadavre…

Et cette fois, elle approcha ses lèvres du front glacé du mort.

Mais au contact de cette peau froide, elle jeta un nouveau cri et tomba à la renverse.

On s’empressa de la sortir de l’appartement où reposait la dépouille mortelle de Louis Gravel que veillèrent toute la nuit Claude et Tatassou.

 
 

Le père Ignace Gravel arriva le lendemain matin pour réclamer le corps de son fils et le fit transporter à Château-Richer. Claude et Tatassou l’accompagnèrent jusqu’à sa dernière demeure.

Claire de Godefroy faillit mourir et resta pendant près de deux années dans un état voisin de la folie.

Son père, déjà vieux, brisé par tant de désanchantements et de revers successifs mourut une année après Louis Gravel.

Claude d’Ivernay épousa Blanche de Rigaud de Vaudreuil et passa en France avec sa femme lors du traité de 1763 qui cédait le Canada à l’Angleterre.

La veille de leur départ, ils assistèrent à l’entrée de Claire de Godefroy au monastère des Ursulines. La pauvre désespérée se retirait dans la solitude du cloître afin de prier pour ses chers morts.

— Nous reverrons-nous jamais, ma douce Claire ? lui dit Blanche dans un dernier baiser.

— Là-haut ! répondit la jeune fille en lui montrant le ciel, et elle se retira lentement derrière la grille en baissant son voile.

 
 
 

Depuis près de deux mois, la garde, en relevant les postes sur la citadelle, trouvait chaque matin, tantôt ici, tantôt là, une sentinelle égorgée et scalpée. On redoubla de précautions et de surveillance, et une nuit, une sentinelle, placée près du bastion qui fait face aux Plaines d’Abraham croyant voir passer une ombre près de sa guérite, tira au jugé et entendit la chute d’un corps.

Au matin, un piquet de soldats fit des recherches et trouva le cadavre d’un jeune sauvage huron frappé d’une balle à la tête.

Exposé sur la place publique, ce cadavre fut reconnu pour celui de Tatassou.

Et Bigot.

L’infâme Bigot passa aussi en France, mais pour y subir avec ses complices un procès honteux qui lui valut la confiscation de ses biens volés et le bannissement à perpétuité.

M. de Vaudreuil ne fut pas exempt des mensongères accusations de Bigot, comme ce dernier le lui avait promis d’ailleurs. Emprisonné à la Bastille, il eut à subir un procès dont il sortit sans que son honneur souffrit la plus petite atteinte. Sa défense fut pleine de dignité, dit Garneau, dédaignant de se justifier lui-même, il n’éleva la voix que pour défendre les officiers canadiens accusés par Bigot.

« Élevé au Canada, je les connais, disait-il, et je soutiens qu’ils sont presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Canadiens semblent être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonheur à la fatigue et au danger.

Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays offre des miracles de courage, d’activité, de patience dans la disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux qui ont coûté la vie à plusieurs, sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandants intrépides avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes anglaises, huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachements. »

Ailleurs, M. de Vaudreuil écrivait aux ministres de Louis XV :

« Avec ce beau et vaste pays, la France perd 70,000 âmes, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leurs princes. »

C’est ce même pays-là que Voltaire et la Pompadour appelaient dédaigneusement « quelques arpents de neige ! »…

Fin.