PoèmesImprimerie de l’Œuvre (p. 5-6).


Le blé


N’est-ce pas l’homme aussi qui a créé le blé ? Les productions que l’on appelle naturelles ne sont pas pour la plupart ― celles du moins qui servent aux besoins de l’homme ― l’œuvre spontanée de la nature. Ni le blé, ni la vigne n’existaient avant que quelques hommes, les plus grands des génies inconnus, aient sélectionné et éduqué lentement quelque graminée ou quelque cep sauvage. C’est l’homme qui a deviné, dans je ne sais quelle pauvre graine tremblant au vent des prairies, le trésor futur du froment. C’est l’homme qui a obligé la sève de la terre à condenser sa fine et savoureuse substance dans le grain de blé ou à gonfler le grain de raisin. Les hommes oublieux opposent aujourd’hui ce qu’ils appellent le vin naturel au vin artificiel, les créations de la nature aux combinaisons de la chimie. Il n’y a pas de vin naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l’homme. La nature elle-même est un merveilleux artifice humain. Sully-Prudhomme a surfait l’œuvre du soleil dans son vers magnifique :

Soleil, père des blés, qui sont pères des races !

L’union de la terre et du soleil n’eût pas suffi à engendrer le blé. Il y a fallu l’intervention de l’homme, de sa pensée inquiète et de sa volonté patiente. Les anciens le savaient lorsqu’ils attribuaient à des dieux, image glorieuse de l’homme, l’invention de la vigne et du blé. Mais, depuis si longtemps, les paysans voient les moissons succéder aux moissons et les blés sortir de la semence que donnèrent les blés ; la création de l’homme s’est si bien incorporée à la terre, elle déborde si largement sur les coteaux et les plaines que les paysans, tombés à la routine, prennent pour un don des forces naturelles l’antique chef-d’œuvre du génie humain.

Et comment, en effet, sans un effort de l’esprit, s’imaginer de façon vivante que cette grande mer des blés qui, depuis des milliers d’années roule ses vagues, se couchant, dorée et chaude en juin, pour redresser en mars son flot verdissant et frais, gonflé encore peu à peu en une magnifique crue d’or, comment s’imaginer que cette grande mer, dont les saisons règlent le flux et le reflux, a sa source lointaine dans l’esprit de l’homme ?


* * *