Le Voyage artistique à Bayreuth / V- Analyse musicale – (5/14) L’Orchestration

Le Voyage artistique à Bayreuth (1897)
Librairie Ch. Delagrave (p. 278-280).


L’orchestration de Wagner est encore plus riche et plus colorée que celle de Beethoven. Cela tient certainement en grande partie aux nouveaux timbres qu’il y a introduits, cor anglais, clarinette-basse, contrebasson, trombones[1], la famille des tubas, la trompette-basse [2] ; en partie aussi à la façon dont il a complété les groupes d’instruments à vent, écrivant trois parties de flûtes, trois de hautbois, trois de clarinettes, etc. (au lieu de deux généralement employées jusqu’alors, sauf dans Meyerbeer et Berlioz), ce qui lui permet d’obtenir un accord complet avec un timbre homogène [3] ; en partie encore à la division fréquente des instruments du Quatuor à cordes ; mais surtout et avant tout à sa profonde science de l’instrumentation, à son ingéniosité sans pareille, qui l’a conduit à de prodigieuses trouvailles.

Chaque instrument est traité par Wagner avec la même sûreté de main que s’il en avait joué lui-même ; il a su comme personne s’en assimiler les ressources, et il ne lui demande que ce qui est bien vraiment dans ses moyens. C’est souvent difficile d’exécution, jamais ingrat, jamais maladroit ni gauche.

Malgré le nombre considérable d’exécutants qu’il exige, jamais on ne le voit avoir recours, dans son orchestration, à des procédés compliqués ; les combinaisons sont toujours simples et claires, ce dont résulte une sonorité à la fois franche et puissante. Les Leit-motifs se promènent sans cesse dans tout l’orchestre, passant d’un pupitre à un autre ; mais chacun d’eux toutefois possède une prédilection pour un instrument ou un groupe en harmonie avec son caractère, chez lequel il a pris naissance, et chez lequel il revient élire domicile chaque fois qu’il doit se produire avec une importance prépondérante ; parfois on l’a reconnu dès sa première note, sous l’influence de ce timbre caractéristique.

On voit maintenant clairement, je crois, comment, dans le style musical de Wagner, tout concourt, mélodie, harmonie et orchestration, à accentuer et à préciser l’action dramatique : la mélodie, mélopée ou récitatif mesuré, par sa belle diction et le souci constant de l’excellence de la prosodie ; l’harmonie, par ses procédés audacieux et l’emploi des motifs conducteurs ; l’orchestration, par la richesse jusqu’alors sans pareille de son coloris.

  1. Beethoven avait déjà employé le Contrebasson et les Trombones, mais à titre exceptionnel.
  2. La Trompette-basse ne figure que dans la Tétralogie.
  3. Sonorité d’orgue.