Le Voyage artistique à Bayreuth / IV- Analyse des Poèmes – (7/7) Parsifal

Le Voyage artistique à Bayreuth (1897)
Librairie Ch. Delagrave (p. 236-258).


PARSIFAL

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Sur un pic inaccessible des Pyrénées, le Montsalvat, se dresse un burg élevé par Titurel pour conserver en une demeure inviolable et inabordable aux profanes le vase sacré dans lequel but le Christ lors de son dernier repas avec ses disciples. Cette coupe sainte, le Graal, contenant le sang qui s’échappa des divines blessures du Sauveur sur la croix, ainsi que la Lance qui causa ces blessures, ont été confiés par des messagers célestes au pur chevalier, dans un temps de luttes impies où les ennemis de la foi menaçaient de profaner ces précieuses reliques.

Titurel, après leur avoir construit un sanctuaire grandiose, a groupé autour de lui, pour l’aider à les garder, une élite de chevaliers que leur pureté a rendus dignes de ces augustes fonctions. Le Graal récompense ces nobles serviteurs de leur pieuse fidélité, en les investissant d’une force et d’une vaillance miraculeuses qui leur permettent d’entreprendre, pour l’exaltation de leur foi, des œuvres dont ils ne pourraient sortir victorieux sans son divin secours ; et chaque année une colombe descendant des célestes espaces vient renouveler la force du saint Graal et de ses chevaliers.

Un habitant de la contrée voisine du Montsalvat, Klingsor, voulant, pour le rachat de ses fautes, s’enrôler dans la pieuse phalange, a vainement essayé de faire taire en son âme l’instinct du péché ; n’y pouvant parvenir, il en a détruit les aspirations brutales en portant sur lui-même une main profanatoire ; son indigne action lui ayant à tout jamais fermé les portes du Burg sacré, il écouta


PARSIFAL
 
PERSONNAGES selon l’ordre de leur première entrée en scène. 1er ACTE 2me ACTE 3me ACTE
1ertableau 2me
tabl.
1er tabl. 2me tabl. 1er tabl. 2me tabl.
Gurnemanz (basse). Vieux chevalier du Graal, ayant servi sous les règnes de Titurel et d’Amfortas.
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2me Chevalier (basse). Les Chevaliers et Écuyers du Graal sont les gardiens et les serviteurs de la Lance sacrée et du Vase saint renfermant le sang du Sauveur.
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2me Écuyer (contr.).
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1er Écuyer (soprano).
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1er Chevalier (ténor).
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Kundry (sopr.). Personnage double : tantôt servante des Chevaliers du Graal et encline au bien ; tantôt esclave de Klingsor et encline au mal. A été Hérodiade dans une existence antérieure.
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Amfortas (baryt.). Prêtre-Roi du Graal, fils du vieux Titurel : s’est laissé séduire par Kundry, et est devenu par cela incapable de célébrer le sacrifice sans d’horribles souffrances.
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3me Écuyer (ténor). Serviteur du Graal.
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4me Écuyer (ténor). Serviteur du Graal.
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Parsifal (ténor). Fils de Gamuret et d’Herzeleïde ; devient Prêtre-Roi du Graal après avoir guéri la blessure d’Amfortas.
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La Confrérie des Chevaliers du Graal (chœur : tén., basses).
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Jeunes Gens (chœur : contr., tén.) À mi-hauteur de la coupole.
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Jeunes Garçons (chœur : sopr., contr.). Au sommet de la coupole.
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Voix de Titurel (basse). Chevalier moribond, auquel un ange confia jadis le saint Graal, et qui devint ainsi leur serviteur et Prêtre-Roi. Père d’Amfortas.
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Klingsor (basse). Mauvais Chevalier qui, n’ayant pu devenir serviteur du Graal, se tourna vers la magie, et se fit l’ennemi acharné de l’institution sacrée.
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Filles-Fleurs (chœur : sopr., contr.). Êtres fantastiques et séduisants créés par les maléfices de Klingsor pour perdre les Chevaliers du Graal.
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l’esprit du mal et reçut de lui les enseignements maudits de l’art de la magie. Plein de haine alors contre ceux qui l’ont renié comme frère, il a employé son fatal pouvoir à transformer la lande aride en un jardin plein de délices où croissent, moitié fleurs, moitié femmes, des êtres fantastiques d’une beauté irrésistible, déployant leurs séductions pour s’appliquer à perdre ceux des chevaliers du Graal qui sont assez faibles pour tomber dans leurs pièges.

Beaucoup déjà s’étaient laissé entraîner, lorsque Amfortas, le fils du vénérable Titurel, à qui son père affaibli par les ans avait cédé la couronne, Amfortas voulut mettre fin à ces enchantements funestes et descendit lui-même, secondé par l’assistance sacrée, dans le repaire des coupables délices ; mais, hélas ! il ne fut pas plus fort que ceux qui l’avaient précédé, et succomba comme eux. comble de la honte et de la défaite ! son ennemi s’empara de la lance sacrée, la relique précieuse confiée à sa garde, et, la tournant contre son défenseur même, fit au flanc d’Amforlas une profonde blessure, qu’aucun remède ne put jamais cicatriser.

L’infortuné roi regagna cependant le Montsalvat, y rapportant la souillure du péché, avec d’éternels remords, plus cuisants encore que la plaie inguérissable qui saigne à son côté.

Depuis ce temps, la confrérie auguste des chevaliers est plongée dans la tristesse et la honte, chacun d’eux prenant sa part de l’humiliation et des douleurs du roi déchu. Lui-même, cherchant vainement un remède à ses souffrances physiques et morales, les voit s’accroître chaque fois qu’il doit, comme prêtre-roi, célébrer les saints mystères, et chaque fois il en recule l’accomplissement avec effroi. C’est en vain quil demande au lac sacré qu’abrite la forêt, le soulagement bienfaisant de ses ondes fraîches ; en vain que des régions les plus éloignées ses chevaliers lui rapportent des baumes précieux.

Un jour où, prosterné devant le tabernacle, il implorait la pitié du Seigneur, il entendit une voix céleste prophétisant la guérison de sa blessure et le rachat de ses fautes par un Être tout de pureté et de miséricorde, un Chaste, un Simple, qui viendrait rendre au Graal son éclat immaculé et, après avoir ravi aux mains criminelles de Klingsor la lance profanée, la rapporterait au sanctuaire, où un seul de ses attouchements cicatriserait la plaie jadis faite par elle au prince oublieux de sa sainte mission.

Ce chaste fou, ce héros plein de compassion pour les douleurs d’autrui, ce sera Parsifal, le prédestiné que les desseins de la Providence auront amené par des chemins mystérieux jusqu’au Montsalvat, en le lançant à la poursuite d’un cygne sacré ; qui, ayant assisté au sublime sacrifice, ayant été témoin de la détresse morale et physique d’Amfortas, aura senti son âme éclairée d’une céleste lumière, compris quelle tâche auguste et régénératrice lui était réservée, et conçu du péché une sainte horreur, qui le préservera des embûches infernales que Klingsor lui tendra à son tour avec l’aide de son âme damnée, son esclave Kundry, dont il a fait la vassale de ses criminelles volontés.

Cette figure étrange de Kundry, créée de toutes pièces par Wagner, apparaît tour à tour comme la servante passionnément dévouée des chevaliers du Graal quand elle est livrée à sa propre nature, ou comme leur ennemie acharnée, l’instrument de leur déchéance, lorsque, subissant malgré elle le magique ascendant de Klingsor, elle se transforme en une femme « effroyablement belle » et devient le moyen de séduction le plus irrésistible des jardins enchantés. Les pieux chevaliers ignorent cette double nature et ne voient en elle qu’un être bizarre, malade, indompté, dont les fréquentes et longues absences, précédées d’un profond sommeil, correspondent toujours à un nouveau malheur venant fondre sur eux ; mais c’est elle qui a séduit, perdu Amfortas, et c’est sur elle encore que compte le sorcier pour faire sombrer la vertu du chaste fou. Effroyables missions contre lesquelles l’infortunée se révolte ; aussi la voit-on sombre et angoissée chaque fois qu’elle sent s’appesantir sur ses yeux le lourd sommeil hypnotique dans lequel la plonge Klingsor lorsqu’il veut la soumettre à son odieuse puissance. Elle expie ainsi le crime d’une existence antérieure, alors qu’étant Hérodiade, elle a poursuivi de son rire cruel et impie le Christ gravissant le Golgotha. Ce ricanement sauvage, elle le retrouve dans sa nouvelle incarnation lorsqu’elle est sous le charme maudit de l’enchanteur : alors, devenant sa digne servante, elle l’égale en perversité. Mais quand elle est délivrée de l’ensorcellement, elle aspire, autant que sa nature sauvage et inculte le lui permet, au bien, au rachat des fautes de l’enchanteresse, dont elle conserve un vague et inconscient souvenir. C’est ce qui lui fait rechercher avec tant d’ardeur les baumes qui pourront guérir la blessure d’Amfortas, cette blessure à laquelle elle a coopéré, et ne vouloir aucun remerciement pour prix de ses peines ; et c’est aussi cette aspiration au repentir, à la rédemption, qui, triomphant enfin, avec le secours de la grâce divine, de la noire magie et des ensorcellements de Klingsor, lui permettra de se régénérer dans leau sainte du baptême que versera sur son front Parsifal devenu, par l’accomplissement de sa mission sacrée, prêtre et prince du Graal à la place d’Amfortas. Ces explications préliminaires étaient absolument nécessaires pour l’intelligence de la brève analyse qui suit.

1er Acte.

Premier tableau. — La première scène se passe dans une clairière de la forêt qui entoure le Burg du Montsalvat. Sur la gauche, un chemin monte au château situé sur l’éminence. A l’arrière-plan à droite, la déclivité de la route fait pressentir un lac dans un bas-fond.

On est à la pointe du jour. Gurnemanz, un des plus vieux chevaliers du Graal, et deux jeunes écuyers dorment sous un arbre. Aux sons des trompettes qui, dans la direction de rédifîce, font entendre une fanfare solennelle, Gurnemanz s’éveille et invite les jeunes gens qu’il a tirés de leur sommeil à faire avec lui la prière du matin. Ils s’agenouillent tous trois ; puis, lorsqu’ils ont terminé leur méditation, Gurnemanz engage ses compagnons à s’occuper du bain dans lequel Amfortas va chercher l’apaisement de ses souffrances. Il demande à deux chevaliers qui s’approchent, descendant du Burg, comment se trouve le prince, et si le nouveau remède appliqué à sa blessure lui a apporté quelque soulagement. Sur leur réponse négative, le vieux serviteur baisse mélancoliquement la tête, découragé, mais non surpris. À ce moment, un des jeunes écuvers signale la venue d’un nouveau personnage, qu’il désigne, ainsi que ses compagnons, sous les noms divers de cavale d’enfer, d’amazone sauvage, et l’on voit apparaître une femme à la physionomie bizarre, au teint foncé, aux yeux perçants et au regard farouche, qui porte de longues tresses noires et flottantes et est vêtue d’un costume étrange ; c’est Kundry. Elle arrive précipitamment, paraissant exténuée par une longue course, et présente à Gurnemanz un flacon de cristal contenant un baume qu’elle a été chercher dans les régions les plus reculées de l’Arabie, pour adoucir les douleurs de l’infortuné Amfortas ; puis, cédant à la fatigue, elle se laisse tomber à terre et reste couchée, tandis qu’arrive le cortège de chevaliers et d’écuyers accompagnant la litière du roi, ce qui détourne d’elle l’attention des assistants.

Le malheureux prince, torturé sans répit par ses souffrances, implore du Ciel la mort ou la venue du Fou plein de compassion qui doit mettre un terme à son martyre ; il accepte toutefois des mains de Gurnemanz le baume apporté par Kundry et veut en remercier l’étrange créature ; mais elle, inquiète et agitée, fait peu d’accueil à la reconnaissance du roi. Amfortas ordonne à ses serviteurs de porter sa litière jusqu’au lac sacré, et le cortège s’éloigne, suivi tristement du regard par le respectable chevalier.

Les écuyers alors apostrophent Kundry méchamment, la traitant de magicienne et lui reprochant de fournir au roi des drogues nuisibles ; mais Gurnemanz prend sa défense et leur rappelle de quel dévouement, au contraire, elle fait preuve chaque fois qu’il s’agit de rendre service aux chevaliers du Graal, d’aller, prompte comme l’éclair, porter un message à ceux que leur mission retient dans les contrées lointaines.

Depuis longtemps déjà elle est connue au Montsalvat, et lorsque Titurel consacra le Burg, il la trouva endormie parmi les buissons de la forêt. C’est là toujours qu’on la découvre après chacune de ses longues absences inexpliquées, mais qui coïncident fatalement avec un nouveau malheur venant fondre sur les serviteurs du Graal. Pendant la dernière de ces absences a eu lieu le néfaste combat si funeste à Amfortas. Où errait-elle pendant ce temps et pourquoi elle, si dévouée habituellement, n’est-elle point venue au secours du prince infortuné ? Kundry reste silencieuse à cette question, et Gurnemanz, se plongeant de nouveau dans ses pensées douloureuses, retrace à ses jeunes compagnons toutes les phases de l’humiliante défaite.

Ses auditeurs lui demandent ensuite de les instruire sur les orimnes du Graal : il leur en fait une longue narration, au cours de laquelle Kundry, toujours étendue sur le sol, manifeste une violente agitation, et il termine en leur révélant la promesse consolante venue d’en haut, qui soutient seule le courage du prince si éprouvé.

À peine a-t-il achevé son récit, que des cris se font entendre du côté du lac : ce sont des chevaliers qui ont aperçu un cygne sauvage, hôte respecté de la contrée et aimé du roi, qui vient d’être blessé par une main inconnue. L’animal, battant de l’aile, vient tomber expirant sur le sol, tandis que des écuyers, ayant découvert le meurtrier, l’amènent à Gurnemanz, qui l’interroge sur son inutile cruauté et la lui reproche paternellement.

Le coupable, Parsifal, est un adolescent qui semble inconscient de l’acte qu’il vient de commettre. Il ne sait dire ni son nom ni dans quelle contrée il a vu le jour ; il se rappelle seulement que sa mère se nommait Herzeleïde (Cœur-Brisé), et qu’il vivait avec elle parmi les forêts et les plaines sauvages. — C’est Kundry qui, après avoir observé attentivement le jeune innocent, complète les renseignements qu’il a si imparfaitement donnés : il a vu le jour après la mort de son père Gamuret, tué dans un combat ; et sa mère, espérant lui épargner le même sort, la élevé loin des humains et de leurs luttes. — Parsifal se souvient alors qu’un jour, ayant vu passer des hommes brillamment armés, montés sur de nobles bêtes, il a vainement cherché à les atteindre, puis que, dans sa poursuite, s’étant égaré, il a eu à se défendre contre des animaux sauvages et contre des hommes pleins de force ; mais dans sa naïveté il ne s’est même pas rendu compte des méchantes intentions de ces hommes à son égard. — Kundry alors lui apprend que, dans une de ses courses désordonnées, elle a rencontré Herzeleïde succombant au chagrin que lui causa la disparition de son fils, et qu’elle l’a vue expirer sous ses yeux. Parsifal, hors de lui à cette nouvelle, se précipite sur Kundry et l’étranglerait sans l’intervention de Gurnemanz, qui délivre la malheureuse. L’inconscient semble alors regretter sa violence ; il est saisi d’un tremblement et va se trouver mal ; mais Kundry s’est déjà élancée vers une source voisine et, rapportant de l’eau fraîche dans une corne, le soigne et le ranime.

Gurnemanz approuve cet acte de pardon et de charité ; mais l’étrange créature se détourne avec tristesse, repoussant cette approbation ; elle demande seulement à se reposer de l’immense fatigue par laquelle elle se sent envahie, et, pendant que le digne chevalier s’occupe de l’adolescent, elle se traîne vers un buisson voisin pour y dormir. Soudain l’idée de ce sommeil impérieux, angoissant, qui précède toujours pour elle l’odieux enchantement, la révolte ; elle lutte et veut s’y soustraire : mais la force mystérieuse l’emporte sur sa résistance, et elle tombe inanimée derrière le buisson, où elle reste inerte et invisible.

Pendant ce temps on perçoit du côté du lac le mouvement des chevaliers et des écuyers accompagnant le retour d’Amfortas au palais après son bain. Gurnemanz, soutenant la marche encore chancelante de Parsifal, s’apprête à le conduire au Burg sacré, où il le fera assister au repas mystique des serviteurs du Graal. Qui sait si cet innocent, providentiellement guidé dans les chemins inaccessibles du Montsalvat, n’est pas ce Chaste Fou, cet élu destiné à la rénovation du Graal ?…

Le chevalier et Parsifal semblent marcher, mais c’est en réalité le décor qui se déroule derrière eux ; et, après un long parcours dans les rochers, ils franchissent une porte donnant accès dans de vastes galeries souterraines qu’ils semblent parcourir toujours en montant.

Deuxième tableau. — On entend des bruits de cloches et de trompettes qui paraissent se rapprocher ; enfin ils se trouvent dans une immense salle couronnée par une coupole lumineuse. Les sonneries des cloches partent du sommet de cette coupole. Parsifal est comme fasciné par la grandeur du spectacle qui s’offre à ses yeux, et Gurnemanz l’observe avec attention pour surprendre dans son attitude la révélation espérée.

À droite et à gauche, au fond de la salle, s’ouvrent deux portes, laissant passer en deux longues théories les chevaliers qui, dans une attitude grave et recueillie, viennent se placer autour des tables sur lesquelles se trouvent des coupes. Ils se préparent à célébrer les agapes spirituelles comme les avait instituées le Sauveur.

Après eux arrive le cortège du roi, couché sur sa litière et entouré de frères servants et d’écuyers. Deux pages qui le précèdent portent une châsse soigneusement voilée, qu’ils déposent sur un autel surélevé auprès duquel est placé comme un trône le lit de repos oii l’on a étendu Amfortas. Derrière ce lit de repos est une chapelle obscure et en contre-bas, d’où sort une voix grave, celle de Titurel, engageant le pauvre infortuné à célébrer sans retard le saint mystère. Amfortas, qui sait quelles souffrances accompagnent pour lui l’acte sacré, veut en retarder l’accomplissement ; il supplie son père d’officier à sa place ; mais le vieillard, à qui reste à peine une étincelle de vie, s’y refuse et somme son fils de remplir sans tarder son devoir. Amfortas, au comble de l’angoisse, invoque la pitié des assistants, supplie le Créateur de mettre fin à ses douleurs physiques, à ses souffrances morales, mille fois plus cruelles encore : il subit toutes les tortures qu’a endurées le Seigneur sur la croix ; il voit comme lui s’écouler tout son sang par la blessure que rien ne peut faire refermer, et son cœur est ulcéré de honte et de remords en se voyant, lui si indigne, inflexiblement désigné pour accomplir le divin sacrifice.

Mais il supplie en vain : la voix de Titurel se fait entendre de nouveau, ordonnant qu’on découvre le Graal. Les enfants dévoilent la châsse et en retirent le calice, qu’ils placent devant l’officiant. Amfortas s’abîme dans une ardente prière en s’inclinant devant la coupe sainte ; il célèbre la Cène, la cène mystique du Montsalvat ; une ombre épaisse envahit la salle, et un rayon de lumière surnaturelle, descendu de la coupole, vient embraser le vase sacré d’une lueur pourpre et éclatante. Amfortas alors, transfiguré par la foi, élève le Graal devant toute l’assistance pieusement agenouillée. Peu à peu les ténèbres se dissipent, l’éclat du calice pâlit, et lorsque le roi l’a déposé sur la table, lorsque le jour est revenu par degrés, on aperçoit toutes les coupes pleines de vin, et un pain est à côté de chacune d’elles. Les chevaliers prennent place autour des tables, pendant que des voix d’adolescents se font entendre, célébrant les louanges du Très-Haut en un cantique d’actions de grâces.

Gurnemanz veut faire asseoir Parsifal à ses côtés ; mais celui-ci, absorbé dans son ravissement, ne comprend pas l’invite : depuis son arrivée il est resté immobile, debout, tournant le dos aux spectateurs et comme stupéfié.

Les chevaliers, après avoir communié sous les deux espèces, se donnent l’accolade fraternelle. Pendant ce temps, Amfortas, qui est sorti peu à peu de son extase, maniteste par des signes la douleur que lui cause de nouveau la blessure dont le sang s’échappe avec violence. Tous s’empressent autour de lui, ses écuyers le recouchent sur sa litière, et le cortège se reforme dans le même ordre qu’à l’arrivée, entourant le roi et la châsse précieuse. Le jour disparaît graduellement, et les cloches se font entendre encore.

Parsifal, qui, bien qu’immobile, semblait pendant l’office avoir vécu les terribles souffrances d’Amfortas, portant comme lui, avec angoisse, les mains à son flanc, est toujours plongé dans le rêve qui le sépare du reste du monde. Gurnemanz, ne se rendant pas compte de ce qui se passe dans l’esprit de l’adolescent, et déçu dans son attente, le prend brusquement par le bras et le chasse hors de la salle, le bannissant, avec de dures paroles, du séjour sacré auquel il ne le croit pas digne de demeurer.

2me Acte.

Premier tableau. — Le théâtre représente le repaire du magicien Klingsor, situé dans une tour dont le toit est absent. Un escalier descend dans les profondeurs de la tour, et de nombreux instruments, servant à l’art cabalistique, miroirs magiques, etc., meublent la salle, plongée dans une obscurité presque totale.

Klingsor, par ses sortilèges, attire vers sa région maudite Parsifal, que Gurnemanz, imprudent et ignorant de ce qui se passait dans cette âme naïve, a rejeté hors du Montsalvat. Le magicien, plus perspicace, pressentant dans le pur adolescent l’élu qui doit sauver et régénérer le Graal, veut tenter de le perdre comme il l’a fait d’Amfortas, et appelle à son aide oour cela Kundry, dont il a préparé le nouvel asservissement en la plongeant dans son lourd sommeil magnétique.

Il se livre à des incantations et fait brûler des herbes, dont les épaisses vapeurs emplissent la scène. De ces fumées violettes et sinistres émerge confusément et tout au fond de la salle la forme vague et comme fluidique de Kundry. S’éveillant de sa léthargie, elle répond à l’envoûteur par un cri de douleur et d’angoisse qui se résout en un long gémissement. Il se met à la railler de son attachement pour les chevaliers du Graal, vers lesquels elle retourne dès qu’elle est libérée du pouvoir magique, et lui rappelle en ricanant de quelle aide précieuse elle lui a été malgré tout, lorsqu’il s’est agi de faire succomber la pureté et la vertu d’Amfortas. L’infortunée, cherchant à recouvrer la parole, se débat contre ces odieux souvenirs et les maudit d’une voix rauque et entrecoupée. Mais Klingsor, impitoyable, poursuit en lui annonçant que, pour aujourd’hui même, il lui réserve une victoire encore plus éclatante, car il s’agit de vaincre un être protégé des faiblesses de la chair par le rempart de l’innocence. Kundry, au comble de l’angoisse, refuse en vain d’obéir : le maudit lui rappelle qu’il est son maître, le seul sur qui le pouvoir magique de sa beauté ne saurait avoir de prise… Kundry, poussant alors un éclat de rire strident, le raille à son tour sur sa chasteté forcée ; le sorcier, rendu furieux par cette allusion, lui déclare qu’on ne l’insulte pas en vain : combien chèrement a-t-il fait payer à Titurel et à sa race le mépris qu’ils lui ont témoigné lorsqu’il a voulu s’enrôler dans leur pieuse cohorte !

Mais voici venir le jeune héros, que le sorcier, monté sur la muraille de la tour, aperçoit au loin : plus de résistance, il faut se préparer à le vaincre. Kundry lutte encore, mais en pure perte : le charme transformateur commence à opérer, le rire sinistre s’empare d’elle, se résolvant subitement en un cri de douleur, puis elle disparaît tout à coup pour aller accomplir sa mission maudite, et avec elle s’évanouit la lueur violacée qui l’enveloppait. Pendant ce temps, Klingsor voit, de son poste d’observation, la troupe damnée des chevaliers par lui ravis au Graal se précipiter sur Parsifal, qui les met rapidement hors de combat, puis le sorcier disparaît ainsi que sa tour, qui s’abîme dans les profondeurs du sol, laissant la place à des jardins enchantés, remplis d’une végétation luxuriante, de plantes tropicales, de fleurs géantes et fantastiques. Au fond s’élève un château dans le style oriental, dominant plusieurs étages de terrasses.

Deuxième tableau. — Parsifal, debout sur la muraille qui, seule, subsiste du décor précédent, considère avec étonnementle spectacle qui s’offre à ses yeux. Soudain, du palais et des bosquets, sortent en désordre les Filles-Fleurs, les jeunes et belles enchanteresses que Klingsor a créées pour la perdition des chevaliers du Graal, et qui accourent en déplorant les désastreux effets du combat entre leurs compagnons et le jeune héros. Elles maudissent tout d’abord Parsifal ; mais, après avoir constaté qu’il ne leur veut aucun mal, elles essayent sur lui le pouvoir de leurs charmes et cherchent à le séduire, oubliant pour lui les preux qu elles ont déjà asservis et damnés.

Elles se dissimulent tour à tour dans les massifs pour y revêtir des costumes leurdonnant l’aspect de gracieuses fleurs vivantes, et, entourant le jeune homme, elles se disputent sa conquête, se faisant lascives et troublantes, pour le mieux gagner ; mais c’est en vain, car il les repousse résolument et veut les fuir. — Alors on entend une voix sortant d’un bosquet et appelant doucement : «  Parsifal ! » L’innocent, se souvenant subitement que sa mère le nommait ainsi, s’arrête ému, tandis que les filles-fleurs s’éloignent à regret, sur l’injonction de la voix inconnue ; il se retourne lentement vers le bosquet qui s’est entr’ouvert, et y voit étendue sur un lit de fleurs une jeune femme d’une radieuse beauté, qui lui sourit et l’invite à s’approcher.

C’est Kundry, qui, transformée par les artifices du magicien et entièrement soumise maintenant à sa domination, va poursuivre ses perverses menées.

Pour mieux s’emparer du chaste adolescent que sa simplicité protège, elle fait d’abord vibrer en lui le sentiment de l’amour filial, le seul qui ait jamais eu accès dans son cœur pur ; elle lui raconte la tendresse d’Herzeleïde pour l’être fai ble auquel elle a donné le jour dans la solitude des bois ; sa sollicitude de chaque instant, ses alarmes sans nombre, puis son désespoir causé par la fuite de l’enfant ingrat, et enfin sa mort solitaire et cruelle quand elle eut perdu tout espoir de revoir son fils bien-aimé. Parsifal, à ce récit, manifeste la plus vive douleur et s’adresse à lui-même de véhéments reproches pour avoir oublié ainsi la plus douce des mères ; l’enchanteresse alors feint de vouloir le consoler ; elle l’enlace doucement et veut lui persuader que l’amour seul guérira ses remords. L’adolescent, tout à ses larmes, ne songe pas à résister, mais lorsque, se faisant plus pressante encore, elle imprime sur ses lèvres un long et ardent baiser, il se lève soudain, en proie à une indicible terreur, et porte la main à son cœur, où il semble ressentir une profonde douleur. Le souvenir d’Amfortas s’est présenté à sa pensée ; il revoit la cruelle blessure que rien ne peut guérir, la honte, l’humiliation, l’angoisse, le remords causés par la faute irrémédiable ; il revit la terrible Cène dont on l’a rendu témoin là-haut au Montsalvat ; il se rappelle les lamentations de l’infortuné qui a failli à sa mission divine ; il entend jusqu’aux plaintes de ce Dieu de miséricorde et de bonté dont on a trahi et souillé le sanctuaire, qui ont retenti au plus profond de san cœur et l’ont illuminé d’une prescience mystique. Cette terrible vision le sauvera des sortilèges amoncelés pour sa perdition ; et quoique la corruptrice ait allumé dans ses veines, par son infernal baiser, un feu qui le torture et le dévore, il la repousse avec violence, ainsi qu’aurait dû le faire Amfortas lorsqu’elle lui offrit les fatales séductions de sa beauté maudite. C’est en vain que Kundry, prise maintenant à ses propres pièges, le conjure de répondre à l’amour qu’elle sent vibrer en elle, en vain qu’elle cherche à exciter sa pitié en lui révélant les souffrances quelle endure depuis l’outrage qu’elle jeta jadis à la face du Sauveur, le poursuivant de son rire cruel et impie, en vain qu’elle le supplie de la régénérer et de la racheter en partageant sa passion : Parsifal ne se laisse pas vaincre, un rayon divin a inondé son âme et éclairé sa route. Si la pécheresse veut le suivre dans la voie du renoncemeut et du sacrifiée, il purifiera son esprit pervers, il lavera et effacera le passé criminel dans la source de vie et de vérité ; là seulement est le salut pour elle comme pour tous ceux qui ont péché ; mais, pour mériter cette grâce inespérée, il faut qu’elle aide celui qu’elle voulait perdre en lui facilitant l’accomplissement de sa mission sacrée et qu’elle lui fasse retrouver les routes mystérieuses et inaccessibles qui le mèneront vers Amfortas.

Kundry, en entendant prononcer ce nom, éclate de son ricanement infernal et maudit, puis, ivre de colère et d’amour, elle supplie et menace tour à tour le héros, lui promettant, s’il cède à ses séductions, de le guider dans les chemins désirés, ou lui faisant redouter, s’il lui résiste, la même lance qui jadis a vaincu et blessé celui dont il veut s’ériger le défenseur.

Elle lui offre de nouveau ses caresses, mais Parsifal la repousse avec horreur ; elle tombe en proférant les plus terribles imprécations et en maudissant tous les efforts qu’il fera désormais pour retrouver le Montsalvat.

Klingsor, accouru aux cris de Kundry, brandit et lance avec force Tépieu sacré dont il veut blesser Parsifal ; mais l’arme reste miraculeusement suspendue au-dessus de la tête du héros, qui s’en empare pour tracer solennellement dans les airs un large signe de croix. À ce signe, l’enchantement créé jadis par Klingsor se trouve subitement rompu : le castel magique s’écroule, les jardins se dessèchent et deviennent arides comme un désert, les filles-fleurs gisent sur le sol comme des plantes fanées, et Parsifal, debout sur la muraille, s’adressant, avant de s’éloigner, à Kundry étendue à terre, épuisée par la lutte, lui rappelle qu’il l’attend là-bas, aux sources radieuses de la vie, de la miséricorde et du pardon.

3me Acte.

Premier tableau. — Le troisième acte nous ramène sur le territoire sacré du Montsalvat, mais en un autre site qu’au premier acte. La scène représente un paysage printanier ; au fond, une prairie émaillée de fleurs et montant en pente douce ; à droite, la lisière d’un bois avec une source au premier plan ; à gauche, un rocher auquel est adossée une pauvre chaumière habitée par Gurnemanz. Le bon chevalier, parvenu à un grand âge, vit en ermite dans la forêt, pleurant toujours la détresse du Graal que nul ne vient secourir.

Au lever du rideau, le jour naît à peine ; mais le solitaire sort de sa demeure, attiré par des gémissements plaintifs partant d’un taillis épais. Il s’en approche et découvre le corps inanimé de Kundry, dont le sommeil semble troublé par des rêves pénibles. Depuis combien de temps la malheureuse est-elle parmi ces broussailles ? Il la tire hors du buisson, la porte sur le gazon et s’efforce, par de vigoureuses frictions, de la faire revenir à elle. Elle finit par se ranimer et, regardant aux alentours avec stupeur, fixe longuement l’ermite. Elle répare le désordre de ses vêtements et de ses cheveux ; son aspect est le même, mais pourtant moins farouche, moins sauvage, qu’au temps où elle était la servante des chevaliers. Son teint a pâli, et l’expression de ses yeux s’est faite en quelque sorte plus douce, plus soumise. Elle se met à vaquer, comme par habitude, à des travaux domestiques, sans proférer une parole, au grand étonnement du vieillard, surpris de ne recevoir aucun remerciement pour sa sollicitude. Il lui en fait l’observation ; Kundry répond à ses reproches d’une voix rauque et entrecoupée, et par ce seul mot : « Servir. » Mais, hélas ! plus n’est besoin de son dévouement empressé ! plus de messages à porter au loin ! les serviteurs du Graal restent mornes et sombres dans leur domaine !

Kundry, qui décidément a repris son humble allure de servante des chevaliers, ayant trouvé dans la cabane une cruche vide, est venue la remplir à la source ; de là elle aperçoit du côté de la forêt un nouvel arrivant, qu’elle indique par signes à Gurnemanz.

Un chevalier couvert d’une armure noire, la visière baissée, sort des bois, marchant lentement et d’un pas hésitant ; c’est Parsifal qui erre depuis longtemps à la recherche des chemins du Graal, dont l’avait éloigné la malédiction de l’enchanteresse. Il s’assied, exténué, sur un tertre, et ne répond que par des signes de tête aux questions pleines daménité et de bienveillance que lui adresse, sans le reconnaître, le pieux ermite. Le vieillard l’invite à quitter son appareil de combat, qu’il n’est pas convenable de porter dans le domaine sacré : on n’y doit pas marcher en armes, la visière baissée, surtout en ce jour anniversaire de la divine expiation du Sauveur. Parsifal lui fait comprendre par un geste qu’il ignorait être au Vendredi Saint, puis, se levant, il plante en terre la lance qu’il tenait à la main, il dispose à côté son épée et son bouclier ainsi que son casque, et, s’agenouillant, il se recueille dans une ardente prière. Gurnemanz, qui avec Kundry a suivi, étonné, les mouvements du chevalier, le reconnaît alors ; il est saisi d’émotion à sa vue ; Kundry, elle aussi, est troublée en présence de Parsifal et détourne la tête.

Le pur héros, qui est sorti de sa méditation, se relève, et, s’adressant enfin au vieux chevalier, lui témoigne le bonheur qu’il éprouve de se retrouver, après tant d’efforts, sur cette terre du Graal dont il a vainement cherché l’accès pendant si longtemps : la malédiction terrible qui pesait sur lui l’égarait sans cesse quand il croyait toucher au but, lui suscitant d’innombrables ennemis, dont il reçut de nombreuses blessures, car il ne devait pas employer, pour combattre, la sainte lance enfin reconquise avec l’aide divine, et qu’il voulait rapporter intacte, pure de toute souillure, au sanctuaire où elle brillera désormais d’un éclat immaculé. Gurnemanz se sent envahir par une émotion intense à la vue de l’arme sacrée qu’il a si longtemps désiré contempler de nouveau et dont le retour doit changer les tristes destinées du Graal en une nouvelle ère de gloire et d’allégresse.

Il apprend à Parsifal la grande détresse de la noble et sainte confrérie, les souffrances toujours grandissantes du roi infortuné, mais lâche, qui a résolu, pour mettre un terme à ses tortures et pour appeler plus promptement la mort à son secours, de ne plus accomplir ses saintes fonctions. C’est en vain que ses chevaliers le supplient : il ne leur distribue plus la nourriture céleste, et les laisse s’alimenter de mets grossiers qui ne soutiennent plus leurs forces défaillantes. Enfin, ô comble d’infortune ! le vieux et noble Titurel, privé comme tous de la vue réconfortante et sacrée du Graal, n’a pu survivre à sa misère, et vient de mourir, victime de la faute de son propre fils.

Au récit de toutes ces tristesses, Parsifal manifeste la plus profonde douleur ; il s’accuse de tous les maux qui pèsent sur le Graal, et dans l’excès de son chagrin il est sur le point de tomber en défaillance. L’ermite le soutient, et Kundry s’empresse pour le rafraîchir avec l’eau qu’elle a apportée dans un bassin ; mais le vieillard éloigne la femme, et mène près de la source sainte le chevalier, qui y trempera ses membres lassés par son long voyage et souillés par la poussière des chemins. Que son corps soit pur comme son âme, car aujourd’hui même, sans doute, il sera appelé à accomplir une solennelle et grande mission.

Tandis que Gurnemanz enlève la cuirasse du héros et que Kundry lui baigne les pieds, iltémoigne dunevoix faible encore Le désir d’être conduit sans retard vers Amfortas. Le vieux chevalier lui répond affirmativement : ce même jour il le mènera au sanctuaire où doivent avoir lieu les funérailles de Titurel, et pendant lesquelles son fils infortuné, coupable de cette mort auguste, a promis de découvrir encore une fois le Graal et d’officier, quelles que soient ses souffrances. Mais ces saintes fonctions, dont il n’est plus digne, il faut désormais qu’il s’en démette et en laisse le soin à celui qui a su sortir victorieux des épreuves dangereuses. À Parsifal doivent revenir les titres et les droits de prince et de pontife du Graal. Il en a le sentiment ainsi que Gurnemanz ; aussi demande-t-il au noble serviteur de Dieu de répandre sur sa tête l’eau purificatrice du baptême. Pendant que le vieillard asperge le front penché du néophyte, Kundry, nouvelle Madeleine pieusement agenouillée devant son seigneur, répand sur ses pieds, qu’elle essuie ensuite avec son opulente chevelure, les parfums précieux d’une ampoule dor qu’elle a tirée de son sein. Parsifal, lui prenant l’ampoule des mains, demande alors à Gurnemanz d’achever son œuvre de sanctification et de l’investir de la double auréole de pontife et de roi.

Le vieux chevalier, dont la vie entière a été un long exemple de pureté et d’austérité, est digne d’accomplir ce grand acte : il salue en Parsifal l’élu du Seigneur, le Chaste auquel sa compassion pour les souffrances d’autrui a donné la force d’accomplir l’acte héroïque qui va rendre au Graal sa vigueur et son éclat disparus. Alors, répandant sur sa tête le contenu de l’ampoule d’or, il le fait Prince et Roi du Graal, il le fait Prêtre, appelant sur lui en des paroles solennelles la bénédiction et la grâce du Très-Haut.

À peine investi de ses saintes fonctions, Parsifal, sachant qu’ici même est une pécheresse avide du pardon et qui attend avec anxiété le rachat de son âme, puise avec ses mains, sans être aperçu, de l’eau à la source et prononce sur la tête de Kundry, toujours agenouillée, les paroles rédemptrices qui effaceront les souillures du passé maudit. La pauvre créature, se sentant enfin sous la sauvegarde de La clémence divine, s’incline jusqu’à terre et donne un libre cours à son émotion et à ses larmes.

Reportant alors ses regards sur le radieux paysage qui l’environne, Parsifal admire la beauté des bois et de la prairie, leur calme épanouissement, la pureté des floraisons de cette contrée bénie, qu’il compare avec les fleurs du mal entrevues jadis. Mais il s’étonne de la sérénité de la nature en ce jour anniversaire de deuil et de douleur où tout ce qui vit, respire, devrait se lamenter et se désespérer. Non, lui dit Gurnemanz, la nature fécondée par les larmes et le repentir du pécheur se relève au contraire, vivifiée à cette rosée bienfaisante ; toutes les créatures, sentant planer sur elles le céleste pardon, s’élancent en un hymne reconnaissant vers le divin Rédempteur ; l’homme purifié par le sublime sacrifice adresse à son Sauveur un long cantique d’amour ; la joie et l’allégresse animent la création tout entière, et c’est ce qu’expriment les fleurs des prairies en se montrant si radieuses en cette journée bénie ; c’est l’Enchantement du Vendredi Saint !

Kundry, sortant de sa longue extase, lève sur Parsifal, au milieu de ses pleurs, un regard profond et calme qui semble l’implorer. Il la baise doucement au front et se souvient des compagnes de la pécheresse qui, elles, n’ont pas su répandre les larmes de repentir et de rédemption. Mais on entend au loin les cloches : c’est le Montsalvat qui appelle à lui ses serviteurs pour la funèbre cérémonie.

Gurnemanz revêt respectueusement celui qu’il vient de sacrer Roi, de l’armure et du long manteau des chevaliers du Graal qu’il est allé chercher dans sa chaumière. Il ouvre la marche, suivi de l’Élu qui porte solennellement la Lance, et de Kundry humblement repentante. La contrée se déroule comme au premier acte, mais en sens inverse, car nous étions sur l’autre versant du Montsalvat : la brêt disparaît, les trois voyageurs s’engagent, après avoir franchi des portes dans le rocher, dans des galeries où l’on anerçoit de longues files de chevaliers vêtus de deuil Le son des cloches se rapproche, et l’on pénètre enfin dans la grande salle du Burg, qui est dégarnie de ses tables et présente un aspect lugubre. Les portes latérales s’ouvrent, donnant passage aux chevaliers qui, d’un côté, escortent le cercueil de Titurel, et de l’autre accompagnent la litière d’Amfortas précédée de la châsse voilée du Graal.

Deuxième tableau. — Un catafalque occupe le milieu de la scène, et derrière, sous un dais, se trouve le trône d’Amfortas.

Les deux cortèges, entamant un chant dialogué, redisent la mort lamentable du vieux Titurel privé de la vue réconfortante du calice sacré, et annoncent la suprême célébration des saints mystères par le prince coupable dont la faute a causé tous ces grands malheurs. Ils placent le cercueil sur le catafalque, Amfortas sur son lit de repos, et le somment de remplir encore une fois son office. Mais lui, épouvanté, se dresse sur sa couche et, implorant son père, le héros vaillant et pur, il lui demande grâce, le supplie d’avoir pitié de son atroce martyre et de ne pas prolonger ses tortures en l’obligeant à contempler une fois de plus la coupe sacrée dont la vue ne lui donnera une force nouvelle que pour souffrir encore. Il appelle la mort à son secours : elle vient, la libératrice dont il sent déjà les bienfaisantes ténèbres l’envelopper, et il contracterait de nouveau un pacte avec la vie et les angoisses sans fin ? Non, non, rien ne le forcera à vivre : que ses chevaliers achèvent l’œuvre de destruction, qu’ils plongent leurs épées dans la plaie béante, qu’ils délivrent le malheureux de son horrible tourment, et, de lui-même, le Graal reprendra son éclat et sa splendeur ternis ! Au paroxysme de l’exaltation, en proie à une extase angoissante, Amfortas a déchiré son vêtement et découvert son affreuse blessure : tous se sont écartés avec effroi… Alors Parsifal, qui, accompagné de Gurnemanz et de Kundry, a pu se faire place sans être remarqué, s’avance en brandissant le fer de la Lance sacrée, dont il touche le flanc de l’infortuné ; Amfortas, sentant ses douleurs s’apaiser, comprenant que ses supplications ont enfin été exaucées, s’abîme dans un saint ravissement ; il chancelle et tombe dans les bras de Gurnemanz. Parsifal prononce alors sur lui des paroles de bénédiction et de paix et présente aux serviteurs du Graal, émus et ravis, la Sainte Lance enfin reconquise par lui, le fou hésitant, à qui le Très-Haut a donné, avec la compassion des souffrances humaines, la force nécessaire pour accomplir l’acte héroïque et rédempteur. Puis, se déclarant désormais le serviteur et le pontife du Graal, il ordonne de découvrir la châsse et, en retirant la coupe sacrée, il se prosterne devant la sainte relique et l’adore avec ferveur. À son tour il célèbre la Cène. Le calice s’embrase et répand sa lumière sur toute l’assemblée. Titurel, revivant un moment, se lève et bénit l’assistance, tandis qu’une Colombe blanche descend des hauteurs de la coupole et plane au-dessus de l’Élu, qui, prenant le Graal, trace avec lui un large et solennel signe de croix sur la foule en adoration. Kundry tombe inanimée aux pieds de Parsifal, devant lequel Amfortas et Gurnemanz s’inclinent en une muette admiration, tandis que l’ensemble des chevaliers, des pages et des écuyers, échelonnés à tous les étages de l’édifice jusqu’au sommet de la coupole, font entendre à mi-voix, de tous les points de l’église, un immense cantique d’amour et d’actions de grâces.

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