Le Turban et la Tiare



LE TURBAN ET LA TIARE[1]


Est-il avec le ciel des accommodements ?


On a fait grand bruit et on a proféré d’amers reproches à propos de ce mot de Notaras, qu’il préférerait voir à Constantinople le turban du grand calife plutôt que la tiare du grand pontife. C’est là un de ces préjugés que tout le monde répète sans trop s’en rendre compte.

Ni Notaras, ni les Grecs n’ont rien préféré. Placés entre deux nécessités cruelles, l’une venant de l’Asie, l’autre venant de l’Europe, ils ne faisaient que leur résister et exprimer leur haine pour toutes deux : ils ont succombé d’abord sous les coups de l’une ; ils se sont relevés, mais, affaiblis mortellement par la lutte, ils ont succombé de nouveau sous les coups de l’autre. Ils sont tombés, ils ne se sont pas rendus ; ainsi, ils n’ont rien préféré. S’ils n’ont pas accepté la religion du pape, ils ne se sont pas rangés pour cela du côté de Mahomet. Le mot de Notaras n’ôte ni n’ajoute rien à la réalité de l’histoire.

Lorsqu’on se trouve pressé de deux côtés, entre le vicaire de Mahomet et le calife de Jésus-Christ[2], si l’on s’écrie : « Plutôt le turban de l’un que la tiare de l’autre ! » c’est une exclamation de désespoir. Mais que celui qui se donne comme le vicaire du Christ, dise des Espagnols, auquel il s’efforçait d’imposer son joug abhorré : « Qu’ils tombent sous l’oppression des Arabes, plutôt que de ne pas se soumettre à ma domination ! » voilà un très-insigne trait d’impiété. Eh bien ! ce fut le cas d’Hildebrand, trônant à Rome sous le nom de Grégoire VII. Vous croyez peut-être qu’il s’agissait du pouvoir spirituel du pape, et vous pourriez être disposé, si vous êtes très-dévôt, à ne pas voir un grand mal à cette préférence. Détrompez-vous, il s’agissait du pouvoir temporel !!![3]

Est-ce le seul Grégoire VII qui a manifesté sa préférence pour les Sarrazins, plutôt que de se désister du concordat que la papauté a conclu avec celui que l’Écriture appelle le Prince de ce monde ? Il y en a d’autres encore. Son homonyme Grégoire IX préférait la domination des Sarrazins sur Jérusalem, plutôt que celle de Frédérik II, qui ne voulait point se courber devant sa suzeraineté. Il déclara qu’il considérait comme une profanation des saints lieux leur délivrance opérée par Frédérik ; il y mit l’interdit et lança les foudres de l’excommunication contre ceux qui iraient s’y établir. Son successeur, Innocent IV, alla jusqu’à écrire au sultan Melahadin pour l’exciter contre Frédérik ; mais le sultan se montra plus chrétien que le pape en maintenant les traités[4].

Faut-il rappeler que l’on a vu des papes pousser les Turcs contre les Vénitiens, lorsqu’ils se trouvaient en démêlés avec la république ? qu’ils les ont appelés contre le royaume de Naples, et que le débarquement des Turcs à Otrante fut provoqué par l’initiative papale ? Ce sont des faits connus de tout le monde.

Mais revenons à ce qui nous touche plus directement : les vœux criminels de Grégoire VII, d’écho en écho, retentissent jusqu’à notre époque. Lors de la guerre de la Russie alliée avec la France et l’Angleterre, pour revendiquer contre la Turquie l’indépendance des provinces helléniques insurgées, le cardinal Castiglione (depuis Pie VIII) manifesta son indignation contre ceux qui faisaient des vœux pour notre délivrance et souhaita formellement l’insuccès de cette expédition. De même dans une autre occasion, le moniteur du papisme en France : « Ah ! pour le coup, comme catholique, nous ne craignons pas de dire ni de répéter hautement : Plutôt mille fois le Turc ou le Tartare que le Grec ou le Russe. »[5] Et de quel pays s’agit-il ? Dans quel pays l’Univers catholique préfère-t-il la domination turque plutôt que le régime chrétien ? Il s’agit de notre patrie : c’est dans le propre héritage de nous autres Grecs[6]. Le Russe n’a rien à faire ici, puisque l’Europe n’y aurait jamais souffert la domination de la Russie, comme elle l’a montré lorsqu’elle a cru que l’occasion le réclamait. Mais il s’agit de nous seuls, et la Russie n’intervient que comme épouvantail.[7]

Mais que dis-je ? notre héritage ! insensé que je suis ! C’est de l’héritage de Mahomet qu’il s’agit, ainsi que nous l’apprend, joignant la fausseté aux vœux pervers, Louis-François-Désiré-Édouard Pie, évêque de Poitiers : « Il serait trop cruel que l’héritage de Mahomet devienne la proie de ces races perfides qui ont toujours abandonné nos braves à l’heure de l’action, et dont la trahison a tant de fois retardé nos succès[8]. » C’est-là, disons-nous, une insigne fausseté : il suffit de lire l’Histoire des Croisades, par Michaud, qui n’est pas un auteur suspect de partialité pour les schismatiques, et on verra de quel côté se trouvait plutôt la perfidie[9]. Et, puisque nous avons parlé de vœux pervers, que l’on se rappelle son mandement du 24 février 1861, où cet évêque, par de bien transparentes allusions, compare Napoléon III soit à Hérode, soit à Ponce-Pilate, qui pouvait bien, dit-il, sauver Jésus-Christ, mais qui s’y refusa[10], et où il invoque, pour le salut du papisme, l’auxiliaire du couteau de Judith. Il faut y joindre encore sa circulaire du 28 septembre 1859, où il débite un tas de faussetés sur l’exercice du pouvoir temporel par le pape, son oraison funèbre d’un coquin de la pire espèce qui avait combattu pour le pape à Castelfidardo, et dont il fait un martyr du Christ ; enfin, le plus superbe de ses travaux apostoliques, son ordonnance sur l’adoration du Saint prépuce, qu’il a voulu soutenir par une loterie de cinq cent mille francs ![11]. Voilà quels sont les hommes qui s’efforcent de toute manière et en toute occasion d’exciter la malveillance de la grande nation contre nous autres Grecs. Mais revenons à l’Univers catholique.

« C’est alors, » dit cette pieuse feuille, — lorsque l’héritage de la Grèce serait rendu aux Grecs, — « c’est alors que nos missionnaires, nos frères de la doctrine chrétienne et nos sœurs de charité, contraints de fermer leurs colléges, leurs écoles et leurs hospices, n’auraient plus autre chose à faire qu’à reprendre le chemin de la France »[12]. Lorsque l’Univers écrivait cela, le royaume de Grèce existait depuis longtemps déjà, et aucune vexation n’avait été exercée contre personne[13]. Mais ce n’était pas la crainte de ces vexations qui faisait souhaiter par l’Univers la perpétuité du régime ottoman dans notre pays ; il n’obéissait point à des craintes, mais à des espérances. En effet, un grand nombre des habitants de la Syrie furent jadis entraînés dans la déception du ridicule uniatisme, par l’espoir de trouver quelque soulagement contre l’oppression musulmane qui pesait alors sur eux ; et dernièrement en Crète, peu s’en est fallu qu’une grande partie des habitants de cette île ne tombassent dans le même piége, par les promesses fallacieuses qu’on faisait luire à leurs yeux de les placer sous la protection spéciale d’une grande puissance européenne.

D’un autre côté, la politique papale, soutenue par la diplomatie européenne, agissant sur le gouvernement turc, n’a jamais cessé de s’immiscer dans les affaires des églises orientales, — et cela, depuis les temps antérieurs à Cyrille Lucaris jusqu’à nos jours. Cela m’entraînerait trop loin, on ne peut pas tout dire à la fois, et je réserve ce point pour une autre occasion. Il suffit d’indiquer ici un ou deux traits qui ont rapport à cette immixtion. Dans un ouvrage publié à Rome en 1855, sous les auspices, ou pour parler plus nettement, sous l’inspiration de Pie IX, comme cela fut avoué ensuite par l’auteur, — l’Église orientale, etc., le gouvernement du sultan est invité à soumettre l’Église orientale au pape de Rome, comme à son chef légitime. Cet ouvrage est devenu le viatique de tous les ultra-papistes qui s’occupent de l’Orient ; ils y puisent l’inspiration de tout ce qu’ils écrivent ; c’est ainsi que M. Bertaut, dans le Correspondant du 22 août 1856 (p. 86), en faisant mention de ce que le sultan avait rétabli l’inamovibilité du patriarche, s’écrie : « Pourquoi n’aller pas jusqu’au bout en demandant la sanction du pape ? »

Ainsi l’on voit bien que les fauteurs du papisme préfèrent, eux aussi, la domination du croissant à la délivrance de la croix ; dans tous les cas, ils s’accommodent fort bien de la domination musulmane, quand ils croient qu’elle peut servir d’instrument à la perpétration de leurs projets.

Mais ce n’est pas là l’objet principal qui nous a fait prendre la plume ; nous n’y avons touché qu’incidemment : il en est un autre que nous nous sommes proposé et qui, s’il ne peut pas tourner complètement à l’honneur du turban, pourrait bien tourner à la honte et à la confusion de la tiare. Est-ce seulement d’une bouche grecque qu’est sorti ce cri de désespoir : Mieux vaut le Turc que le Pape ! Eh ! de quelle bouche chrétienne n’est-il pas sorti comme un signe d’immense détresse ? À une époque peu éloignée de Notaras, en 1526, sous le pontificat du fameux Clément VII, un des personnages les plus distingués de la république de Florence, Francesco Vettori, considérant l’immense corruption du clergé catholique et l’oppression atroce qu’il exerçait sur toute l’Europe, écrivait au Secrétaire florentin : « Je ne veux plus cacher mon erreur. Je regarderais comme une des meilleures nouvelles que nous puissions recevoir celle qui nous apprendrait que les Turcs, ayant conquis la Hongrie, marchent sur Vienne ; que les luthériens sont vainqueurs en Allemagne ; que les Maures que César veut chasser d’Aragon et de Valence tiennent tête, et que non-seulement ils soient capables de se défendre, mais encore de prendre l’offensive. »[14] Est-ce un étranger seulement, un Italien, qui fait ces vœux horribles pour la Hongrie et l’Allemagne ? Non : c’est de la bouche de bons patriotes hongrois, de celle de la Diète elle-même qu’est sorti le même cri : Mieux le turban que la tiare soutenant l’Autriche, et soutenue par elle ! Le protestantisme, qui avait pénétré en Hongrie à la faveur de l’irritation produite par les méfaits du clergé local soutenu par les papes, s’y était répandu, sous toutes ses variétés, au point d’embrasser la majorité presque de la nation : par suite, les Diètes avaient été amenées à déclarer la liberté de tous les cultes chrétiens et leur égalité devant les lois ; mais l’austropapisme, par ses machinations, ses corruptions et ses promesses fallacieuses, avait su tellement prendre le dessus[15] ; il était tellement parvenu à opprimer cette nation dans ses aspirations et nationales et religieuses, que, dans deux Diètes, il fut déclaré que la suzeraineté du sultan était moins insupportable aux Magyars que celle de l’Autriche[16].

Un évêque catholique, le cardinal primat Colonitz, grand chancelier du royaume, disait de la Hongrie : « Nous la ferons esclave, nous l’affamerons, nous la ferons catholique. » Ces projets criminels ont réussi ; mais qu’est-il arrivé ? Un ambassadeur d’Élisabeth d’Angleterre, écrivant à sa souveraine, lui signalait que les protestants de Hongrie préféraient les Ottomans aux catholiques. Et, jusqu’en ces dernières années, lord John Russell ayant demandé à un magnat hongrois, non plus protestant, mais catholique, pourquoi l’Autriche, qui avait délivré la Hongrie du joug des Turcs, n’était pas aimée des Hongrois : « Plût à Dieu, répondit le magyar, qu’elle ne nous en eût pas délivrés. » M. Philarète Chasles, auquel nous empruntons ces deux traits[17], attribue cette préférence à l’affinité des races ; mais nous avons lieu de penser qu’elle a sa vraie cause dans l’oppression civile et religieuse de la politique austropapale[18].

Que voyons-nous, d’autre part, chez les Slaves et les Croates ? Le comte Jellacic, feld-maréchal, lieutenant et vice-pan de Croatie, le frère même du fameux pan Jellacic qui avait sauvé l’Autriche et avec elle le papisme de leur ruine, a fini par déclarer qu’il aimerait mieux voir sa nation sous le joug des Turcs que sous l’influence exclusive de quelque nation civilisée : vu que les Turcs se contentent du corps de leurs esclaves, tandis que les nations civilisées réclament aussi leur âme[19]. Jellacic, en parlant ainsi en termes généraux, évidemment ne songeait qu’à l’Autriche ; car la civilisation n’a rien à faire avec la politique austropapale.

L’Allemagne protestante partage aussi l’exaspération des Hongrois. Lorsque dans la diète de Worms, le légat du pape, Chieragati fit observer que, si la Hongrie succombait, l’Allemagne tomberait également sous le joug turc, il lui fut répondu : « Nous aimerions mieux servir les Turcs que vous, qui servez le dernier et le plus grand ennemi de Dieu, ainsi que l’abomination elle-même[20]. » Et de leur côté, ceux qu’on appela les gueux en Hollande, mais qui furent les sauveurs de ce pays et le délivrèrent du joug infernal des Espagnols, exaspérés par les persécutions atroces des instruments du pape, écrivaient sur leur chapeau de marin : « Plutôt Turcs que papistes[21]. » En plusieurs endroits de sa correspondance, Érasme s’écrie qu’il préférerait le joug des Turcs à celui du clergé papal.[22] À trois siècles de distance, M. Michelet partage l’opinion de Vettori que nous avons rapportée plus haut, et en plusieurs endroits de son Histoire de la Réforme, il exprime ses immenses regrets que les Turcs n’aient pas dominé sur l’Italie, et n’aient pas vaincu l’Allemagne pour déblayer le terrain où devaient s’asseoir la Renaissance et la Réforme.[23] Et quels devaient être les premiers effets de leur occupation, si les Turcs avaient triomphé ? L’auteur le savait parfaitement ; on peut voir avec quel horreur il en parle au commencement de son ouvrage. Mais, puisque les Turcs, en définitive, étaient les ennemis des empereurs, vils exécuteurs des hautes œuvres du papisme en Allemagne, il témoigne ses regrets que, dans leurs guerres, ils n’aient pas été les vainqueurs.

Et quelles autres nations chrétiennes, de celles qui, voisines des Turcs, furent exposées à leurs entreprises, ne se sont trouvées dans la nécessité de préférer leur domination temporelle, plutôt que le joug abhorré du pape ? Est-ce les Bosniaques ? est-ce les Serbes ? est-ce les Volhyniens ? est-ce les Dacoroumains ? Je ne puis m’occuper ici des premiers ; j’en parlerai en détail lorsque j’aurai peut-être l’occasion d’écrire sur les persécutions qu’ont eues à subir les nations orientales sous la domination des Latins, depuis l’époque des croisades jusqu’à ces derniers temps[24]. Mais je m’arrêterai un peu sur les derniers, puisque les événements du jour m’y convient.

Il est désormais hors de toute contestation que les croisés furent la cause primitive de l’affaiblissement extrême de l’empire byzantin et de sa chûte définitive[25]. Mais ce qui échappe à l’attention de beaucoup de gens, c’est que de tout temps les puissances d’Europe furent, sinon les complices directs et avoués, très-réellement, du moins, les coopératrices de la puissance ottomane pour l’affaiblissement et la destruction des États chrétiens d’Orient, qui ne consentaient point à se soumettre à l’église du pape. Les Polonais, non ceux d’avant, mais ceux d’après l’immixtion et la prépondérance des Jésuites dans les affaires de leur pays, furent presque toujours, à l’instigation des légats du pape, les alliés des Turcs et des Tartares qui faisaient une guerre de dévastation et d’extermination contre les Russes. Si l’on trouve que les Russes, dans les derniers temps, se sont alliés avec les Turcs contre la Pologne, c’est par la loi des revanches : mais l’exemple venait de la Pologne. Les Serbes et les Albanais, avant de se mesurer dans les guerres atroces que l’on sait avec les Turcs, avaient dû soutenir souvent des luttes non moins acharnées, les unes avec les Hongrois, les autres avec les Vénitiens, et à peine échappés à ces luttes inégales contre les Ottomans, meurtris et mortellement épuisés, ils se retrouvaient de nouveau en face des ennemis de la veille. Si parfois ils les eurent pour alliés, ce ne fut que dans les moments suprêmes d’un commun danger ; mais après, on revenait aux anciens errements jusqu’à ce que ces nationalités disparurent de la scène politique du monde. Je reviens aux Dacoroumains, et ici je ne ferai que suivre M. Edgard Quinet dans son ouvrage : les Roumains.

Peu de temps après la prise de Constantinople, les Turcs passèrent le Danube et commencèrent la série de leurs féroces agressions contre les Roumains ; mais, dès la première tentative, ils se trouvèrent en face d’un héros, Étienne le Grand, qui avait déjà réuni sous son sceptre les deux principautés de la Moldavie et de la Valachie. Il battit souvent les Ottomans et les repoussa de son pays. Lors de ses premières victoires, il crut convenable, en signe d’estime, de bon voisinage et d’amitié, d’envoyer faire part de l’heureuse nouvelle et de ses trophées, au roi de Pologne, à celui de Hongrie, et même, comme le remarque lui-même M. Quinet, au patriarche de Rome.

Mais à quoi pouvaient servir ces avantages contre les armées musulmanes, et ces bons procédés envers les puissances qui se disaient chrétiennes ? Toutes les fois qu’Étienne sortait vainqueur d’une lutte suprême contre les Turcs, il avait sur les bras ou les Hongrois, ou les Polonais, ou les Allemands qui espéraient profiter de l’épuisement naturel après des guerres si désastreuses et lui ravir le prix de ses victoires. Mais leur conduite machiavélique ne leur rapportait aucun des fruits qu’ils espéraient. Étienne se tenait toujours sur ses gardes vis-à-vis de ces bons chrétiens, et chaque fois il les battit et les repoussa. S’il arriva quelquefois qu’ils s’allièrent avec Étienne contre les Turcs, ce n’était pas avec sincérité ni par dévouement à la cause commune : « Au moment où le péril est le plus imminent, dit M. Quinet, à Racova, on l’abandonne : les Polonais de Jean-Albert croient pouvoir l’achever après qu’il les a couverts à Vale-Alba. »

Michel le Brave aussi, prince de Valachie, eut à supporter les mêmes luttes et les mêmes épreuves avec des ennemis qui l’assaillaient de tous côtés. Après tant de vicissitudes et des efforts héroïques, les deux provinces durent succomber. Elles ne purent pas soutenir les agressions incessantes, et quelquefois même simultanées, des Turcs, des Hongrois, des Polonais et des Allemands. Mais telle était la perfidie de leurs ennemis de l’Occident et du Nord, que princes et peuples préférèrent, sur la recommandation d’Étienne le Grand, au moment de mourir, se fier aux Turcs plutôt que de se soumettre à des gouvernements qui recevaient leurs inspirations du pape. « Ce prince, comme dit M. Quinet, semble redouter moins le mahométisme moderne que le christianisme mongol[26]. »

Qu’il nous soit permis cependant de soumettre quelques remarques à l’auteur. Cette observation, juste et vraie au fond, est exprimée dans une forme inconcevable. Il n’y a pas un mahométisme ancien et un mahométisme moderne. Il n’y en a qu’un seul et unique, tel qu’il est sorti de la pensée du prophète de l’Arabie, et aussi immuable que le Dictatus papæ dont le Syllabus moderne n’est qu’une pure amplification. Mais il y a un mahométisme fort et un mahométisme faible, comme il arrive aussi du papisme ou de toute autre croyance qui professe le droit de la contrainte en matière de religion[27], — atroces et arrogants quand ils disposent de la force matérielle, accommodants et patelins lorsqu’elle leur échappe.

Quoi qu’il en soit, le fait est que les Dacoroumains, pour la conservation de leurs sincères croyances religieuses, ont préféré se confier au mahométisme tel quel plutôt qu’au christianisme papal, et non mongol, comme s’exprime improprement l’auteur, dévoyé par la préoccupation des événements contemporains. L’élément mongol peut se trouver plus ou moins mêlé dans le sang des Russes, comme il l’est dans celui des Hongrois et dans celui des Turcs[28] ; mais il n’a rien à faire avec la doctrine chrétienne, celle qui a été formulée par les grandes assemblées constituantes du christianisme, telle que les Roumains l’ont reçue pure de toute adultération papale.

Ils le savaient d’expérience, ceux qui ont préféré se placer sous la domination des Turcs, pour échapper au joug de ces bons chrétiens. Mais cédons ici à la plume distinguée d’un écrivain mieux autorisé que nous pour parler de cette matière. « Grégoire IX, voyant que la ruse avait échoué (près du roi des Valaques et des Bulgares), eut recours à la violence ; un bref adressé en 1234 au roi de Hongrie André II, beau-père de Jean Assan III, lui ordonne d’exterminer les schismatiques de Transylvanie. Les dominicains et l’inquisition se mirent immédiatement en mesure d’exécuter les ordres sanguinaires de l’évêque de Rome. Les bûchers s’allumèrent de toutes parts, et ne s’éteignirent que sous le règne de Bella IV. La haine que ces persécutions atroces suscitèrent parmi les Roumains contre la domination hongroise, jointe à la terreur que les Mongols inspirèrent, en décida un grand nombre à suivre au-delà des Karpathes Radu-Négru, qui devint ainsi le fondateur de la principauté de Valachie (1241). Quant aux jésuites, ils n’ont pas eu la consolation d’enterrer nos femmes vivantes comme ils l’ont fait dans les Pays-Bas. La force leur manquait plus que la volonté. Toutefois ils ont essayé en mainte occasion de s’insinuer dans la faveur du Padishah. Ils n’ont réussi qu’à rendre odieux aux Valaques le nom de papistes… Il n’y a pas d’intrigues qu’ils n’aient employé pour prendre racine dans le pays. La Turquie leur en ouvrit plusieurs fois l’entrée, par exemple en 1587, sous Mishne II, l’apostat. Il est vrai que Mishne, déposé à cause de ses cruautés, après avoir été le protecteur des jésuites, se fit musulman et devint pacha d’Alep[29]. »

Voulez-vous savoir maintenant comment cette belle campagne des dominicains en Transylvanie est racontée dans un ouvrage intitulé : la Hongrie ancienne et moderne, par une société de littérateurs, sous la direction de M. Boldeniy (Paris, 1853) ? Ouvrez la page 88 : « La conservation du catholicisme parmi les populations slaves de la Hongrie est probablement due à Théodore Koriatovics, prince ruthène immigré, et au peuple Magyar, du sein duquel sortirent successivement, et notamment en 1236, des émissaires dominicains qui allaient prêcher la vraie foi même jusqu’en Cumanie. » Mais s’il en est ainsi, n’avait-elle pas cent fois raison, l’Autriche, de sévir contre la Hongrie, lorsqu’elle allait abandonner la vraie foi ?

« À Éperies, lisons-nous dans le même ouvrage, pages 175-176, des échafauds furent dressés sous ses fenêtres même (du général Caraffa) ; ils fonctionnèrent pendant trente jours consécutifs, desservis par trente bourreaux qui rivalisaient à qui inventerait des supplices d’une barbarie plus raffinée, et qui reçurent 600 florins de gratification. C’était une épouvantable boucherie qui n’avait pas eu d’exemple dans les siècles de la plus grande barbarie…

» Après avoir épuisé les arguments les plus subtils pour mener à bien des projets longtemps caressés, l’intolérance, comme sûre d’elle-même, crut pouvoir afficher ses prétentions au grand jour. Faciam hungariam captivam, postea mendicam, deinde catholicam. »

De quoi ont-ils à se plaindre, les auteurs de cet ouvrage ? La religion que prêchait l’Autriche et ses alliés par ses Caraffa, ses Vallenstein, des ducs d’Albe, son cardinal Colonitz, n’est-elle pas celle de la vraie foi ? Et l’admirable procédé de leur prédication n’est-il pas le même que celui que mettaient en œuvre ces bons pères dominicains en Cumanie ? Ils ont mauvaise grâce de s’en plaindre, au lieu d’en exprimer des actions de grâce.

Et cependant, partout dans cet ouvrage, les auteurs se montrent, aussi bien en politique qu’en religion, vraiment libéraux. D’où vient donc le vertige qui trouble leur entendement, aussitôt qu’il s’agit de ce qu’ils appellent le schisme photien ? Que valent les lumières tant vantées de notre siècle, si elles ne suffisent pas à nous délivrer de ces ombres qui favorisent l’ennemi commun ! Car ce ne sont pas ces auteurs seuls qui, fort estimables sous tous les rapports, aussitôt qu’ils se trouvent en face de ce point lumineux, sont pris d’un éblouissement inexplicable : il y en a tant d’autres !

Voyez cependant les justes compensations de la Providence ! Les mêmes nations qui, inspirées par le souffle venant de Rome, ont porté des guerres si implacables aux chrétiens orientaux qu’elles les ont forcés de se jeter comme en un asile dans les bras des Turcs, — elles-mêmes, peu de temps après, se sont à leur tour, comme nous l’avons déjà montré, trouvées dans la cruelle nécessité de s’écrier aussi : Plutôt le turban que la tiare ! Mieux le Turc que le Pape !

Et tandis qu’elle plongeait ainsi toute l’Europe dans le deuil et la désolation, la papauté se comportait-elle au moins d’une manière tolérable envers les peuples placés sous sa domination immédiate ? — Pire encore que partout ailleurs ! pire que les Turcs ! Voici ce qu’un envoyé vénitien écrivait, en 1517, à son gouvernement : « On vit successivement arriver à Rome les ambassadeurs de chaque ville pour demander un allégement à leurs charges : Ravenne ne craignit pas de déclarer hautement qu’elle était prête à se livrer aux Turcs plutôt que de tolérer plus longtemps le régime oppresseur qui pesait sur elle[30]. » Et ce même Vettori, dont nous avons déjà parlé, ambassadeur de la république de Florence auprès du pape Léon X, écrivait confidentiellement de Rome à son ami Nicolas Machiavel : « Que sorte vainqueur n’importe qui, ou les Français ou les Suisses, et, si cela ne suffit pas, que vienne le Turc avec toute l’Asie, et que les prophéties s’accomplissent. Et, pour vous dire la vérité, je voudrais que ce qui doit arriver vienne vite… Nous allons tournoyant autour des princes chrétiens, et nous ne prenons pas garde au Turc qui, pendant que ces princes sont en négociation, fera quelque chose à laquelle peu de gens s’attendent… Et je crains que Dieu ne veuille nous punir, malheureux chrétiens ; et, pendant que nos princes sont en discorde et qu’on ne voit aucun moyen de les mettre d’accord, je crains que le Grand-Seigneur ne nous tombe dessus et par terre et par mer, et qu’il ne chasse ces prêtres à la vie ordurière et autres gens de plaisir. Et plus vite ce sera, mieux cela vaudra[31]. »

Est-ce que cet état de choses a changé depuis cette époque ? est-ce qu’il a changé jusqu’à ces derniers temps ? Le cardinal Sachetti, quelques jours avant sa mort, en 1664, dans une lettre qu’il adressait au pape Alexandre VII, disait entre autres choses : « Ces afflictions surpassent de beaucoup celles du peuple élu en Égypte… Et qui pourrait en vérité entendre sans avoir les yeux remplis de larmes que ces populations (celles des États pontificaux) se trouvent sous un joug insupportable, et qu’elles sont traitées d’une manière plus inhumaine que ne le sont les esclaves de l’Afrique et de la Syrie[32]. »

Arrivons à l’époque actuelle. Un des hommes éminents de l’Italie contemporaine, le célèbre Farini, parlant du parti que l’Autriche tâchait de former dans les Romagnes, après la chute de Napoléon, — suivie de la restauration du gouvernement pontifical, avec toutes les tyrannies et toutes les turpitudes qui lui sont inhérentes, — observe qu’il était bien facile de s’y faire un parti, tant était grande l’aversion des populations pour le gouvernement du pape ; cette aversion était telle que l’on entendait le cri d’indignation : Mieux les Turcs ![33]. En 1845, les populations insurgées des États pontificaux, dans leur manifeste aux souverains et aux peuples de l’Europe, exprimaient leur désespoir en ces termes : « Les jugements rendus il y a deux ans, par la commission mixte établie dans les quatre légations, sont d’une si stupide cruauté qu’elle eût révolté même la pudeur de juges musulmans[34]. »

Livio Mariani, après avoir décrit les méfaits du gouvernement papal, s’écrie : « Ce ne serait pas aller trop loin que de dire qu’en 1852 le gouvernement du pape est pire que celui du sultan. Ceux qui ont été deux jours en Orient ont pu connaître par expérience qu’on peut mieux vivre à Constantinople et avec plus de liberté et de sécurité domestique qu’à Rome, à Ancône ou à Bologne[35]. »

Et à propos de cette politique de l’Autriche, dont nous avons déjà parlé, voici ce qu’écrivait un de ses agents secrets, envoyé dans les Romagnes pour y sonder les dispositions des esprits : « Le corps sacerdotal à Rome est composé pour les deux tiers d’hypocrites et de simoniaques ; les prédicateurs sont pour la plupart indifférents ou athées… C’est un gouvernement théocratico-turc[36]. »

Nous citerons enfin une autorité bien curieuse, celle de M. J.-J. Pitzipios, dont on fera le cas que l’on voudra, mais qui ne peut pas être récusée par les cléricaux, vu l’énormité des éloges dont ils ont comblé et accablé cet auteur[37] lorsqu’il a publié à Rome, et sous les auspices du pape, son fameux ouvrage : L’Église orientale, etc.[38]. Eh bien ! ce même auteur, acceptant si complaisamment jadis l’inspiration de Pie IX, aujourd’hui son juge sourcilleux, en comparant son gouvernement avec celui du sultan, rend un arrêt plus favorable pour ce dernier[39].

Je n’ai fait que citer ici les passages de divers ouvrages dans lesquels cette exclamation : Mieux le Turc que le Pape ! ou des expressions équivalentes sont formellement énoncées ; mais, pour bien comprendre l’énormité des maux qui ont provoqué ces manifestations, il faut lire un grand nombre d’ouvrages et d’opuscules qui ont paru dans ces dernières années, et surtout le discours du prince Napoléon au Sénat, où se trouvent accumulées des dépositions émanées de personnes officielles ou d’une grande autorité[40]. Partout cette exclamation, si elle n’est pas prononcée, se trouve du moins implicitement contenue. Et ceci pour la France seule. Mais que serait-ce si on avait à sa disposition les relations qui ont dû émaner des envoyés des autres pays. N’en avons-nous pas cité une qui provenait même de l’Autriche ?

Pour revenir à ce que nous disions en commençant, nous nous résumons en faisant observer que l’expression de Notaras n’a aucune signification ; ou, si elle en a une, elle tourne plutôt à la confusion du papisme, puisque plusieurs nations chrétiennes l’ont également prononcée dans leur désespoir. Pour les Orientaux, elle représente l’équivalent du fameux : « Périssent les colonies plutôt que le principe[41] » avec la différence toutefois que ceux qui ont exprimé cette dernière résolution ne s’exposaient eux-mêmes à aucun péril, tandis que les premiers savaient bien à quelle affreuse tyrannie ils allaient s’exposer de la part des musulmans. Mais ils se sont dit : Périssons nous-mêmes plutôt que le principe. On leur disait : Soyez apostats. Ils répondaient : Soyons martyrs.

  1. Ce que nous allons écrire ne regarde pas l’état actuel de la Turquie, et même pour le passé, si l’on se met à un certain point de vue, on pourrait penser qu’elle n’a qu’à y gagner.
  2. Pétrarque, dans son sonnet xv, appelle sultans les papes contemporains de la prise de Constantinople. Avignon y est qualifié de Babylone et Rome de Bagdad. Voyez à cet égard les notes sur ce sonnet et diverses autres dans l’édition Monier, 1851, Florence. Au rapport de Fabrice, certains auteurs ont appelé papes les califes des Musulmans, et d’autres, par contre, ont appelé grand seigneur le pape. — Fabricius, Bibliotheca græca, tome VI, page 457.
  3. Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. 62, chap. 2 ; liv. 63, chap. 2. — Rosseeuw Saint-Hilaire, Histoire d’Espagne, vol. III, page 513.
  4. Michaud, Histoire des Croisades, tome III, page 44 et passim.
  5. L’Univers catholique du 23 août 1846. Ces deux informations nous sont gracieusement fournies par monseigneur Luquet, plaisant évêque d’Eusebon, dans l’introduction de sa traduction de l’ouvrage de Theiner : L’Église schismatique, etc., page 144 ; et il va sans dire que monseigneur Luquet partage ces sentiments. Ce fut ce même prélat qui, après la révolution de Février, fut l’instrument complaisant de Pie IX pour amadouer les Suisses, — disposés à abandonner l’Église de Rome, à la suite de la guerre du Sunderbund, — par des promesses fallacieuses de l’adhésion du pape au mouvement du progrès, à la transformation sociale du temps, au grand principe de la séparation de l’Église et de l’État. — Voir les détails de cette intrigue et les déclarations adressées au Vorort par monseigneur Luquet, comme nonce extraordinaire et ministre plénipotentiaire du pape, dans l’Indépendance belge du 25 janvier 1865.
  6. Ici encore il ne doit pas y avoir d’équivoque sur mes intentions. Le retour de ce pays à l’Hellénisme, je l’entends par la voie de la civilisation et du progrès, et non par le moyen d’entreprises inconsidérées.
  7. Le Monde, du 25 au 26 mai 1860, à propos d’une note du prince Gortschakoff, s’écrie : « Mieux les Turcs que les Grecs. » La chose ne se cache plus ici sous l’épouvantail des Russes.
  8. Dans le Monde, cité par l’Observateur catholique, tome IX, page 158.
  9. Et puis eux, les ultra-papistes, osent parler de perfidie ! eux dont l’arsenal sacré est garni de décisions qui ordonnent la perfidie toutes les fois qu’elle convient aux intérêts du papisme ! Et y a-t-il eu un seul gouvernement en Europe, depuis que les papes se sont emparés du pouvoir temporel, un seul, dont l’histoire soit souillée d’autant de perfidies que celle du gouvernement papal ?
  10. Voir sur ce sujet dans l’opuscule de M. G. Mabru : les Papimanes (1862, Poulet-Malassis), tout le chapitre V où se trouvent de piquantes observations.
  11. Voir le Journal des Débats, 3 octobre 1859 et 31 octobre 1861 ; l’Indépendance belge, 25 novembre 1862, et à l’appui les n°° des 2, 4-8 de décembre 1862.
  12. Numéro du 24 août 1846.
  13. Si les nonnes grises, dites autrement sœurs de charité, si les frères ignorantins furent expulsés de quelque part, ce ne fut pas du royaume grec. Ils furent renvoyés du Portugal en 1858, parce que l’on redoutait leur influence délétère sur ce pays à peine en convalescence de sa longue maladie religieuse (voir les journaux du temps) ; et les écoles de ces moines furent fermées à Rome en 1857 par ordre du gouvernement papal (voir le Journal des Débats du novembre 1857). Ces mêmes frères ont été éconduits poliment de Smyrne par l’évêque latin en cette ville, à l’instigation des Lazaristes, et ils n’ont trouvé de refuge que dans le royaume grec.
  14. N. Machiavelli, Lettere famigliari, lett. 53e.
  15. La Hongrie, par Ch. L. Chassin (1856), pages 48-50.
  16. La Hongrie, par Ch. L. Chassin, pages 129 et 202-204. Pour cette comparaison, l’auteur renvoie aux articles 2, 3, 4, 5 du décret de 1559 et aux articles 34, 37 du décret de 1563.
  17. Dans le Journal des Débats du 4 décembre 1859.
  18. M. Chassin, que nous avons ci-dessus cité, conclut, lui aussi, après plusieurs considérations, que, malgré l’affinité des races, les Hongrois comme chrétiens n’auraient jamais eu des préférences pour les Turcs, si ce n’eût été à cause de l’oppression austropapale.
  19. Voyez le Nord des 2 et 3 septembre 1861, sous la rubrique Autriche.
  20. Voyez la Défense de Cochlœus, par Lessing, dans ses Œuvres complètes (Berlin, 1838-1840), tome IV, cité par Alzog, dans son Histoire de l’Église universelle, § 303, notes.
  21. Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1860, page 934.
  22. Erasmi Epistolæ, pages 514, 528, 608, 1003 ; Oper., tome III, pars I, pages 684, 557 ; pars II, pages 1136, 1696 ; cité par Laurent. Études sur l’histoire de l’humanité, tome VIII, page 444.
  23. Michelet, Histoire de la Réforme, pages 308-340, 451-452, 471.
  24. Voir, en attendant, Gervinus, Insurrection et régénération de la Grèce, traduction française, tome I, page 16. — Comtesse Dora d’Istria, la Vie monastique en Orient, 2e édition, page 104. — La même, les Femmes en Orient, pages 184 et 212.
  25. Bignon, les Cabinets et les Peuples, page 213 et passim. — Sismondi, Histoire des républiques italiennes, chap. V, § 5.
  26. E. Quinet, Œuvres complètes, tome VI, pages 68-85. Pour ce qui suit, après ces pages, on peut faire remarquer avec M. Saint-Marc Girardin (dans la Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1858, page 347) : « Où voulez-vous que les Roumains aient appris à être forts et hardis ? Quel usage auraient-ils pu faire des qualités que vous leur reprochez de ne pas avoir ? Est-ce à la cour des Phanariotes ? Et les Phanariotes eux-mêmes, toujours à la veille d’être décapités, qu’auraient-ils fait de leurs grandes vertus ? Est-ce, à Constantinople qu’elles leur auraient servi ? Roumains et Phanariotes ont eu des qualités et aussi des vices que comportait leur histoire. » On peut s’en rapporter encore à ce que l’auteur a exprimé lui-même sur le tombeau de son beau-fils, G. Mourousi : Les Mourousi ne furent pas les seuls qui ont su « faire le bien dans un temps où le bien était impossible. » Une fois que les Principautés furent obligées de se jeter, dans leur désespoir, sous le joug de la domination ottomane, la nomination de princes qui fussent chrétiens, soit de Phanar, soit de tout autre endroit de Constantinople ou de l’empire, — puisque les indigènes ne se trouvaient pas en état d’approcher et d’entourer le pouvoir ; — cette nomination, dis-je, n’était pas le pire des maux qui leur pût arriver. Ailleurs, quels que fussent les traités de la reddition, il y avait des pachas pour gouverneurs, et, quels que fussent les princes nommés par la Porte, la corruption est un mal inévitable chez ceux qui dépendent ou qui se trouvent autour d’un pouvoir arbitraire. Qu’on examine avec attention l’état moral chez toutes les autres cours contemporaines du dix-huitième siècle en Europe, et qu’on en juge.
  27. L’Église orientale, — et que cela soit dit à son éternel honneur, — n’a jamais professé ce principe antichrétien. Elle l’a toujours repoussé, par la voix de ses hiérarques et de ses docteurs, dans tous les cas et en toute occasion. Elle l’a solennellement condamné lors du concile tenu à Sainte-Sophie pour la réprobation des accommodements de Florence.
  28. La Hongrie, par M. L. Chassin, pages 194, 210.
  29. La Vie monastique en Orient, par la comtesse Dora d’Istria, 2e édition, page 104. Pour ce qui regarde les Pays-Bas, l’auteur s’en rapporte à l’ouvrage de MM. Michelet et Quinet : les Jésuites.
  30. Marino Zorzi, Relazione di 1517, cité par L. Ranke, dans son Histoire de la Papauté, traduction française, tome II, pages 202-210.
  31. « E faccia uscire questi preti di lezi e gli altri uomini di delizie ; e quanto più presto fosse, tanto meglio. » (Lettere famigliari, di N. Machiavelli, lettres 20 et 22.)
  32. Arkenholtz, Mémoires, tome IV, Appendice ii, 37, cité dans l’opuscule : les Papes princes italiens (1860), page 109, et note viii, où se trouve cette lettre qu’il faut lire tout entière. — Voilà la déposition d’un cardinal honnête homme ; et cependant de Maistre, dans ses Lettres sur l’Inquisition, nous présente les Romagnes comme une autre Salente ! On ne peut rien imaginer qui égale l’effronterie de cet homme.
  33. Farini, Lo stato Romano del anno 1845 al 1850, tome I, page 81.
  34. Farini, Ibid., tome I, page 112. Mais il faut lire tout ce manifeste.
  35. L’Italia possibile, œuvre posthume de Livio Mariani, page 108.
  36. Voir la brochure les Papes princes italiens, pages 83-87.
  37. Mais que dis-je, les cléricaux ? Presque toute la presse, de tout parti et de toute opinion, à Paris comme ailleurs, se laissa gagner par cette contagion. On doit en excepter, autant que je puisse m’en souvenir, le seul Journal des Débats. Aujourd’hui, dans les feuilles papistiques, il est devenu le fameux Pitzipios, et c’est à juste titre. M. Pitzipios, dans son Encyclique publiée à Bucharest en 1862, en sa qualité de directeur général de la Société chrétienne orientale, prononce l’expulsion de Pie IX de la Société dont il est président suprême, et en même temps, il demande sa déposition du siége épiscopal de Rome, à cause de son endurcissement et de son obstination à retenir le pouvoir temporel. Avis à MM. les membres de cette Société dont il y a grand nombre à Paris et auxquels cette Encyclique est exclusivement adressée.
  38. C’est peut-être cet ouvrage qui lui a valu le titre de prince qu’il porte depuis lors ; mais je ne puis rien assurer.
  39. Le Romanisme, par le prince J.-J. Pitzipios, pages 314-319.
  40. Voyez encore Hubaine, le Gouvernement temporel des papes jugé par la diplomatie. — Dentu.
  41. Ce principe, après tant d’efforts et de sacrifices de toutes les nations européennes, vient d’obtenir enfin de nos jours son triomphe définitif, à la suite de cette terrible lutte dans les États-Unis d’Amérique. Mais, au manifeste de séparation du gouvernement des esclavagistes en 1864, lequel, croiriez-vous, seul de tous les gouvernements européens, a fait l’honneur d’une réponse officielle pour exprimer ses sympathies ? Ce fut celui du pape ! (Voir le Journal des Débats du 26 décembre 1864.) Il doit se cacher là quelque mystère que le temps nous éclaircira mieux. Au Vatican, on ne donne rien pour rien. En vain, certaines personnes, dans les journaux cléricaux, ont tenté par piété filiale d’y jeter un manteau, en tâchant de faire accroire que les esclavagistes se proposaient d’émanciper eux-mêmes leurs esclaves et que c’est pour cela qu’ils avaient mérité cet honneur. Voyez la réfutation de cette ingénieuse invention par M. Auguste Léo, dans le même Journal des Débats du 28 décembre 1864 ; ou plutôt, cherchez-la dans les colonnes du Monde catholique de ce dernier mois de juin, où vous verrez son affliction inconsolable du triomphe du Nord et des désastres des esclavagistes. Vous y verrez aussi poindre la corne du mystère dont nous parlions.