Ouvrir le menu principal
Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 5-14).

PROLOGVE DE L’AVTHEVR

M. François Rabelais povr le tiers livre
des faicts et dicts Heroiqves
dv bon Pantagrvel.



Bonnes gens, Beuueurs tresillustres, & vous Goutteux tresprecieux, veistez vous oncques Diogenes le philosophe Cynic ? Si l’auez veu, vous n’auiez perdu la veue : ou ie suis vrayement forissu d’intelligence, & de sens logical. C’est belle chose veoir la clairté du (vin & escuz) Soleil. I’en demande à l’aueugle né tant renommé par les tressacrées bibles : lequel ayant option de requerir tout ce qu’il vouldroit, par le commendement de celluy qui est tout puissant, & le dire duquel est en vn moment par effect representé, rien plus ne demanda que veoir. Vous item n’estiez ieunes. Qui est qualité competente, pour en vin, non en vain, ainsi plus que physicalement philosopher, & desormais estre du conseil Bacchicque : pour en lopinant opiner des substance, couleur, odeur, excellence, eminence, proprieté, faculté, vertus, effect, & dignité du benoist & desiré piot. Si veu ne l’auez (comme facilement ie suis induict à croire) pour le moins auez vous ouy de luy parler. Car par l’aër & tout ce ciel est son bruyt & nom iusques à present resté memorable & celèbre assez : & puys vous estez tous du sang de Phrygie extraictz, (ou ie ne me abuse) & si n’auez tant d’escuz comme auoit Midas, si auez vous de luy ie ne sçay quoy, que plus iadis louoient les Perses en tous leurs Otacustes : & que plus soubhaytoit l’empereur Antonin : dont depuys feut la serpentine de Rohan surnommée Belles aureilles. Si n’en auez ouy parler, de luy vous veulx presentement vne histoire narrer, pour entrer en vin, (beuuez doncques) & propous, (escoutez doncques). Vous aduertissant (affin que ne soyez pippez comme gens mescreans) qu’en son temps il feut philosphe rare, & ioyeux entre mille. S’il auoit quelques imperfections : aussi auez vous, aussi auons nous. Rien n’est, si non Dieu, perfaict. Si est ce que Alexandre le grand, quoy qu’il eust Aristoteles pour Præcepteur & domestic, l’auoit en telle estimation, qu’il soubhaytoit en cas que Alexandre ne feust, estre Diogenes Sinopien.

Quand Philippe roy de Macedonie entreprint assieger & ruiner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions aduertiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exercice numereux, tous feurent non à tort espouentez, & ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office & debuoir, pour à son hostile venue, resister, & leur ville defendre. Les vns des champs es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles, & munitions necessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient rauelins, cauoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient defenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient caualliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, taluoient parapetes, enclauoient barbacanes, asseroient machicoulis, renouoient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte. Les vns polissoient corseletz, vernissoient alecretz, nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, briguandines, salades, bauieres, cappelines, guisarmes, armetz, mourions, mailles, iazerans, brassalz, tassettes, goussetz, guorgeriz, hoguines, plastrons, lamines, aubers, pauoys, boucliers, caliges, greues, foleretz, esprons. Les autres apprestoient arcs, sondes, arbalestes, glands, catapultes, phalarices, micraines, potz, cercles, & lances à feu : balistes, scorpions, & autres machines bellicques repugnatoires & destructiues des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, rancons, halebardes, hanicroches, volains, lancers, azes guayes, fourches fières, parthisanes, massues, hasches, dards, dardelles, iauelines, iauelotz, espieux. Affiloient cimeterres, brands d’assier, badelaires, passuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignars, cousteaulx, allumelles, raillons. Chascun exerceoit son penard : chascun desrouilloit son braquemard. Femme n’estoit, tant preude ou vieille feust, qui ne feist fourbir son harnoys : comme vous sçauez que les antiques Corinthiennes estoient au combat couraigeuses.

Diogenes les voyant en telle ferueur mesnaige remuer, & n’estant par les magistratz enployé à chose aulcune faire, contempla par quelques iours leur contenence sans mot dire : puys comme excité d’esprit Martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches iusques es coubtes, se troussa en cueilleur de pommes, bailla à un sien compaignon vieulx sa bezasse, ses livres, & opistographes, feit hors la ville tirant vers la Cranie (qui est une colline & promontoire lez Corinthe) une belle esplanade : y roulla le tonneau fictil, qui pour maison luy estoit contre les iniures du ciel, & en grande vehemence d’esprit desployant ses braz le tournoit, viroit, brouilloit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, grattoit, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, cullebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estouppoit, destouppoit, detraquoit, triquotoit, chapotoit, croulloit, elançoit, chamailloit, bransloit, esbranloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bricquoit, blocquoit, tracassoit, ramassoit, clabossoit, afestoit, bassouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonnoit, tastonnoit, bimbelotoit, clabossoit, terrassoit, bistorioit, vreloppoit, chaluppoit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, carapassonnoit, le devalloit de mont à val, & præcipitoit par le Cranie : puys de val en mont le rapportoit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s’en faillit, qu’il ne le defonçast. Ce voyant quelqu’un de ses amis, luy demanda, quelle cause le mouvoit, à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tormenter ? Auquel respondit le philosophe, qu’à autre office n’estant pour la republicque employé, il en ceste façon son tonneau tempestoit, pour entre ce peuple tant fervent & occupé, n’este veu seul cessateur & ocieux.

Ie pareillement quoy que soys hors d’effroy, ne suis toutesfoys hors d’esmoy : de moy voyant n’estre faict aulcun pris digne d’œuvre, & consyderant par tout ce tresnoble royaulme de France, deça, delà les mons, un chascun auiourd’huy soy instantanement exercer & travailler : part à la fortification de la patrie, & la defendre : part au repoulsement des ennemis, & les offendre : le tout en police tant belle, en ordonnance si mirificque, & à profit tant evident pour l’advenir (Car desormais sera France superbement bournée, seront François en repous asceurez) que peu de chose me retient, que ie n’entre en l’opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens père : & croye que guerre soit en Latin dicte belle, non par Antiphrase, ainsi comme ont cuydé certains rapetasseurs de vieilles ferrailles Latines, par ce qu’en guerre guères de beaulté ne voyoient : mais absolument, & simplement par raison qu’en guerre apparoisse tout espèce de bien & beau, soit dececlée toute espèce de mal & laidure. Qu’ainsi soit, le Roy saige & pacific Solomon, n’a sceu mieulx nous repræsenter la perfection indicible de la sapience divine, que la comparant à l’ordonnance d’une armée en camp.

Par doncques n’estre adscript & en ranc mis des nostres en partie offensive, qui me ont estimé trop imbecile & impotent : de l’autre qui est defensive n’estre employé aulcunement, feust ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte, ou cassant motte, tout m’estoys indifferent : ay imputé à honte plus que mediocre, estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, divers, & chevalereux personnaiges, qui en veue & spectacle de toute Europe iouent ceste insigne fable & Tragicque comedie : ne me esvertuer de moy-mesmes, & non y consommer ce rien mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroistre à ceulx qui seulement y emploient leurs œilz, au demeurant y espargnent leurs forces : cèlent leurs escuz, cachent leur argent, se grattent la teste avecques un doigt, comme landorez desgoustez, baislent aux mousches comme Veaulx de disme, chauvent des aureilles comme asnes de Arcadie au chant des musiciens, & par mines en silence : signifient qu’ilz consentent à la prosopopée.

Prins ce choys & election, ay pensé ne faire exercice inutile & importun, si ie remuois mon tonneau Diogenic, qui seul m’est resté du naufrage faict par le passé on far de Mal’encontre. A ce triballement de tonneau, que feray ie en vostre advis ? Par la Vierge qui se rebrasse, ie ne sçay encores. Attendez un peu que ie hume quelque traict de ceste bouteille : c’est mon vray & seul Helicon : c’est ma fontaine Caballine : c’est mon unicque Enthusiasme. Icy beuvant ie delibère, ie discours, ie resoulz & concluds. Après l’epilogue ie riz, i’escripz, ie compose, ie boy. Ennius beuvant escripvoit, escripvant beuvoit. Æschylus (si à Plutarche foy avez in Symposiacis) beuvoit composant, beuvant composoit. Homère iamais n’escrivit à ieun. Caton iamais n’escripvit que après boyre. Affin que ne me dictez ainsi vivre sans exemple des biens louez mieulx prisez. Il est bon & frays assez, comme vous diriez sus le commencement du second degré : Dieu le bon Dieu Sabaoth, (c’est à dire des armées) en soit eternellement loué. Si de mesmes vous autres beuvez un grand ou deux petitz coups en robbe, ie n’y trouve inconvenient aulcun, pour veu que du tout louez Dieu : un tantinet.

Puys doncques que telle est ou mon sort ou ma destinée : (car à chascun n’est oultroyé entrer & habiter Corinthe) ma deliberation est servir & es uns & es autres : tant s’en fault que ie reste cessateur & inutile. Envers les vastadours, pionniers & rempareurs ie feray ce que feirent Neptune & Apollo en Troie soubs Laomedon, ce que feit Renaud de Montaulban sus ses derniers iours : ie serviray les massons, ie mettray bouillir pour les massons, & le past terminé au son de ma musette mesureray la musarderie des musars. Ainsi fonda, bastit, & edifia Amphion sonnant de la lyre la grande & celèbre cité de Thebes. Envers les guerroyans ie voys de nouveau percer mon tonneau. Et de la traicte (laquelle par deux præcedens volumes (si par l’imposture des imprimeurs n’eussent esté pervertiz & brouillez) vous feust assez congneue) leurs tirer du creu de nos passetemps epicenaires un guallant tiercin, & consecutivement un ioyeulx quart de sentences Pantagruelicques. Par moy licite vous sera les appeler Diogenicques. Et ne auront, puys que compaignon ne peuz estre, pour Architriclin loyal refraischissant à mon petit povoir leur retour des alarmes : & laudateur, ie diz infatigable, de leurs prouesses & glorieux faicts d’armes. Ie n’y fauldray par Lapathium acutum de Dieu : si Mars ne failloit à Quaresme. Mais il s’en donnera bien guarde le paillard.

Me souvient toutesfoys avoir leu, que Ptolème filz de Lagus quelque iour entre autres despouilles & butin de ses conquestes, præsentant aux Ægyptiens en plain theatre un chameau Batrian tout noir, & un esclave biguarré, tellement que de son corps l’une part estoit noire, l’autre blanche : non en compartiment de latitude par le diaphragme, comme feut celle femme sacrée à Venus Indicque, laquelle feut recongnue du philosophe Tyanien entre le fleuve Hydaspes, & le mont Caucase : mais en dimension perpendiculaire : choses non encores veues en Ægypte, esperoit par offre de ces nouveaultez l’amour du peuple envers soy augmenter. Qu’en advient il ? A la production du Chameau tous feurent effroyez & indignez : à la veue de l’homme biguarré aulcuns se mocquèrent, autres le abhominèrent comme monstre infame, créé par erreur de nature. Somme, l’esperance qu’il avoit de complaire à ses Ægyptiens, par ce moyen extendre l’affection qu’ilz luy pourtoient naturellement, luy decoulla des mains. Et entendit plus à plaisir & delices leurs estre choses belles, eleguantes, & perfaictes, que ridicules & monstrueuses. Depuys eut tant l’Esclave que le Chameau en mespris : si que bien toust après par negligence & faulte de commun traictement feirent de Vie à Mort eschange. Cestuy exemple me faict entre espoir & craincte varier, doubtant que pour contentement propensé, ie rencontre ce que ie abhorre : mon thesaur soit charbons : pour Venus advieigne Barbet le chien : en lieu de les servir, ie les fasche : en lieu de les esbaudir, ie les offense : en lieu de leurs complaire : ie desplaise : & soit mon adventure telle que du Coq de Euclion tant celebré par Plaute en sa Marmite, & par Ausone en son Gryphon, & ailleurs : lequel pour en grattant avoir descouvert le thesaur, eut la couppe guorgée. Advenent le cas, ne seroit ce pour chevreter ? Austresfoys est il advenu : advenir encores pourroit. Non fera Hercules. Ie recongnois en eux tous une forme specificque, & proprieté individuale, laquelle nos maieurs nommoient Pantagruelisme, moienant laquelle iamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques, ilz congnoistront sourdre de bon, franc, & loyal couraige. Ie les ay ordinairement veuz bon vouloir en payement prendre, & en icelluy acquiescer, quand debilité de puissance y a esté associée.

De ce poinct expédié, à mon tonneau ie retourne. Sus à ce vin compaings. Enfans beuvez à plein guodetz. Si bon ne vous semble, laissez le. Ie ne suys de ces importuns Lifrelofres, qui par force, par oultraige & violence, contraignent les Lans & compaignons trinquer, voire caros & alluz, qui pis est. Tout beuveur de bien, tout Goutteux de bien, alterez, venens à ce mien tonneau, s’ilz ne voulent ne beuvent : s’ilz voulent, & le vin plaist au guoust de la seigneurie de leurs seigneuries, beuvent franchement, librement, hardiment, sans rien payer, & ne l’espargnent. Tel est mon decret. Et paour ne ayez, que le vin faille, comme feist es nopces de Cana en Galilée. Autant que vous en tireray par la dille, autant vous en entonneray par le bondon. Ainsi demeurera le tonneau inexpuisible. Il a fource vive, & vène perpetuelle. Tel estoit le brevaige contenu dedans la couppe de Tantalus representé par figures entre les saiges Brachmanes : telles estoit en Iberie la montaigne de sel tant celebrée par Caton : tel estoit le rameau d’or sacré à la deesse soubterraine, tant celebré par Virgile. C’est un vray Cornucopie de ioyeuseté & raillerie. Si quelque foys vous semble estre expuysé iusques à la lie, non pourtant sera il à sec. Bon espoir y gist au fond, comme en la bouteille de Pandora : non desespoir, comme on buffart des Danaïdes.

Notez bien ce que i’ay dict, & quelle manière de gens ie invite. Car (affin que personne n’y soit trompé) à l’exemple de Lucillius, lequel protestoit n’escrire que à ses Tarentins & Consentinois : ie ne l’ay persé que pour vous Gens de bien, Beuveurs de la prime cuvée, & Goutteux de franc alleu. Les geants Doriphages avalleurs de frimars, ont au cul passions assez, & assez sacs au croc pour venaison. Y vacquent s’ilz voulent. Ce n’est icy leur gibbier. Des cerveaulx à bourlet graveleurs de corrections ne me parlez, ie vous supplie on nom & reverence des quatre fesses qui vous engendrèrent : & de la vivificque cheville, qui pour lors les coupploit. Des Caphars encores moins : quoy que tous soient beuveurs oultrez : tous verollez croustelevez : guarniz de leur alteration inextinguible, & manducation insatiable. Pourquoy ? Pource qu’ilz ne font de bien, ains de mal : & de ce mal duquel iournellement à Dieu requerons estre delivrez : quoy qu’ilz contrefacent quelques foys des gueux. Oncques vieil cinge : ne feit belle moue. Arrière mastins. Hors de la quarrière : hors de mon Soleil Cahuaille au Diable. Venez vous icy culletans articuler mon vin & compisser mon tonneau. Voyez cy le baston que Diogenes par testament, ordonna estre près luy porté après sa mort, pour chasser & efrener ces larves bustuaires, & mastins Cerbericques. Pourtant arrière, Cagotz. Aux ouailles, mastins. Hors d’icy, Caphards de par le Diable, hay. Estez vous encores là ? Ie renonce ma part de Papimanie, si ie vous happe. Grr. grrr. grrrrrr. Davant, davant. Iront ilz ? Iamais ne puissiez vous fianter, que à sanglades d’estrivières. Iamais pisser, que à l’estrapade : iamais eschauffer, que à coups de baston.